‹ Cinq années de séjour au Canada (volume 3)Chapitre 14 sur 26 · TRE · texte numérisé non relu

TRE

ractère , et il se trouve placé dans la meilleure position , pour réaliser une fortunc considérable. Mécontent de son genre de vie actuel, il se détermine à construire une maison plus conforme à son goût que sa modeste chaumière: pour exécuter plus promptement son dessein, il hypothèque sa ferme à quelque négociant voisin, qui, à cette condition , lui fournit des matériaux de toute espèce, et l’aide de tous ses moyens pour l'exécution du magnifique plan qu'il a conçu. La maison est bientôt achevée : construite dans le meilleur goût, elle est meublée d’une manière analogue. La famille s’y transporte : pendant un ou deux ans, les choses vont assez bien ; mais notre nouveau triptolème, possesseur d'une belle maison , au milieu d’une ferme bien défrichée, devient un gentleman, parce qu'il croit que son travail n’est plus nécessaire pour soutenir sa famille. D'ailleurs, ses bras, énervés par les rudes travaux des cinq ou six années précédentes , ne les continuent qu'avec répugnance et dégoût ; surtout lorsque ses occupations agricoles ne lui paraissent plus un moyen sûr de réaliser la grande fortunc à laquelle il aspire.

leure | sidétuel, plus haunt son négo- Durnit e tous ifique ientôt goût , e. La deux notre belle ichée, 1e son nir sa ar les précénance ations n sûr spire.

Ïl se détermine donc à chercher, pour arriver à l’opulence , une voie plus rapide et plus agréable : pour atteindre ce but , il essaie du jeu , des courses et de divers autres expédiens de cette espèce; et quand il voit que bien loin de lui réussir, ces moyens ne sont pour lui que des élémens de ruine , pour la compléter, il a recours à la taverne. Là , il passe les journées et souvent les nuits , au milieu de la 50ciété la plus abjecte ; ses terres se couvrent de mauvaises herbes ; ses bestiaux sont négligés ; sa famille même n'obtient plus de lui un seul regard d'intérêt. Dans ces circonstances fatales, Je négociant, créancier hypothécaire , se présente ; il demande avec instance le paiement de sa dette : il faut vendre la ferme. Avec ce qui lui reste, ses dettes payées, notre Canadien se livre à de nouvelles spéculations , dans lesquelles il échoue : enfin, lorsqu'il lui reste à peine un schelling, il retourne de nouveau dans le désert, et commence le défrichement d’une nouvelle ferme ; dans le même état de dénuement où il était en défrichant la première ; mais avec des charges de plus, puis-

qu'il doit pourvoir aux besoins d’une famille, Tome Il. O

composée quelquefois d’une demi douzaine d’enfans.

C’est ainsi que s'écoule l’existence de la majeure partie des habitans du Canada, sans qu'ils obtiennent jamais cette aisance durable et cette indépendance si fortement désirée, qui deviendraient bientôt le partage de tout autre peuple, dans une contrée aussi fertile. Un observateur qui traverserait accidentellement ce pays, voyant tant de belles fermes et d'excellentes habitations , imaginerait sans doute que ses habitans sont dans la position la plus heureuse. Mais un examen plus approfondi de leur situation réelle le convaincrait du contraire. Je crois pouvoir dire, sans exagérer, que malgré la fécondité du sol et la salubrité du climat , qui sont éminemment le partage du Haut-Canada, sur vingt fermiers , on en trouverait à peine un qui, ses dettes payées , possède la valeur d’un schelling: Cet état de choses peut être justement attribué à leur paresse , À leur immoralité , à leur goût pour les spéculations hasardeuses. Après avoir travaillé pendant plusieurs années avec la plus grande activité, ainsi que je l’ai précédemment ob-

servé , au moment où ils devraient être convaincus par leur propre expérience que le travail et l’industrie sont les seules richesses véritables , ils contractent des habitudes vicieuses, qui causent la ruine de tous ceux qui s’y livrent, comme grand nombre d'exemples l'a déjà prouvé. il est vrai qu'on peut citer aussi quelques exemples d'individus, qui, ayant commencé leur carrière de la manière que j'ai décrite, sont bientôt parvenus à une heureuse indépendance; mais ces derniers cas sont rares: ils sont tout au plus dans la proportion d’un à mille.

Il est également déplorable de réfléchir que ceux qui , avec plus de patience et de persévérance à suivre les travaux ruraux , sont parvenus à acquérir une propriété plus considérable , partagent à la fin le même esprit d'imprévoyance , et voyent en général la chûte de leur fortune avant d’être arrivés au terme de leur vie. Ils laissent leurs enfans dans le même état de dénuement auxquels ils étaient personnellement réduits, en commençant leur carrière ; et ceux-ci sont obligés d’aller se créer de nouvelles propriétés dans l'immensité des déserts.

D Re ne

npge

marne

[ll | hi {

152 LETIRE XXIX.

Un fermier dont les travaux ont réussi , devient ordinairement un aubergiste, et par suite un. profond spéculateur ; il emploie la valeur de sa propriété à élever de vastes bâtimens, devient un grand buveur, néglige ses affaires, et trouve bientôt le fond de sa bourse, qui malheureusement pour lui ne ressemble pas à la boîte de Pandore, au fond de laquelle était l'espérance. Quant au vice de l'intempérance, il est généralement reconnu que les dix-neuf vingtièmes des Canadiens qui réussissent à acquérir des propriétés dans leur jeunesse, non-seulement les prodiguent ensuite en liqueurs spiritueuses , mais encore abrèsent leur vie par l'usage immodéré qu'ils en font. Je pourrais citer plusieurs exemples de ce funeste abus.

Il n’y a pas de pays dans le monde où l’on trouve plus de facilités qu'en Canada pour acquérir une honnête aisance et une entière indépendance ; ct cependant un examen impartial de la condition actuelle de ses habitans, démontrera clairement que dans l'acceptation anglaise de ces mots, il n'existe pas beaucoup d'individus dans cette cathégoric, du moins

LÉTIRE XXIX. 133

dans le Haut-Canada. La tendre sollicitude d'un père pour le bien être futur de sa famille, est rarement sentie par un Canadien : il a commencé, dit-il en lui-même, sans le secours de personne ; et ponrquoi ses enfans n'agtraient-ils pas de même ? Pourquoi n’obtiendraient-ils pas ainsi les mêmes succès qui ontété son partage, et qui doivent se perpétuer tant que le sol conservera sa f:rtilité, et qu'on pourra acheterdesterres à des conditions modérés et faciles à remplir ? L'indépendance d’un tel individu n’a point de fondement stable ; parce qu'un pays si fertile et si peu peuplé, présente tant de chances de succès , qu’un homme n’y envisage jamais l'avenir avec effroi ou inquiétude , et qu'il ne trouve aucune occasion de déplorer son imprévoyance jusqu’au moment où sa santé et ses forces commencent à décroître : alors son indépendance si vantée ressemble au roseau brisé qui ne peut plus se soutenir. Les Canadiens n’ont pas de justes notions sur cette indépendance réelle qui fait la gloire d’un Anglais.

Au lieu d’avancer graduellement vers la civilisation , ce qui serait extrêmement facile. le peuple de cette belle province parait rétro-

TS Ra

Page 1