‹ CinnaChapitre 77 sur 127 · ACTE III, &CÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, &CÈNE IV

Le ciel a trop fait voir en de tels attentats

Qu'il hait les assassins et punit les ingrats ;

Et quoi qu'on entreprenne1, et quoi qu'on exécute,

Quand il élève un trône, il en venge la chute ;

11 se met du parti de ceux qu'il fait régner ;

Le coup dont on les tue est longtemps à saigner ;

Et quand à les punir il a pu se résoudre,

De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre2.

EMILIE

Dis que de leur parti toi-même tu te rends, De te remettre au foudre à punir les tyrans3.

Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie4 ; Abandonne ton âme à son lâche génie3 ; Et, pour rendre le calme à ton esprit flottant, Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend. Sans emprunter ta main pour servir ma colère f\

t. Quoi qu'on entreprenne. Sur ce verbe employé sans régime, V. plus haut, p. 36, n. 1.

2. Foudre était des deux genres au xvu« siècle. — » Dans le figuré, disait Ménage, ce mot est toujours masculin; dans le propre, on le fait aujourd'hui le plus souvent féminin. » (Observations, 1672.) — Corneille se conformait, du moins le plus souvent, à cette règle, avant qu'elle fût ainsi énoncée. Foudre est encore aujourd'hui masculin dans certaines locutions : Un foudre de guerre, un foudre d'éloquence.

2. /)■ te remettre... En te remettant... par l'action de te remettre... La préposition de. ainsi placée, donne à l'infinitif qu'elle précède une valeur analogue à celle du gérondif en do des Latins. Les exemples de cette construction sont assez fréquents chez Corneille, et ne manquent pas chez nos classiques.

Je trahirais. Madame, et vous et vos Etats, ]><< çoir un tel secours et ne l'accepter pas.

(Scrtorius, II, u.)

— <■ Ceux qui avaient cru se déshonorer de rire a Paris, furent peuL-èlre obligés de rire à Versailles. >. (Racine, Préface des Plaideurs.)

]. Je ne t'en parle plus... Elle va, au contraire, lui en parler plus que jamais. C'est une cm, comme on dit dans l'école; une de ces

ligures dont la rhétorique officielle a dressé la nomenclature, et qu'emploie d'elle-même la rhétorique de la passion. — Loin d'abandonner Cinna à son lâche dénie. Emilie va faire sur lui sis derniers efforts, et, par de nouveaux moyens, lui enfoncer au cœur la honte de son manque de foi et de sa servilité, et le regret du bonheur promis, dont il se prive loi-même. V. notre Etude, p. xxxv. u.

5. A son lâche çjénie. C'est-à-dire, au faible et lùehe caractère qui la gouverne. Génie, clans cette acception toute morale, tient encore par quelque attache au sens du mot latin. — Le r/enius, selon les anciens, était l'espèce de dieu subalterne qui présidait à la naissance et a la vie de chaque homme ; un protecteur, et aussi un inspirateur et un guide, objet d'honneurs qu'on avait intérêt h lui rendre, et d'un culte particulier.

fi. Yar. .Je suuiai bien s.in.- lui. ilaDs ma noble colère, Venger le Ri el le -an- de mon |

Je saurai bien venger mon pays et mon père ' . J'aurais déjà l'honneur d'un si fameux trépan, Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras ; C'est lui qui, sous tes lois me tenant asservie, M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie : Seule contre un tyran, en le faisant périr, Par les mains de sa garde il me fallait mourir. Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive 2 ; Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive, J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi, Et te donner moyen d'être digne de moi.

Pardonnez-moi, grands dieux, si je me suis trompée, Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée3, Et si d'un faux semblant mon esprit abusé A fait choix d'un esclave en son lieu supposé ! Je t'aime toutefois, quel que tu puisses être4 ; Et si pour me gagner il faut trahir ton maître, Mille autres à l'envi recevraient cette loi, S'ils pouvaient m'acquérir à même prix que toi5. Mais n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne ; Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne0:

1. Sans emprunter ta main, je saurai bien... C'est sans doute une manière de piquer au jeu Cinna : c'est plutôt une menace qu'un projet arrêté ; mais ce n'est pas vanterie. Une personne de cette énergie serait bien capable de le faire comme elle le dit.

2. Ta captive. Style de roman ; mais ce que le mot a de froid et de suranné disparait dans ce flot de colère et d'éloquence.

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