‹ Cinq années de séjour au Canada \ (volume 2)Chapitre 2 sur 9 · Tome · texte numérisé non relu

Tome

gS LETTKE XXVir.

LETTRE XXYII.

Suite des mœurs et des usages du Haut-Canada. — Défaut d' hospitalité citez les Canadiens. — Visites d'^hiver. — Leur avarice et leur cupidité. — Observations du docteur Howison , sur ces dii)ers sujets.

Le docteur Hoivison dit que les Canadiens sont en général hospitaliers envers les étrangers. Comme je suis de son avis sur plusieurs points , je regrette sincèrement que mon amour pour la vérité me force à ne pas penser comme lui dans cette circonstance , et à courir le risque de voir mes intentions mal interprétées. Vous m'excuserez néanmoins , si vous vous rappelez que j'ni formellement promis de vous donner avec franchise, surtout ce que j'ai pu

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observer , mon opinion et non celle des autres 11 est possible d'ailleurs que le docteur Howison et votre correspondant diffèrent sur la sij^mification du mot hospitalité.

Je considère î'iiospitalité comme une vertu du premier ordre , dont la pratique a été prescrite par le Sauveur des hommes , et fortement recommandée par tous ceux qui l'ont immédiatement suivi. Quoique je puisse éprouver quelque difficulté à définir exactement ce^ qu'e//^ est , je puis dire facilement ce qui n^est pas elle. Inviter un étran[i;ei; qui se présente à votre porte à entrer chez vous , partager avec lui les bons mets qui sont sur votre table , l'abriter sous votre toit ^ le faire reposer sur votre lit, pour recevoir le lendemain matin avec ses adieux le paiement de toutes vos attentions, ce n'est pas assurément ce qu'on peut justement nommer hospitalité. Jo ne peux non plus accorder ce nom à des échanges réciproques de fctes qui se répètent iVéqucnmient chez toutes les nations civilisées, dans les hautes classes; et dont l'extension aux classes inférieures sert seulement à prouver que l'homme est fait pour vivre en société. Non , h véritable hof^pitalité

porte avec elle un caractère plus noble et plus élevé : elle est entièrement désintéressée , et celui qui la pratique n'a d'autre objet en vue que d'adoucir et d'améliorer le sort de ses semblables.

A la vérité , si vous entrez dans la maison d'un Canadien au moment où il prend un de ses repas , il vous invitera à le partager ; mais cela avec tant de froideur et d'une manière si peu engageante, que si vous n'êtes pas absolument pressé par la faim , il ne vous viendra pas même l'idée d'accepter son invitation.

En lisant ces remarques , vous devrez vous rappeler que je ne parle que de la grande masse des Canadiens, et non de la première classe, où Ton trouve beaucoup d'urbanité et de bienveillance pour les étrangers. Je n'entends pas consigner ici réloge du petit nombre de personnes recommandables par qui j'ai été ^parfaitement accueilli. Mon intention est uniquement de vous faire connaître le pays et de vous peindre la généralité de ses babitans.

J'ai déjà observé que les Canadiens n'aiment point les petites réunions. Il est cependant d'usage en biver de se réunir au nombre de

cinq ou six familles qui montent dans leurs traîneaux et parcourent dix ou douze milles pour se rendre chez quelqu'une de leurs connaissances. Là on prend le thé , on raconte quelque anecdote scandaleuse , et on revient chez soi le même soir. Ces sortes de visites qui ne sont ni attendues ni provoquées , ne seraient pas très-agréables dans des contrées plus sociables et plus hospitalières. La soudaine arrivée de vingt ou trente convives ^ même dans quelques-uns des châteaux les mieux disposés pour recevoir une société nombreuse , occasionnerait , je pense , un peu d'embarras au maître et à la maîtresse de la maison. Mais il n'en est pas de même en Amérique. Dans cette terre d'abondance , tout homme doué d'une honnête industrie ^ est en tout temps armé de pied en cap pour recevoir convenablement de pareils hôtes. Il est pourvu avec tant de profusion de tous les biens de la terre, qu'il sufTit à un fermier d'être prévenu une hepreà l'avance pour pouvoir offrir à un nombre considérable de convives une table dont les mots satisferaient un prince. Le baril de fleur de farine est rarement vide : le saloir n'est jamais dépourvu

decocliOD. La volière est toujours bien approvisionnée. Les pâtés j les tartes, les confitures, sont des mets de tous les jours ; et mille autres petites friandises sont toujours disponibles pour décorer le banquet.

Il n'y a pas dépeuple sur la terre, qui se nourrisse mieux que les Canadiens , soit en boissons , soit en comestibles. On peut dire avec vérité , qu'ils vivent d'une manière somptueuse. Il n'est pas rare que leur déjeûner se compose de douze ou quatorze ingrédiensdifférens, tous de la nature la plus hétérogène : thé verd , le porc frit , rayons de miel et saumon salé, concombres confits tt pâtisseries , poulets bouillis et tarte aux pommes , mélasse d'érable et puddings de pois ^ gâteaux au gingembre et choux-croutes, se trouvent sur presque toutes les tables. Le dîner ne diffère en rien du déjeuner, et le repas de l'après-midi qu'on appelle le souper n'est pas moins substantiel.

Il n'est peut-être pas de passion qui , portée à un certain degré chez un peuple , indique mieux le défaut d'éducation ou de connaissances que ne le fait l'avarice. C'est une observation dont la justesse est confirmée par

une expérience de tous les jours. Par exemple, entre les artisans , ceux dont l'éducation a été primitivement mieux soignée et plus libérale , ne sont jamais aussi cupides de gros gains que les individus dont les notions sont plus bornées , soit faute d'avoir reçu de l'éducation dans leur jeunesse , soit à raison de leur incapacité réelle d'acquérir des connaissances utiles. Cotte circonstance se reproduit d'une manière frappante chez les Canadiens. Ainsi que je l'ai déjà remarqué, ils n'ont aucun goût pour la lecture ; et en supposant que , par miracle , il y en eût qui désirassent de s'instruire, il faudrait une autre miracle pour les décider à bien apprendre à lire. Les hommes ne savent pas s'apprécier à leur juste valeur; et en conséquence, ils attachent trèspeu d'importance à l'instruction qu'ils pourraient acquérir. De là naît l'ascendant que les passions prennent sur eux : leur conception étant très- faible , ils se laissent aisément subjuguer. Les notions \v.s [)lus erronées de l'indépendance individuelle sont grelîées sur cette complète ignorance. On leur donne une portion de terre , qu'ils ont le droit d'appeler leur

propriété , et dont le produit suffît à leurs besoins : et parce qu'ils ne sont pas obligés d'importuner leurs voisins pour quelle chose que ce soit, ils ne peuvent pas concevoir pourquoi leurs voisins viendraient les importuner. Bientôt ils ressemblent au limaçon isolé dans sa coquille, et ils finissent par devenir aussi envieux que le dernier des misérables.

Cette nuance se montre si évidemment dans le caractère national des Canadiens, qu'il est, selon moi, impossible à tout homme intelligent qui voyage dans le pays , de ne pas s'en apercevoir. Dans le fait , l'amour du gain est leur véritable dieu : ils lui sacrifient tout principe et toute vérité ; et lorsque la religion et la morale pure sont mises en opposition avec cette idole , elles sont regardées comme des objets de nature secondaire , et entièrement subordonnées aux considérations terrestres. Le plus fm , le plus adroit , est regardé , parmi les Américains , comme le plus honnête.

Les Canadiens ne sont pas fort irascibles , et leur ressentiment ne les pousse jamais à de grands excès. Leur cœur froid est peu susceptible des impressions délicates de l'amour

et de la reconnaissance. Le défaut d'attraits , et les dispositions volages et peu chastes du beau sexe, ne sont guèrepropres à exciter l'amour, et la reconnaissance a peu d'occasions de s'exercer en Canada. Aucun homme n'y a la plus légère obligation à son voisin. L'action de prêter et celle d'emprunter sont également inconnues dans ce pays : une faveur n'y est jamais accordée sans la perspective assurée d'une immédiate rémunération. Chaque chose a son prix détermine. Si quelqu'un a besoin de la charrue , de la herse , du chariot ou du traîneau de son voisin , ne fût-ce que pour une heure, il lui est impossible de l'obtenir à titre de prêt ; mais il l'obtiendra facilement à titre de location. Les hommes mêmes qui, dès leurpremière jeunesse ne se sont pas perdus de vue , sont si peu disposés à s'obliger sans une compensation actuelle , qu'un individu ne peut emprunter à un autre une bride , une selle, un harnais, ou tout autre objet, sans être convenu d'avance , non-seulement de payer tout le dommage qui pourra y être fait , mais encore de donner une certaine rétribution pour chaque jotu' qu'il lui conviendra de le

garder. Une charrue , un chariot, un traîneau, sont loués chacun deux schellings et demi par jour; et tout autre ustensile, depuis la dent d'une herse jusqu'à une aiguillée de 111 ^ l'est également à un prix proportionné.

Il est aisé d'apercevoir combien cette singulière manière d'agir est destructive de toutes les dispositions amicales , qui , dans les autres pays , attachent les hommes les uns aux autres. En Canada , rien ne porte un individu à considérer son voisin comme un ami , puisqu'il est obligé de se procurer, à prix d'argent , tout ce qui dépendrait de l'amitié ou du secours d'un autre. L'on trouve difficilement accès auprès d'un cœur qui n'est accessible à aucune autre considération que celle de l'intérêt. Ici l'homme ne veut vivre que pour lui seul ; et son intérêt personnel est l'unique base de sa conduite et de ses actions.

« Le premier aspect d'un nouvel établisse mentydit le docteur Howison dans ses esquisses, excite des émotions agréables : c'est avec un plaisir extrême qu'on voit des forêts entières disparaître devant l'industrie de l'homme, et la solitude du désert prendre l'aspect d'une contrée aussi active qu'animée. On prévoit d'avance les

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momens de bonheur que procurera un sol fertile à ceux qui les premiers auront fécondé son sein. Une nouvelle carrièrede jouissance semble s'ouvrir à l'espèce humaine , surtout pour cette portion que l'observateur suppose ne s'être expatriée qu'afin de se soustraire au malheur et à la pauvreté ; mais un examen plus profond et plus réfléchi a bientôt dissipé ces impressions agréables et ces idées de félicité. Celui qui examine «en détail un nouvel établissement, peut facilement se convaincre que le plus grand nombre de ses habitans est tombé dans un état de dégradation complète, et ne sait apprécier aucun des avantages que lui a procurés son changement de position. Une population sans lois et sans principes moraux , composée du rebut du genre humain , récemment affranchie de cette subordination qui caiatérise particulièrement les sociétés plus avancées en civilisation^ jouissant d'une égalité parinite de droits et de possessions , doit nécessairement composer une démocratie del'espc'ce la plus révoltante : aucun individu n'y poss(''de plus d'influence qu'un autre; et s'il en était quelqu'un à ((ui des fnlens supérieurs

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donnassent la prétention de prendre quelque ascendant sur les autres , il éprouverait surle-champ une opposition générale. C'est ainsi que tous les habitans d'un nouvel établissement s'avancent indolemment du même pas dans la carrière de la vre. Pour peu que l'un d'entr'eux veuille dépasser les autres, il est ordinairement repoussé dans l'intérieur des rangs. »

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Saite des mœurs et usages du Haut-Canada.

— Point de base sûre pour juger sainement des crimes commis, — Séductions fréquentes,

— Triste exemple de séduction, — Sa fatale issue.

En Angleterre , le calendrier judiciaire est ordinairement considéré comme le meilleur moyen d'apprécier sainement l'état de la morale dans le pays ; parce que le caractère des Anglais les porte à ne souffrir ni envahissement de leurs droits , ni diffamation de leur réputation, ni aucune espèce d'outrage, de spoliation ou d'oppression , sans chercher à s'en vengeur , en recourant , à cet effet , aux lois et aux tribunaux.

11 n*est pas facile d'employer le même

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moyen pour constater la condition morale des Canadiens, relativement aux autres peuples: parce que les bases que je viens d'indiquer comme en harmonie avec le caract^e anglais 5 ne le seront jamais avec celui des habitans des régions Ïrans-Atlantiques. Le nombre des procès portés devant les tribunaux n'est pas proportionné aux ciimes commis. Les actions pour criminelle conversation , pour séduction , ou pour infraction à une promesse de mariage , sont presqu'entièrement inconnues dans toutes les parties du Nord de l'Amérique. Pendant tout le temps de ma résidence en Canada, il n'est pas venu à ma connaissance qu'il ait été intenté un seul procès de cette espèce. Vous ne devez pas induire de là , que ces crimes ne s'y commettent pas , et que l'innocence dans toute sa pureté a trouvé un asile dans ces contrées étrangères à la corruption. Malheureusement il faut en tirer la conclusion contraire : ces délits contre la société s'y renouvellent tous les jours , et sont devenus si communs , qu'ils ne surprennent ni n'affligent presqu'aucun des individus qui y sont directement intéressés.

Quant à la criminelle conversation , l'opinion de la parfaite indépendance d'une femme est si généralement répandue, que je doute beaucoup que l'on trouvât , sur tout le continent ^ deux Américains natifs , qui , en qualité de membres d'un jury , voulussent accorder une indemnité de six pences pour un cas de cette espèce ; quelles que fussent l'évidence , la gravité des circonstances, ou la richesse du défendeur. Accoutumés eux-mêmes à supporter patiemment de pareilles injures , qui ne portent atteinte ni à la fortune , ni au caractère personnel de l'offensé, ils ne sauraient se résoudre a en ordonner la punition.

D'après ma correspondance antérieure, vous avez pu juger que la séduction n'est pas connue en Canada ; mais elle n'y est point considérée comme un délit assez grave pour provoquer Tanimadversion des lois, ni celle des habitans. Ici la séduction peut se livrera son odieux pen- <;hant, avec impunité. Le séducteur ne craint ni d'exciter le niécontenteuHMit i\çip, parens dont il trompe la fille, ni de s'exposer A la colère de l'époux dont la femme , cédant à ses sollicitations . se laisse entraîner à souiller le lit nnj)tial.

Depuis mon arrivée en Canada, je n'ai entendu citer qu'un exemple de l'affliction éprouvée par des parens ou des époux dans une pareille circonstance : comme celui-ci a eu une fin très-déplorable , et qu'il établit la différence qu'il y a sous ce rapport , entre la manière de vivre des femmes, qui sont seulement venues s'établir dans le pays, et celles qui sont nées de familles Américaines , je prendrai la liberté de vous en faire un récit succinct.

Il y a environ deux ans , que M. W. , respectable émigrant irlandais, autrefois propriéétaire d'un domaine considérable dans son pays natal , vint chercher dans les fertiles, mais incultes régions duHaut-Canada^un asile quile mît à l'abri des dangers auxquels les dernières divisions qui ont agité l'Irlande , avaient exposé un grand nombre de familles honorables et exemptes de tout reproche. Les compagnons de son exil étaient une femme aimable et une nombreuse famille, composée d'enfant charmaus. De ce nombre, était une fille jeune, innocente, aimable, estimée de tous ceux qui la connaissaient , adT)rée de ses parens , et chérie delà famille à laquelle elle pro-

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diguait les plus tendres soins pour alléger le fardeau de sa mère.

Bientôt après l'arrivée de cette famil;e , naguère si heureuse dans sa patrie adoptive , un jeune homme, né de parens recommandables, fut présenté à Miss. W — ; elle était alors dans sa dix~huitième année ^ époque à laquelle le cœur des femmes est peut-être le pUis sujet à recevoir des impressions profondes et indélébiles. Il avait entendu parler des vertus de notre belle compatriote. Mais avec un septicismequi n'appartient qu'aux âmes dépravées , il ne pouvait croire à leur existence. Sachant que les femmes de son pays n'étaient jamais extrêmement scrupuleuses , il ne pouvait concevoir qu'il n'en fut pas de môme dans les autres régions , et qu'un autre sol fût [>lus favorable au développement et à la prati([ue des principes vertueux. Dans cette occasion, l'expérience le convaiiiquit que^ s'il n'était pas entièrement irrq)ossiblc , il était du moins trcsdilïicile de détourner une jeune demoiselle du sentier de Ja vertu. Le séducteur de profession qui attache une gloire honteuse à déshonorer les familles , ne se laisse pas déconcerter par les Tome II. 8

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obstacles; ilsredoublerit au contraiie son ardeur et son audace. Ce fut aiallieureusement ce qui arriva dans cette fâcheuse circonstance : Texéorable destructeur de la paix et du bonheur de la famille W... . regardait la vertueuse et innocente fille, comme un objet dont la ruine lui ferait un honneur infini aux yeux de ses compagnons de débauche ; excité bien plus que découragé par les difficultés qu'il rencontrait , il résolut de développer toute son infernale adresse pour faire réussir son affreux dessein. Le premier pas qu'il fit pour y parvenir, fut de cultiver Tamitié de la famille , et d'inspirer aux parens la plus grande confiance en son honneur; le second, d'agir sous le masque hypocrite qu'il savait si bien prendre , pour captiver les affections de la jeune demoiselle : il finit par se présenter comme aspirant à sa main. Al dater de cette époque , il eut pour elle les plus grandes attentions , et saisit avec empressement toutes les occasions favorables pour la convaincre que , dès le premier moment où elle s'était offerte à sa vue , elle lui avait inspiré une passion aussi pure que la rosée du ciel ; aussi ardente que les rayons

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d un soleil d'été. Elle était trop pure , trop îiinocente , pour s'apercevoir de ses artifices et de la perversité de ses intentions.

Etant un des plus habiles adeptes dans l'exécution des plans de la nature de celui qu'il avait tramé , il ne lui fut pas difficile de séduire une jeune victime , qui , d'ailleurs, avait une entière confiance en sa probité^ et qui croyait toucher au moment où une union sanctionnée au pied des autels , couvrirait d'un voile épais un moment de faiblesse ; mais elle avait trop présumé de son perfide suborneur , qui Tabandonna bientôt après avoir assouvi ses désirs, et lorsqu'il eut acquis la certitude qu'elle allait devenir mère. Le désespoir ne tarda pas à s'emparer d'elle : l'idée de survivre à son déshonneur ne put entrer dans son àme.

Mais avant d'exécuter son funeste dessein , cette infortunée adressa à son vil séducteur une lettre touchante pour lui peindre l'agonie à laquelle son cœur était en proie ; elle lui rappela sa promesse, et fit un ap[)el à ses sentimens , à sou humanité et à son honneur. Mais

son àine était insensible : son humanité ne fut point émue {lar Téloquencc de sa victime : son honneui était celui d'un misérable , pour qui iî n'existait rien de sacré. Il répondit de la manière la plus barbare qu'il n'avait jamais eu le dessein de l'épouser. L'effet de cet atroce relus fut de confirmer la malheureuse fdle dans la résolution désespérée qu'elle avait précédemment formée. Sous prétexte d'aller faire uh tour de promenade avec une jeune dame, elle s'avança vers le lieu qu'elle avait choisi pour le plus tragique et le dernier acte de sa vie : ce fut le bord d'une rivière rapide , dont la hauteur perpendiculaire était au moins de cent pieds au-dessus de son lit rocailleux. Cette pauvre victime de la séduction et de la honte s'était munie d'une plume tjt d'un encrier, et usant, vis-à-vis de sa compagne, de quelque prétexte plus ou moins plausible , elle s'assit sur le gazon , et écrivit à la hâte quelques lignes qui expliquaient les motifs dé son affreuse résolution : elle plaça ensuite soigneusement le papier dans son sein, se leva précipitamment , prit la main de son

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nmie , et lui disant adieu , elle se précipita , la tête la première , dans le rapide torreift.

Succombant sous le poids de 1 etonnement et de la terreur , sa compagne resta quelques instans immobile à la même place ; mais ensuite, ayant repris assez de force pour approcher du bord escarpé de la rivière , et regardant en bas, elle vit sa malheureuse amie, luttant contre l'agonie de la mort , sur une roche découverte. Elle vola aussitôt vers la maison , et instruisit les amis de la jeune demoiselle de ce triste événement : ils ne perdirent pas un instant pour se rendre sur les lieux de cette déplorable catastrophe , accompagnés d'un médecin. Mais ses secours , et ceux des parens de la jeune victime, arrivèrent trop tard : quoiqu'alors toute étincelle de vie ne fût pas encore éteinte, déjà la langue était silencieuse ; les yeux avaient perdu leur éclat . et les traits avaient pris la pâle empreinte de la mort. On employa tous les moyens possibles j)()ur la rappeler i\ la vie ; ils furent tous inutiles : peu de momens après qu'elle eut été retirée de l'elfrayant abime,son pouls cessa

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de battre ; et l'infortunée alla rendre compte de sa \1e aux pieds de l'Éternel , trop juste , sans doute , pour ne pas infliger tôt ou tard le plus terrible châtiment à celui qui fut la première cause de ce tragique événement.

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Education d'un Canadien. — Indulgence avec laciucUeilesl traité dans les premières années, — Son adresse naturelle. — Son entrée dans la vie active. — Mariage et établissement. — Chaumière et*ameuhlenient. — Indépendance et imprévoyance. — Leur résultat.

11 est iaipossible de donner une explication salisfnisantede ladcgénérationdu caractère des Canadiens, sans remonter aux principes dont leur. rime est empreinte dr5 leurs plus jeunes ans. Une lé{^èrc esquisse de la vie et des aventures d'un fermier Cauadien , servira nonseulement û jeter du jour sur les observations contenues dans les letlj-es |)réc(klentes , mais aussi à fournir de nouvelles instructions à ceux qui désirent connaître d'nne manîrrc plus par-

ticulière les mœurs et l'existence actuelle des habitans du Canada. Je décrirai donc avec autant de clarté et de simplicité qu'il me sera possible, la marche d'un Canadien natif, dans la carrière de la vie.

Dans un pays dont tous les habitans sont à peu près au même niveau , tant pour l'existence sociale que pour les propriétés , et professent avec la plus grande opiniâtreté les principes d'une parfaite indépendance , le jeune Canadien, ayant constamment devant lui l'exemple et le précepte , rivalise naturellement avec son père, et se pénètre promptement des mêtnes notions absurdes d'égalité et d'indépendance. A peine a-t-il appris à bégayer le nom de sa mère, qu'il commence à sentir sa précoce importance , et dédkigne tacitement de se soumettre même à ses parens. A table , il veut être le mieux servi, et l'objet principal de l'attention générale. Accoutumé à voir tous ses désirs satisfaits, et tous ses ordres ponctuellement exécutés , il apprend bientôt à dédaigner le langage de la supplique ; il aime à employer le mode impératif, et il se sert rarement de l'indicatif, excepte au premier

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