‹ CinnaChapitre 8 sur 127 · Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. VII, Le Cid · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. VII, Le Cid

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témoin, le témoin ému, dans cette année 1639 et au commencement de la suivante. Un soulèvement populaire (la révolte sanglante des Va-nuds-pieds), causé par l'établissement de nouvelles taxes, avait éclaté au cœur de la Normandie, dans l'automne de 1639. Richelieu s'était hâté de sévir, à sa manière, par une impitoyable répression. Le chancelier Séguier était entré en Normandie avec une armée. Le parlement de Rouen avait été, en punition de sa mollesse, suspendu, la ville frappée d'une contribution énorme. En janvier 1640, les confiscations, les bannissements, les pendaisons terrifiaient la province.

Corneille, en portant à cette heure même, au grand jour du théâtre, le trait d'impériale générosité raconté par le philosophe latin, voulait-il, espérait-il, comme on nous invite à le croire, disposer à une justice plus humaine envers ses compatriotes, ou au pardon, la terrible main qui les châtiait? La grande et touchante leçon de clémence que Cinna offre éternellement aux puissants de ce monde, ne s'est-elle pas tout d'abord adressée, fort à propos, à l'un d'eux? C'est possible. Rien ne contredit formellement cette conjecture, dont on ne s'était pas encore avisé ; rien, non plus, ne la confirme. L'intention qu'on suppose ne perce nulle part dans la pièce elle-même; il ne s'en trahit rien dans les divers écrits où l'auteur lui-même commente ses œuvres ; l'ingénieux érudit • qui s'en fait le garant n'allègue à l'appui aucun témoignage, aucun indice contemporain. Sans doute. Corneille ne vit pas sans douleur, sans protestation intime, le dur traitement infligé à sa chère province : eut-il l'idée d'intervenir en sa faveur, même de cette façon indirecte et détournée, dans le temps même où, pour sceller sa réconciliation de poète avec le cardinal, il mettait humblement à ses pieds sa tragédie à! Horace et prodiguait, dans la plus flatteuse des dédicaces, les témoignages de respect comme d'admiration et de reconnaissance au toutpuissant ministre - ?

1. Edouard Fournier, Notes sur la vie de Corneille, en tète de Corneille à la butte Saint-Roch.

2. Richelieu, flatté de telles soumissions et revenu de ses jalousies d'auteur, applaudit avec toute la cour à la clémence d'Auguste, mais ne l'imita point. La Normandie evpia longuement le crime de sa rébellion. Deux ans après, le cardinal mourant n'eut point de pardon pour Cinq-Mars, un grand coupable, il est vrai, mais si jeune ! non pas même pour Auguste de Thou, dont l'unique tort était d'avoir connu le complot formé, et de n'avoir pas trahi l'amitié en le dénonçant. On voudrait que Cinna, si souvent joué devant les grands de la terre, leur eût inspiré, au moins une ("ois, un acte illustre de clémence. Corneille méritait cet honneur. Ce ne serait pas un médiocre ornement pour l'histoire de notre tragédie. Mais le cœur des princes qui, volontiers, s'attendrit devant une sublime scène de théâtre, se referme aisément sous l'empire de la raison d'État. Cinna avait été joué bien des fois à Saint-Germain ou à Versailles devant Louis XIV, quand ce monarque eut à se prononcer sur le sort du chevalier de Rohan : c'était le cas de faire grâce à l'exemple d'Auguste, grâce de l'échafaud au malheu-

xuv ÉTUDE SUR CINNA.

Quand, deux ans plus tard, il fit imprimer Cinna, à qui s'avisa-t-il de dédier cette pièce, d'un si grand exemple pour les têtes couronnées et si digne de leur être offerte? Il en fit hommage à un des gros financiers du temps, à M. de Montoron, receveur général de Guyenne. Pas un mot sur les beautés de la clémence, de cette vertu royale entre toutes, dans la dédicace, consacrée, d'un bout à l'autre, à l'éloge du traitant enrichi que ses fastueuses largesses envers les beaux esprits mettaient en honneur sur le Parnasse.

Le Cid, acclamé dès sa naissance par le grand public, avait essuyé, comme on sait, mainte critique, inspirée par la jalousie ou dictée par les scrupules d'un goût méticuleux et pédantesque. Horace également applaudi, moins vivement contesté, n'avait pas trouvé grâce de tout point devant les doctes et les sévères. Cinna, plus heureux, eut d'abord pour lui tout le monde. Les rivaux, éclipsés, se turent cette fois et laissèrent le champ libre à l'admiration des connaisseurs et du public. Dans YExamen de sa pièce, Corneille, sauf quelques mots d'explication au sujet d'une légère et pardonnable infraction à la règle de l'unité de lieu, se borne à constater un succès dont l'unanimité a dépassé ses espérances.

« Ce poème, dit-il, a tant d'illustres suffrages, qui lui donnent le premier rang parmi les miens, que je me ferais trop d'importants ennemis si j'en disais du mal: je ne le suis pas assez de moi-même pour chercher des défauts où ils n'en ont point voulu voir et accuser le jugement qu'ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donnée1. »

Il n'a garde de commenter longuement ou de chercher à faire valoir un ouvrage qui a obtenu, dit-il, une approbation si forte et si générale.

Cette faveur sans réserve était due sans doute à tant de beautés de premier ordre, dont la nouveauté relevait encore le resplendissant éclat; mais elle s'explique aussi par l'attrait, le vif attrait de circonstance qui, à l'époque des premières représentations, et pendant longues années après, venait s'ajouter à l'intérêt profond, durable, immortel.

On lit dans une note du commentaire de Voltaire : « De toutes les tragédies de Corneille, celle-ci fit le plus grand effet à la cour... On était dans un temps où les esprits, animés par les factions qui avaient agité le règne de Louis XIII ou plutôt du cardinal de Richelieu, étaient plus propres à recevoir les sentiments qui régnent dans cette pièce. Les premiers spec-

reux gentilhomme, encore plus fou que criminel. Quel trait d'insigne clémence voit-on briller dans l'histoire de Napoléon, grand admirateur de Corneille, et qui fit ai souvent représenter devant lui Cinna. sa pièce favorite ?

1. Et dans sa Dédicace à M. de Montoron : Corneille dit qu'il a choisi « ce poème » pour le lui offrir comme « le plus durable des siens. »

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tuteurs furent ceux qui combattirent à la Matfée1 et qui firent la guerre de la Fronde. »

Voltaire a raison. Avec ses discussions politiques sur la meilleure l'orme de gouvernement, sa conspiration ténébreuse dont une femme est l'ardente inspiratrice, avec son action mipartie de poâtique et d'amour, la nouvelle tragédie avait, au moment de son apparition, à l'heure des derniers complots formés contre le grand Cardinal, une saveur particulière d'àpropos, qu'elle garda parmi les orages de la Régence, et qui ne s'émoussa que beaucoup plus tard, après le triomphe définitif de Mazarin. Pour les spectateurs de ce temps, une très large part d'intérêt, plus grande même que ne le souhaitait le poète, allait aux personnages, de conjurés, et ieur demeurait, au lieu de se concentrer de bonne heure et de plus en plus sur celui d'Auguste. Tout ce monde futur de la Fronde, jeunes seigneurs impatients de faire figure dans l'État, grandes dames, beautés de cour éprises d'aventures, magistrats ambitieux, intrigants ou brouillons de rangs divers, prenaient feu pour Cinna, pour Emilie, épris de leurs audaces, émus des péripéties de leur fortune, jusqu'à se choquer fort peu ou point de l'effrontée duplicité de l'un et des ingrates perfidies de l'autre. Il entrait dans la politique de cet âge une forte veine de ruse à l'italienne, et de Machiavel. On peut croire que Maxime luimême, le traître Maxime, n'était pas trouvé trop vilainement parjure, ni trop sottement amoureux, puisque dans {'Examen Corneille a gardé le silence sur ce personnage, aussi bien que sur les autres, avec la sécurité d'un auteur à qui le succès ne laisse rien à excuser ou à défendre.

Quinze ans plus tard, quand les factions meurent, et que tout s'apaise et se range au devoir sous l'autorité royale fièrement relevée et populaire à son tour, cette première chaleur d'intérêt pour Cinna s'alfaiblit nécessairement ou se perd. Toutefois, dans cette société transformée, devant un public tout différent, soutenue par son fonds de beautés éternellement neuves, recommandée qu'elle était, d'ailleurs, à l'opinion monarchique par sa conclusion toute en faveur du pouvoir absolu noblement exercé, la pièce reste en grand honneur. Elle est souvent, par de nouveaux et illustres suffrages, mise à côté du Ciel, sur la même ligne, ou même au-dessus. Si, à partir de 1660. les représentations se suivent de moins près (ce qui arrive, au reste, plus ou moins, à toute œuvre de théâtre qui vieillit), le nombre de celles que l'on a pu compter pour toute la durée du règne, s'élève à un chiffre respectable. De temps en temps, c'est à Saint-Germain ou à Versailles, au théâtre de la cour, qu'on applaudit à l'éloquence romaine de Cinna, ou au « Soyons

1. Bataille près de Sedan, un périt le comte de So • ur de la le\ce

de boucliers de 1611 confie Richelieu.

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amis, » d'Auguste. A Saint-Cyr, aux premiers jours de l'institution, avant les fêtes d'Esther, Mm0 de Maintenon, voulant faire jouer du Corneille aux Demoiselles du ruban bleu, ne va prendre ni Horace, ni même Polyeucte; c'est Cinna qu'elle choisit.

Au xvine siècle, dans les jugements qu'elle porte sur la pièce, la critique, sans cesser de la mettre très haut, fait sur plus d'un point, avec plus ou moins de liberté, ses réserves. On commence à mettre en question Ja vérité, surtout l'unité du caractère de Cinna. Emilie, toujours admirée, étonne et parfois rebute par l'atrocité de ses ardeurs de vengeance, Maxime est trouvé bien bas et trop crédule dans toute la seconde partie de son rôle, et désormais est moins accepté que toléré. Voltaire recueille ces impressions dans son Commentaire, les confirme, les justifie, et mêle franchement, d'une manière un peu dure, parfois, et non sans quelque malignité, la censure des défauts à la louange des beautés, vive et sincère. La Harpe reprend après lui, dans son cours, les mêmes critiques et les énonce méthodiquement ex cathedra. Cependant, au théâtre, en dépit de ces atteintes, Cinna se maintient sans fléchir et poursuit sa glorieuse carrière. Il est vrai que dans cet âge où se répand, toujours croissante, une fièvre de rénovation sociale, l'intérêt politique de la pièce est de nouveau et vivement senti. Les tirades patriotiques, les appels au règne des lois, les vœux sonores d'affranchissement, dont retentissent plusieurs scènes, sont acclamés par les spectateurs du parterre et même des loges. Cette grande discussion du second acte où le génie de l'autorité et celui de la liberté sont aux prises, n'est pas moins goûtée, ou l'est plus encore qu'au temps de Mazarin par les contemporains de Montesquieu et de Jean- Jacques Rousseau. Voltaire, dans son théâtre, cherche des effets nouveaux sur les pas de Corneille, autant qu'il flatte les passions du jour, quand il met à la scène tantôt le Sénat de Rome, écoutant tour à tour les plaintes de l'envoyé des Tarquins et les fières réponses du consul Brutus, tantôt le forum romain avec Cassius et Marc-Antoine se disputant les suffrages de la plèbe devant les restes sanglants du dictateur.

Dans les premiers troubles de la Révolution, quand la lutte est ouverte entre les partisans déclarés et les adversaires à outrance de « l'État populaire, » les représentations de Cinna deviennent tumultueuses. Par le contraste même de la double thèse politique qu'elle présente alternativement, la pièce provoque, des deux parts, des manifestations passionnées. Tandis qu'une moitié de l'assistance souligne de ses applaudissements tel vers monarchique ou telle tirade républicaine, l'autre moitié proteste bruyamment, et le conflit des opinions se déchaînant, dans la salle produit un désordre qui nécessite l'intervention de la police. — Dans les plus mauvais jours, sous la Terreur,

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la censure démagogique exclut entièrement du théâtre, av^c tant d'autres, une tragédie dans laquelle figure avec honneur un personnage couronné.

Lorsqu'elle reparait au retour de l'ordre, c'est avec cet éclat rajeuni qu'une interprétation supérieure apporte même aux chefs-d'œuvre consacrés ; elle doit les plus heureux jours de reprise au magnifique et populaire talent du célèbre acteur Talma, incomparable, sous la pourpre romaine, de majesté simple, de grandeur aisée et naturelle 1 ; elle les doit aussi à la prédilection du nouveau maître de la France pour un spectacle dont un glorieux parvenu est le héros, et qui aboutit à la glorification de César, vainqueur de l'anarchie et fondateur de l'Empire. Napoléon aime à voir jouer Cinna devant sa cour, consulaire ou impériale, et lui-même le redemande; c'est la pièce dont il fait choix pour être représentée à Erfurth , en 1 808, devant cette assemblée extraordinaire, ce 'parterre de rois. Par honneur pour Corneille, il veut qu'elle reprenne sa forme première intacte, et fait restituer, au quatrième acte, le rôle de Livie, depuis longtemps supprimé.

Vers le même temps, Geoffroy, grand admirateur de Corneille, prend fait et cause pour le personnage de Cinna, fort discrédité par les sévères et justes critiques de Voltaire et de La Harpe. Selon l'Aristarque du Journal des Débats, Cinna conspire en jeune exalté, en homme d'imagination, en amoureux, plutôt qu'en patriote sérieux, convaincu, énergique ; quoi d'étonnant que l'espèce d'ivresse à laquelle on le voit d'abord en proie s'évanouisse et tombe, quand l'heure marquée pour l'action sanglante va sonner ? Nous avons répondu d'avance (V. plus haut, p. xx et suiv.) à cette explication des repentirs et des désespoirs trop peu prévus du personnage. Depuis Geoffroy, d'autres juges, chroniqueurs de théâtre, ou commentateurs, prenant en main la même cause, l'ont plaidée de diverses façons. La controverse sur ce point n'est pas close entre critiques. Au théâtre, nul désaccord d'impressions n'existe entre spectateurs. A chaque reprise de la pièce, observez la physionomie de la salle ; vous verrez les différentes parties de l'assistance, d'abord intéressées, captivées, se refroidir ensuite et, de leur mieux, patienter aux mêmes endroits, à ceux-là même que nous avons signalés, se ranimer bientôt et s épa-

1. Grâce au savoir et au goût de ce grand comédien, aidés des conseils du peintre David, ce qui restait encore d'inexactitudes dans le costume disparaissait. Voltaire n'avait réussi, malgré ses instances, qu'à en faire corriger les plus grossiers anachronismes. Au temps de sa jeunesse, « on voyait Auguste arriver avec la démarche d'un matamore, coi lié d'une perruque carrée qui descendait par devant jusqu'à la ceinture ; cetlo perruque était surmontée d'un large chapeau avec deux rangs de plumes rouges... Il se plaçait sur un énorme fauteuil à deux gradins, et Maxime et Cinna étaient sur deux petits tabourets. (Note de Voltaire sur les premiers vers de l'acte II.)

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nouir aux mêmes scènes, applaudir d'un même élan aux beautés et sublimités devant lesquelles toutes les inégalités de l'œuvre s'effacent. Vérité et grandeur surnagent à tout, et le génie du poète triomphe hautement, sans avoir exercé cette puissance continue d'intérêt et. d'émotion qui ne laisse point aux âmes de répit. Corneille ne règne de cette façon, avec cette sorte d'empire, nous l'avons dit, d'accord avec les préférences de plus en plus marquées du public, que dans le Cid et dans Polueucte.

Napoléon faisait acte de piété envers Corneille, quand il prescrivait aux comédiens de remettre en lumière le personnage de Livie qui, de temps immémorial, ne paraissait plus. Cette restitution, qui n'intéressa qu'un petit nombre de curieux et de lettrés, fut abandonnée bientôt après. Livie disparut de nouveau pour un long temps, du théâtre. En 18G0, un directeur scrupuleux se lit un devoir de l'y rappeler. Depuis plusieurs années, elle en est encore une fois bannie. On comprend que la Comédie française ne tienne pas à conserver dans le quatrième acte une scène d'une utilité contestée, toujours écoutée assez froidement, et à laquelle on a justement reproché d'enlever au personnage principal, par le conseil qu'il y reçoit, la pleine initiative, la gloire sans partage de sa générosité. D'un autre côté, ce rôle ne se laisse pas éliminer aussi commodément que celui de l'Infante dans le Cid. Il est regrettable que, par suite de cette mutilation de la pièce, Emilie, au dernier acte, au lieu d'être menée par l'impératrice à Auguste, comme le voulait le poète, arrive seule et se présente d'elle-même, en disant ce vers, fait pour la bouche de Livie, et assez singulier dans la sienne :

Votre Emilie en est, seigneur, et la voici.

Regrettable aussi que Livie, exclue du théâtre, emporte avec elle cette solennelle et prophétique annonce des heureux effets du pardon impérial, par laquelle s'aftirme et se dégage la conclusion morale de l'œuvre * .

La même direction qui, en 1860, faisait représenter Cinna sans coupure et dans toute l'intégrité du texte, prit le soin, dont on ne s'était pas encore avisé, de marquer, par des décors différents, les changements de lieu qui, de l'aveu même de

Ce n'est pas tout, seigneur ; une céleste flamme

Après cctle action vous n'avez rien à craindre : On portera le joug désormais sans se plaindre ; Et les plus indomptés renversant leurs projets Mettront toute leur gloire ù mourir vos sujets ; Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie N'attaquera le cours d'une si belle vie. Vous avez trouve l'art d'être moître des cœurs.

l'auteur, s'opèrent dans la pièce, et sont assez indiqués par le caractère même des situations et des rencontres. Jusque-là, le théâtre, au lieu de répondre par l'aspect aux déplacements de l'action, demeurait immobile de la première scène à la dernière. On voyait l'empereur Auguste s'entretenir d'affaires d'État avec ses deux conseillers dans la même salle où, un peu auparavant, Cinna était venu faire, tout à son aise, ses confidences de conspirateur à son amante. Si bizarre qu'elle lut, cette anomalie était traditionnellement tolérée. Telle fut longtemps, en matière de mise en scène, la patience, ou plutôt la complaisance, ou, si l'on veut, l'indifférence de nos pères. Aux tragédies encore imparfaitement soumises à la règle de l'unité de lieu, comme le Cid, comme Cinna, le spectateur, tout occupé du drame de sentiments et de passions qui se jouait devant lui, insensible à la pâle uniformité du cadre, se transportait docilement en esprit où il convenait d'aller, ou plutôt n'y songeait guère, ou n'y pensait pas ; et quand cette règle s'imposa tout à fait et régna despotiquement, ce qui ne tarda guère, on laissa, pendant plus de deux siècles, sans chicaner sur la vraisemblance, la tragédie, celle de Gampistron ou de Crébillon comme celle de Corneille ou de Racine, évoluer dans cette espèce d'antichambre ou de parloir banal, où l'action tout entière, tant bien que mal, s'enfermait. Nos auteurs n'ont pas craint de secouer un tel joug, et de s'aider, au besoin, du concours du décorateur et du machiniste. C'était ajouter heureusement, par les dehors, à la vérité du théâtre. Il est vrai que la scène moderne, surtout depuis l'avènement du drame, a fait bien du chemin dans cet art d'avertir les yeux ou de leur parler. Nous sommes devenus aussi curieux, aussi exigeants, aussi difficiles en fait de toiles peintes (comme de costumes), que nos pères étaient accommodants ou novices. Longtemps on s'est occupé de l'essentiel au point de négliger l'accessoire ; nous prenons un extrême souci de celui-ci : l'art dramatique s'en porte-t-il mieux ? Un grand esprit, dans sa vieillesse morose, témoin d'un étalage tout nouveau de couleur locale et du luxe croissant du spectacle sur nos scènes d'il y a cinquante ans (que dirait-il aujourd'hui?), écrivait à la suite de remarques sur la simplicité de l'attirail dramatique dans le théâtre anglais au temps de Shakespeare : «... La vérité du théâtre et l'exactitude du costume sont beaucoup moins nécessaires à l'art (ju'on ne le suppose. Le génie de Racine n'emprunte rien de la coupe de l'habit ; dans les chefs-d'œuvre de Raphaë: les fonds sont négligés et le? costumes inexacts. Les fureurs d'Oreste ou la prophétie de Joad, lus dans un salon par Talma, en frac, faisaient autant d'effet que déclamés sur la scène par Talma, en manteau grec ou en robe juive. Iphigénie était accoutrée comme Mmc de Sévigné, lorsque Boileau adressait ces beaux vers à son ami :

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Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,

Ne coûta tant de pleurs à la Grèce assemblée,

Qu'en a fait sous son nom verser la Champmeslé.

» Cette exactitude dans la représentation de l'objet inanimé est l'esprit de la littérature et des arts de notre temps ; elle annonce la décadence de la haute poésie et du vrai drame. On se contente de petites beautés, quand on est impuissant aux grandes; on imite, à tromper l'œil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus peindre la physionomie de l'homme assis sur ce velours et dans ces fauteuils. Cependant, une fois descendu à cette vérité de la forme matérielle, on se trouve forcé de la reproduire, car le public, matérialisé lui-même, l'exige1. »

Janvier 1894.

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