TRAGÉDIE
Monsieur,
Je vous présente un tableau d'une des plus belles actions d'Auguste. Ce monarque était tout généreux, et sa générosité n'a jamais paru avec tant d'éclat que dans les effets de sa clémence et de sa libéralité. Ces deux rares vertus lui étaient si naturelles, et si inséparables en lui, qu'il semble qu'en cette histoire que j'ai mise sur notre théâtre, elles se soient tour à tour entre-produites - dans son âme. Il avait été si libéral envers Cinna, que sa conjuration ayant fait voir une ingratitude extraordinaire, il eut besoin d'un extraordinaire effort de clémence pour lui pardonner; et le pardon qu'il lui donna fut la source des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour vaincre tout à fait cet esprit qui n'avait pu être gagné par les premiers ; de sorte qu'il est vrai de dire qu'il eût été moins clément envers lui s'il eût été moins libéral, et qu'il eût été moins libéral
1. Pierre du Puget, seigneur de Montoron (ou Montauron i, élait receveur général de Guyenne. Ce riche financier dépensait en fêtes ruineuses et en largesses de vanité une grande fortune. Ses goûts ou ses prétentions de Mécène lui attiraient, de la part des auteurs peu rentes, des hommages de livres où la louange n'était pas épargnée. Cette cour intéressée qu'on lui faisait à coups d'encensoir avait rendu son nom populaire. On disait, des dédicaces de ce temps, les plus farcies de complimente hyperboliques, Dédicaces à la Montoron. — Vint un jour où, pour avoir mené trop grand train, ce personnage se trouva mis à sec et fit banqueroute aux Muses. Le jovial Scarron s'égayait ainsi de cette déconfiture :
Ce n'est que maroquin perdu Que les livres que l'on dédie, Depuis que Montoron mendie ; Montoron. dont le quart d'éctl S'attrapait si bien à la e:lu De l'ode ou de la comédie.
2. S'entre-produire (se produire mutuellement) n'est pas entré dans le dictionnaire de l'Académie, non plus que tant d'autres verbes composés de même. 11 ne ûgure, dans le lexique de Littré, que par un seul exemple qui est celte phrase même de Corneille.
s'il eût été moins clément1. Gela étant, à qui pourrais-je plus justement donner le portrait de Tune de ces héroïques vertus, qu'à celui qui possède l'autre en un si haut degré, puisque, dans cette action, ce grand prince les a si bien attachées et comme unies l'une à l'autre, qu'elles ont été tout ensemble et la cause et l'effet l'une de l'autre? Vous avez des richesses, mais vous savez en jouir, et vous en jouissez d'une façon si noble, si relevée, et tellement illustre, que vous forcez la voix publique d'avouer que la fortune a consulté la raison quand elle a répandu ses faveurs sur vous, et qu'on a plus de sujet de vous en souhaiter le redoublement que de vous en envier l'abondance2. J'ai vécu si éloigné de la flatterie, que je pense être en possession de me faire croire quand je dis du bien de quelqu'un; et lorsque je donne des louanges (ce qui m'arrive assez rarement)3, c'est avec tant de retenue, que je supprime toujours quantité de glorieuses vérités, pour ne me rendre pas suspect d'étaler de ces mensonges obligeants que beaucoup de nos modernes savent débiter de si bonne grâce. Aussi je ne dirai rien des avantages de votre naissance, ni de votre courage, qui l'a si dignement soutenue dans la profession des armes à qui vous avez donné vos premières années4 : ce sont des choses trop connues de tout le monde. Je ne dirai rien de ce prompt et puissant secours
1. A quelle fin tout ceci, et où Corneille veut-il en venir avec tout cet échafaudage de phrases laborieuses? Hélas ! à trouver une gloire commune entre Auguste et M. de Montoron, et à mettre, partout un côté, en parallèle le financier et l'empereur romain. — Il était du bel air, dans les dédicaces, d'établir et de déduire quelque comparaison flatteuse entre le héros du livre offert et la personne à qui on le présentait. Corneille pratique ici, mais à l'excès, il faut l'avouer, la rhétorique du genre.
2. 11 est curieux de voir à quel point, dans cette sorte d'écrit, le style de Corneille rappelle, par la solennité des hyperboles louangeuses et par le compassé des périodes, celui des lettres de Balzac.
3. En effet, très peu mondain, vivant beaucoup en famille, et, hors de chez lui, assez gauche et taciturne, Corneille n'était pas complimenteur : mais, par mode et par intérêt, dans ses dédicaces (son théâtre ne l'enrichissait pas), il s'est plus d'une fois terriblement départi de cette discrétion en fait de louanges dont il s'applaudit ici et se fait honneur. (V. entre autres celle d'Horace au cardinal de Richelieu.)
4. La profession... à qui. — Dans l'usage quia prévalu, de qui, à qui ne 6e doivent appliquer qu'aux noms de personnes. La règle n'existait pas au temps de Corneille et de Racine, et ne s'établit qu'au siècle suivant. — M. de Montoron avait servi pendant un temps au régiment des gardes avant d'entrer dans la carrière des finances.
que reçoivent chaque jour de votre main tant de bonnes familles ruinées par le désordre de nos guerres : ce sont des choses que vous voulez tenir cachées. Je dirai seulement un mot de ce que vous avez particulièrement de commun avec Auguste : c'est que cette générosité qui compose la meilleure partie de votre âme et règne sur l'autre, et qu'à juste titre on peut nommer l'âme de votre âme, puisqu'elle en fait mouvoir toutes les puissances; c'est, dis-je, que cette générosité, à l'exemple de ce grand empereur, prend plaisir à s'étendre sur les gens de lettres, en un temps où beaucoup pensent avoir trop récompensé leurs travaux quand ils les ont honorés d'une louange stérile1. Et certes, vous avez traité quelques-unes de nos muses avec tant de magnanimité, qu'en elles vous avez obligé toutes les autres, et qu'il n'en est point qui ne vous en doive un remercîment. Trouvez donc bon, Monsieur, que je m'acquitte de celui que je reconnais vous en devoir, par le présent que je vous fais de ce poème, que j'ai choisi comme le plus durable des miens, pour apprendre plus longtemps à ceux qui le liront que le généreux Monsieur de Montoron, par une libéralité inouïe en ce siècle, s'est rendu toutes les muses redevables, et que je prends tant de part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes d'elles, que je m'en dirai toute ma vie,