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LETIRE XXVIII. 115
dun soleil d'été. Elle était trop pure, trop innocente, pour s’apercevoir de ses artifices ct de la perversité de ses intentions.
Etant un des plus habiles adeptes dans l'exécution des plans de la nature de celui qu’il avait tramé , il ne lui fut pas difficile de séduire une jeune victime , qui, d’ailleurs, avait une entière confiance en sa probité, et qui croyait toucher au moment où une union sanctionnée au pied des autels, couvrirait d’un voile épais un moment de faiblesse ; mais elle avait trop présumé de son perfide suborneur, qui l’abandonna bientôt après avoir assouvi ses désirs, et lorsqu'il eut acquis la certitude qu'elle allait devenir mère. Le désespoir né tarda pas à s'emparer d'elle : l’idée de survivre à son déshonneur ne put entrer dans son âme. |
Mais avant d'exécuter son funesté dessein , cette infortunée adressa à son vil séducteur une lettre touchante pour lui peindre l'agonie à laquelle son cœur était en proie; elle lui rappela sa promesse, et fit un appel à ses sentimens , à son humanité et à son honneur. Mais
116 LEPTRE XXVHI.
son âme était insensible : son humanité ne fut point émue par l’éloquence de sa victime : son honneur était celui d'un misérable , pour qui il n'existait rien de sacré. Il répondit de la manière la plus barbare qu'il n’avait jamais eu le dessein de l’épouser. L'effet de cet atroce refus fut de confirmer la malheureuse fille dans la résolution désespérée qu'elle avait «précédemment formée. Sous prétexte d'aller faire un tour de promenade avec une jeune dame, elle s’avança vers le lieu qu'elle avait choisi pour le plus tragique et le dernier acte de sa vie: ce fut le. bord d’une rivière rapide, dont la hauteur perpendiculaire était au moins de cent pieds au-dessus de son lit rocailleux. Cette pauvre victime de la séduction et de la honte s'était munie d’une plume et d’un encrier, et usant, vis-à-vis de sa compagne, de quelque prétexte plus ou moins plausible , elle s’assit sur le gazon , et écrivit à la hâte quelques lignes qui expliquaient les motifs de son affreuse résolution : elle plaça ensuite soigneusement le papier dans son sein, se leva précipitamment , prit la main de son
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LETTRE XXVIIL. 117
amie , et lui disant adieu, elle se précipita , la tête la première , dans le rapide torrent.
Succombant sous le poids de l’'étonnement et de la terreur , sa compagne resta quelques instans immobile à la même place ; mais ensuite, ayant repris assez de force pour approcher du bord escarpé de la rivière, et regardant en bas, elle vit sa malheureuse amie, luttant contre l’agonie de la mort, sur. une roche découverte. Elle vola aussitôt vers la maison, et instruisit les amis de la jeune demoiselle de ce triste évènement : ils ne perdirent pas un instant pour se rendre sur les lieux de cette déplorable catastrophe , accompagnés d'un médecin. Mais ses secours , et ceux des parens de la jeune victime, arrivèrent trop tard : quoiqu'alors toute étincelle de vie ne fût pas encore éteinte, déjà la langue était silencieuse ; les yeux avaient perdu leur éclat, et les traits avaient pris la pâle empreinte de la mort. On employa tous les moyens possibles pour la rappeler à la vie; ils furent tous inutiles : peu de momens après qu’elle eut été retirée de l’effrayant abîme, son pouls cessa
de battre ; et l’infortunée alla rendre compte de sa vie aux pieds de l'Éternel , trop juste, sans doute, pour ne pas infliger tôt ou tard le plus terrible châtiment à celui qui fut la première cause de ce tragique évènement.
Education d'un Canadien. — Indulgence avec laquelle ilest traité dans les premiéres années. — Son adresse naturelle. — Son entrée dans
la vie active. — Mariage et établissement. —
+ Chaumière et ameublement. — Indépendance
etimprévoyance. — Leur résultat.
1lest impossible de donner une explication satisfaisante de la dégénération du caractère des Canadiens , sans remonter aux principes dont leur âme est empreinte dès leurs plus jeunes ans. Une légère esquisse de la vie ‘et des aventures d’un fermier Canadien, servira nonseulement à jeter du jour sur les observations contenues dans les lettres précédentes , mais aussi à fournir de nouvelles instructions à ceux qui désirent connaître d’une manière plus par-
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ticulière les mœurs et l'existence actuelle des habitans du Canada. Je décrirai donc avec autant de clarté et de simplicité qu'il me sera possible, la marche d’un Canadien natif, dans la carrière de la vie.
Dans un pays dont tous les habitans sont à peu près au même niveau; tant pour l'existence sociale que pour les propriétés, et professent avec la plus grande opiniâtreté les principes d’une parfaite indépendance , le jeune Canadien, ayant constamment devant lui l'exemple et le précepte, rivalise naturellement avec son père, et se pénètre promptement des mêmes notions absurdes d'égalité et d’indépendance. À peine a:t-il appris à bégayer le nom de sa mère, qu’il commence à sentir sa précoce importance, et dédaigne tacitement de se soumettre même à ses parens. À table, il veut être le mieux servi, et l’objet principal de l'attention générale. Accoutumé à voir tous ses désirs satisfaits, et tous ses ordres ponctuellement exécutés , il apprend bientôt à dédaigner le langage de la supplique ; il aime à employer le mode impératif, et il se sert rarement de l'indicatif, excepté au premier
caractère.
Aussitôt que le jeune homme a atteint sa septième ou sa huitième année , il est pourvu d'une hâche au lieu d’un alphabet , et lorsqu'on vante l’habileté avec laquelle il se sert de cet instrument, il se croit un personnage important dans la société ; il prend le maintien d'un homme fait, et entre familièrement en conversation sur tous les sujets, avec les personnes de tout âge. N'ayant jamais été contrarié par ceux qui auraient dùû veiller sur ses jeunes années, il s’irrite de la moindre contradiction ; il s’indigne contre ceux qui ne par-
LETIRE XXIX.
temps futur. Ses paroles sont prononcées d’un ton d'autorité absolue, long-temps mêmeavant qu'il soit capable de pourvoir lui-même à ses propres besoins: toutes ses volontés sont exécutées, quelque déraisonnables qu’elles soient ; et tout ce qu'il dit, même de plus déplaisant, est accueilli avec les plus grands applaudissemens. Ses parens, qui semblent conspirer contre sa raison, ne peuvent concevoir l’idée de l’envoyer à l’école, de crainte que sa mâle indépendance n’ait à souffrir du ton magistral d'un instituteur, et que la contradiction n'irrite son
tagent passes opinions, siextravagantes qu'elles soient. Héritant de son père d’une disposition à spéculer, il commence de très-bonne heure à entrer dans la carrière des affaires, et devient souvent possesseur d’une propriété considérable, avant d’avoir atteint son troisieme lustre ; il reçoit de ses parens des instructions habituelles, qui le mettent à même de pouvoir acquérir des richesses ; et toutes les fois qu'il est assez adroit pour tromper ses imprudens compagnons , ses amis lui prodiguent les plus grands applaudissemens. Ainsi, initié de bonne heure dans l’art de tromper et de spéculer , il entre dans le monde avec une âme complètement étrangère à tout principe d'honneur, et inaccessible à tous sentimens généreux. Etant accoutumé à ne témoigner à ses parents ni respect ni déférence , absolument dégagé de toute espèce de subordination, il prétend être aussi libre que l'air de la montagne , aussi indépendant que le soleil de 11 voûte azurée. Ne connaissant aucune contrainte , il va où il lui plaît , fait ce qui lui convient , et ne se croit justiciable d’aucun tribunal supérieur. T1 lâche les rènes à ses passions,
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et professe le plus souverain mépris pour les opinions et les suffrages des membres les plus respectables de la société. Placé sous une aus:
fatale influence, il quitte le toit paternel sans avoir jamais eu un sentiment de respect et de vénération pour ceux qui l’habitent, et, par conséquent. sans regret. Il est bien difficile d’espérer qu'un jeune homine élévé sous d'aussi funestes auspices, puisse jamais faire honneur à la société, dont cependant il est destiné à faire partie intégrante.
Comme il est rare qu’un Canadien reçoive, avant la mort de son père, aucune portion de l'héritage paternel, aussitôt qu'il a atteint sa vingt-unième année, il va dans le désert, et après avoir choisi un lot de terre convenable, il en obtient la concession du gouvernement, ou l’achète à longterme de quelque particulier. Après avoir rempli ces préliminaires, il se met immédiatement à l'ouvrage : d’abord il bâtit une maison ; ensuite il se marie, et enfin s’adresse à lui-même l’importante question : Comment pourvoirai-je à mes besoins? Mais Ja réponse est toujours prête : voici un sol fertile, un climat favorable : cultivons le premier avec
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soin ; le dernier secondera nos efforts, et la terre me prodiguera ses fruits en temps convenable. Convaincu de cette vérité , il commence à se mettre en ménage , souvent sans un dollar dans la poche , ou sans rien d’équivalent en sa possession, comptant uniquement, pour la subsistance d’une année , sur le crédit de son nom : de telles circonstances seraient décourageantes pour tout autre que pour un Américain, et éteindraient presque partout ailleurs l’ardeur des individus qui s’y trouveraient exposés. Mais ces difficultés, qui paraissent presque insurmontables dans tout auire région, sont regardées comme très-peu importantes en Amérique , et sont toujours vaincues par la persévérance qui leur est opposée.
L'espoir de l'indépendance et la certitude d'y parvenir, soutiennent le courage , donnent de la vigueur au plus faible , et de l’émulation à celui qui, sous tout autre rapport, en serait le, moins susceptible.
C'est souvent un jour bien sombre et bien nébuleux que celui où un jeune Canadien, devenu maître absolu de ses actions, entre sur la scène orageuse de la vie; mais il a déjà assez
Jong-temps vécu sur la terre de ses ancêtres, pour avoir obtenu , par quelques observations passagères, un léger aperçu de l’aspect des cieux. Quelque sombres que soient les nuages , il sait que les brillantes étoiles de l'indépendance les auront bientôt dissipés. Animé de semblables dispositions , il ne se passe pas généralement cinq ou six années avant qu'il ait obtenu le but qu’il s'était proposé. À cette époque, il a souvent , par le seul produit de ses travaux, acquis les moyens de payer sa ferme, et d'acquitter ses propres dettes ; de se pourvoir de tous les instrumens nécessaires à l’agriculture, et d’acheter tout ce qu'il lui faut pour satisfaire ses besoins journaliers. Il est certain que, pour arriver à un pareil résultat , il faut qu'il se livre à un travail pénible : six jours, et, je le dis à regret, souvent sept jours de la semaine, se passent en fatigues continuelles ;, en soins exclusivement donnés à l'extension de sa ferme et à l’agrandissement de sa grange : mangeons, buvons et travaillons , parce que demain nous vivrons ; tel est son langage mental. Il est vraiment délicieux d'observer avec quelle satisfaction il rentre chaque soir à la chaumière,
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lorsque les travaux du jour sont finis , et avec quel empressement , lorsque le sommeil bienfaisant a rafraîchi ses sens , il retourne , au lever de l'aurore, reprendre ses pénibles travaux. La hutte primitive lui offre un asile pendant les premières années, et rarement il manifeste le désir d'en embellir l'extérieur. Ses meubles ne sont jamais d'un grand prix, ni très-nombreux : un bois de lit grossièrement travaillé avec la hache ; un coucher formé de joncs ; une table, qu'on pourrait prendre pour le bloc d’un marchand de viande cuite ; quatre ou cinq bancs aussi grossièrement ébauchés ; les ustensiles nécessaires pour faire la cuisine et pour manger : voilà ce qui compose l’'ameublement du ménage d’un Canadien.
Il semble n'avoir pas l’idée d’une habitation plus commode, ét montre rarement le désir d'ajouter quelques agrémens à la sienne. Elle est souvent tellement percée à jour, que le s0leil du matin, ou le souffle de l'hiver, suivant la saison, vient saluer ses habitans long-temps avant que les portes ou les volets en soient ouverts. Dans l’été, néanmoins, c’est un avantage ; et dans l'hiver, un excellent feu diminue
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les inconvéniens qui pourraient résulter d’une clôture si imparfaite.
Si un Canadien peut s'assurer sa provision de pore , de mélasse , de chou-croutes , de thé et autres articles de nécessité ou d'agrément, pour sa subsistance journalière, ( ce qu'il est rare qu'il n’obtienne point), il montre beaucoup d'indifférence pour les contrariétés ou les privations du ménage qui ne portent pas sur des objets aussi utiles. Sa femme , espérant comme lui une prochaine amélioration dans leur situation, se résigne patiemment à son humble condition, qui ne doit être que momentanée ; surtout si elle peut obtenir la permission de se montrer quelquefois dans les bals où elle est reçue, sinon comme propriétaire actuelle , du moins comme maîtresse présomptive d'une maison splendide ; maison qui, bien qu'elle ne soit encore qu'un château en l'air, n'en aura pas moins un jour une existence réelle.
Lorsque six ou sept ans au plus se sont passés dans l’humble cabane, notre héros est
parvenu à acquitter toutes ses dettes. Alors il
a prouvé son industrie et l'énergie de son ca-