‹ CinnaChapitre 97 sur 127 · ACTE IV, SCÈNE Y. SO · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE Y. SO

Et puisque l'amitié n'en faisait plus qu'une âme, Aimez en cet ami l'objet de votre flamme; Avec la même ardeur il saura vous chérir l , Que...

EMILIE

Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir2 ! Tu prétends un peu trop3 ; mais, quoi que tu prétendes, Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes; Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas, Ou de m'offrir un cœur que tu fais voir si bas ; Fais que je porte envie à ta vertu parfaite ; Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette; Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur'*, Et mérite mes pleurs au défaut de mon cœur. Quoi ! si ton amitié pour Cinna s'intéresse5, Crois-tu qu'elle consiste à flatter sa maîtresse? Apprends, apprends de moi quel en est le devoir, Et donne-m'en l'exemple, ou viens le recevoir.

1. Maxime montre ici autant de maladresse que de fourberie. Comment peut-il espérer gagner une telle femme par ces témoignages (bien fades, d'ailleurs) d'amoureux dévouement, qui ne réussissent qu'à trahir son secret dessein ? Un plus avisé remettrait à un autre temps l'aveu de sa flamme, et, d'abord, ne s'efforcerait d'entraîner Emilie que par des raisons de patriotisme et de vengeance.

2. « Tu m'oses aimer et tu n'oses mourir est sublime. » (Voltaire.)

3. Tu prétends un peu trop. Prétendre se disait parfois ainsi sans régime, pour, avoir des prétentions, faire paraître une ambition plus ou moins justifiée.

Tu ne m'y veux placer (an trône) que de peur d'en descendre; Mais connais Pnlchérie, et ccssj de prétendre.

[Éeraclius, I, u.)

Punir des insolents qui prétendent trop haut.

(La $»ivan!c, I, vin.)

— ■ Nul esprit généreux ne s'arresle de soy ; il //retend toujours et va oultre sa force. » (Montaigne.)

4. La dernière vigueur. C'est-à-dire, bien entendu, l'extrême, la plus haute, la plus rare vigueur.

Vos serments m'ont réduit an dernier désespoir.

[Pulchérie, Y, vi.)

— « Ah! mon père, ce que voua dites là est du dernier bourgeois. » (Molière, les Précieuses, se. iv.)

5. Pour Cinna s'intéresse. — S'intéresser a un peu perdu de sa force; on le (lisait volontiers des sentiments les plus vifs et les plus tendres d'amitié ou d'amour.

I ■ Bons déjà mon cœur qui pour lui s'«i

(Pohji ut te, I. i\.

Mon cœur, mon lacbe cœnr t'intéresse pom lui.

Il \> im . Andromaque, V, i.)

Vous m'aimez dès longtemps; une égale tendresse Pour vous, depnis longtemps, m'afflige et m'i»

{Mithridate, II. vi.)

90 C1NNA.

MAXIME

Votre juste douleur est trop impétueuse.

Emilie.

La tienne en ta faveur est trop ingénieuse. Tu me parles déjà d'un bienheureux retour, Et dans tes déplaisirs tu conçois de l'amour !

maxime.

Cet amour en naissant est toutefois extrême : C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime; Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé. .. *

EMILIE

Maxime, en voilà trop pour un homme avisé2. Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée ; Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée ; Ma vertu tout entière agit sans s'émouvoir, Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir.

MAXIME

^ Quoi ! vous suis-je suspect de quelque perfidie?

EMILIE

Oui, tu l'es, puisque enfin tu veux que je le die 3 ; L'ordre de notre fuite est trop bien concerté Pour ne te soupçonner d'aucune lâcheté4 : Les dieux seraient pour nous prodigues en miracles, S'ils en avaient sans toi levé tous les obstacles. Fuis sans moi; tes amours sont ici superflus5.

MAXIME

Ah ! vous m'en dites trop.

^EMILIE

J'en présume encor plus.

1. Et des mêmes ardeurs... Quil est mal inspiré, ce Maxime! Au lieu de battre en retraite devant ce clairvoyant regard, le malheureux, tout à sa folle visée, fait un pas de plus en avant, qui achève de le trahir et lui attire tous les mépris qu'il mérite.

2. « Avisé n'est pas le mot propre, dit Voltaire; il semble qifau contraire. „ Maxime a été trop peu avisé : il parait trop évidemment un perfide; Emilie l'a déjà appelé lâche. » — Dans cette note jetée en courant, Voltaire no parait pas bien entendre ce vers, qui n'est flatteur d'aucun côté pour Maxime, et où il n'entre assurément aucun compliment rétrospectif à son adresse.

3. Que je le die. Sur cette forme de subjonctif, V. plus haut, p. 14. n. 4.

4. — Pour ne te soupçonner. — Pour que je ne te soupçonne pas : tournure elliptique, dont la rapidité n'ote rien à la clarté du sens. Cf. la note 3 de la page 14.

5. 'l'es amours. Tes pitoyables amours. 11 semble, à l'accent de cette dédaigneuse et moqueuse parole, qu'aux yeux d'Emilie une forte nuance de ridicule s'ajoute a l'odieux de la déclaration qu'elle vient d'entendre.

Page 1