‹ Cinq années de séjour au Canada \ (volume 2)Chapitre 1 sur 9 · DE RÉSIDENCE · texte numérisé non relu

DE RÉSIDENCE

Découverte de l\4mérique. — Différentes expéditions faites dans le Canada par la France et l'Angleterre. — Fondation de Québec, — Conquête définitive de ce pays par le général

' Wolf

Le défaut de ^oût pour les aventures chez les habitans primitifs de la terre , et la réunion de plusieurs autres causes , ont également concouru à jeter le voile le plus obscur sur l'histoire des premiers siècles de presque toutes les

parties du monde. On avait si peu de notions Tome II i

sur l'Amérique , avant que la découverte en fut faite par Christophe Colomb en 1492 ? qu'on la nomma avec emphase le Nouveau-Monde.

Cinq ans après cet important événement, un Italien, nommé Ca//(^?, fut chargé par Henri VH, roi d'Angleterre , de tenter d'autres découvertes sur le nouveau continent. On lui donna le commandement d'une escadre de six vaisseaux : muni de tout ce qui pouvait contribuer au succès d'une si importante entreprise , il s'embarqua au commencement du printemps de 1497 ' ^^' ^^ mois de juin suivant , il découvrit Terre-neuve. Il aperçut ensuite une autre île qu'il nomma l'île de Saint-Jean ; et continuant toujours sa course dans la direction de l'ouest, il arriva bientôt sur le continent dont il longea les côtes jusqu'au 67*' degré et demi de latitude nord. Il revint en Angleterre sans avoir fait aucune tentative pour former quelque établissement dans le JNouveau-Monde ; et ce qui est plus remarquable , c'est qu'après avoir fait une expédition aussi dispendieuse, l'Angleterre ait demeuré plus d'un demi-siècle sans pensera donner quelque suite c^ cette première découverte. Mais le bruit de l'heureux

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succès de Cabot se répandit : en 1 5o6^ un Français nommé Denis fit voile de Honfleur pour Terre-neuve , et s'avança dans le golphe de Saint-Laurent. 11 dressa une carte du j^olphe et de la côte adjacente , prit quelques poissons sur le grand banc de pêche et retourna en France dans le cours de la même saison. Deux ans après , Thomas Aubert partit de Dieppe , et fut le premier qui eut le courage de remonter le Saint-Laurent. Il amena de force quelques-uns des naturels du pays et les montra dans presque toutes les principales villes de France comme des objets de curiosité.

Il paraît qu'en 1 5 1 7 , il n y avait . pas moins de cinquante vaisseaux, Espagnols, Français et Portugais ^ employés à la pêche de Terreneuve.

Les conquêtes des Espagnols dans l'Amérique du sud firent une grande sensation en Europe. Les facilités que donnèrent les précieuses mines de ces contrées , pour acquérir rapidement de grandes fortunes , produisirent dans l'esprit public une grande insouciance pour celles qui pouvaient seulement offrir un nouveau eluunp aux travaux de l'agriculture ou

aux entreprises commerciales. Aussi voyonsnous que pendant un grand nombre d'années on fit peu de cas de l'Amérique du nord : Terre-neuve , il est vrai , attira quelque attention : des individus de diverses nations y formèrent des établissemens , près d'un siècle avant qu'on fît aucune tentative pour la colonisation du continent septentrional. En 1^22 , il y avait déjà cinquante maisons élevées sur les différentes parties de l'île.

En 1535, Jacques Cartier , natif de Saint- Malo 5 remonta le Saint-Laurent pendant l'espace de 900 milles , et ne s'arrêta qu'au point où le passage lui fut fermé par une immense cataracte , apparemment celle du Niagara. Il prit possession du pays au nom de Sa Majesté très-chrétienne , forma des alliances avec les habitans , construisit un fort , etbiverna dans le pays qu'il nomma La Nouvelle France, En redescendant la rivière , il visita un grand établissement indien appelé Hoche laga qui occupait le territoire sur lequel est maintenant la ville deMoNT-RÉAL , corruption de Mont-royal , nom qu'il reçut originairement de Cartier. Il donna aussi le nom de

Saint-Laurent à la rivière , parce qu'il y était entré le soir de la fête de ce saint. Partout où il rencontra les naturels du pays , il en reçut l'accueil le plus hospitalier , et il se lia facilement avec eux ; parce qu'ayant fait l'année précédente un voyage sur les côtes de l'Amé- «rique , il avait eu la précaution d'amener en France deux naturels du pays qui, pendant leur séjour jusqu'à son second voyage , eurent le temps d'apprendre la langue française, et purent servir d'interprètes entre leurs compatriotes et lui. Dans cette occasion, il se lia intimement avec un des chefs , nommé Donnaconna, dont il reçut les témoignages du plus vif intérêt, en échange desquels, Cartier eut la cruauté de le conduire en France, contre sa volonté. Il paraît qu'il ne recueillit ni honneur ni profit de cette expédition : car à son retour, ses découvertes furent considérées comme très-peu importantes, et ses services très-médiocrement récompensés. Sa fortune en souffrit tellement , que , cinq ramées après son retour du Canada , il y revint , accompagnant , sous l'humble titre de pilote, M. lioberval qui en fut nommé vice-roi en iSjo. Ce vice-roi, à son

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arrivée dans le Saint-Laurent , construisit un fort , et après avoir hiverné à environ quatre lieues au-dessus de Vile d'Orléans , il retourna en France , laissant le commandement de la garnison à Cartier. Deux ans après , M. Roberval revint en Canada avec un renfort considérable, et tenta de trouver un passage aux Indes Orientales par le nord-ouest. En 15495 il retourna de nouveau en France et revint peu de temps après pour la troisième fois dans le Canada , accompagné de son frère et d'un grand nombre d'aventuriers. Ce dernier voyage ne se termina pas aussi heureusement que les précédens : on n'eut plus aucune nouvelle ni du vice roi , ni de ses compagnons , et on supposa qu'ils avaient péri dans la traversée. Le gouvernement français fut tellement découragé par ce désastreux événement , que pendant plus de cinquante ans , il ne fit aucune tentative pour encourager l'émigration en Canada. A la vérité , l'enlèvement forcé de Donnaconna avait tellement exaspéré les esprits des naturels du pays, qu'ils évitèrent soigneusement toute liaison avec les Français , depuis cette démarche aussi honteuse qu'impolitique,

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jusqu'à l'année i58i , époque à laquelle le souvenir en étant presqu'entièrement effacé , les communicîitions amicales se rétablirent sur l'ancien pied. Cette réconciliation avec les aborigènes du Canada fut tellement avantageuse aux Français, qu'en 1 584 i, trois vaisseaux^ du port chacun de i8o tonneaux , furent employés à commercer avec ces contrées.

En rjgi , une flotte de vaisseaux marchands fut expédiée de Saint-Malo pour faire la chasse au Walrus^ dans le fleuve de Saint-Laurent. Les dents de cet animal étaient alors beaucoup plus appréciées que l'ivoire, et se vendaient à un prix plus élevé. On assure que dans cette même année , plus de quinze cents de ces animaux furent tués par le seul équipage d'une petite barque , à Rameau île située dans le détroit de Saint-Pierre. Les walrus , indépendamment du prix qu'on retire de leurs dents, produisent une prodigieuse quantité d'huile; et par suite de semblables résultats, cette expédition surpassa de beaucoup les espérances de ceux qui l'avaient entreprise.

Dans la même année, un Anglais nomme George Dra/ie, ht un voyage au Saint-Laurent et

remonta ce fleuve jusqu'à l'ile de Raméa; ayant pris par lui-même connaissance de la nature el de l'étendue du commerce que les Français faisaient dans ces contrées, il revint en Angleterre où il fit un rapport si favorable du pays et de ses avantages commerciaux , que la France conçut des alarmes pour les petits bâtimens qui y étaient employés , et que le Roi envoya le marquis de la Roche pour faire la conquête du Canada : le marquis échoua néanmoins dans cette expédition : il aborda à l'île de Sable à environ cent cinquante milles au Sud- Est du cap Breton et à cent cinq milles à l'est de Canso, Il construisit un fort dans cette île^ dans la supposition absurde que ce lieu était convenable pour y former un établissement. 11 croisa ensuite, pendant quelque temps, le long de la côte de la Nouvelle Ecosse , et retourna en France, abandonnant ses malheureux compagnons dans l'île de Sable où ils auraient infailliblement péri , faute de subsistance , si un vaisseau français n'avait pas à la même époque fait naufrage sur la côte de cette île. Ce naufrage leur procura quelques provisions et des planches avec lesquelles ils cons-

truisirent des huttes pour s'abriter contre l'inclémence de l'air. Lorsque leurs nouvelles provisions furent épuisées , ils ne subsistèrent que de poisson. Après avoir entièrement usé leurs vêtemens, ils les remplacèrent par des peaux de veaux marins. Ils vécurent pendant sept années consécutives dans ce déplorable état. A la fin de cette période de misère et de souffrances ^ Henri IV, roi de France envoya pour les ramener dans leur terre natale Cliitodcl qui avait servi de pilote à La Roche. A leur arrivée en France^ ce grand et généreux monarque eut la curiosité de les voir avec leur habillement de peau de veau marin: il fut tellement atfecté de leur misérable situation , qu'il leur donna , à chacun , cinquante écus pour les mettre à même de tenter de nouveau la fortune. Longtemps avant leur retour, La Roche avait succombé sous le poids du chagrin que lui avaient causé le mauvais succès de son expédition en Amérique et sa disgrâce qui en avait été la suite.

Malgré le privilège exclusif, attaché à la patente donnée à La Roche , divers aventuriers continuèrent à faire un commerce lucratif avec

le Canada , sans attirer l'attention du gouvernement français. Peu de temps après la mort du marquis, sa patente fut renouvelée enfaveurde M. de Chauvin^ officier de la marine française; en 1600 , il fit un voyage en Canada , remonta le Saint- Laurent jusqu'à Tadouac^ où il laissa quelques-uns de ses gens et revint en France avec un chargement de fourrures. Cette opération donna des bénéfices si considérables , qu'ils l'engagèrent à faire Tannée suivante un second voyage en Canada dans le même objet: il lui réussit aussi bien que le premier; mais au moment où il se préparait à faire une troisième expédition ^ il fut forcé d'abandonner les travaux de ce monde pour aller en habiter un où ces occupations terrestres sont absolument étrangères. De Chauvin fut remplacé par M. de C Imite ^ gouverneur de Dieppe, qui résolut déformer une compagnie de négocians et d'aventuriers de Rouen pour l'exploitation du commerce en Canada; mais de Chatte servécut peu à son prédécesseur. 11 fut remplacé par Pierre Dugast, sieur de Mons , gentilhomme de la chambre du roi qui , en 1507. obtint un privilège pour tout le vaste territoire

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compris entre le 40" ^^ le 4^*' degrés de latitude et une patente de lieutenant-général dans cette contrée ; patente qui Tinvestissait de Tautorité nécessaire pour coloniser le pays et convertir les naturels au christianisme. Le commerce du Canada s'était élevé à cette époque à un tel degré d'importance que de Mons forma une compagnie et résolut de tirer parti pour lui-même des grands avantages que lui donnait son privilège ; pour l'exécution de ce projet 5 il arma quatre vaisseaux et se réserva le commandement de deux : il fut accompagné, dans cette expédition, par Samuel C/iamplain , habitant de Brouage , ville à quelques lieues de La Rochelle , et par un gentilhomme nomme Pontrincourt. Un des deux autres vaisseaux fut destiné à faire le commerce de fourrures à Tadousac , etPontgraveîixX destiné à commander le quatrième ; ses ordres portaient de toucher à Canso dans la Nouvelle Ecosse ; de là de se dirigcr^ur le cap Breton, afin de purger la mer entre cette côte et l'ile de Saint-Jean de tous les bàtimens qui y navigueraient sans l'autorisation de de ]\Ions. Le 17 de mars i(3o/|, de Mons partit lui-même du navre-dcj-Oràce

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et alla aborder à VJcadie qui reçut le nom de Nouvelle Ecosse. li y confisqua un bâtiment qu'il y trouva faisant, sans son autorisation^ le commerce avec les naturels du pays. Il arriva ensuite à un petit havre auquel il donna le nom insignifiant de Havre -du -Mouton. Pendant cette croisière , Champlain passait la plus grande partie de son temps dans la chaloupe et portait toute son attention à découvrir un emplacement convenable pour y former un établissement. 11 résolut enfin d'en fonder un dans une petite île qu'il désigna sous le nom de Ctle de Sainte-Croix. Ce morceau de terre n'a qu'environ un mille et demi de circonférence , et est situé à environ soixante milles à l'ouest de l'île de Saint-Jean.

Il devint bientôt évident qu'il avait fait un mauvais choix ; car, malgré l'excessive fertilité du sol , où les semences en blé produisaient d'abondantes récoltes , les pauvres colons se trouvèrent^ aux approches de l'hiver, entièrement dépourvus d'eau fraîche et de bois de chauffage. Pour éviter l'embarras d'aller chercher de l'eau sur le continent, ils eurent recours à l'expédient de faire foiidre de la neige.

et ne recevant pas de nouvelles provisions, ils furent réduits , pour toute boisson , à l'eau de neige; ils en burent en si grande quantité^ que bientôt tous les colons furent atteints de diverses aialadies, dont la plus funeste fut le scorbut. D'après l'inconvenance de cette île , pour y former un établissement, Pont-Grave, à son retour de France, en transporta les habitans à Port- Royal. Bientôt après, de Mons céda Port-Royal à Pontrincourt , qui était enchanté de la situation de ce lieu. De retour en France, de Mons trouva son privilège révoqué quoiqu'il lui eut été accordé pour dix ans de plus. Cet incident, néanmoins , ne ralentit pas son ardeur entreprenante ; car nous le voyons bientôt après , entrant dans de nouveaux engagemens avec Pontrincourt , et dirigeant principalement son attention sur le commerce des fourrures à Tadousac.

La colonie de Port-Royal fut en butte à un grand nombre de difficultés ; elle était au moment d'être abandonnée , lorsque les colons reçurent de France des approvisionnemcns assez considérables. Champlain, après avoir exploré toute la côte de l'Acadie , résolut, à tout évène-

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ment, de former un établissement à Québec. Le 5 juillet 18085 il arriva sur le terrain ouest maintenant la ville j et après y avoir fait construire quelques huttes pour la commodité de ses compagnons, il commença à faire défricher la terre. Le printemps suivant, on sema une grande quantité de blé et de ris , qui réussirent fort bien. Ce premier succès encouragea les colons à persévérer. Ghamplain retourna en France , et l'année suivante , il visita la colonie ; il eut le plaisir de trouver les colons dans un état de santé et de prospérité très-satisfaisant. Pendant le séjour qu'il fit en Canada à cette époque ^ il commit la grande imprudence de prendre une part active dans la querelle des Murons et des Algonquins , menacés à cette époque d'une entière destruction par les Iroquois ^ dont les uns et les autres tiraient leur origine. 11 eût dû se borner à faire des alliances avec tous les Indiens du continent , en conservant la plus parfaite neutralité, sans se mêler dans les guerres civiles entre les différentes tribus.

En 1611 , Champlaio retourna encore une fois en France , laissant à Chauvin le soin d'administrer la colonie naissante. A sou arrivée

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dans sa patrie , il se rendit avec Pontgrave , qui l'avait accompagné, près de Sa Majesté trèschrétienne à Fontainebleau. Ils en reçurent l'accueil le plus gracieux : ce fut dans cette entrevue , que le Canada reçut le nom de Nouvelle France. L'année suivaifte, Champlain visita de nouveau cette contrée , et ne retourna ensuite en France qu'après la mort de Henri le Grand, Il fut néanmoins nommé lieutenantgouverneur de la Nouvelle-France, avec des pouvoirs illimités. A son arrivée dans ce pays , pour y remplir ses nouvelles fonctions , il se mit à la tête des sauvages avec lesquels il avait fait alliance , et les conduisit contre les Jroquois. 11 reçut deux blessures dans un engagement avec ces peuples, fut oblige d'abandonner le champ de bataille, et passa l'hiver au milieu des Indiens. En i6ai , les Iroquois, pour se venger du secours que Champlain avait donné aux Hurons et aux Algonquins , tentèrent d'expulser entièrement les Français du Canada ; mais ils échouèrent dans cette entreprise.

En 1626, Québec commença à prendre les apparences d'une ville régulière : à cette époque, les querelles religieuses et les animositcs qui en

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sont la suite, étaient portées au plus haut degré. La majorité des colons était composée d'huguenots ; le reste , de catholiques romains. Jusqu'en 1627 , le gouvernement du pays avait été entre les mains des protestans ; mais alors, d'après les ordres du cardinal de Richelieu, premier ministre, il fut confié à cent individus de la religion catholique romaine , désignés sous le titre de la compagnie des Cent Associés ^ et à la tête desquels étaient le cardinal de Richelieu lui-même, le maréchal d'Effiat, et plusieurs autres personnes de haut rang.

En 1629, Charles r% roi d'Angleterre , accorda à David Kertk^ et à quelques-uns de ses parens^ une commission pour conquérir les possessions françaises en Amérique ; et afin de leur en faciliter les movens , il arma une flotte pour cette destination particulière. Kertk s'empara de tous les établissemens au-dessous de Québec , et en arrivant devant cette ville , il somma Champlain de la rendre à l'armée anglaise. Champlain, quoique bien convaincu de l'impossibilité où il était de résister , envoya un message à l'officier anglais , pour lui annoncer sa détermination de défendre le port jusqu'à

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Ih dernièrç extrémilé. Tandis que Kertk recevait <'ette réponse pleine de fierté , il apprit qu'une escadre française , commandée par Roquemont , et chargée de toute les provisions nécessaires pour le secours de Québec, était entrée dans la rivière. Aussitôt Kertk descendit le fleuve pour aller à la rencontre de l'ennemi. Le commandant français , au lieu de l'éviter et de s'occuper de sa mission, lui livra bataille, fut complètement défait, et perdit toute son escadre. Kertk se montra de nouveau à la pointe deLévi , et envoya un officier à Québec , pour sommer cette ville de se rendre. Cliamplain se trouvant réduit à la plus grande détresse , faute d'approvisionnemcns, et n'ayant {>lus, ni ne ]>ouvant espérer, de moyens pour résister à l'armée anglaise, rendit la ville par capitulation. Les termes de cette capitulation furent tiès-favorables à la colonie française , et ils furent si ponctuellement el si hoiiorablemcnl exécutés par les Anglais, que la plus grande partie des l'rançais préféra rester avec les conquérans , que de retourner oîi l'rance , ainsi ([u'il avait été stipulé. Ce (ul

ainsi que la (':q)ilale {]v la ^ouvellc-lMancc In' To^n. IL * :♦

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subjuguée par les armes anglaises, précisément cent trente ans avant l'époque de la conquête déAnitive de cette colonie , par le célèbre général Wolf. Il est vrai qu'alors, elle ne resta pas long-temps entre les mains des Anglais ; car, par le traité de Saint-Geritiain-en-Laie, en i632, non-seulement le Canada , mais encore l'Acadie et Cap-Breton furent cédés au roi de France par son royal beau -frère le roi Charles I"'.

En 1 633, la compagnie de la ^Jouvelle-France fut réintégrée dans tous ses droits ; et Champlain reprit de nouveau les rênes du gouvernement.. Il éprouva de grandes et nombreuses difficultés à réaliser plusieurs de ses plans, par suite de l'opposition de quelques tribus Indiennes, provoquée par ses alliances imprudentes contre les Iroquois. Cliamplain mourut en 1 635, à Québec, ville dont on pourrait à juste titre l'appeler le père , comme il en fut le fondateur. Tous les habitans le pleurèrent avec une affliction vraiment filiale. Le père Charlevoix , historien fidèle et véridique, le dépeint comme un voyageur instruit et bon observateur ,, un écrivain judicieux ^ un excellent géomètre, et un habile

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marin. Champlain fut remplacé dans le p;ou vernemerît de la Nouvelle-France , par M. de Montmagny.

En 1659, vn2ià^ïï\(i de la Peltric , catholique romaine, fort pieuse, jouissant d'une fbrtupe considérable, alla s'établir à Québec, accompagnée de trois religieuses Ursulines. Cette respectable dame y fonda le couvent de cet ordre. On assure que son zèle pour le bonheur et la conversion des Canadiens , fut porté au point qu'elle cultivait elle-même la terre de ses propres mains , afin d'augmenter les moyens de leur faire du bien.

En 1 640 , M ai sonne uv e j gentilhomme champenois , conduisit plusieurs familles à Montréal : le Roi de France investit de la propriété de toute l'île trente-cinq Français, dont Maisonneuve était le chef. 11 ne se passa aucun événement important dans les établissemcns du Canada, depuis iG/jo , jusqu'en iGST). A cette dernière époque ^ la population blanche de toute la colonie ne s'élevait (pTù 17,000 âmes. En 1709, Lord Stuidcrland , alors secrétaired'état du royaume Britnmiiquo , formaun plan pour la destruction de la puissance française

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dans le Canada , dans l'Acadie , et à Terre- Neuve; mais ce plan échoua, ou ne fut pas mis à exécution. L'année suivante ^ le colonel S chugler partit de New-York pour l'Angleterre , dans l'intention de faire connaître et de démontrer au ministère anglais, la nécessité d'adopter quelques mesures vigoureuses pour soumettre leCanada à la couronne d'Angleterre. Il était accompagné de cinq chefs Indiens , qui protestèrent de leur fidélité à la reine Anne , et qui sollicitèrent vivement son assistance contre les Français , leurs ennemis communs.

En 1 769 , le général Wolf effectua la conquête de Québec ; mais ce ne fut qu'à la fin de l'année 1760, que le Canada fut entièrement soumis à la puissance Britannique.

En 1763, le roi d'Angleterre fit une proclamation dans laquelle furent déterminées les limites de la province de Québec; et immédiatement après , pour témoigner sa satisfaction royale de la conduite et du courage de l'armée , et en même temps ^ pour récompenser les officiers et les soldats , les gouverneurs furent autorisés à concéder gratuitement des terres à

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tous ceux qui avaient servi en Amérique pendant la dernière guerre ; savoir :

A un officier supérieur .... 5ooo acres.

A un capitaine 5ooo

A un officier subalterne. . . . 2000 A un officier non-commissionné 200

A un simple soldat 5o

Au moment de la conquête du Canada , toute la population Européenne s'élevait à 60,000 âmes.

En i'j65 , seulement quatre ans après la réduction de Québec , les ex[5ortations de la Grande-Bretagne pour le Canada , s'élevèrent à S69.'5 livres sterling.

En 1 776 j, Montgomeryet Arnold , généraux américains , dirigèrent leurs attaques contre Québec ; mais ils n'eurent aucun succès.

En 1785, lorsque la guerre de l'indépendance fut terminée , la population du Bas Canada était de 1 10,000 âmes et celle du ITaul Canada de 10,000.

32 LliïTRi: XXII.

Lois et Constitution des deux provinces, — Gouverneur, — Conseils législatif et exécutifs et Chambre d'assemblée dans le Bas-Canada, — Nature compliquée de la législation de cette province, — Cour d' appel, — Notice fur les

avocats Des divers titres auxquels les terres y

sont possédées. — Manière dont les premiers établissemens furent formés. — Conditions des concessions. — Bails emphytéotiques , ou concessions à long terme. — Cens^ lods et ventes, ou taxes sur les aliénations. — Fiefs. — Quint et relief. — Communauté de biens ou société d'acquêts en mariage,

Avantrannée 1660, quoiqueplus d'un demi siècle se fût écoulé depuis les premiers établissemens en Canada , l'influence salutaire des lois y était encore inconnue: l'autorité mili-

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laiie était la seule quiexistàt àcette époque, et même elle était exercée par le gouverneur ou son lieutenant. 11 jouissait du pouvoir de mettre en jugement et de condamner toutes les personnes^ quel que fut leur rang ou leur condition dans la société; et ses décisions, ainsi qu on pouvait bien s'y attendre , n étaient pas toujours favorables à l'innocent , ni miséricordieuses pour le coupable : les ordres les plus arbitraires et les plus extravagans étaient exécutés , sans qu'on mît en question leur validité , leur urgence ou leur justice. IJans cet état de choses vraiment déplorable y plusieurs individus étaient souvent incarcérés sans même une ombre de culpabilité , et condamnés à des peines ignominieuses, sans qu'il leur fut permis de repousser les accusations de leurs ennemis.

En 1660 , il fut établi un tribunal pour juger toutes les affaires civiles, et la coutume de Paris lut le code d'après lequel les décisions de ce tribunal devaient être dirigées. Cette institution existait encore en 17^9, lorsque la colonie tomba entre les mains des Anglais. Depuis cette époque jusqu'(;n 1774 * ^^'^^ lois anglaises , tant civiles que crinn'ncllcs,(n!tété lesseulespai

-.f KliTTRï: XXII.

lesquelles îe nouveau gouvernçment a régi ces provinces. C'était réellement un grand sujet de mécontentement pour ce peuple de se voir régi par des lois qui lui étaient entièrement inconnues; et ce mécontentement doit moins surprendre encore, lorsqu'on sait que l'application de ces lois était confiée à des hommes qui n'étaient pas plus familiers avec la jurisprudence anglaise que les Canadiens eux-mêmes. A Québec et auxTrois-Rivières^, des officiers de Tarméeque leur éducation et leurs précédentes habitudes avaient beaucoup plus familiarisés avec le Champagne et le Bourgogne qu'avec CokeetElackstonc, étaient nommés juges dans les affaires civiles et criminelles ; à Montréal, les juges étaient choisis parmi tout ce qu'il y avait de plus respectable dans la population anglaise ; une race d'individus que le générai Murra}%dans une lettre aux lords du commerce et des plantations , dépeint comme « n'ayant reçu qu'une » très-médiocre éducation ; qui , ayant leur for- »tune à faire, s'inquiètent fort peu des moyens w pourvu qu'ils atteignent la fin; eu un mot, «les hommes les plus immoraux qu'il eut j»jan!ais vus. » La Noblesse Française qui était

nombreuse , qui se gloriliaitde descendre de familles anciennes, et se prévalait de sa propre gloire militaire et de celle de ses ancêtres , fut justement offensée de voir de semblables personnages destinés à la gouverner : elle cria a l'injustice et à l'oppression ; et , pendant longtemps , la province fut en proie aux haines, à Tanimosité et au désordre le plus complet.

En 1774? 1g Parlement Britannique prit cette matière en haute considération^ et passa un acte par lequel il déclarait nulles et non avenues toutes les dispositions antérieurement adoptées pour ces provinces, et ordonnait que toutes les contestations relatives aux propriétés seraient jugées d'après les lois [irimitivement adoptées en Canada ; mais que les lois anglaises seraien,t suivies dans les affaires criminelles. Cet acte eut les résultats les plus ftivorables : le rétablissement de la coutume de Paris , des dimcs ecclésiasliijucs et des redevances féodales, satisfit les Canadiens et rendit la tranquillité à ces contrées.

Jus(|u'en 1791 5 l'immense étendue de territoire, maintenant divisée en haut cl bas Canada, «ontimta d'être désignée sous le titre de Pnh

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vince de Québec. En 1791 , le bill de Québec, rendu en 1774^ ^"^ révoqué, et il fut passé un autrebiilpoitant que la colonie serait divisée en deux gouveinemens distincts et que des législatures séparées, formées sur les principes de la constitution anglaise , seraient assignées à chaque province.

Le gouvernement du Bas-Canada est administré par un gouverneur., un lie ulenant- gouverneur, un conseil législatifs un conseil exécutif et une chambre d'assemblée.

Le Conseil législatif est composé de 26 membres nommés par un mandement du roi ; ils doivent être nés sujets naturels, ou avoir été naturalisésj ou être devenus sujets de l'Angleterre par la conquête et la cession du pays. Les membres de ce Conseil sont nommés à vie, et conservent leur emploi, à moins qu'ils ne s absentent pendant plus de quatre ans sans en avoir obtenu la permission de Sa Majesté.

Le conseil exécutif consiste en i3 membres qui sont également nommés par Sa Majesté: ils exercent leur autorité sur les affaires de la province, d'une manière absolument semblable

à celle que le Conseil privé exerce sur les affaires de la Grande-Bretagne.

La Chambre d'assemblée est composée à présent de cinquante membres qui sont choisis , tous les quatre ans , par des propriétaires jouissant d'un revenu net et assuré de 4o scliellings. Dans les villes, ils sont choisis par des personnes qui possèdent une propriété territoriale d'un revenu net de 5 livres sterling, ou par celles qui ont résidé dans la cité pendant un an avant la pubKcation de l'ordre de convocation.

Le code ùriminel d'Angleterre s'étend au JBas- (]anada , aussi bien qu'à la province supérieure. La justice est administrée par deux chefs de Justice^ six Juges, un altorney et un solliciteur général; il y a de plus un juge provincial [)0u\' le district des Trois-Rivicres ; un autre pour le district inférieur ôeGaspe, et un Juge de la cour de vice-amirauté, qui réside à Québec.

Il Y a aussi une cour d'appel composée du gouverneur, de son lieutenant , de cinq membres au moins du conseil exécutif, et d'un égal nombre d'olïiciers de justice «qui n'ont pas connu du procès soumis à relie cour. On peut

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appeler des décisions de ce tribunal ù Sa Majesté dans son Conseil.

Les lois sont si compliquées , si différemment interprétées et si mal définies , que les procès sont aussi nombreux dans toutes ces contrées que les excommunications et les indulgences l'étaient en Angleterre dans les premiers temps du règne de Henri VIII. Les juges que je crois très-honnêtes et exerçant leur profession avec beaucoup de droiture, neparaissent pas posséder ces connaissances étendues et cette profonde érudition qui distinguent si éminemment les magistrats en Angleterre. Les avocats ne sont pas fort versés dans l'étude des lois : la plupart, nés dans le pays, ou venus jeunes de l'Angleterre et de l'Irlande, ne pouvant se procurer dans une autre carrière une existence honorable, ont embrassé la profession de légistes ;, sans avoir suivi le cours d'études qui pouvait les mettre en état de remplir honorablement de si im})ortantes fonctions: ils ont à peine quelques notions de leur profession ; et cependant obtiennent en Canada une conliance qui leur serait vraisemblablement refusée partout ailleurs. Les formes de la procédure sont

si vagues, si m al définies, qu'il est extrêmcmcat difficile, surtout pour les étrangers, d'obtenir, même des jurisconsultes dont la réputation est le mieux établie , des conseils auxquels ils puissent avoir confiance. Cet état de choses donne lieu à un grand nombre de procès , et produit les plus fâcheuses conséquences.

Les lois par lesquelles le Bas-Canada est gouverné, consistent essentiellement : dans la coutume de Paris , telle qu'elle existait en France en 1 666 ; le droit écrit ou le droit romain, dans les cas où la coutume de Paris se tait ; les édits^ déclarations et ordonnances des goui^erneurs français du Canada ; les actes du parlement britannique , relatifs au Canada , et enfin le code criminel anglais^ in roro. Cette complication de lois est aujourd'hui nécessaire pour que le pays puisse être paisiblement gouverné. Mais combien il eut été plus heureux pour les habitans actuels et futurs du Canada que les lois anglaises , tant civiles que criminelles, eussent continué à être en vigueur depuis le premier instant de leur introduction dans la province.

Les lois qui sont en vigueur en (lanada ,

30 LETTRE XXH.

dans ce moment, peuvent être divisées en trois classes : les lois criminelles , les lois civiles et les lois commerciales et maritimes.

Les lois criminelles auxquelles les Français et les Anglais sont indistinctement soumis , sont entièrement anglaises.

Les lois civiles y ou recueil des lois concernant la propriété sont prises de la coutume de Paris, du droit civil des Romains et des déclarations, ordonnances et édits rendus à diverses époques par les gouverneurs Français. Ces lois embrassent une grande quantité d'objets, particulièrement les propriétés féodales , les seigneuries, les fiefs et domaines possédés noblement ou à titre de vassalité, les propriétés mobiliaires ou immobiliaires , les douaires^ la communauté de biens entre époux , etc.

Le code commercial est uniquement relatif aux transactions mercantiles ; il est à peu près le même qu'en Angleterre, excepté qu'en pareille matière le jugement par jurés n'est pas admis en Canada.

Le code tnaritime est absolument le même qu'en Angleterre.

Dans le Haut-Canada, toutes les terres con-

LETTRE XXII. 5l

cédées par la couronne, sont possédées librement , et ne sont soumises à aucun titre onéreux ; mais , dans la province inférieure , toutes les terres concédées par les Rois de France, son sujettes à des redevances féodales.

Dans les premiers temps de l'établissement de la colonie j de grandes concessions de terre, appelées seigneuries ^ furent faites aux officiers de l'armée ou à d'autres personnes jouissant d'un assez grand crédit pour pouvoir les obtenir. Ces seigneurs étaient en général des nobles peu riches , qui, étrangers à l'agriculture^ et peu propres à ses paisibles travaux, ne furent jamais bien disposés à entreprendre par eux-mêmes la culture de leurs vastes possessions en Canada. En conséquence, ils concédèrent une grande partie de leurs terres aux militaires qui témoignèrent l'intention de se fixer dans le pays, et à d'autres énu'grans qui leur étaient favorablement recommandés. Cliacunc de ces concessions était de 240 acres; elle comuiençait au rivage du Saint-Laurent sur un front de 7) acres et s'étendait en profondeur, dans l'intérieur, l'espace d'environ 80 acres. Los conditions attachées <[ ces conccs-

Ô2 LKTTKE XX!!.

sions furent que le seigneur recevrait à perpétuité une redevance composée d'une petite rente annuelle d'environ 2 s. (> d. à 5 s. et de quelques articles de consommation tels que une paire de poules , une oie, ou un boisseau debîé. Les tenanciers furent, en outre, obligés à porter leurs grains au moulin bannal de leur seigneur où on prélève le i4-^ pour droit de mouture. La grande majorité des Canadiens possèdent leurs terres de cette manière ; mais il y a beaucoup de propriétés tenues à d'autres titres, particulièrement par bail emphytéotique ou bail à long terme, de 20, 5o , 4o ans ou plus , et pour lesquelles les tenanciers paient également une petite rente annuelle.

Mais la condition la plus onéreuse, imposée aux tenanciers Canadiens , est celle qui les oblige à payer au seigneur ce qu'on appelle lods et ventes ou droits d'aliénation pour toutes mutations des propriétés tenues en roture. Par cette loi , si un domaine change de propriétaire une demi-douzaine de fois dans l'année, le seigneur a le droit, à chacune de ces mutations^ de recevoir le douzième du prix de la vente ; lequel douzième doit être payé par l'ac-

LETTRE XXIÏ. 35

quëreur, indépendamment du prix qu'il est convenu de payer au vendeur; pour éviter toute possibilité de fraude à l'égard du seigneur, celui-ci a la faculté d'acheter lui-même la propriété au prix stipulé entre les parties , s'il suppose qu'il est au-dessous de la valeur réelle du domaine : il peut exercer ce privilège dans les quarante Jours qui suivent la notification qui lui a été faite de la vente.

On appelle fief un domaine possédé sous condition de foi et hommage, et de certains droits que le tenancier doit payer au Seigneur dont il tient le fief. Ces droits sont le {julnt et le relief. Le premier est le cinquième du prix d'achat , et doit être payé à chaque mutation do propriétaire par vente pu de toute autre manière équivalente. Le seul cas où la propriété est exempte de ce droit est celui où elle change de propriétaire par voie de succession en ligne directe : l'acheteur qui paie le quint immédiatement, a droit au rabais ou à la réduction des deux tiers.

Le relief (^st le revenu d'une année, dû au seigneur pour certaines mutations. Par exemple, lorsque le fief échoit à un vassal par suc Tome il T)

cession en ligne directe , il ne doit au seigneur que la prestation de foi et hommage. Mais lorsqu'il tombe en ligne collatérale , le nouveau propriétaire doit payer la redevance , au moment où il prend possession du domaine qui lui est échu de cette manière par la mort de l'ancien tenancier. Pour prévenir toute fraude , le seigneur féodal a aussi le droit de prendre le domaine , pour lui-même , au prix où le nouveau propriétaire en a porté l'estimation.

La succession des fiefs est différente de celle des terres tenues en roture ou vasselage. Dans les premiers , le fils aîné , s'il y en a plus de deux , a droit à la propriété du château ou principal manoir , avec un acre de jardin adjacent, la moitié des terres avec tous les moulins y pressoirs et fours qui existent sur tout le domaine. Le reste de la propriété est également partagé entre tous les enfans , s'ils sont plus de deux. Mais s'ils ne sont que deux , l'aîné a droit aux deux tiers des terres , outre les autres avantages ci- dessus spécifiés. Le plus jeune a le tiers restant. Si le fils aîné meurt sans postérité , le second ne succède pas à sa portion : elle est partagée également entre les héritiers survivans.

LETTKE XXII. 35

En Canada, un homme marié ne peut disposer de ses biens sans le consentement de sa femme qui, par son contrat, acquiert des droits î\ la moitié des biens actuellement possédés par son époux et de tous ceux qui pourront lui échoir par succession en ligne directe. C'est ce qu'on appelle le douaire coutuiiiier, pour le distinguer du douaire stipulé qui est une somme d'argent quelquefois énoncée pour tenir lieu du douaire coutumier. Si la femme survit à son époux , elle ne peut point disposer de son douaire qui doit revenir aux enfans du premier mari.

Cette communauté de biens entre époux a souvent des conséquences très-fâcheuses. Lorsque la femme meurt sans tester , les enfans ont le droitde réclamer la portion de leur mère dans les biens de la communauté^ quelque avantageux qu'il put être que le père en conservât la gestion pour que les plus jeunes branches de la famille pussent être convenablement élevées et entretenues.

Il n'y a point de sûreté à acheter une propriété en (Canada , à moins que la vente ne

56 LEÏTllE xxri.

soit effectuée par le ministère d'un Shériff, dont la nolificalion de vente dé{i;age l'immeuble de toutes charges , et garantit la validité de ^'acquisition.

LETTRE XXin. 67

Lois et gouvernement du Haut Canada. — Description de la chambre des représentans. — Elections. — Anecdotes. — Parlement provincial plus respectable que dans les premiers temps. — Cour du banc du Roi. — Cour des districts. — Cour des requêtes, — Caractère général des Jurés — Justices de paix.

Dans le Haut Canada, la forme du gouvernement est absolument la môme que dans la province inférieure.

Le Conseil législatif consiste à présent vn dixsept membres, nommés comme dans le Bas- Canada \)ar mandement du lîoi, que je |)résume être donné sur la recommandation du lieutcnant-gouvorncur. Les membres de cette ussembléo sont lo> citoyens les plus respcc-

58 LETTllE XXIII.

tables de la province, a rexception des mern*bres du Conseil exécutif qui tiennent exacte^ ment le même rang dans la société. On donne aux uns et aux autres le titre dlionorables ; et c'est peut-être la seule réunion d'hommes , dans le pays , qui ne dégradent point ce titre. Ce sont non-seulement des hommes instruits et jouissant d'une honnête fortune , mais encore des hommes qui ont acquis une réputation d'intégrité, justement méritée.

Le Conseil exécutif n est composé que de six membres dont la plupart sont aussi membres du Conseil législatif.

La chambre des représentans ou communes est composée de quarante membres. C'est un assemblage bigarré d'hommes de toutes les nations , de tous les états et de toutes les professions^ depuis le noir forgeron jusqu'au subtil jurisconsulte. Pour un Européen habitué à considérer les membres d'un parlement comme des hommes du rang le plus distingué, réunissant une fortune considérable à des talens éminens, la chambre des représentans du Canada présente un aspect ridicule , et ne peut éveiller dans l'àmc aucun de ces sentimens

patriotiques que doit inspirer la certitude de vivre sous une législature éclairée. En Canada, au lieu d'hommes distingués par leur rang , leur fortune ou leurs talens , vous trouvez des forgerons , des tailleurs , des cabaretiers et des légistes débattant les graves et importans intérêts de l'Etat , dans un langage embelli par les expressions techniques de leur profession. Quelquefois la mâle éloquence d'un moderne Vulcain retentit à vos oreilles de la manière la plus bruyante ; d'autrefois l'éloquence tribunitienne d'un humble tailleur vient les frapper de sa voie efféminée dont les sons mal articulés permettent à peine aux auditeurs placés à la barre, de suivre le fil de son discours. La discussion est continuée par l'aubergiste de La Jarretière ou de toute autre taverne, dont le langage obséquieux et la santé florissante ne peuvent manquer de donner aux spectateurs une haute idée de ses talens. Enfin se présente par intervalles l'insinuant légiste , habitué à substituer dessophismes à dcsraisons, mais qui toujours zélé pour maintenir les formes et les privilèges de la chambre en devient le véritable chef. Dans la grande Bretagne et l'Irlande^, les

4o f LETTRE XX III.

talons littéraires, l'influence des familles , la protection du gouvernement, sont les seuls moyens sur lesquels un homme puisse asseoir l'espérance fondée de représenter ses compatriotes dans cette honorable chambre, le Sénat Britannique. Mais en Canada , les talens iiltc-- ' TYiires sont rares ; et si on les rencontre , ils sont rarement appréciés à leur juste valeur ou ^ considérés comme des qualités essentielles pour bien remplir les fonctions publiques. Quant à f influence des familles ou à la protection du gouvernement, dans un pays où peu de personnes pelivent faire remonter leur généalogie au-delà du lieu de leur naissance et où le gouvernement s'occupe peu du bien-être des habitans , je ne pense pas que Tune ou l'autre de ces circonstances puisse être d'une grande importance. Si on demande par quels moyens un gentleman du Canada peut obtenir d'être placé parmi les représentans du pays , c'est la question que j'ai faite moi-même à un homme fort instruit du véritable état des choses ; et voici sa réponse qui, quoi(]ue risible, n'était certainement pas dénuée de probabilité. « 11 arrive en «général , nie dit-ii , que dans cbaquc comté

LETTRE- XXJ ri. 4'

» quatre ou cinq individus se présentent comme «candidats. Ce sont ordinairement des marpcliands du pays, des avocats de village et des )) cabaretiers. Si un marchand qui fait libéralc- »ment crédit à ses pratiques monte sur les ))liustings, il est certain d'être élu. Mais s'il ne » s'en présente point, les francs tenancierschoi- » sissent invariablement lliomme le*plus inepte »dupa)\s, se consolant par l'idée qne s'il n'est »pas en état de faire le bien , il est également «incapable de faire le mal. » Cette réponse , quelque singulière qu'elle puisse paraître, est probablement la meilleure qu'on puisse faire à la question. Car si les propriétaires du Haut et du Bas-Canada n'étaient pas influencés par quelques idées extraordinaires , relatives à la législation, la plupart des individus qui com- ]U)sent les corps représentatifs de ces provinces seraient restés chez eux pourj^vendre leur eaude-vie , ])Our habiller leurs pratiques ou pour .'ipprendre leur alphabet ; occupations heaii*-* coup j)lus conformes à leurs précédentes lia- ])itudes et plus analogues à leurs connaissances. (|ue le jioste éminent de législateur.

11 y il cependani qtiflques membres dv la

chambre d'assemblée dans le Haut- Canada > dont le savoir etTéloqu^ence honoreraient même le parlement britannique. Je citerai entr'autres et au premier rang l'attorney général elle docteur Baldivin, Irlandais de naissance et jurisconsulte de profession.

Les élections dans le Haut-Canada se font d'une manière fort extraordinaire: j'ai assisté à une ou deux , et je m'amusai beaucoup de la variété des sujets qui paraissaient fixer l'attention des candidats. Chacun d'eux devait donner un échantillon de ses talens oratoires , avant que l'élection ne commençât. En écoutant ces discours d'inauguration , un étranger est bientôt instruit des dispositions et de la position personnelle des divers compétiteurs. Le premier qui se présente pour prendre la parole commence ordinairement par iracer une légère esquisse des traits les plus frappans de la vie et du caractère de ses antagonistes : si leur père a parfois dérogé à la loyauté ^ si leur mère a eu quelque faiblesse^ l'orateur ne manque jamais d'instruire ses constîtuans de toutes ces circonstances , sans le moindre déguisement. Ses concurrens, à leur tour, ne manquent pas à

LETTRE XXHI. 4^^

lui rendre la pareille et à décharger sur lui une volée bien complète de scandales, dirigée nonseulement contre l'audacieux orateur, mais encore contre ses parens, quoique étrangers à ces débats, et contre tout individu absent ou présent qui a le malheur de lui appartenir à quelque degré que ce soit. Après midi, ils vont dîner ensemble et boire le wiski , sans qu'il soit fait aucune mention de ce qui s'est passé le matin ; et la soirée se passe généralement de la manière la plus gaie.

On assure que les candidats à une place dans le parlement provincial , sont dans l'usage d'étudier leur discours plusieurs jours avant l'élection , en soignant fort attentivement leur langage et leurs gestes. Malheureusement , il paraît que le succès ne répond pas à leurs efforts.

Quelques jours avant l'élection qui eut lieu à la mort du dernier roi , un aubergiste , dans

le comté de W h , qui se proposait de se

présenter comme candidat de son canton , fut remarqué par ses voisins montant et descendant dans sa maison , étendant alternativement les bras et prononçant un grand nombre d'expressions incohérentes. Après l'avoir observé

'i4 lETTnE XXilL

quelque temps dans ses mouvemens extraordinaires , un gentleman , pensionnaire dans cette maison, et de qui je tiens cette anecdote, commença à concevoir quelques craintes que son hôte ne fût dans un état d'aliénation mentale. Plein de cette idée^ il se détermina à le surveiller attentivement. L'apercevant un jour se diriger vers les champs , et soupçonnant d'après sa conduite, qu'il pouvait avoir conçu quelque dessein sinistre contre sa propre personne^ il le suivit à une certaine distance, ayant, soin cependant de se cacher autant qu'il était possible , en se tenant sur la lisière des bois^ Ce jeune homme éprouvait une violente inquiétude qu'augmentaient à chaque moment les gestes extraordinaires d^ son hôte qui avançait lentement , en prenant mille attitudes ridicules et • employant une grande variété d'expressions les plus burlesques. Il résolut de s'en rapprocher le plus qu'il lui serait possible, sans en être vu, afin d'être plus à portée de prévenir un acte violent qu'il se croyait bien fondé à appréhender , d'après les symptômes toujours croissans de démence qu'il apercevait. Au bout de quelque temps . il parvint A se ca-

cher derrière une nieule de foin. De là il put distinctement entendre les discours du rno-derne Démosthène, qui^ aussitôt qu'il eut atteint une éminençe assez élevée pour pouvoir dominer sur les têtes de ses nombreux et rCvSpectables auditeurs , adressa aux arbres d'alentour les expressions de sa pompeuse éloquence 5 les exhortant à écarter toute prévention, tout esprit de parti , et à ne s'occuper qu'à faire de bons choix, etc. etc. Son ami ne put retenir plus long-temps un violent éclat de rire, et se montrant tout-à-coup à notre orateur étonné , il lui déclara que les troncs inanimés l'avaient écouté avec beaucoup d'attention et qu'aucun n'avait élevé la voix pour le contredire. « Ainsi, lui dit-il, d'après le principe: >iqtd ne dit rien consent^ vous devez être )»lrès-satisfait, et vous ne devez pas douter ([ue «tous les arbres de cette forêt , depuis l'érable » jusqu'au peuplier, n'aient la plus haute idée ))de votre. capacité pour être leur représentant »et ne vous nppuient de tout leur pouvoir. » On peut aisément juger de l'effet que At sur le diligent candidat cette apparition inattendue.

Elle le guérit radicalement de la manie parlem en taire.

Le parlement du Haut-Canada est néanmoins plus respectable aujourd'hui qu'il ne Fêtait il y a vingt ans et même dix ans ; mais il y a beaucoup à désirer encore , pour qu'on puisse regarder comme fort honorable d'en faire partie. Chacun de ses membres reçoit deux dollars par jour pendant que dure la session ; et en outre 5 une certaine somme pour indemnité de route, que je crois fixée à raison de dix schelings pour vingt milles de distance. Cette dépense est payée par une taxe directe , et quoiqu'elle ne s'élève pas au-delà de six pences pour chaque propriétaire , on la considère comme une charge trks-onèreuse. Elle est néanmoins inévitable ; car je suis fortement porté à croire que, si cette indemnité n'était pas allouée, on ne trouverait pas , dans toute la province, douze personnes qui voulussent se charger des fonctions dereprésentans. Leshabitan's mènent une vie trop occupée et trop active^ pour employer leur temps et leur argent à faire des lois , sans recevoir quelque compensation équivalente ; et d'ailleurs , la plupart d'entre eux,

LETTRIi XXIII. 4?

s'ils ne recevaient pas cette petite rétribution , seraient hors d'état de pourvoir aux dépenses qu'entraîne leur déplacement.

Jusqu'en 1820, les débats n'étaient pas publiés ; mais depuis cette époque, deux Irlandais Caray et Colins , excellens sténographes , ont été employés, moyennant un salaire annuel, à rapporter , réviser , corriger et publier les discours.

La justice civile est administrée , dans le Haut-Canada, par une cour du banc du Roi ^ composée d'un chef de justice , ou président , de deux juges j d'un attorney (procureur) , et d'un solliciteur général ; une cour de district ^ que préside un seul juge ; et une cour des requêtes , où les magistrats prononcent sans l'assistance d'aucun avocat.

La cour de district se tient tous les trois mois dans la vdle chcl'-lieu ^ 0,1 la cour des requêtes, une lois par quinzaine dans chaque canton. Les juges de district reçoivent leur commission du grand sceau de la province , et sont généralement choisis parmi les magistrats. Ils sont autorisés à prononcer sur toute matière de contrats, depuis /|0 sciiolliugs, jusqu'à if) livres

4 8 LÉTTRK XXlil.

sterlir^-, v.t même jusqu'à l[Q livres, lorsque la valeur de Tobjet en litige est déterminée par un acte, ou convenue entre les parties. 11 en est de même pour tous les dommages relatifs aux propriétés qui n'excèdent pas 5o livres sterling j lorsque le titre de la possession n'est pas mis en question. Les juges, qui sont très-rarement jurisconsultes , sont assistés par un jury : leurs décisions ne sont pas cependant toujours fort judicieuses ; et quoiqu'on puisse en appeler à la cour du banc du Roi , il arrive assez souvent que le bon droit nr'obtient pas justice. Là, comme partout ailleurs , les frais de justice sont exorbitans , et excèdent souvent la valeur du principal.

Les magistrats sont assez nombreux en Canada , et ont droit à une rétribution pour toutes les fonctions qu'ils remplissent en vertu de leurs offices. Dans plusieurs parties de la province^, leurs emplois sont fort lucratifs : sur dix mariages célébrés dans le Haut Canada, neuf le sont par ces savans dispensateurs des lois ; et quoique la somme allouée légalement pour ces actes ne soit que de cinq schellings , ils perçoivent, en général, depuis trois jusqu'à cinq

LETTRE XX lîl. .(C)

dollars. Si cependant il existe un ecclésiastique de l'église établie dans un arrondissenient de dix-huit milles, du lieu de la résidence d(^s deux époux , le magistrat ne peut, dans ce cas, célébrer le nuariage sans violer les lois du pays. Les personnes qui ont l'intention de se marier devant le magistrat, doivent lui en donner avis, au moins trois semaines avant le jour fixé pour la célébration. Lorsque le magistrat a reçu cet avis, il doit en l'aire lui-même la notification au public , en la faisant afficher pendant trois dimanches ou jours de fête consécutifs , à la porte de quelque édifice fréquenté.

11 revient à un magistrat six pences, pour toute citation en matière civile ou criminelle ; pour un mandement revêtu du sceau , cinq schellings; pour un jugement exécutoire, donné en la cour des requêtes , quatre schellings. Mais l'argent est le seul avantage que les magistrats retirent de leurs oHices. Ils ne peuvent acquéi'ir aucune influence dans un pays où règne une si grande égalité, et où tout citoyen, quelle que soit la modicité de sa fortune , s'apprécie autant que son voisin , lùt-il revêtu dess

plus importantes dignités. D'ailleurs , il est rare i'OME ii. 4

bO LETTRE XX 11 F,

quelaconsidcration s'attache aux hommes dont le rang éminent ne sertqu a exposer leur ignorance au ridicule, et à faire ressortir plus évidemment leur déplorable inaptitude aux fonctions qu'ils sont appelés à remplir. Dans tous les pays , et plus particulièrement dans le Canada 5 où le pouvoir des magistrats est si grande et leurs fonctions si étendues et si variées , ils devraient posséder la plus profonde instruction, et être doués d'une inflexible intégrité , et malheureusement on ne peut que trop citer d'exemples contraires.

11 est à remarquer, et c'est une circonstance assez extraordinaire 5 que], danspresquetous les districts du Canada , il y a peu de personnes dont la nomination à une place de juge depaix puisse ajouter quelque relief à la magistrature du pays : cela vient de ce que le gouvernement paraît déterminé à n'employer dans le département civil, comme dans le militaire, que des hommes qui lui soient entièrement et servilement dévoués , quelles que soient d'ailleurs leur existence et leur moralité.

LETTï\E XXIY« 5l

' ' . i i .1 :■...■ -■■■■ - -' ■■»; ■ tJ ■»■

Mœurs et coutumes des liabitans du Haut-Ca^ nada. — Population, — Amalgame curieux de diffërens peuples. — Anecdotes et conversa^ tions caractéristiques. — Aspect que présentent les hommes et les femmes. — Goitres. — Mœurs des premières classes de la société,

La population du Haut-Canada , d'après le relevé qui en a été fait en 1821 , par les secrétaires des différentes villes , s'élevait à 1^22716 âmes. Mais comme la plupart des recensensemens n'étaient pas complètement achevés , surtout dans les nouveaux territoires, et que de[)uis il est arrivé dans ces contrées un grand nonibre d'émigrans, il est probable que cette province

peut compter en ce moment 1 5o,ooo habitarts, sans y comprendre les Indiens et les inilitaires. En 1783, on ne comptait pas dans le Haut-Canada plus de 10,000 blancs.

11 est fort remarquable que , quoique la population actuelle de cette belle province soit composée d'ëmigrans de presque toutes les nations européennes , et de tous les états de l'Amérique Septentrionale, il existe très-peu de différence dans leurs mœurs , leurs habitudes et leur genre de vie. Allemands , Hollandais, Français, Anglais, Ecossais et Irlandais , après un petit nombre d'années de résidence en Canada, oublient leurs coutumes et leurs préventions nationales, et deviennent presqu'entièrement semblables au peuple d'Amérique , auquel ils sont venus s'amalgamer. Aussitôt qu'ils arrivent en Canada , ils commencent à prendre un air d'importance , et paraissent complètement honteux du maintien modeste qu'ils avaient en débarquant, et des usages de leur pays natal. Les notions les plus absurdes d'égalité et d'indépendance s'emparent à l'instant de leur esprit irréfléchi , et y répandent leurs vertiges. A mesure qu'ils voya-

gent dans les provinces et se mêlent avec les liabitans , ils entendent décrier et tourner en ridicule les dialectes et les coutumes de leurs nations respectives , tandis que ceux de l'Amérique,, républicaine ou monarchique, sont constamment défendus et vantés. Ainsi la chose qu'ils regardent comme la plus essentielle dans la nouvelle carrière qui s'ouvre pour eux , est d'imiter tout ce qui est américain, et ils réussissent si bien à copier , sous ce rapport , les modèles dont ils sont entourés, qu'avant d'avoir passé une seule saison dans leur nouvelle patrie, ils montrent l'ignorance la plus complète et la plus ridicule affectation que l'on puisse jamais imaginer. Ils ne conservent pas même la plus légère trace de la simplicité native et des manières modestes qu'ils avaient en Europe. 11 faut que tout cède en eux à l'influence et à la contiïgion de l'exemple. La vanité américaine prenant la place de la timidité étrangère , la fait bientôt disparaître. Ils s'occu[)entsans relâche à acquérir la connaissance des droits de r /tomme , des justes principes â'ei^alité ^ de la vraie nature de rindcpcndancc ; en un mot . de tout ce qui peut .caractéiiser un

54 LETTRK XXIV.

Américain : c'est ainsi que bientôt ils renon-^ cent aux usages reçus dans la société, et même à la politesse qui doit y régner. 11 n'est même que trop commun de les voir oublier, dans ces contrées , les règles de la probité. J'ai souvent été très-égayé, en voyant une douzaine de montagnards Irlandais ou Ecossais^ qui dans leur patrie se nourrissaient des alimens les plus grossiers , excepté en une ou deux occasions dans l'année, à l'époque de quelque fête privilégiée , assis en Canada autour d'une table qui gémissait sous le poids d'excellentes confitures et de beaux fruits , et en faire les honneurs avec toute la civilité d'aldermans nouvellement élus.

Peu de temps après mon arrivée en Canada , et par conséquent à une époque où tout ce que je voyais devait , dans la situation de mon âme , produire en moi la plus profonde impression , j'étais tout yeux et tout oreilles , pour observer attentivement des scènes de cette espèce , et je pris note exacte de la conversation qui se tint pendant un repas. Je vais vous la rapporter pour vous procurer quelques inslans d'amusement , lorsque vous n'aurez rien de

LETTRE XXÏV. ,10

mieux à fiiire. Le lieu où elle se tint était un hôtel dans le district de Londres. La société consistait en trois Irlandais, un Ecossais , un individu originaire du Yorkshire , et un véritable Yankee : lorsqu'on eut annoncé le diner , tous les convives prirent leur place sans cérémonie : M. A... M. B... et M. C... , car telles sont les initiales des surnoms de nos compatriotes , s'assirent à un des côtés de la table , tandis que Jonathan^ Sawnay^ et John Bull , occupèrent l'autre côté. Les deux bouts de la table restèrent vides. Le diner consistait en un cochon de lait rôti, une paire de poulets bouillis, un morceau de bœuf froid , un pâté aux pommes , une tarte à la groseille , avec du thé et des gâteaux de différentes espèces.

M. A — fut prié de découper le jeune cochon; et M. B. , les poulets.

— M. A . , messieurs, voudriez-vous permettre que je me procure la félicité de vous servir un morceau de pore frais.

— ]\l. C. Si vous voulez bien être assez bon pour ui'en donner un morceau , je vous en aurai , Monsieur, beaucoiîp d'obligation.

— M. A. Dites-moi . j(^ ^ ons prie . "Monsieur.

56 LETTÎ'.E XXIV.

quelle est la partie que vous aimez le mieux ?

— M. C. Un morceau de lilet, si vous n'avez pas d'objection contre ma demande.

Pour servir M. C. suivant son goût;, M. A. fut obligé de faire usage de toute son habileté, parce qu'il n'avait pas encore découpé les membres du cochon; mais après l'avoir tourné et retourné au moins cinq ou six fois , il le plaça sur le dos et parvint à enlever un très-beau morceau de fdet qu'il mit sur l'assiette de M. C. ; mais ce ne fut pas sans avoir fait jaillir une honnête portion de jus au visage du citoyen du Yorkshire : celui-ci , avec plus de politesse réelle que beaucoup d'autres n'en eussent montré en pareil cas, porta, sans s'émouvoir, son mouchoir à ses yeux , et pour m 'exprimer en poëte , il sourit comme un jour d'avril à travers ses larmes.

M. A. pour expier sa faute , s'adressa au

moderne John Bull , et le pria instamment de lui faire connaître s'il désirerait un morceau de cochon.

ISoa ! noa! s'écria-t-il ; j'importunerai M. B. pour obtenir un morceau de ces poules bouillies.

LETTnE XXIV. ,);

M. B. Quel morceau désirez-vous ? ]\!onsieur.

L'Anglais. — Le haut de l'aîlc , Monsieur, si vous n'avez pas d'objection.

M. B. lui servit seulement l'aileron , quoiqu'il fût très-évident qu'il désirait un morceau beaucoup plus substantiel.

Le tour de l'Écossais vint ensuite. M. A. le pria de lui faire connaître ce qu'il désirait avoir.

Je veux avoir un jambon de votre cochon , dit Sawnay, avec la plus grande impatience, en étendant sa main gauche à travers la table , pour présenter son assiette^ tandis que son épaule s'appuyait sur le bœuf froid.

Pendant tout ce temps , le Yankee^ négligeant toute cérémonie^ se régalait de bœuf et depAté de pommes.

Lorsque tout le monde fut servi , et que le frère Jonathan eut presque achevé son diner, M. B. lui demanda s'il voulait un petit morceau de volaille ; et sans attendre sa réponse , il le pria de lui faire connaître la partie qu'il désirerait recevoir.

Le Colombien lui dtïmanda l'estomac qui lui fut servi sur-le-champ.

58 LETTHE XXIV.

Les paies et les tartes eurent ensuite leur tour, et lorsque tout fut consommé, on commença à servir le thé, et M. A. s'adressa ainsi à U^ E.

— Youdrie7.-vous ine permettre de vous servir une tasse de thé. C'est une chose délicieuse après un diner fait cordialement. Je crois que sans ce précieux liquide, j'aurais été sous terre une demi douzaine d'années , avant d'arriver en Amérique. — Cependant si on eût bien su la vérité, nous aurions pu apprendre qu'il n'en avait pas bu une seule goutte avant son arrivée en Canada.

La conversation se dirigea alors sur les émolumens des ouvriers de métiers ; parce que M. A. et M. B. étaient tailleurs de profession, et que par conséquent ce sujet devait vivement les intéresser. L'honnête John Bull qui seul était resté aussi simple dans son maintien et dans son la-ngage que le jour où il avait quitté son pays , n'était pas grand amateur du Canada, ou du moins de ses habitans. D'après cela , il soutint fortement que les hommes n'étaient pas mieux payés cm Amérique qu'en Ani^lcterrc , majgrc tout l'élalage avec lequel on

LETXÏIE XXIV. 59

vantait les fortunes à faire dans le Nouveau- Monde.

M. C. répondit : Je calcule , ( car à cette époque ils avaient tous pris l'habitude de calculer et de présumer , quoique fraîchement importés dans le pays ) , je calcule , Monsieur l'Anglais, qu'en ce moment vous allez peutêtre un peu trop vite. Car , à ma connaissance certaine , il y a ici des Gentlemen ^ M. A. et M. B. 5 à qui il a été offert aujourd'hui cinquante schellings par semaine , avec la table , le logement et le blanchissage; et tout cela chez ]\I. Roger O'Flanaglian^ maître tailleur, le plus honnête homme qu'on puisse rencontrer.

Les valeureux chevaliers de l'Aiguille ayant été questionnés pour savoir pourquoi ils n'acceptaient pas une offre aussi généreuse , répondirent avec le plus grand sang-froid , qu'en examinant les chambres dans lesquelles ils devaient coucher, ils avaient vu que l'une d'elles était sans tapis , et que dans l'autre , il n'y avait ni cuvette, ni pot à l'eau, ni table de toilette.

L'attention de la compagnie se porta ensuile sur d'autres sujets. Après quoi John Yn\\\ et Irrre Jonathan se séparèrent des autrr^s roii-

6o LETTRE XXIV.

vives, non sans avoir acquis la conviction intime de l'impertinente vanité de mes compatriotes.

De tous les êtres insij^nilians qui surchargent la terre du poids de leur. inutilité , un émi^rant Irlandais sans éducation est bien certainement le plus insupportable, le moins aimable, et cependant le plus prévenu en sa faveur ; c'est un parfait modèle de l'affectation la plus ridicule. Vous devez néanmoins observer que je ne veux parler ici que des basses classes.

Les hommes , dans le Haut-Canada, sont en général d'une taille haute, légère et bien proportionnée. Leur teint , quoique un peu plus blanc que celui des Indiens, leurs voisins, ne l'est pas autant que le nôtre. Leurs traits sont bien dessinés, mais entièrement dénués d'intelligence etd'expressioii. Endurcis à la fatigue dès leur enfance , et toujours accoutumés à travailler en plein air, ils sont très-actifs et d'une force athlétique. Ils diffèrent peu des Anglais dans leur habillement , excepté dans la basse classe. ( Car il y a dans le pays deux classes bien distinctes.) Us portent toujours de longs pantalons, au lieu de culottes.

LETTRE XXIV. 6l

Les femmes sont en général au-dessus de la taille moyenne : leurs f'ortnes sont légères , mais sans élégance. Elles sont d'une pâleur extrême ; et quoique quelques-unes aient de beaux yedx noirs , il en est peu qui puissent se vanter de posséder ces charmes irrésistibles qui maîtrisent les cœurs et captivent les affections. Elles se marient presque au sortir de lenlance , et elles montrent souvent des symptômes de vieillesse? avant d'avoir atteint l'âge de trente ans. Même à vingt-cinq ans et quelquefois avant, elles ont l'œil morne et le regard abattu. Leur conversation , si on peut dire qu'elles en ont une , n'est jamais intéressante , et n'a rien qui dédommage de l'absence des agrémens physiques qui leur manquent. A peine peut-on trouver dans le pays une femme de vingt ans qui n'ait pas perdu la moitié de ses <lents , et qui puisse espérer de conserver longlemps l'autre moitié. Elles sont aussi très-sujettes à des tumeurs au cou , ordinairement appelées goitres. On dit que cette fâcheuse maladie prend sa source dans le fré([uent usage de l'eau de neige. Mais comme les habitans des contrées voisines des glaciers, qui ne boi-

6 a ^ LETTRE XXIV.

vent que de cette eau, ne sont cependant pas affectés de ces tumeurs, il paraît qu'on ne doit point attribuer les goitres à cette cause.

Gutlirie dit que les habitans de INaples , ceux de l'île Sumatra, de Putna et de Purnéa dans les Indes Orientales où la neige est entièrement inconnue , sont très-sujets aux goitres. S'il en est ainsi ^ il est évident que cette maladie doit avoir une toute autre cause. Plusieurs personnes pensent que dans leCanada^comme dans les autres contrées mentionnées par Guthrie ^ l'eau est imprégnée de certaines particules délétères qui engendrent les goitres. Cette théorie est néanmoins susceptible de réfutation. Car si l'eau en était la cause réelle , les hommes qui en boivent quatre fois plus que les femmes seraient également affectés de cette maladie, ce qui n'a point lieu. Yous devez donc, si vous êtes curieux d'écloircir ce point, vous adresser à quelques personnes d'un jugement plus compétent que votre correspondant. 11 me reste seulement à remarquer que, chez les personnes affectées de cette infirmité , le cou enfle d'une manière prodigieuse , mais sans aucune douleur, et qu'elle n'a d'autre fâcheux

effet que celui de déngurer la malade; et par cela même de lui être infiniment désagréable. Je crois devoir transcrire ici les remarques laites à ce sujet par le professeur Dwight, pendant ses voyages.

« Parmi les majadies existantes en Canada , il en est une qui doit être essentiellement attribuée à la nature même du pays^ et non pas uniquement au peu de temps d'où date son défrichement. On l'appelle en Suisse , goitre, ou liernia gutturis. J'ai appris par l'honorable JJriali Tracy , récemment nommé Sénateur des Étais-Unis par le Connecticut, que cette maladie est assez répandue duns une grande partie des régions qui se trouvent au nord de VO/ito et à l'ouest des montagnes Àllegliany. M. Tracy fut employé par le gouvernement américciin dans une mission importante qui le mit dans la nécessité de parcourir et de visiter une grande partie de ce pays. En conséquence^ il traversa la Pensylnanic en passant par Pittsbonrg et PresqatU'. Là il s'embarqua sur le lac Krié, pour se rendre à Dciroil. Pin's il alla à Mic/iilimackinac, et ensuite au lac Supérieur. De ^1//c'aHitnnckiiiac. il revint à la crique de Bu/fa /o . el se

dirigea vers Albany par le grand chemin de l'est. Dans cette excursion, il trouva que les goitres étaient très-nombreux dans les plus anciens établissemens ; qu'ils l'étaient moins dans les nouveaux ; mais qu'ils existaient à différentes distances dans toutes ces régions. Plusieurs autres personnes m'ont confirmé le récit de M. Tracy. Je regarde comme certain que cette infirmité existe entre Buffhlo et Utica, non pas peut-être dans tous les territoires , mais de manière pourtant à indiquer qu'elle est inhérente au pays. En 1799, il n'y avait dans la paroisse de Clinton que deux familles qui en fussent attaquées. A l'extrémité septentrionale du pont qui traverse leMohawk à Utica^ il y avait en 1799, dans le territoire de Deei^fie ici ^ une famille composée de dix à onze individus qu'on m'assura avoir tous des goitres. « Les personnes affligé'îs de cette maladie ont , ainsi que cela est bien connu , des tumeurs an cou , qui s'élèvent également sur le devant ou sur les côtés. Ces tumeurs sont de toutes les dimensions , depuis la plus légère protubérance , jusqu'à la grosseur ia plus considérable ; elles sont accompagnées de roideur

dans le cou 5 et d une légère douleur habituelle ; très -fréquemment aussi d'un grand abattement. Les souffrances du malade s'accroissent par le froid , et presque par toutes les autres infirmités. Les femmes sont plus sujettes à ces maladies que les hommes , et en souffrent beaucoup plus. 11 en est de même des personnes d'une constitution faible et des enfans. Lorsque le goitre est porté au plus haut degré , il devient une difformité très-pénible , non seulement comme protubérance extraordinaire , mais encore en ce qu'il donne un aspect désagréable aux traits , surtout aux yeux. Cette difformité augmente ordinairement tant que le malade continue à demeurer dans le môme lieu , ou à observer le même genre de vie qui l'a produite ; mais s'il se transporte dans un pays où cette maladie n'existe pas , il n'est pas rare qu'elle diminue , et quelquefois même , qu'elle disparaisse entièrement.

<( L'existence de cette iniirntilé dans une si grande étendue de pays, est, je pense, sans exemple dans le monde : si elle se propage généralement parmi les habitans de ces régions , elle devra nécessairement iioir par affecter plu- ToME 11 5

66 LETTIIE XXIV.

sieurs millions d'individus delà race humaine. Lorsqu e nous considérons l'importante vérité de cette assertion , et que nous nous rappelons en même temps que cette maladie , dans ses plus hauts périodes, a été jusqu'ici incurable, nous sommes bien fondés à concevoir de sérieuses alarmes pour l'avenir. Mais on doit espérer que la divine Providence, qui a si merveilleusement détruit, par la découverte de l'innoculation de la vaccine, les justes terreurs qu'inspirait la petite vérole, daignera également nous découvrir des remèdes propres à faire disparaître cette affligeante maladie. »

Dans le Haut-Canada, la société se divise en deux classes : la premiè-re se compose d'hommes de différentes professions , négocians , officiers civils et militaires , membres du parlement provincial ; et la seconde , des fermiers et des ouvriers , artisans ou laboureurs, qui s'associent ensemble en toutes occasions , sans distinction entre eux.

La première classe s'habille exactement de la même manière qu'en Angleterre. Mais les hommes sont beaucoup moins instruits, et les femmes n'ont pas les manières aussi disinguées;

LETTAE XX n. 67

elles aiment beaucoup à se trouver dans les assemblées publiques, et paraissent prendre peu d'intérêt aux petites réunions de société. Dans l'hiver, seule saison de l'année où on se fasse des visites en Canada , les bals par souscription sont fort à la mode. D'après cela, toute taverne dans le pays, fut-elle dénuée de tout autre agrément, a toujours une grande salle de bal à offrir aux amateurs. On nomme des commissaires pour une soirée seulement, où pour toute la saison. C'est à eux à envoyer les billets d'admission aux différens souscripteurs, à donner les ordres pour les différentes dispositions d'agrément , à faire décorer convenablement la maison , et à recueillir le montant des souscriptions , dont le propriétaire de l'hôtel les considère toujours connue responsables. La souscription des hommes est en général de cinq dollars : les dames ne payent rien. Pour celte somme , vous avez le droit de mener avec vous une partenaire et un domestique , et d'être |)Ourvu de vin , de liqueurs . de thé, et d'un souper pour vous et votre belle compagne. Les arrivans , éirangers ou mu) , <^ont admis eu produisant Içurs billets sans au-

cune pi'éseiitatioii. Jusqu'à ce que la danse commence , il règne un silence solennel dans toute rassemblée : les hommes sont assis d'un côté, les femmes de l'autre. Il semble qu'ily ait entre eux une ligne de démarcation qu'on ne pourrait dépasser sans commettre un crime de haute trahison. Lorsque le signal d'ordre pour la danse est enfin donnée les hommes indiquent leur intention de prendre une partenaire , en se plaçant maussadement devant leur belle antagoniste, et faisant en même temps une inclination de tête si roide^ que vous croiriez^ au moment où elle se penche , que l'épine et la moelle du dos vont se séparer.

ils paraissent aimer beaucoup les contredanses ; et les dames semblent se défier les unes les autres , pour former les figures les plus difficiles. Leurs danses ont peu de pas , et ces pas sont extrêmement simples. Lorsque le souper est annoncé , chaque cavalier donne la main à sa dame pour la conduire à table, et retourne aussitôt à la salle de bal , où ils attendent tous que les dames aient fini leur repas. Alors il se fait un échange d'apparlcmens, et les cavaliers soupent à leur tour sans être

LETTRE XXIV. 6g

dérangés par la présence des dames. Après le souper, les danses recommencent , et se terminent rarement avant que les ombres de la nuit soient dissipées , et que la belle^aurore éveille la nature.

Les hommes de la première classe en Canada , sont d'une origine très-obscure, à quelques exceptions près, extrêmement rares; le plus grand nombre ont fait fortune dans le pays, en commençant de la manière la moins relevée. Mais bientôt ils prennent un extérieur agréable , et nele cèdent guère^ ni pour la bonne mine, ni pour l'adresse, aux gentlemen qui habitent les campagnes de l'Angleterre ; quant aux femmes de cette classe, elles sont en général bien loin d'obtenir les mêmes succès, et d'acquérir autant de moyens de plaire qu'on en trouve chez les dames anglaises ou irlandaises qui ont reçu une bonne éducation. Un concours d'évènemens fortuits peut exercer une grande influence sur l'extérieur des honmics , mais ne produit pas le même cfl'et sur les lemmes. Lorsqu'une fois le maintien et les habitudes d'une femme ont pris une direction quelconque* , c'est en général pour la vi<*; et au

milieu des vicissitudes etdeschanj^^emetis subséquens de situation , elle continue à conserver dans ses regards, dans ses gestes, quelque chose qui rappelle son origine , quels soins qu'elle puisse prendre pour la dissimuler. Ce n'est pas sans beaucoup de vérité, que le docteur Johnson a dit , qu'il était extrêmement facile de distinguer une femme de qualité entre dix mille , dont l'origine serait obscure.

En Canada , on tient peu ou point du tout Il la fortune pour les mariages , et comme il est très-rare que les parens gênent les inclinations de leurs enfans , les hommes et les femmes se marient très-jeunes. Une femme qui a le malheur d'atteindre sa vingt-cinquième année sans s'être présentée devant l'autel de l'hymen, est généralement considérée camme ayant passé le zénith de sa gloire, et ne conserve plus aucun droit aux attentions marquées de l'autre sexe. A cette période de la vie, la plupart des femmes Canadiennes se voient entourées d'une nombreuse suite d'enfans ; et pour dire la vérité , le beau sexe est tellement apprécié dans toutes les parties de l'Amérique^ qu'une vieille fille y est considérée comme rara avis in terris,

lettrï: XXIV. - 1

et qu'on en trouve dans très-peu de maisons. Sans l'importation des dictionnaires ^an^hnson Canada , cette désignation môme y eût été à peine connue.Jl est facile d'expliquer les motifs pour lesquels les femmes sont si recherchées dans ce pays. Tout homme industrieux peut y acquérir les moyens d'entretenir une familJe dans l'aisance; et la vie isolée d'un célibataire , dans un pays si peu habité , a non seulement d'innombrables inconvéniens , mais encore est privée de toute relation sociale et de toute jouissance domestique. Il en résulte que tout lionmie qui a atteint sa vingtième année s'empresse de se marier. Le nombre des hommes émigrans, qui arrivent annuellement sur tous les points de l'Amérique . comparé à celui des femmes , est, d'après un calcul modéré, dans le rapport de trois à un. Les femmes sont donc des objets très-rares :, et très-recherchés dans le marché Canadien ; et la rareté d'un article quelconque ( pour emprunter le langage mercantile), augmente nécessairement son prix , et souvent en augmente aussi la demande- Ainsi , quoique les femmes vaillent 75 pour cent de moins que nos belles compagnes

européennes , elles sont mises à un plus haut prix , et infiniment plus recherchées. Quoique rarement exemptes des atteintes de la calomnie avant de se marier , on dit qu'elles deviennent de bonnes épouses , pour les époux indulgens qui n'ont pas de répugnance à partager avec leurs voisins les affections de leur moitié.

En Canada , les hommes paraissent fort adonnés à la boisson. Les cartes et les courses forment leurs principaux amusemens.

Sur plusieurs points de la province , ils sont dans l'habitude de se réunir dans des tavernes où ils jouent fort gros jeu ^ et boivent sans modération 5 ne rentrant presque jamais chez eux sans être dans un état complet d'ivresse. Ils aiment beaucoup les liqueurs de la Jamaïque , l'eau-de-vie , l'absinthe , et ne font pas souvent usage de vin ni de punch. Le grog et l'eau-devie pure sont leurs boissons ordinaires ; ils en boivent à volonté à toutes les heures du jour et de la nuit.

LETTRE XXV. lu

LETTRE XXY.

Suite des mœurs et usages du Haut-Canada. — Seconde classe de la société. — Les femmes. — Mariages. — Galanterie. — Leurs idées peu délicates sur la chasteté. — Anecdote. — Complaisance extrême des époux.

Dans ma lettre précédente, je vous ai fait connaître les manières et les usages des hautes classes de la société canadienne ; je me propose, en ce moment , de vous entretenir de la classe inférieure, à laquelle, dans des régions plus civilisées , vous donneriez le nom de classe moyenne.

Cette classe de Canadiens est extrêmement grossière : sa conversation est en général triviale : et même obscène. Je vais vous la dé-

^.\ LÏTTUE XXy.

peindre , et j'aurai soin de ne pas charger les tableaux.

La seconde, ou basse classe, ne diffère pas très-essentiellement de la première, dans ses usages et dans ses manières; elle est moins instruite et plus curieuse : ceux qui la composent, se marient aussi très-jeunes. Par une loi de la province , le père a droit au produit du travail de son fils, jusqu'à ce qu'il ait atteint sa Yingt-unième année, époque à laquelle il se considère comme dégagé de l'autorité paternelle : les femmes de la classe dont je parle, reçoivent une éducation très-peu soignée ; elles sont extrêmement adonnées au plaisir, et occupées de leur toilette jusqu'à l'extravagance ; elles sont d'une propreté et d'une recherche remarquables pour tout ce qui tient à leur maison ; mais négligent leurs personnes, excepté lorsqu'elles .vont faire des visites. Quoiqu'elles vivent fort retirées , il n'y en a peut-être pas, dans le monde, qui soient plus désireuses de parures. Si le produit des travaux de leurs époux ou de leurs parens, ou si l'influence de leurs charmes personnels, pour ne rien dire de plus, peut leur prociuer une splendide garde-robe , elles

LETTRK XXV. -JJ

1 au ront : une de leu r plus agréables occupations est de passer des heures entières à considérer les diverses parties de leurs toilettes, et à réfléchir profondément sur les chanp^eniens et les améliorations qu'il conviendrait d'y faire.

Vous avez vu précédemment que les Canadiens se marient très-jeunes ; mais comme il y a dans leur système de galanterie quelque chose |ue vous ne pouvez parfaitement, connaître, je /ais vous en donner .une légère esquisse.

J'ai déjà dit que la fortuiiiijçst; rarement l'objet des recherches conjugales d'un américain. 11 est notoire qu'on n'en parle jamais dans iucune partie du Canada, si vous en exceptez un petit nombre de villes et de villages, où les usages d'Europe prévalent sur ceux de l'Amérique. Dans plusieurs parties de ces contrées, surtout dans ïes nouvenux établissemens , les femmes sont tellement recherchées, (pie le père qui a ce qu'on appelle une Jolie fiUc , la vend au plus haut acheteur, et en obtient souvent un prix très-élevé. Mais cela n'est point général , et n'arrive que quand il se présente un grand nombre de cdncurens. Alors le plus riche d'entre eux, m graissant la patte du p'i'v ^

obtient la préférence sur ses compétiteurs moins heureux. Vous ne devez pas pourtant induire de là . que les femmes, ici comme en Europe , se laissent diriger plutôt par les avis de leurs parens , que par leur propre inclination , lorsqu'il est question , pour elles , du choix d'un époux. Ce serait une induction très-erronnée ; car lorsqu'une belle Canadienne a atteint l'âge de 18 ans , elle pensera plutôt à consulter les étoiles 5 qu'à demander l'approbation de son père ou de sa mère pour contracter un engagement matrimonial : à dater de ce moment, elle se considère comme indépendante , et trèscapable de choisir par elle-même ; et, par conséquent, elle agit uniquement d'après sa propre impulsion ; mais jusqu'à la dix-huitième année 5 elle est considérée par le père comme sa propriété , bonâ fide ; et il consent rarement à la marier avec un homme qui n'en agit pas à son égard de la manière que j'ai décrite cidessus.

Lorsqu'un jeune homme a atteint sa majorité, il est rare qu'il continue à demeurer sous le toit paternel ; s'il y reste , il est obligé d'y payer son logement et sa nourriture , lors-

qu'il n'y travaille pas ; et s'il y est occupé, son travail lui est régulièrement payé comme il pourrait l'être à un étranger. 11 est naturel de supposer que les jeunes gens qui se trouvent dans une semblable position , doivent être très-impatiens d'en sortir : aussi à peine ontils acquis la liberté d'agir pour leur propre compte, qu'ils songent à se marier. Pour que ce cliangemcnt puisse avoir lieu , la construction d'une maison est un préliminaire indispensable. Une fois cet important ouvrage terminé , ils s'associent aussitôt à tous les soucis et à tous les plaisirs de la vie conjugale.

Le mariage en Canada est invariablement un acte de convenance, et même de première nécessité , dans lequel le choix, ou le goût n'exercent pas une grande influence : les affections sont rarement engagées : il est même presque impossible que cela soit. Car à peine les femmes de ces contrées ont-elles quitté les vêtemens de l'enfance, et pris les regards à prétentions, les attitudes un peu coquettes d'aspirantes au mariage , que , semblables aux fleurs nouvellement écloses , elles sont enlevées à la tige qui les a vu naître , et pressées sur le sein

lS LETTRE XXV.

de quelque jeune amant impatient d'en obtenir la possession. Il serait fort inutile, pour quel homme que ce fût, de diriger ses pensées ^ers une femme en particulier , avant la semaine même où il se propose de se marier ; car chaque femme de cette classe est achetée , pour ainsi dire , aussitôt qu'elle paraît au marché. Aujourd'hui ce sont des enfans : demain elles sont des femmes , le jour suivant des épouses ; et souvent elles sont mères avant l'expiration d'une semaine.

Lorsqu'un Canadien part pour aller faire une demande matrimoniale, il est rarement accompagné d'un ami. Seul et sans se faire présenter^ il va rendre visite au bel objet sur lequel il veut fonder toutes ses espérances de bonheur dans ce monde. En arrivant à la maison du père, il se présente comme garçon, et si l'accueil qu'il reçoit lui paraît favorable, il fait familièrement la conversation avec toute la famille jusqu'au soir. Lorsqu'il commence à être tard, il lui est permis d'avoir un entretien avec la jeune demoiselle , seulement pour savoir si elle lui permet de réitérer sa visite le lendemain soir ou tout autre jour suivant. Si

^elle n'a point d'engagement antérieur, il est rare qu elle rejette l'humble supplique de ce nouvel adorateur. Lorsque le moment flxé arrive , il paraît seul comme la première fois , et il est reçu avec des attentions marquées : tous les mets délicats que fournit la saison , sont préparés pour fêter son retour. Jusqu'au moment où Ton prend le thé, il a rarement l'occasion de s'entretenir avec sa belle future, occupée à préparer les innombrables articles qui composent un banquet canadien. Aussitôt après le thé ou le repas de l'après-midi , ainsi qu'on l'appelle , la famille se retire pour se reposer^ laissant le héros et l'héroïne en pleine possession de la chambre où s'est fait le repas , dans laquelle, pour le plus grand agrément de semblables visiteurs , un lit occupe invariablement un coin. Ils restent dans cet appartement jusqu'au lendemain matin. Je ne suis pas compétent pour juger comment se passe cette première nuit ; s'ils l'emploient à former des plans pour la prospérité de leur race future, ou à philosopher sur la meilleure manière d'accroitrc la population , ou bien s'ils font des recherches et des délinitions sur l'origine des

passions. Quoiqu'il en soit, on s'ajourne toujours aune époque très-rapprocliée; et notre héros retourne chez hii reprendre ses occupations ordinaires, promettant de revenir dans un temps déterminé, pourvu toutefois qu'ils aient été mutueilement satisfaits l'un de l'autre dans cette première nuit.

A cette première entrevue , le prétendant fait des questions sur le caractère et le nombre des premiers amans de la demoiselle , et en même temps sur les causes qui ont empêché qu'elle s^unisse à l'un d'eux ; s'il est satisfait des explications qu'il reçoit , une nouvelle soirée est indiquée pour le second rendez-vous ; mais si le mécontement vient de la demoiselle^ elle lui fait connaître avec candeur qu'elle ne peut plus le recevoir en qualité d'amant. Le gentleman en agit avec moins de franchise; car, s'il est déterminé à ne plus la revoir, il s'éloigne sans en rien témoigner, et la laisse ainsi dans une incertitude pénible.

S'il y a convenance mutuelle , ils ont deux ou trois autres réunions de la même nature, après lesquelles , si leur amour s'accroft , le jeune homme informe le magistrat voisin qu'il

LETTRE XXV. ^ Si-

51 Imtention de conduire à l'autel sa bien aimée ; le magistrat en fait la notification à tous ceux qu'elle peut intéresser, en attachant une publication écrite sur les portes de tous les monumens publics des résidences respectives des deux futurs ; ces fonctions sont remplies par un ministre de l'église anglicane , s'il en existe dans un rayon de dix-huit milles du domicile d'une des parties contractantes. La publication demeure aiiisi placardée pendant trois semaines consécutives; à l'expiration desquelles, si personne ne se présente pour faire connaître quelque obstacle légal à l'union projetée des deux futurs conjoints , ils sont solennellement déclarés mari et femme.

D'après mes précédentes remarques sur la conduite et le caractère des femmes du Canada, il est extrêmement probable que vous regarderez la vertu comme entièrement bannie de cette partie du monde; mais vous ne devez me considérer que comme parlant en génénl et non en particulier, et ne pas croire que je n'admets pas d'exception. Je puis dire au contraire que j'ai connu dans ces contrées plusieurs femmes res])cctables qui pourraient être Tome II. Ci

reçues dans les cercles les plus distingués en Europe sans les déparer L'influence du climat peut sans aucun doute produire quelque effet sur le caractère et la conduite des femmes , aussi bien que des hommes. Mais, en admettant cette opinion , je n'en suis pas moins convaincu que les circonstances dans lesquelles nous sommes placés, et les exemples de ceux qui nous entourent ont un ascendant beaucoup plus puissant pour nous rendre vertueux ou vicieux : j'en vois un exemple frappant toutes les fois que je compare les femmes d'Irlande avec celles du Canada. Souvent l'esprit et la beauté sont le partage des premières; mais la vertu est toujours à leurs yeux le plus précieux des biens , et il est bien rare qu'on les voie s'en écarter. On ne peut en dire autant de la généralité de celles du Canada.

Il n'est pas vraisemblable , il est même presque impossible que la vertu puisse se conserver pure et sans tache , dans un pays où les infractions à la chasteté ne sont point considérées comme des fautes graves. On est si loin d'y attacher (de l'importance , dans le Haut-Canada ou dans les Etats-Unis, qu'une femme non ma-

riée, portant un enfant dans ses bras, n'est ni nioins respectée ni plus exposée à l'animadversion publique , que si elle avait conservé la pureté d'une vestale. Vous serez peut-être dis- [)Osé à en douter ; mais le fait n'est pas moins vrai : une femme canadienne, surtout dans les iiouveaux établissemens , qui a deux ou trois enfans prêts à être élevés , est plus fondée à espérer de former une alliance avantageuse que celle qui n'en a qu'un ; et ^ si on comparait ses prétentions matrimoniales à celles d'une pauvre fille solitaire qui n'a pas les mêmes droits au titre de mère , on les trouverait infininjent supérieures. Je pense qu'on doit principalement attribuer cet état de choses au prix élevé du travail. Un homme assez, heureux pour trouver une femme qui , le malin de son mariage, lui présente deux petis garçons d'une santé florissante , réfléchit avec complaisance que, dans un petit nombre d'années , ils le dédommageront amplement par leur travail du sacrifice qu'il fait de quelques absurdes préjuges importés d'Europe.

C'est une maxime générale en Euroj)e que , si un homme ne se marie pas par intérêt , il se

marie par amour; mais ici, il en est peu qin se marient par l'influence d'une de ces deux passions. Convaincu que la solitude est nuisible à l'homme , surtout dans les déserts de l'Amérique, le jeune Canadien s'empresse de former de bonne heure la chaîne indissoluble du mariage. Cependant cette chaîne n'est pas toujours indissoluble : souvent l'homme ou la femme a su trouver le moyen de s'y soustraire, avant qu'une douzaine de lunes ait succédé à celle qu'ils appellent la lune de miel. Il s'imprime à peine dans ces contrées un journal où on ne lise l'avertissement, donné par quelque époux abandonné , qu'il n'entend répondre en aucune manière des engagemens souscrits par sa femme.

Les Canadiens sont néanmoins les plus indulgens de tous les époux. Ils souffrent patiemment leurs injures et attachent si peu d'importance à la légèreté de leurs épouses que les séparations, quoiquetrès communes, ne peuvent que très-rarement être attribuées à quelque traitement sévère de la part du mari. Si leur côte fragile montre des dispositions à concourir à la,,prospérité domestique, ils souffrent le

plus patiemment du monde l'ornement reconnu pour être le symbole de l'inûdélité conjugale. Je me rappelle un exemple frappant de la vérité de ce que je viens de dire : Un respectable fermier, avec lequel je suis fort lié , revenant chez lui , après un voyage de quelques cents milles , trouva sa femme dans les bras d'un ancien amt, qui avait entrepris de la consoler de l'absence de son mari. Au moment où l'époux outragé fit cette découverte , il s'adressa à l'usurpateur de sa couche nuptiale avec un calme supérieur à celui de la philosophie la plus stoïque, et lui fit la harangue suivante : «Voisin H... , vous savez que depuis long- V temps nous vivons , vous et moi , dans la plus «parfaite intimité, et Dieu me préserve de tout «événement qui pourrait rompre ou seulement «affaiblir nos liens. Vous ne pouvez nier que )»vous avec indignement traité Polly ; j'en ai «été témoin oculaire. J'ai néanmoins une telle «opinion de votre honneur , que j'ai l'entière «conviction de vous trouver disposé à nous » offrir à l'un et à l'autre, une compensation des «injures que vous nous avez faites. Vous savez «que les lois de notre pays seraient en n(>lrc

» faveur dans cette occasion , si nous y avions » recours; mais je calcule que c'est un très-mau- «vais moyen à employer, et je ne vois pas «pourquoi deux anciens amis ne régleraient «pas ensemble, à l' amiable ^ une affaire aussi «peu importante , sans jeter deux ou trois cents » dollars à ces gredins de gens de loi. » M. H... qui avait écouté avec beaucoup d'attention cet appel véhément fait à son honneur , s'empressa de répondre à son ami qu'il était prêt à r.dhérer à sa proposition. On convint sur-lechamp d'un armistice ; et peu de temps après , il demeura arrêté, que le couple outragé recevrait, à quinze jours delà, deux cochons bien gras , et pesant au moins trois cents livres , comme une pleine ^et suffisante compensation de l'injure que l'époux avait soufferte en la personne de sa chère et chaste épouse. Les cochons furent envoyés avec une extrême ponctualité. M. H... continua à être le commensal de la maison , jusqu'à ce que le dernier morceau des victimes expiatoires eût été mis dans la poêle ; époque à laquelle il retourne chez lui , trèssatisfait du résultat de sa campagne. Je peux vous garantir la vérité de cette petite anecdote ;

LETTllE XXV. 87

il s'en présente tous les jours de la même espèce , sous des formes différentes.

Les femmes du Haut-Canada tiennent beaucoup à la réputation de bonnes ménagères ^ et comme il est très-difficile de se procurer des domestiques dans le pays , elles ont de fréquentes occasions d'exercer leurs talens , en remplissant les différentes fonctions du ménage : mais elles sont tellement occupées de leurs personnes, qu'elles forcent leurs pauvres maris à faire la plus grande partie de l'ouvrage ♦ qui ne devrait concerner qu'elles. Dans le fait , un Canadien est l'esclave de sa femme , dans toute la latitude qu'on peut donner à cette expression ; il est obligé de répondre à tous les appels j d'obéir à tous les ordres,, et d'exécuter, sans se permettre le moindre murmure, toutes les commissions qu'il plaît à son maître de lui donner. Il n'est point dans les Indes Qccidontales de conducteur d'esclaves qui transmette d'une manière plus despotique ses ordres absolus aux noirs enfans de l'Afrique , qu'une belle Canadienne, en s'adressant à celui qui est à la fois son seigneur et son esclave.

11 arrive très-souvent en Canada, et même

dans toute l'Amérique, aux voyageurs, de s^ar-rêter pour se rafraîchir dans des maisons particulières , lorsque les tavernes offrent peu de ressources ou d'agrément. On peut obtenir dans une maison particulière^ tout ce qu'on demanderait dans une taverne , à l'exception des liqueurs spiritueuses. On est , il est vrai , obligé d'y payer, mais un peu moins qu'on ne paierait dans la taverne. Je revenais^ il y a quelque temps, avec MM. ïalbot^de visiter les cascades de Niagara : nous nous arrêtâmes un soir dans une maison particulière très-respectable du district de Londres. Comme j'avais un peu connu le maître et la maîtresse de cette maison avant qu'ils se mariassent , celle ci mit tous ses soins à bien recevoir MM. Talbot , d'autant plus que c'était la première fois qu'ils paraissaient dans cette partie de l'Amérique. Lorsque nous arrivâmes , le mari était occupé à quelques travaux d'agriculture , dans une partie éloignée de la ferme ; mais le son du cor l'eut bientôt rappelé chez lui : à peine avait^il eu le temps de saluer et de présenter ses respects à MM. Talbot , que sa bonne femme lui ordonna de mettre nos chevaux à l'écurie, et de revenir le

LliTTRE XXV. 89

plutôt possible. Pendant son absence, elle fut très-aiïairée à mettre la nappe pour le souper, quoique les matériaux, dont il devait être composé j fussent encore dans un état très-peu propre à la mastication : le pain était encore dans le pétrin ; les poulets mangeaient paisiblement à la porte de la ferme : le thé était dans la boîte de l'épicier, et la crème dans le pis de la vache : mais dans une contrée comme l'Amérique, la transition du néant à l'existence^ est presque instantanée. Ce n'était là que de légers obstacles ^ et avant qu'une heure se fut écoulée , on nous servît un souper de fort belle apparence.

Lorsque notre hôte revint , après avoir pris soin de nos chevaux , il reçut successivement de sa femme les ordres suivans^ qui furent exécutés sans retard avec la plus scrupuleuse exactitude.

« M. X. , je vois maintenant qu'il faut que )) vous alliez tuer une paire de poulets. » 11 partit sur-le-champ, el revint en moins de cinq minutes avec les doux victimes ensanglantées.

«A présent , M. X. , il faut que vous les plu-

go LETTRE XXV.

)) miei. )) L ordre fut sur-le-champ exécuté ^ et il reparut encore une fois pour recevoir de nouvelles instructions.

11 lui fut ensuite commandé de préparer ces poulets ; de porter de l'eau ; d'aller chercher les vaches^ et après cela de les traire.

Ces travaux n'étaient que le prélude de ceux qui lui restaient à faire. Il reçut l'ordre d'apporter le lait ; de remplir le pot de crème ; d'aller chercher du , beurre à la laiterie ; de suspendre la chaudière ^ etc.

Pendant tout ce temps , madame X. s'amusait à parcourir la chambre , arrangeant les plats , et chassant les mouches de dessus la nappe , sans porter le moindre secours à son malheureux époux , dans les nombreuses fonctions dont elle l'avait chargé. Lorsqu'il eut suspendu la chaudière , il prit modestement la liberté de suggérer la nécessité où il était de prendre un siège , et de se reposer quelques instans ; mais au même moment, madameX. lui intima l'ordre d'aller chercher une livre de thé chez, l'épicier.

Pendant qu'il était absent, elle eût la condescendance de descendre au cellier pour y

prendre des patates , qu'elle plaça dans un vase à la porte; et au retour de son mari, elle le pria de les laver sur-le-champ ; 1 époux soumis les emporta très-tranquillement, et les rapporta bientôt après bien lavées et bien raclées : on lui dit d'allumer du feu pour faire cuire les poulets.

J.orsque cela fut fait , il jouit d'un moment de repos^ et il lui fut permis de s'asseoir, jusqu'au moment de placer le souper sur la table. 11 fut alors mis de nouveau en mouvement avec un despotisme qui surpasse toute description.

J'observais en silence ce tableau mouvant des douceurs et du bonheur de l'union conjugale ,etje me félicitai sincèrement de ce que ma femme n'était pas née en Amérique. J'étais en ce moment d'autant plus fondé a m 'en réjouir , que j'avais remarqué avec une véritable satisfaction riirq)robation que manifestaient mes compap;nons de voyage , en voyant une pareille coriduite.

LETTRÏ XXVI.

Suite des mœurs et coutumes des Canadiens. —

Origine de la population Sa dépravation ,

son ignorance et sa curiosité. — Course de chevaux. — Singulière manière de parier. — Détestable coutume de boxer.

La grande masse des habitans du Haut-Canada est composée des ëmigrans des Etats- Unis , et des descendans de ceux qui se réfugièrent dans cette province , aussitôt après que la guerre révolutionnaire fut terminée. Ces derniers conservent généralement les mêmes notions absurdes d'égalité et d'indépendance qui caractérisent les républicains leurs voisins; mais ils ne manifestent aucun attachement particulier pour leur contrée natale. Entreprenans et ambitieux à l'excès, ils sont toujours pressés

LETTRE XXVI. g3

de saisir les occasions de s'enrichir ; malheureusement pour eux, il leur arrive trèssouvent de ne saisir que l'ombre, et de perdre la réalité, faute (^ 'être bien pénétrés d'un esprit de modération^ et de savoir diriger leur zèle. Quoique possesseurs absolus d'un sol qui, convenablement cultivé , pourrait leur procurer un sort digne d'envie, ils parviennent rarement à acquérir la véritable indépendance personnelle qu'ils ne connaissent que de nom. Se livrant sans cesse à de fausses spéculations, à des espérances incertaines , ils se lancent dans des entreprises hasardeuses , qui fmissent par détruire en eux tout sentiment de rectitude et de probité. De là réiîulte qu'on ne peut pas compter sur leurs engagemens , ni ajouter foi à leur parole ; car ils promettent sans avoir l'intention de tenir > et contractent des obligations qu'ils se proposent de ne jamais remplir. Leur dépravation égale leur ignorance , et toutes les deux sont souvent surpassées par leur vanité sans bornes et leur invincible opiniâtreté. Semblables aux républicains leurs voisins , ils se croient le pcui)le le plus éclairé de la terre, et il serait tout aussi inutile de leur offrir des reu-

94 LETTTIE XXVI.

seignemens sur quelque sujet, que*de tentet d'apprivoiser un zèbre.

La curiosité est leur défaut le plus enraciné ; elle est pousséesiloin , qu'elle devient un fléau insupportable aux étrangers : je n'ai jamais rien rencontré de plus fâcheux. On est sans cesse assailli des questions les plus oiseuses et les plus impertinentes.

Les Canadiens aiment beaucoup les boissons de toute espèce ; comme les liqueurs ne sont pas chères , ils en prennent souvent jusqu'à l'ivresse. Les jeux de cartes , les courses de chevaux, la lutte et la danse, sont leurs amusemens favoris. Le doux tintement des dollars se faisant plus rareiiient entendre à leurs oi'eilles, que le mot de liberté à celles d'un Algérien , les paris se font ordinairement en bestiaux , et s'élèvent quelquefois à des valeurs extravagantes. Le sort d'une vache , d'une paire de bœufs ou de chevaux , dépend souvent de la couleur d'une carte ; et un grand nombre de fermiers se voient quelquefois privés, par une heure de jeu, des fruits péniblement acquis par vingt années de travail et d'industrie.

Lorsque les courses sont finies , les luttes commencent, et sont bientôt suivies de combats de boxeurs, dans le style moderne. Cet usage détestable est commun en Canada ; cependant rien dans le monde ne doit paraître plus dégoûtant aux yeux des hommes raisonnables. Au lieu de combattre comme des ennemis qu'une passion violente anime momentanément , ce qui sous tous les rapports serait déjà assez fôcheux, ils s'attaquent comme de vrais dogues , et paraissent ne viser qu'à se défigurer , et à rassasier leurs yeux du sang de leurs adversaires. Le combat commence toujours par un tour de lutte ; car ils ne pensent jamais à faire usage de leurs poings. Celui qui a le malheur d'être une fois abattu , est presque toujours vaincu. Le principal but descombattansparaîtêtre le calcul des éclipses , ou, en d'autres termes^ ils cherchent mutuellement à se crever les yeux. Pour y parvenir, ils portent l'index de lu main droite dans les yeux de leur antagoniste , (ifni de leur fermer la Iwnicre du Jour , ( gouge ont thc dayliglits) , selon leur expression favorite : s'ils échouent dans leur entreprise, ils ont recours

à leurs dents pour s'assurer la victoire ; une fraction de nez , la moitié d'une oreille , un morceau de lèvre , sont les trophées des vainqueurs. La bataille ne finit que lorsqu'un des . combattans s'écrie assez ; ce qui arrive trèsrarement , à moins qu'il ne se sente extrêmement affaibli par la perte de son sang , ou par une rude invasion dans ses nerfs optiques ou olfactoires , ou dans ceux de l'ouïe. «

Personne ne tente d'intervenir dans ces féroces querelles ; et ceux qui k feraient , exposeraient eux-mêmes leur vie ; mais du moment que le entassez, s'est fait entendre, les combattans se lèvent , si cela leur est possible, et exibent aux yeux des spectateurs leurs formes meurtries et lacérées. Par suite de cette manie barbare , un grand nombre de personnes sont défigurées. N'êtes-vous pas étonné qu'un peuple qui a les plus hautes prétentions à la civilisation , prenne quelque plaisir à ces dégoûtans spectacles , et aux tristes effets qui en sont les résultats. Cependant je suis informé, de manière à ne pouvoir en douter , qu'il existe encore en Angleterre , dans les comtés de Lancaster et d'York, des usages à peu ]>rès scm-

LETTRE XXVi. g^

blables. Je 'ne dois donc pas être surpris que cet exemple soit imité parles Canadiens , dont la civilisation est si peu avancée. Lorsque dans quelque société Américaine j'ai voulu blâmer cet usage cruel , et en démontrer les inconvéniens, j'ai rougi, je l'avoue, en entendant ceux qui l'excusaient , s'appuyer sur ce que l'Angleterre en donnait l'exemple : cette manie de boxer est tellement en vogue dans les Etats du wSud^ que lorsque les habitans de la Nouvelle-Angleterre ou ceux du Canada, rencontrent un individu qui n'a qu'un œil , et la place de l'autre vide , ils disent qu'il a une marque Virginienne , a Virginian brand.

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