EXTRAIT DU VOYAGE
DE
t:n 1818 KT 1819.
Après avoir offert le récit d'un voyageur qui est allé au Canada pour s'y fixer, et qui, après cinq ans de séjour dans ce pays, a publie le récit de ses observations, nous avons pensé qu'il serait intéressant de présenter la relation d'un Ecossais qui n'a, comme tant d'autres, traversé l'Océan et porté ses pas dans le Nouveau-Monde, que pour y faire des remarques sur l'aspect des contrées qu'il renferme, et sur le caractère et les mœurs des babitans. M. Talbot, dont on vient de lire le récit, a principalement décrit le Haut-Canada; M. Duncan, au contraii-e, a siu-
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tout dépeint Je Bas-Canada. Les deux voyageurs ont quelquefois vu les mêmes lieux ; il sera piquant de comparer la manière différente dont cbacun les représente , et de noter les points sur lesquels ils se rapprochent.
M. Duncan , parti de Londres le i février 1818, débarqua le 3i mars à New-York; il alla d'abord à INew-Haven, dans le Connecticut , puis à Princeton , dans le ISew- Jersey, ensuite à Philadelphie et à Baltimore. Washington, ville capitale de l'Union Américaine, Mount-Yernon , maison champêtre où à demeuré VYashington , et où repose la cendre de cet homme immortel , attirèrent successivement l'attention de M. Duncan.
Revenu par mer à New- York , le voyageur remonta sur un bateau à vapeur , le Hudson- River, jusque dans l'enceinte d'Albany, ville qui est aujourd'hui la capitale de l'Etat de New- York. Il alla ensuite en voiture à Buffalo , petite ville située sur la rive méridionale du lac Erië, près du point où ses eaux en sortent par la rivière de Niagara; il vit la célèbre chute dont on a lu la description dans la relation de M. Talbot. Après avoir contemplé cet admirable spectacle,
il suivit les bords de la rivière jusqu'au fort George, qui est sur la rive Canadienne, vis-àvis du fort Niagara, sur la rive Américaine. Le fort George est contigu à la ville de Niagara.
Cette petite ville , dit M. Duncan , est sur la rive Britannique de la rivière, à son entrée dans le lac Ontario. Les faiseurs de cartes et les voyageurs persistent à l'appeler Newark ; mais les habitans ne reconnaissent pas ce nom. La position est très avantageuse pour le commerce.
Cette ville a un palais de justice et une prison , qui sont compris dans le même bâtiment. La prison est au rez-de-chaussée. Les loges destinées aux criminels et aux débiteurs donnent et s'ouvrent sur le grand vestibule qui conduit à la salle d'audience. Les cloisons et les portes sont en fortes pièces de cliéne, jointes ensemble par des crampons en fer : les portes ont à peu près neuf pouces d'épaisseur. Les débiteurs ont quelquefois une petite fenêtre qui reçoit le jour du dehors; les criminels n'ont qu'une petite ouverture semi-circulaire à leur porte. Les débitcms ont des cheminées, les criminels ont simplement la vue d'un poêle (jui est au milieu du vestibule,
et d'où la chaleur ne peut atteindre à leurs tristes cellules. Ce doit être un terrible tourment de passer un hiver dans une telle demeure , au Ca^ nada ! Quelle différence de cette prison avec celles des États-Unis !
La Frontenac j grand navire à trois mats, fait la navigation du lac Ontario 5 mais son départ n'ayant pas lieu à une époque qui convient à mes arrangemens, je m'embarquai au mois d'octobre 1B19 sur une goélette qui me transporta sur le rivage de l'Ontario à York, ville capitale du Haut-Canada , éloignée de 38 railles de Niagara , et ensuite à Kingston , qui est 1 20 milles plus loin. Quoique ce soit un lac d'eau douce, sa navigation exige presque les mêmes précautions que celle de l'Océan. Le timonier dirige sa marche d'après la boussole, et dans les bâtimens du roi, on jette régulièrement la ligne de loch pour mesurer la distance parcourue. Quoique j'aie eu le bonheur de n'éprouver aucune de ces tempêtes violentes et subites auxquelles l'Ontario est sujet , toutefois la houle y fut très forte, et je fus pris du mal de mer aussi complètement que sur l'Atlantique. Pendant plus de vingt heures, nous perdîmes la terre
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de. vue, et pourtant nous filions sept nœuds.
J'avais l'intention de passer un ou deux Jours, à York, mais cette ville était tellement remplie de gens attachés au service des deux compagnies qui font la traite des pelleteries dans les régions désertes à l'ouest du Canada, que je ne pus trouver à me loger. Probablement je n'y perdis pas beaucoup • cardans une promenade d'une heure, je crois que je vis tout ce qu'il y a dans la ville, à l'exception du logement de la garnison. York ne consiste qu'en une seule rue parallèle au lac, et trois autres qui ne sont que commencées, et coupent celle-là à angles droits. Jç n'aper«;us qu'une église qui avait été en très mauvais état j des ouvriers étaient occupés à mettre des carreaux de vitre aux fenêtres. Le fort, qiii est en bois peint en blanc, a une apparence assez imposante du coté du lac. Le port serait bon s'il nç fallait i)our le former qu'une baie bien abritée ; par malheur , l'entrée en est étroite et difficile , et, en temps de guerre, absolument sans défense.
Après avoir passé la nuit à l'ancre devant York, nous mîmes à la voile le lendemain matin , et lo jo^u' suivant à une heure nous entrâmes dans le port de Kingston.
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La position de celle ville est très avantageuse, tant pour les affaires commerciales que pour les opérations de la guerre. Elle est située au point où l'Ontario se rétrécit, et où ses eaux commencent à former le fleuve Saint-Laurent. C'est le centre des communications du Haut et du Bas-Canada. Le port est profond , sur et commode ; la ville est bien fortifiée , elle se présente bien quand on en approche par eau. Elle s'étend sur un espace de trois quarts de mille le long d'une pointe de terre, à l'entrée resserrée d'une petite baie séparée d'une autre baie par une presqu'île. Un cap sur le rivage opposé , s'avance vis-à-vis de cette seconde baie.
Le port de la ville, situé en dedans de l'entrée de la grande baie, est ordinairement rempli de goélettes et de bateaux de toutes dimensions. La péninsule intermédiaire est occupée par l'arsenal de la marine, où l'on voit sur le chantier la carcasse de deux vaisseaux de 74 ; et au-delà, des piles de canons, d'affûts et de boulets, avec une salle d'armes et dilférens bâtiraens qin appartiennent au département de la marine. Dans le bassin qui est phis loin , se trouvent huit bâtimens de guerre désarmés, don! un vaisseau
de 102 canons, deux frégates de 5o, et une de 36. Sur Fextréo^itë de la pointe, au-delà de ce bassin, s'élève un fort où flotte le pavillon britannique. Des batteries bordent le rivage devant l'arsenal et devant la ville, et contribuent à donner à ec lieu un aspect formidable.
Kingston est bâti, partie en pierre de couleur foncée, partie en bois. Les maisons de bois sont les plus nombreuses ; cependant les autres sont assez fréquentes pour donner à celte ville un caractère absolument diflerent de celui de la plupart des villes des Etats-Unis. Les édifices publics sont riiôlel du gouvernement , le Palais de justice, l'église Episcopale, l'église Romaine, la Halle, la Prison et l'Hôpital. L'auberge où je logeai était aussi propre , aussi commode, aussi bien tenue que celles de la Grande-Bretagne.
Ne trouvant dans la ville rien de bien intéressant, je passai dans un bac de l'autre côté du port, et j'arrivai à l'arsenal de la marine, où ma qualité d'Ecossais me lit admettre sans difficulté. Un soldat fut chargé de me mener partout. Exco[)té cet arsenal et les fortifications ([uc je n'eus pas le lemps de visiter, Kingston n'a
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rien qui puisse retenir long-temps un voyageur j^^ toutefois l'activité et le mouvement qu'on y remarque, et qu'on n'a observes ni à York ni à Niagara, font qu^n se croit transporté dans un monde nouveau.
La saison était très avancée , la fin d'octobre approchait; je craignais que les gelées ne rendissent mon voyage difficile et désagréable. J'appris donc avec bien du plaisir que des bateaux se disposaient à descendre le fleuve ; je m'empressai d'y retenir mon passage.
De Kingston à Prescott on compte 67 milles, et dans cet espace le Saint-Laurent est navigable pour des goëlettes et des sloops ; mais entre Prescott et Montréal, éloignés l'un de l'autre de i3o milles, les nombreux rapides ne peuvent être franchis que par des bateaux.
Les grands bateaux du Saint-Laurent vont à la voile et à l'aviron dans une eau tranquille y mais, pour passer les rapides, les matelots sont obligés de faire incessamment usage de la gaffe. Ces marins sont ordinairement des Américains des États-Unis. J'avais déjà fait un voyage sur le Saint-Laurent, au mois de mai précédent. Le bateau dans lequel je m'embarquai avait
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62 pieds de long , et 1 1 pieds 4 pouces de large ; il ne tirait que 28 pouces d'eau ^ et portait 26 tonneaux (52 G quintaux); il était chargé de 270 barils, dç farine, qui le faisaient enfoncer presque jusqu'au plat-bord : pour nous mettre à l'abri en passant les rapides, on cloua de chaque côté une couple de fortes planches, larges de près d'un pouce. Nous éprouvâmes par la suite que cette précaution était réellement nécessaire.
Les bateaux ordinaires sont des embarcations à fond plat, qui ont à peu près la moitié de la dimension des précédentes ; elles vont en diminuant vers chacune de leurs extrémités, et sont si solidement construites, qu'elles peuvent supporter un choc très rude contre le fond du fleuve, sans que l'équipage ni les passagers courent le moindre risque. Ces bateaux ne tirent pas autant d'eau que les premiers; ils sont montés par des Canadiens connus sous le nom de f^oyageurs , qui, dès leur tendre jeunesse, ont été exercés à manier la pagaie et la gaife , et qui connaissent tous les rochers, les brisaus et les passes de chaque rapide, depuis le long Sault jusqu'à Montréal. Un voyageur qui, vu descendant \\ (leuvc, a la faculté de choisir, doit préférer le
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bateau ordinaire; iljie va pas si vile que par les grands bateaux, et par conséquent met quelquefois un jour de plus à faire le trajet; mais, à moins de circonstances extraordinaires, cette embarcation est plus sure.
On doit prendre avec soi une petite provision de vivres, car l'usage est de ne débarquer que pour passer la nuit. Si le vent est contraire, on emploie quatre a cinq jours à parcourir la distance entre Kingston et Montréal. Pour remonter le Saint- Laurent , il faut encore plus de temps. On ne doit pas négliger , même en été , de se munir de manteaux et d'autres couvertures , parce (jne les rosées de la nuit sont très froides sur le fleuve.
Avec un vent favorable, nous partîmes de Kingston, entre dix ou onze heures du matin ; tant qu'il souffla nous allâmes très vite ; dans l'après-midi, nous fumes surpris par le calme, dans le lac des Mille-Iles, et nos Canadiens furent obliges de recourir à l'aviron. Nous avions (juatre rameurs, indépendamment du patron qui dirigeait, la marche avec une petite pagaie. Ce lac ofï're une perspective extrêmement pitiorcsque; \m\h la suite continue des îles finit
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par deveiiii' ennuyeuse , d'autant plus qu'elles empêchent le vent de gonfler les voiles , et par conséquent retardent beaucoup la navigation.
J'avais supposé qu'il y avait un peu d'exagération dans le nom poétique de ce lac ; mais les îles se succédaient en groupes si nombreux et si serrés, et nous mîmes si long-temps à nous en dégager, que je commençai à douter s'il n'y en avait pas deux mille au lieu de mille. On en voit de toutes les dimensions : quelques-unes ne sont que des rochers stériles, n'ayant qu'une surface d'un petit nombre de pieds carrés: d'au très, au contraire, ont deux à trois milles de long , et sont bien boisées.
Yers le soir il plutj mais cet inconvénient me fut moins désagréable que la compagnie de quelques-uns de mes compagnons de voyage ; c'était un détachement de comédiens ambulans qui étaient restés quehjue temps à Kingston , et/jui retournaient dans le Bas-Canada. L'attrait de quelques bouteilles de runi agit si puissamment sur ces disciples de Tlicsj)is , qu'ils hu cédèrent; la licpieur lalale ne larda pas à produire son eilét, et ces gens nous étourdirent par leur balVil intarissable. Sans la conlrariélr
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qu'ils me causèrent, j'aurais pu supporter la, pluie pendant une heure ou deux , pour écouter les chansons de nos matelots canadiens, qui, dans le calme delà nuit, produisaient un effet singulièrement agréable. Ils faisaient mouvoir leurs rames en mesure avec leur chant , et le bruit qu'elles rendaient en frappant l'eau, combiné avec le genre un peu sauvage de leurs cadences , imprimait un caractère romantique à notre voyage dans les ténèbres. Dans la plupart de ces chansons , deux bateliers entonnaient l'air, les deux autres chantaient une réponse , puis tous s'unissaient en chœur; leur musique aurait pu ne pas être approuvée par les hommes auxquels leur habileté, dans le chromatique et l'harmonie, ne permet de goûter que ce qui est conforme aux principes de la science; mon ignorance de ces règles me servit parfaitement, et me permit de jouir à mon gré de la mélodie de nos bateliers, qui, de même que celle de plusieurs de nos airs écossais, était plaintive et touchante.
Notre patron avait espéré aller jusqu'à Brockville, pelite ville située à peu près à 35 milles au-dessous de Kingston; quant à nous, nous
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éprouvions une certaine impatience de débarquer. La soirée était si obscure que nous ne pouvions distinguer qu'avec difficulté les contours ombragés des rives du fleuve : nous n'entendions d'autre âon autour de nous que l'écho des voix des hommes de notre embarcation , ou le bruit des avirons qui frappaient l'eau. Nous glissions sur la surface du fleuve avec une conviction de sûreté qui n'avait d'autre origine que notre confiance dans nos bateliers.
Vers huit heures , une lumière brille sur le bord du fleuve : nous la saluons par des cris de joie , et nous décidons notre patron à gagner 1 rive où elle se montre , espérant y trouver \v gîte. C'était une maison de fermier ; un feu de tronçons de bois de pin brûlait dans le vaste foyer; des tranches de pommes , pour les patés\ d'hiver, étaient suspendues en festons autour de la pièce pour sécher. Avec quel plaisir, mouillés par la pluie, et plongés dans l'obscurité, nous échangeons notre bateau contre cette cuisine! On nous fait l'accueil le plus cordial , et quoique les maîtres de la maison ne soient pas très \ accoutumés à recevoir des étrangers, ils nous \ ^ont bientôt préparé un bon souper. Des gril- J
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lacles de jjœal', du jambon frit et des pommes de terre ; ou bien , pour ceux qui le préfèrent , du tlié et des tartines de beurre sont servis avec une promptitude et une propreté qui auraient fait honneur à une auberge en règle. Je n'ai pas besoin de dire que nous faisons un honneur infini au repas. L'instant de se retirer arrive, on nous cède tous les lits de la maison j mais quand je vois que je n'en puis avoir un qu'en le partageant avec quelqu'un , j'aime mieux me coucher sur le plancher , la tête appuyée sur ma malle.
Vers deux heures du matin , l'on nous réveille pour continuer notre voyage. Les bateliers , avant de partir, mangent une ample ration de soupe au pain bien épaisse et mêlée de viande; quant aux comédiens , ils avalent le rum à grand trait, i)ar ])récaution contre le mauvais effet de la pluie sur leur voix.
Le vent avait changé pendant la nuit; il nous était absolument contraire, et soufflait avec une grande violence du Nord-Ouest. L'eau gelait sur les avirons , à mesure qu'ils s'élevaient au-dessus de sa surface. Jamais je n'appréciai mieux le bienfait d'une grosse redingole de voyage, et d'un
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ijoiinel de rourrure.Nos baleliers étaient obligés de ramer sans relâche ; si leur vigueur ne fut pas toujours remarquable , au moins leur constance fut étonnante. Vers neuf heures du matin, nous atteignîmes Prescott, qui est à 67 milles de Kingston.
Prescott est à présent un pauvre village , quoique sa situation, au point où le fleuve cesse d'être navigable pour les goélettes, puisse faire présumer qu'il fmira par acquérir quelque importance. Tout près du village il y a une redoute en terre que l'on qualifie du nom pompeux de Fort Wellington : je demandai à y entrer, la sentinelle refusa de me laisser passer la porte.
Vis-à-vis de Prescott, sur la rive Américaine, on voit Ogdensburgh, petite ville très vivante. On y remarque cette activité qui caractérise toutes les villes des Etats- Unis récemment fondées; le contraste de Tapatliie et de la langueur de la rive gauche du fleuve avec le mouvement et les affaires de la rive opposée, ne peut que chagriner quelqu'un qui a les sentimens d'un véritable patriote. Le bateau sur lequel je partis d'Ogdensburgh , dans uioii premier voyage, portait une cargaison de farine et de lard en plan-
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che, qui , après avoir été enregistrée à la douane de Prescott , fut expédiée à Montréal où elle devait être vendue.
Dans ce premier voyage , mon départ de Prescott eut lieu à la fin de mai; c'était l'après-midi, le temps était très-chaud. Au-dessous du village^ on rencontre plusieurs îles , plus ou moins boisées. Pendant la guerre, \ine de ces îles fut, dans une nuit, absolument rasée, afin d'empêcher les soldats américains de venir se mettre en embuscade dans les buissons , pour effectuer ensuite une descente à l'improviste. Lorsque je passai devant cette île , j'y aperçus la tente des commissaires anglais diargés de tracer la ligne de frontières entre le Canada et les Etats-Unis. Ceux de cette dernière puissance se tenaient, pendant la nuit, sur la rive droite du fleuve; la couleur blanche de ces deux camps pacifiques ajoutait beaucoup à l'effet pittoresque du pay-
sage.
Peu de temps après que nous eûmes quitté cette île , nous fûmes retenus assez long-temps le long du fleuve, parce que le propriétaire de la farine voulut conclure un marché pour la vendre, et ne put en venir à bout. Ce ne fut
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qu^à la mût tombante que nous approchâmes du commencement du Long-Saut. On dit que la longueur de ce rapide, depuis le point où l'accélération de vitesse de courant devient sen^ sible, jusqu'au fond du grand bouillon , est d'environ 8 milles. Toutefois, sur une étendue considérable de cet espace , l'eau est parfaitement unie, et par intervalles la pente du fleuve, et par conséquent sa rapidité, ne sont pas beaucoup plus fortes qu'au point supérieur. C'est donc, à proprement parler, une succession d« rapides; je crois que plusieurs parties sont désignées par un nom particulier; l'ensemble est compris assez ordinairement sous la dénomination générale de Long-Saut.
J'observai, dans mon second voyage, que le passage de tous ces rapides nous prit exactement quarante minutes ; la première fois il fut peutlUrc plus prompt.
Le soleil se couchait qr.and nous entrâmes dans le Long-Saut : le ciel était sans nuage, et le temps serein. Le vent qui, auparavant, nous avait favorisés , diminua graduellement ; ou amena la voile , et l'on eut recours aux rames ; le bateau était tellement encombré de niarchan- ToiME nr. Q
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dises, qu'il ne restait que l'espace nécessaire pour le mouvement de deux avirons ; deux hommes se placèrent à chacun , et leur force fut ainsi doublée.
Eu peu de temps nous atteignîmes une île qui partage le fleuve en deux bras ; nous prîmes celui de la droite. Les sapins gigantesques qui couvraient l'île jusqu'au bord de l'eau , jetaient une obscurité profonde sur le canal resserré.
L'après-midi avait été très chaude, et la surface de l'eau réfléchissait avec tant de force les rayons du soleil, que mon visage en fut complètement brûlé; mais la soirée amena un air si piquant, que je fus obligé d'avoir recours à ma redingote. Frappé de la rapidité effrayante de notre marche, je ne pus me défendre de la pensée que je serais plus en sûreté sans ce surcroît de vêtemens ; en effet , le nageur le plus habile ne pourrait guère espérer de se tirer d'un torrent si fougueux, et je ne me flattais pas beaucoup de sortir sain et sauf d'un pas où un talent supérieur à nager est absolument nécessaire : cependant quel est l'homme qui ne ferait pas un effort pour sauver sa vie, même dans les rapides du Saint- Laurent?
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Probablement la vélocité du fleuve était en ce moment égale à dix nœuds à l'heure, et pourtant sa surface était aussi unie qu'une glace. En y jetant les yeux, on aurait pu croire qu'on était tranquillement à l'ancre ; mais si on les portait sur une des rives, les sapins semblaient fuir avec la rapidité de la pensée. Un moraliste pourrait prendre le rapide du Long-Saut comme un emblème parfait des plaisirs de ce monde,
A l'extrémité de l'île les deux bras se réunissent; la forte commotion avec laquelle cette jonction s'effectue , occasionne le grand bouillon. Les torreos fougueux se poussent l'un contre l'autre avec violence , soulevant leurs vagues mugissantes qui se brisent en écumant, et en s'éloignant forment de nombreux tourbillons, puis vont frapper les bords du fleuve.
Avant que les cimes blanchissantes des brisans fussent visibles, l'équipage du bateau prit des précautions pour aflVonter la commotion , la voile fut amenée; et la vergue assurée, le patron appela un des matelots à son aide ; les autres se tenaient à leurs avirons , attendant h» mot de commandement pour les faire mouvoii . Le bateau commença à se pencher d'un coté cl
d'un autre , le terrible gouffre bouillonnait devant nous. Tout ce que l'on pouvait faire était de diriger la course du bâtiment vers le point de la passe où l'expérience enseignait que le passage était le moins hasardeux , puis de le lui faire franchir par un effort vigoureux. J'éprouvai un frémissement involontaire, en voyant le patron fixer ses regards vers l'endroit qui me paraissait le plus redoutable. Nous sommes entraînés au milieu des mouvemens les plus furieux, aussitôt l'ordre est donné en ces mots: ce Force de rames » ; en ce moment une vague crève sur nos faibles défenses ; toutefois l'écorce tremblante opposa une résistance suffisante. Notre péril ne fut que passager, et nous atteignîmes bientôt la vague plus tranquille qui borde l'extrémité de la houle.
Un nouveau danger ne tarda pas à succéder à celui-là* l'émotion excitée par le passage du grand bouillon durait encore, lorsque notre bâtiment, entraîné par le tournoiement d'un remous puissant, présenta presque le flanc au courant du fleuve. wForcede rames a tribord^), s'écria aussitôt le patron avec une voix de tonnerre, et accompagnant ces mots d'un jurement épouvantable.
Ses ordres sont exécutés à l'instant, on redevient maître du mouvement du bateau , et nous nous trouvons de nouveau dans une eau tranquille. Nous avions embarqué plus d'un muid d'eau dans ce dangereux rapide.
11 était alors à peu près neuf beures , on aborda le rivage, on débarqua, et nous pûmes passer la nuit dans la maison d'un Colon , voisine du fleuve.
Le lendemain , à quatre beures du malin , cbacun revient à bord; le vent soufflait bon frais et nous était favorable; nous passons bientôt avec rapidité devant le village de Cornwall , et nous entrons dans le lac Saint-François , formé par le fleuve qui s'élargit considérablement.
Plusieurs trains de bois de cbarpcnte, destinés pour Montréal, naviguaient en ce moment sur le lac Saint-François , dont la longueur est de 3o milles. Ces trains ou radeaux sont d'une dimension prodigieuse ; les gens qui les conduisent logent, pendant la traversée, dans une petite cabane que l'on construit sur le sommet. Une forte balustrade règne le long du radeau. De distance en dislance sont placées de très longues rames qui pcndenl dans l'eau ; les
honinies vont de Fuiie à l'autre, suivant que îa nécessité l'exige , et par leurs vigoureux efforts maintiennent le radeau dans la partie convenable du fleuve. Quand le vent est favorable , on étend une petite voile , autrement on n'avance qu'avec le courant. Malgré toutes les précautions prises dans la construction de ces radeaux, ils sont souvent mis en pièces au passage des rapides.
Entre une et deux heures de l'après- midi , nous approchons de la partie inférieure du lac Saint-François , où commence une suite de rapides terribles. Nous avons abordé la rive gauche au village du Coteau du lac , pour nous procurer un pilote. Ce n'est pas en général par un sentiment de méfiance de leur propre habileté à naviguer dans ces parages dangereux, que les patrons des grands bateaux prennent un pilote en ce lieu; c'est parce que, conformément à un règlement très salutaire , le propriétaire du bâtiment répond de la valeur de la cargaison , s'il néglige cette précaution. Ce cas est quelquefois arrivé; en 1810, un bateau se perdit dans ses rapides, et plusieurs personnes furent noyées^ par suite de l'entêtement stupide d'un de ces
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hommes. Le propriétaire de notre cargaison m'avait raconté les détails affreux de cette catastrophe; ce fut par conséquent avec une grande satisfaction que j'entendis notre patron parler de son intention de prendre un pilote , surtout quand il se vanta ensuite de pouvoir conduire son navire aussi bien que le plus habile d'entre eux.
Voici comment un des passagers raconte le triste événement dont je viens de parler :
ce Le 23 avril 1810 , notre détachement partit du fort Georges, ou Niagara - Town , dans une grande goélette : la traversée de l'Ontario , qui est de 200 milles, nous prit deux jours. Arrivés à Kingston , nous louâmes un grand bateau à fond plat, pour nous transporter à Montréal. Le 28 nous quittâmes Kingston , le même jour nous atteignîmes Ogdensburgh qui en est éloigné de 75 milles , le lendemain Cornwal , le surlendemain à la Pointe du Lac , sur le lac Saint-François. Là , nous permîmes à nos bateliers de retourner chez eux, et nous nous embarquâmes dans un autre bateau qui était charge dépotasse, et qui portait un grand nombre de passagers avec leur bagage.
)) Le 3o avril nous parvînmes au village des
Cèdres j au-dessous duquel sont les trois dangereux rapides des Cèdres, de la Roche-Fendue et des Cascades 5 distans l'un de l'autre d'environ un mille.
», Le i^'^ mai, dans la matinée, nous partîmes du village des Cèdres ; le bateau enfonçait beaucoup dans le fleuve, et même faisait eau en plusieurs endroits. Le capitaine , homme hardi et audacieux , refusa de prendre un pilote. Quand nous eûmest franchi le rapide du Cèdre , non sans quelque danger, il demanda du rum, jurant en même temps , comme un forcené , que Dieu Tout-Puissant ne gouvernerait pas mieux le bateau.
)) Bientôt nous nous engageons dans le rapide de la Roche-Fendue par une mauvaise passe, et nous nous apercevons que nous avançons rapidement vers un abyme terrible. Nous y descendons. Le fond du bateau frotte légèrement contre le roc, la chute est si forte que nous en perdons presque la respiration. Une grande quantité d'eau entre dans notre bateau, elle est presque entièrement vidée avant que nous soyons emportés dans ce que les Canadiens appellent le grand bouillon.
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» Quand nous nous approchons de cet endroit, le capitaine s'écrie : « Par Dieu , le bateau » s'emplit ! » et presque aussitôt Fembarcalion est enveloppée d'immenses vagues blanchis- San les d'écume qui se brisent contre les rochers ; elles fondent sur nous et emportent les rames, les planches, le bagage 3 il s'écoule à peu près une minute, et le bateau plein d'eau coule à fond. Dans ce court intervalle, je conservai assez de présence d'esprit pour me dépouiller de ma redingote, de mon habit et de mon gilet; je défaisais mes bretelles quand le bateau s'enfonça. Je me trouvai flottant au milieu des honmies , de leurs effets et des marchandises. Chacun s'empara de ce qui hii tomba sous la main ; un matelot m'empoigna et me tint sous l'eau; mais, contre mon attente, il me laissa aller.
» En revenant à la surface du fleuve. Je saisis une malle que deux hommes tenaient déjij. A cet endroit où le rapide de la Roche- Fendue se termine, les bords du Saint-Laurent sont très peuplés; nous apercevions des femmes qui, dans une agitation extrême, couraient sur le rivage. Une pirogue s'en détache, elle recueille trois des nôtres. Ils s'étaient placés sur le lônd du jjalcau
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qui avait chaviré; après avoir déposé ces trois hoinmes sur une île, la pirogue s'avance vers le lieu où j'étais avec mes deux compagnons d'infortune, attachés à la malle; mais le voisinage des Cascades, dont nous nous approchions rapidement, effrayait les bateliers; ils retournent en arrière, malgré les exhortations que je leur adresse en français et en anglais, de venir à notre secours.
M Un des hommes qui s'étaient cramponnés à la malle ne la tenait pas bien, de sorte qu'il plongeait fréquemment. Craignant que pour se sauver il ne mit la main sur moi, je lâche cet objet, et conjointement avec l'autre homme, je saisis la baume du mât qui eu avait été détachée et flottait sur l'eau. Je n'avais eu que le temps de m'y accrocher ; nous sommes entraînés dans les Cascades : je suis enseveli sous une masse d'eau , et presque suffoqué. Ayant regagné la surface du fleuve, je m'aperçois que je tiens encore la baume; mon compagnon n'avait pas quitté la vergue qu'il tenait. Un peu au-dessous des Cascades je vois le bateau continuant à flotter sens dessus dessous; il passa près de nioi, je réussis à y atteindre, et je m'y fixe par une
fente à une de ses extrémités : la violence des vagues et le choc des banques de potasse l'avaient complètement fracassé. Pendant long-temps je me contentai de m'y tenir ainsi, et je n'essayai pas de me placer sm^ le fond; h la fin je tente cet effort avec succès; me voyant place commodément 5 je fais signe a mon compagnon de suivre mon exemple. Il secoue la tête; lorsque les vagues me permettent de regarder de nouveau de son côté, je ne l'aperçois plus; il n'avait fait aucune tentative pour s'approcher de moi, n'ayant ni la force ni peut-être la volonté d'à bandonner sa vergue, il s'était peut-être confié aux vagues qui roulaient alors par-dessus sa tête.
)) Les Cascades sont une espèce de chute ou descente rapide du fleuve qui passe sur un fond rocailleux ; quand on les descend , les Français disent que l'on saute les Cascades. Dans un intervalle de 2 milles au-dessous , le fleuve continue à être tumultueux et bruyant comme la mer dans une tempête : je faillis plus d'une fois d'être emporté de dessus le bateau, par les flols qui me couvraient.
» Il ne mo restait plus aucun espoir de salut:
je continuais à tacher de me maintenir dans ma position ; mais le froid m'avait réduit à un si piteux état, que je ne souliaitais qu'une mort prompte ; souvent j'avais la pensée de renoncer à cette lutte, puisqu'elle était inutile. 11 me semblait que tout mon être était réduit de moi-^ tié ; mes mains me paraissaient diminuées. Cer^ tainement, lorsque je me sentis transi de froid et épuisé de fatigue , je me serais endormi; mais les vagues qui passaient sans cesse par-dessus ma tête, m'obligeaient à m'occuper constamment de ma situation.
» C'était la première fois que je descendais le Saint- Laurent ; je savais cependant que plus bas il y avait encore des rapides, peut-être une autre suite de Cascades ; et bien certainement les rapides de La Chine, dont je ne connaissais pas exactement la place. Je m'attendais à cbaque instant à voir ces écueils mettre un terme à mon existence ,^ et quelquefois je m'imaginais que des pointes de glace s'étendaient depuis. le rivage jusqu'au point où commençaient les rapides. Dans un moment où le mouvement des vagues me permit de regarder autour de moi, j'aperçus, à une certaine dislaace, une pirogue
VOYAGE AU CANADA. 2g
h\ec trois lionimes qui rainaient de mon côté ; j'attendais en toute confiance l'instant où j'entendrais le bruit de leurs pagaies; mon espoir fut déçu. Peut-être ces hommes ne m'avaient pas vu. Ayant rencontré la malle d'un des voyageurs, ils la retirèrent de l'eau, et se hâtèrent de retourner à terre, pour s'emparer de ce qu'elle contenait.
)) L'accident était arrivé à huit heures du matin. A mesure que le soleil s'éleva sur l'horizon, le temps devint plus chaud, le vent souffla du sud , et l'eau fut plus tranquille. Je me levai sur mes genoux et je reconnus que j'étais dans le lac Saint-Louis, qui n'a pas plus de 5 milles de largeur; enfin je me tins debout, mais les crampes que j'éprouvais dans toutes mes jointures, me prouvèrent que j'essayerais en vain de nager à une certaine dislance : j'étais alors à 1 milles du rivage.
» Aidé par le vent et le courant, je courais à ma perte; le froid, la faim, la fatigue, m'obligèrent à m'asseoir de nouveau dans l'eau pour me reposer, lors(pi'unc circonstance extraordinaire me |)rocura un grand soulagement. Eu examinant la carcasse du bateau , pour y décou-
3o J. M. DUNCAN.
vrir s'il était possible d'en détacher quelque portion pour le gouverner , je vis quelque chose engagée dans un endroit où les planches étaient séparées. C'était une petite malle retournée; avec un peu de peine je la tirai sur le bateau. Après une heure de travail , dans lequel je cassai mon canif, en essayant de détacher la serrure , je fis un trou dans le couvercle , et , à ma grande satisfaction, j'en tirai une bouteille de rum, une langue froide, du fromage et un sac rempli de pain , de gâteaux , etc : tout cela était mouillé ; mais cela venait bien à point 3 j'en fis un usage modéré ; la malle me servit de siège , et je fus ainsi élevé au-dessus de la surface de l'eau.
» Après avoir essayé inutilement de gouverner le bateau, ou d'en diriger la marclie vers le rivage , et avoir fait avec ma veste tous les signaux possibles devant plusieurs caps que je doublai, je m'imaginai que j'entrais dans une baie; mais je reconnus bientôt que c'était la fin du lac, et que je m'engageais dans le fleuve, dont le courant rétréci m'emportait avec rapidité. Je vis plusieurs petites îles inhabitées; les bords du Saint-Laurent paraissant couverts de
maisons, je répétai mes signaux avec ma vesle et une chemise que je tirai de la malle; j'espérais que le fleuve étant moins large, on pourrait m'apercevoir ; la distance était trop grande. La vitesse avec laquelle je naviguais, m'avertit que je ne tarderais pas à m'approcher des terribles rapides de La Chine. La nuit arrivait, ma perte paraissait certaine , cependant cette idée ne me troublait pas beaucoup; je m'étais familiarisé avec la pensée de la mort. Voyant FinutiHté des signaux , je criai , ou plutôt je hurlai de manière à pouvoir être entendu au loin. Le vent me favorisa, et ma voix frappa les oreilles des gens qui étaient sur le rivage, quoique la distance fût de plus d'un mille.
)) Enfin j'aperçus un canot qui se dirigeait vers moi ; comme il était très petit et avait ses fonds peints en blanc, je l'avais pris, pendant quelque temps, pour lui oiseau aquatique, à ])oitrine blanche. 11 portait le capitaine Johnstone, qvii fut mon sauveur : j'avais été pendant dix heures entre la vie et la mort.
)) Je débarquai au village de La Chine, situé à 21 miUes au-dessous de i'cnch'oit où l'accidenl était arrive; les sinuosités du lleuve m'avaient
(ail parcourir une distance beaucoup plus grande. Je n'éprouvai d'autre mal que d'avoir la poitrine et les genoux meurtris. Mon imagination se ressentit de ce triste événement. Pendant plus de huit nuits consécutives, je révais que j'étais au milieu des écueils des Cascades, et environné de gens qui se noyaient.
)) Je dus mon salut à un concours de circonstances extraordinaires, qui paraissent presque miraculeuses. 11 m'arriva de saisir successivement divers objets pour me soutenir, et de changer l'un au moment convenable, contre un autre qui m'était plus avantageux. La baume du mât pouvait seule me faire franchir les Cascades sans difficulté; et quand je fus au-delà, le bateau seul pouvait me sauver. Ce fut encore un grand bonheur pour moi d'avoir la journée entière ; si l'accident fût arrivé une heure plus tard , je ne serais parvenu qu'à la nuit close au village situé vis-à-vis de La Chine, et alors j'aurais infailliblement péri dans les rapides qui sont au-dessous, et vers lesquels je m'avançais rapidement. La malle qui me fournit des provisions et un lieu de repos au-dessus de l'eau, contribua aussi à me sauver la vie. Sans son secours, j'aurais été
obligé (le rester tout le temps dans l'eau , et j'aurais été épuisé de froid et de faim. '
» Quand les habitans du village des Cèdres virent que notre bateau s'engageait dans la mauvaise passe, ils prédirent qu'il nous arriverait malheur. Le bagage flottant qui nous soutint un certain temps leur donna le moyen de faire des efforts pour nous sauver ; mais comme ils ne supposèrent pas qu'il fût possible de survivre au danger du passage des Cascades, ils ne s'occupèrent plus de venir à notre secours* tît, d'ailleurs, qu'auraient-ils pu faire?
» Ce fut en ce même endroit que la brigade du général Amberst , forte de 3oo hommes , et destinée à l'attaque du Canada , fit naufrage. Les Français de Montréal reçurent la première nouvelle de l'invasion , j)ar les cadavres flottans qu'ils virent passer devant leur ville ; le pilote qui conduisait le premier bateau de cette troupe commit la même erreur que notre capitaine, il prit la mauvaise passe : les autres cm})arcations qui le suivaient de près partagèrent son triste sort.
)) Tout le détachement dont je faisais partit^ échappa. Quatre honunes (|uitlèrenl le balrnii TOMK ni 3
34 J- i^l- LtUiNCAN.
au village des Cèdres, au-dessus des rapides, et gagnèrent Montréal par terre ; deux autres furent sauvés par la piroi:;ue5 l'équipage du bateau ^ bien qu'accoutumé au travail , périt entièrement. Des huit hommes qui descendirent les Cascades, j'évitai seul la mort. 11 était impossible de se sauver, sans le bonheur extraordinaire qui m'arriva , et sans laide du bateau auquel il était nécessaire de se cramponner. Les autres durent se noyer dès le moment où l'on entra dans les Cascades. Les malles et les autres ohjets auxquels ils s'attachèrent, et les redingotes |3esante& dont ils étaient revêtus, contribuèrent probablement à leur perle : d'ailleurs, comment ne pas succomber , puisqu'il était impossible de nager dans ces endroits où les vagues se brisaient contre les rochers, et s'entre-choquaient avec une fureur inconcevable? Cependant la confiance que j'avais dans mon habileté à nager, me conserva ma tranquillité, et me rendit plus disposé à changer l'objet qui me soutenait , contre un autre qui était meilleur : ceux qui ne savaient pas nager, s'attachaient naturellement •à ce qu'ils trouvaient sous leur main, et par conséquent rencontrèrent des choses qui leur
furent funestes. Le capitaine passa devant moi , au-dessus des Cascades; il était sur un ballot de lainages qui, sans doute, ne tardèrent pas à s'imbiber d'eau, et à couler à fond.
» La malle que je retirai du bateau appartenait à un jeune homme du Haut-Canada, qui fut un des noyés. Elle contenait des habillemens, €t à peu près 70 livres en or, qui furent rendues à ses parens,
)) Ma malle renfermait^ indépendamment de mes habits, 200 livres en or et en billets de banque. A mon arrivée à La Chine , j'offris une récompense de 100 dollars à celui qui me la rapporterait. Un Canadien la trouva , quelques jours après , sur le rivage d'une île sur laquelle elle avait été poussée ; il me la remit à La Chine où j'étais alors. Je lui payai la somme promise ; j'appris qu'un tiers en était destiné à l'achat d'un certain î]ombre de messes; c'était le résultat d'un vœu qu'il avait fait, dans le cas de succès, avant de se mettre en besogne. »
Nous fumes retenus long-temps au Coteau du lac, parce que tous les pilotes étaient occupés au bas de la rivière.
Les rapides que nous avions devani uou^
sont au nombre de quatre ; ce sont le Coteau dii lac, les Cèdres, la Roclie-Fendue et les Cascades. Tous sont dus aux mêmes causes; le lit du fleuve se rétrécit brusquement, et l'eau descend avec plus de rapidité, généralement, entre des îles nombreuses , et à travers des rochers qui s'élèvent au milieu du courant. La rivière , ainsi resserrée et retenue dans des passages étroits et embarrassés, s'y fraye un chemin avec une violence prodigieuse ; choquant les rochers avec fureur , entraînant des fragmens avec la vé** locité d'un tourbillon, et se soulevant, même dans les endroits les moins agités, avec un mouvement interrompu et terrible, comme celui de la mer, dans les tempêtes causées par des vents qui ont soufflé de côtés opposés.
Un spectateur inexpérimenté croirait qu'il est impossible à un bâtiment de s'aventurer au milieu des rapides, sans être à l'instant même englouti ou fracassé; j'ai souvent admiré la hardiesse de l'homme qui, le premier, osa hasarder sa vif dans cet essai téméraire. Une perte inévitable atlend quiconque pénètre dans quelques-unes des passes: combien de gens y ont perdu la vie, avant que l'on ait reconnu quels étaient les ca-
îiaux ])raticables ! Le nom du premier aventurier qui a tenté l'entreprise est oublié pour toujours • mais son action est certainement une de celles qui ont exigé le plus de fermeté , de résolution et d'audace. Rarement on a pu citer avec autant de justesse les fameux vers d'Horace :
un robur et œs triplex
Circa pectiis erat, qui fragilem truci Commisic pelago ratcm
Primusy
Quelques voyageurs ont dit (jiie les ra[>ides sont un objet aussi sublime que le Saut du INiagara ; quant à moi, je crois que l'on ne peut ^uère établir de comparaison entre ces deux choses. Cependant, si la subliuiité d'un objet n'est estimée que par la force des émotions qu'il produit, je ne doute pas que beaucoup de personnes n'adjugent la palme aux rapides. On se borne à regarder le Saut , mais on traverse les rapides. Dans le premier cas, le spectateur est eu sûreté; dans le second, sa vie est hasardée daus le résultat de sa tentative. Il est ballotte sur le sommet des vagues écumaules, et poussé, avec une imi)cluositc el une fureur inésislibles,
38 J. M. DUNCART.
au-delà des rochers, des écaeils et des brisans. Si un clou venait à se détacher du bâtiment fragile qui le porte, ou si la pagaie s'échappait des mains du pilote, très probablement c'en serait fait de sa vie. Le voyageur qui, placé sur le rivage , se contente de regarder les rapides, ne connaît nullement leur caractère de grandeur, et ne peut nullement avoir l'idée de les mettre en comparaison avec le Saut du Niagara.
Du Coteau du lac, au fond des Cascades, on compte k peu près 1 1 milles; la partie intermédiaire où l'eau est tranquille n'a pas plus d'un tiers de cette distance. Le plus grand intervalle est entre le Coteau du lac et les Cèdres; les autres ont si peu d'étendue, que si l'on a un vent favorable, comme cela nous arriva, l'on trouve à peine le temps de respirer entre un coup d'aviron et celui qui le suit.
La grande île, dont la longueur est à peu près de 4 milles , et qui sépare le fleuve en deux bras principaux, occupe presque tout l'espace entre le Coteau du lac et les Cèdres. Entre la courbure de son extrémité supérieure et la rive gauche , on rencontre un groupe d'une dizaine de petites iles qui augmentent beaucoup le dan-
VOYAGE AU CANADA. 3g
ger (lu passage. L'n canal a été ouvert le long de la rive, presque vis-à-vis la dernière de ces îles ; on y fait passer les embarcations qui remontent, car elles ne pourraient refouler la force du torrent. Quelques ouvrages militaires ont ëtë élevés pour commander la passe.
Nous pûmes enfin obtenir un pilote; c'était un homme actif et prudent; il montrait tant de dextérité dans l'emploi de la pagaie , servant de gouvernail, que j'éprouvai un haut degré de confiance de me trouver sous sa direction. Je ne pouvais cependant m'empêcher d'être surpris , en passant au milieu de ces flots agités, de ce f[u'un homme choisissait volontairement une profession si terrible. Ce pilote venait de revenir par terre du bas des rapides, où il avait conduit \\n autre bateau. PendvUit la plus grande partie de l'année, il ne fait pas autre chose, d'une semaine à une autre.
Notre bateau est bientôt au milieu des vagues. Tantôt élevé sur leurs sommets écumeux, tantôt enloncé, cl comme prêt à s'engloutir dans l'abîme ; nous n'entendions auloui de nous (pic le fiacas produit par répouvanlable agitation des (lots. Néaiunoiiis , nous livuirlussons rc dani;<'-
4o J. M. DUINCA-N.
reux passage sans (jii'unc goutte d'eau louiW dans le bâtiment, et doublant la Pointe au Diable, nous nous trouvons de nouveau dans, un courant tranquille. Nous étions alors dans la passe à gauche de la Grande41ej celle de la droite est moins entrecoupée d'îles, mais beaucoup plus étroite et aussi difficile.
La voile est hissée de nouveau, et naviguant gaîment vent arrière, nous apercevons bientôt le village des Cèdres, sur la rive gauche du fleuve; il tire son nom des arbres qui couvrent quelquesimes des îles situées vis-à-vis. Là , le fleuve ne forme de nouveau- qu'un canal qui est si étroit et si embarrassé de petites îles, que les vagues sont agitées d'une manière effrayante. Long-temps avant d'arriver à ce point, on prend la précaution, quand on remonte le Saint-Laurent, d'enlever la charge du bâtiment; on le haie le long de la rive ; quant aux marchandises , on leur fait faire un trajet considérable par terre. A cet endroit, deux passes s'offrent au navigateur; ce sont la grande Batture et le rapide du Bouleau. INotre pilote choisit le premier; le passage s'effectua sans accident, et les Cèdres furent bientôt derrière nous.
Oïl rciicolilrc ensuite un court intervallej dans lequel le fleuve est tranquille \ puis ou s'approelie de la Roche-Fendue ou le Buisson. Le danger vient moins des îles que de la pente du fleuve qui devient plus rapide, et des rochers nombreux dont son fond est couvert. Notre pilote, par l'adresse avec laquelle il sut éviter lieurcusement tous ces ecueils, à mesure qu'ils se présentèrent, prouva qu'il connaissait parfaitement ce parage périlleux. La catastrophe du bateau, dont il a été question plus haut , fut due principalement à ce que le patron prit une mauvaise passe. Je ne remarquai pas que dans celui où nous nous engageâmes l'agitation fut plus considérable qu'au Coteau du lac ou aux Cèdres. De chaque coté de ce rapide, on a creusé des tranchées à travers deux pointes de terre, pour aider les bateaux à remonter le fleuve. Nous étions alors devant les Cascades; elles terminent les obstacles de la navigation. On continue le voyage par eau jusqu'au village de la Chine, qui est à peu près à 20 railles plus bas.
C'est aux Cascades que l'on trouve la passe la plus étroite qui soit dans toute l'étendue du {louve j inHuédialemcnl au dessous, l'Oualouais,
venant du Nord, apporte au Samt-Laureut ie tribut de ses eaux , par une large embouchure. Une pointe de terre qui s'avance entre les deux rivières, est coupée par wn autre canal, loni^ de i,5oo pieds, avec des écluses à chacune de ses extrémités. Entre le promontoire et la rive droite du Saint-Laurent, se trouve une petite île prescpie dans la gorge du détroit ; plus bas , exactement vis-à-vis l'extrémité du promontoire , il y a l'île des Cascades qui est plus grande; le rapide passe le long de chacun de ses côtés.
La pente du fleuve est beaucoup plus considérable aux Cascades, ainsi que le nom l'indique, qu'à aucun des endroits précédens, et par conséquent la vélocité du courant s'en accroît proj)ortionneliement. Indépendamment des îles dont il a été question plus haut, il y a plusieurs roches dangereuses : partout où la pierre est de nature tendre, l'eau a creusé différentes cavités 011 les flots s'engouffrent, puis s'en dégagent avec une violence prodigieuse, et avec une apparence également singulière et effrayante. Le pilote a besoin de déployer toute son habileté pour éviter les périls nombreux dont on est menace. Il dirige avec [»rudence le bâtiment
entre les iles et le rivaj^e, s'écartaiit d'un rocher de ce côté , et d'un enfoncement de l'autre :
Dextruni Seylla lettus , lœf^um imptacata Charybdis !
et veille en même temps à ce que les brisans. écumeux ne fassent pas chavirer ou couler à fond son embarcation fraj^âle.
Enfin nous sommes hors de tout danger, les eaux du fleuve sont tranquilles et paisibles : le pilote remet la pagaie aux mains du patron. Une pirogue l'attendait au-dessous de l'île des Cascades , il s'y embarque, et nous continuons notre route à travers le lac Saint-Louis. Le vent continuait à être très favorable, et rien ne mettant plus obstacle à notre marche, la voile est déployée, etnous glissons sur la surface de l'eau avec la rapidité d'un oiseau qui fend l'air.
yevs l'extrémité inférieure, et près de la rive droite du lac, on rencontre l'ile aux Religieuses, dont la longueur est à peu près d'un mille, et derrière laquelle se trouve l'embouchure du Châleauguay, qui a sur ses bords un rivage de même nom. Le palron se dirigea vers ce village, pour y prendre un pilote des rapides de
la Chine, puis, faisant le tour de toute l'île , nous revînmes dans le canal principal du fleuve.
Les passagers quittent ordinairement les bateaux à la Chine, qui n'est qu'à 9 milles de Montréal , et parcourent cette distance par terre ; mais ayant surmonté toute crainte des rapides, je restai à bord. Quand nous arrivâmes vis-à-vis de la Chine, à un village d'Indiens Cànavaga, le pilote jugea qu'il était trop tard pour essayer de passer les rapides. Le principal danger vient de leur peu de profondeur; je ne pus donc que louer sa prudence, de vouloir attendre le jour pour effectuer ce trajet. Comme il n'y a pas d'auberge chez les Indiens, et qu'il était impossible de passer 1« nuit à bord, je traversai le fleuve dans une pirogue , conduite à la pagaie par trois Indiens très jeunes , et j'allai chercher un gîte à la Chine, où j'en trouvai un très bon, chez un de mes compatriotes.
La Chine est le lieu où se réunissent les bateaux qui doivent remonter le fleuve: les mar-^ chandises destinées à être embarquées, y sont transportées par terre, de Montréal. La Chine est aussi le dépôt des canots em[>loyés au commerce des pelleteries; j'en \is plusieurs tout
neufs qui étaient prêts à partir pour la région des lacs les plus éloignés. Ces singulières embarcations ont à peu près 3o pieds de lonoj et 4 de large au centre; le fond est arrondi, sans quille; chaque extrémité se termine en une pointe recourbée.
11 est digne de remarque que le génie des Européens n'a pas ajouté la moindre amélioratiou à la manière dont les Indiens construisent leurs canots. On a reconnu que c'était l'espèce d'embarcation la plus convenable pour la navigation à laquelle on les emploie. Us sont entièrement composés d'écorce de bouleau, cousue sur une charpente très mince en bois ; on les rend imperméables à l'eau, en revêtissant les coutures de poix ou de résine. 11 n'entre, dans leur constructiQn , pas un morceau de fer, pas même un clou. Cliaque canot porte huit à dix hommes , indépendamment des provisions et de la cargaison, dont on estime le poids à cinq tonneaux (loo quintaux). Us sont cependant si légers, que, suivant les occasions, deux hommes, et dans toutes les circonstances, quatre, peuvent le porter pour franchir les portages; c'est à-dire Tcs- ))ace compris entre deux rivières navigal)les.
4t> J. M. DLNCAN.
Que de privations, que de fatigues ne doivent pas éprouver les hommes qui s'adonnent au commerce des pelleteries ! Cependant les Canadiens de ces cantons préfèrent ce genre de vie à tout autre, et les villages sont tellement remplis de familles de voyageurs, que dans l'été l'on n'y trouve guère que des femmes et des enfans.
Le lendemain matin, je partis dans. une calèche pour Montréal. Cette voiture ressemble beaucoup à un guig à la vieille mode , mais généralement elle est construite plus solidement. Elle porte deux personnes, indépendamment du conducteur, qui est assis sur une espèce de coffre placé sur le brancard; il appuie ses pieds de chaque côté; quand le cheval ne va pas assez vite, il l'encourage en lui criant sans cesse, en français : (c Marche donc! marche donc! »
Les champs que je vis le long de la route, montraient que les cultivateurs avaient apporté d'une école Européenne leurs idées d'agriculture. On ne voyait pas des tronçons d'arbres sur leur surface , ni des clôtures en poutrelles , disposées en zigzag comme aux Etats-Unis ; des enclos bien droits, en planches, entouraient des sillons tracés et tenus avec soin. Les chaumières
étaient généralement en bois, et très propres ; les extrémités des solives s'emboîtaient exactement les unes clans les autres; les parois extérieures étaient bien unies et peintes en blanc. Peu à peu une suite non interrompue de maisons en pierre d'une couleur sombre , avec des toits en fer blanc très brillant , annonça les faubourgs de Montréal ; et bientôt les mots de rue Notre- Dame ^ peints sur le coin d'une maison, m'indiquèrent que j'étais dans la ville. Etant allé sur le bord du fleuve , j'appris que le bateau qui ])orlait mes effets était heureusement arrivé avant moi.
Me voici donc de nouveau dans une ville bâtie en"~pîerfe, et de la manière la plus solide. Il est évident que les hommes qui ont fondé Montréal doivent avoir apporté de l'Ancien-Monde leurs idées des agrémens et des commodités d'une ville; car celle-ci présente un grand contraste avec le système qui prévaut dans les Etats-Unis. Ou ne voit ici ni maisons construites en planches et aussi jolies que le rabot et la brosse du peintre ont i)u les faire, mais en même temps si combustibles que la mouchure d'une chandelle peut les réduire en cendres. Les habitations garnies
Je marbre et brillantes de vermillon et de vernis, les rues semblables à des avenues bordées d'arbres forestiers, et partagées çà et là en boulingrins ou en jardins ; toutes ces cboses sont restées sur la rive républicaine du Saint-Laurent. Il semble qu'il n'est entré dans les constructions de Montréal que de la pierre, du fer et du ferblanc, employés avec autant d'économie pour l'espace qu'ils occupent, que si les Indiens, possesseurs originaires du sol, l'eussent vendu aux premiers Colons à tant le pouce carré.
Montréal ( i ) est bâti sur une île du même nom, qui a près de 32 milles de long, et qui avec deux
(i) On peut consulter sur cette ville l'ouvrage anglais ialliulé : Z)escriptio7i topographique du Canada; ce livre, accompagné de cartes très grandes et très bien exécutées, est de M. Boucliette , natif du pays , colonel et ingénieur général du Bas-Canada. Il fait honneur au talent, à l'exactitude et à la sagacité de son auteur. J'y ai eu recours pour tous les détails topograpliiques. Les sentimens politiques du colonel sont ardens et le conduisent* quelquefois à faire sur ses voisins républicains des remarques qui sont plus sévères que justes : mais sans cela il lui aurait été difficile d'être vn véritable Canadien. {Note de rauieur.^
VOYAGE AJJ CANADA. 49
OU trois autres moins grandes , est entourée par l'Outaouas et le Saint-Laurent , immédiatement au-dessous de leur confluent. La ville et ses faubourgs s'étendent le long delà rive droite du Saint-Laurent , qui fait face au nord , ou plutôt à l'est ; car ce fleuve décrit ici une sinuosité , et coule à peu près du sud au nord. ^ ue de la rive opposée, Montréal a une apparence agréable ; en été , le pays qui l'entoure est très beau. Derrière et à gauche de la ville , s'élève la montagne qui dans l'origineluiadonné son nom ; c'est une chaîne semi- circulaire de collines, dont le coté concave est tourné du côté du fleuve, et qui est placée derrière la ville comme un rempart pour la préserver en hiver des vents froids. Une foret toulnie couvre la plus grande partie de ces hauteurs, excepté dans les endroits où l'on a abattu le bois pour y bâtir de jolies maisons, dont les toits brillans en fer-blanc resplendissent au soleil. Entre le pied de l'éminence et les clochers de la ville, une légère fu^ mée bleuâtre s'élève de la partie des faubourgs, (jue l'enfoncement du terrr.iii cache à la vue. Devant son enceinte de couleur sombre, on voit les mats des navues marchands arrivés i]c la
■io>ii; IN.
Taiiiisej de la Mersey et de la Clyde, énormes ])ateaux à vapeur à deux, cheminées; des batimens de toutes dimensions , propres à naviguer sur le fleuve , et d'immenses trains de bois de charpente. Au milieu du fleuve se trouve l'île Sainte-Hélène > environnée d'un groupe de plus petites; l'oreille est frappée doucement du bruit d'un petit rapide qui les entoure. A droite et à gauche coule le majestueux Saint-Laurent, dont la largeur est de près de 2 railles; et quoique ce point soit éloigné de 5oo milles de l'Océan, le fleuve peut porter des navires de 600 à 700 tonneaux.
Par malheur, la ville perd beaucoup lorsqu'on la considère de plus près. JLes rues sont généralement incommodes et très étroites , et la voie, dans beaucoup d'endroits, est interrompue par des portes de caves et d'autres objets faisant saillie. La pierre calcaire de couleur sombre, dont les maisons sont bâties, produit un effet triste; et les volets massifs, doublés en fer, de la plupart des portes et desjenétres, augmentent cet aspect sombre lorsqu'ils sont fermés. Les toits en fer-blanc sont d'une utilité décidée , qui recommande leur usage; mais lorsque le soleil
VOYAGE AU CANADA. 5l
brille, ils produisent un reflet pénible à l'œil, €t en général ils ont toujours quelque chose de commun qui semble vouloir imiter la magnificence. La couleur bleue de l'ardoise est mieux en harmonie avec l'azur du ciel; mais j'ai entendu dire que cette substance ne peut résister à l'intensité du froid de ce pays. Le fer-blanc est placé par rangées , disposées obliquement avec le bord du toit ; les clous qui le fixent sont soigneusement recouverts, et nulle part on n'aperçoit la plus légère trace de rouille.
Entre la vieille partie de Montréal et la montagne , on a fait des rues plus larges que les autres ; ce qui donnera un aspect plus gai à la ville. La seconde fois que j'y vins, je fus étonné de lai quantité de maisons neuves qui s'étaient élevées de tous les côtés, depuis ma première visite. La ville s'agrandit rapidement: dernièrement beaucoup de belles maisons ont été bâties sur le penchant de la. montagne; elles passeraient pour magnifiques , même chez les marchands de la métropole.
La rue Notre-Dame, qui est la pins belle de lavicillcvillc, se' dirige parallèlement au ileiive; sa longueur est à peu près de l rois quarts de mille;
elle esl uiûllienreusemenL coupée en deux portions par la principale église catholique, qui a été mal adroitement placée au milieu de la voie. Quand on a passé cette église, la rue s'élargit et forme la place d'armes , qui n'est pas très grande : je me crois obligé de faire mention de cette place , parce que c'est là que demeure une famille qui m'a comblé de bontés et d'attentions, dont le souvenir me sera toujours extrêmement
agréable.
Montréal a quelques édifices publics, civils, mlTîlâîres^ejt ecclésiastiques : les plus propres, car aucun ne mérite l'épitliète d'élégant, sont le nouveau Palais de Justice et la Prison. Derrière le Palais de Justice est le Champ de Mars, qui est assez grand, et bien uni; en été, c'est la promenade du soir la plus fréquentée ; c'est aussi là que se font principalement l€s exercices militaires. Vis - à - vis de la Prison est un monument consacré à la mémoire de lord Nelson ; il consiste en une colonne dorique, posée sur un piédestal carré, et surmontée d'une statue de cet amiral. Sur les quatre côtés du piédestal , des bas-reliefs représentent les principaux faits d'armes du héros, et sont entourés
trinscri plions et de figures allégoricjues. La co- Fonne est en pierre, la statue et les bas-reliei^ en composition. Ce monument s'élève au liant d'une jolie rue qui est perpendiculaire au fleuve ; INelson regarde de ce côté , parce cjue c'est du bas de la pente que Ton voit le mieux le monument ; mais, par mallieur , la yjrincipale pue de l'a ville passe par derrière, et par conséquent l'amiral lui tourne le dos, ainsi qu'à tout ce qu'elle renferme.
L'église épiscopale, édifice nouveau, devait être magnilique, et avoir un clocher très haut; mais les fonds destinés a sa construction ont été épuisés avant que la flèche s'élevât, et aujourd'Iuii une couverture en planches indique la place où il devait être.
La population de Montréal , malgré le mélange des négocians anglais, a toujours un- air décidément français; partout on entend parler français. Le costume des habitans de la closse^\ inférieure a quehjue chose de particulier. Lesfemmes et les en fans ont dans la coupe tic leurs vétcmcns une sorte de forme bi/arrc ; les hommes, au lieu de chapeau , portent un bonnet bleu ou rouge et fort épai i, une ceinture de hùne
bariolée autour des reins,. et des souliers façonnés comme les mocassons des Indiens; mais le cuir en est plus fort. Ce sont de grands fumeurs ; rarement on les voit sans une petite pipe à la bouche : c'est ce qu'ils nomment un brûlegueule.
La politesse des gens du commun indique d'une manière caractéristique leur origine. Si deux hommes s'adressent la parole en pleine rue, ils ôtent leur bonnet; et ce geste est suivi des mots : ce Bonjour y Monsieur, » Les prêtres catholiques que l'on voit se glisser tranquillement le long des rues, sont vêtus d'une longue soutane noire, juste à la taille, et boutonnée par devant. Une petite calotte leur couvre la tête sous un chapeau de forme ordinaire ; les bouts d'une petite bande noire bordée de blanc pendent sous leur menton. Les étudiansdu collège portent un long surtout bleu avec des passe-poils en drap blanc, et autour du corps une ceinture de laine en couleur, formant un nœud par devant.
On rencontre aussi, dans les rues, des Indiens du village de Cânavaga. Quelques-uns ont l'air sale et crasseux ; d'autres, au contraire, et sur-
tout les femmes, sont très décemment vêtus. J'en ai vu quelques-unes qui avaient un ample manteau de beau drap l)leu , sur des habillemens de soie. Ces gens aiment beaucoup les ornemens en argent ; ils ont i^énéralemenl un large anneau autour de lenr chapeau, et une grande plaque percée de trous, qui leur pend sur la poitrine. Au milieu d'un groupe assis près du vieux marché, J'aperçus une femme qui avait un enfant suspendu derrière son dos, envelopj)é dti haut en bas de bandelettes, comme une momie égyptienne, et fixé ainsi à une planche. Ce singulier berceau est surmonté d^ine saillie pour défendre la tête de l'enfant, et de plus est enjolivé de grains de- verroterie et de morceaux de drap de couleur. J'ai observé plusieurs enfans emmaillotés de cette manière; aucun ne montrait de l'impatience d'être ainsi garrotté.
Etant aile, en été, dans le village de Canavaga , j'y trouvai le capilaine Thomas , vieux chef indien. Jadis il faisait le commerce, et était à son aise. Aujomd'hui il est pauvre, parce qu'il a tout mangé; mais il continue à mener une vie dissipée. Dou\ de ses lils ont été élevés au collège de Montréal. Dans la plupart des
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maisons où j'entrai , les femmes travaillaient ; les unes brodaient des mocassons, d'autres faisaient les ceintures de laine que portent les Canadiens. Elle;» n'y emploient d'autre outil que leurs doigts. On m'a dit que les femmes de ce village étaient les seules qui fabriquaient ces ceintures, dont une grande quantité est vendue aux marchands de Montréal. La plupart des hommes sont voyageurs.
Presque tous les négocians de Montréal sont , je crois, Ecossais, et beaucoup sont, comme moi, natifs de Glasgow. Quelques Anglais se mêlent à eux, et il y a aussi un certain nombre d'Américains, natifs des Etats compris autrefois sous le nom de Nouvelle- Angleterre. Ceux-ci se distinguent par la finesse et la persévérance qui sont les traits caractéristiques de leur esprit , et qui les font remarquer parmi les autres habitans de l'Union. La plus grande harmonie règne , autant que j'ai pu l'observer, entre ces Américains et les sujets du roi de la Grande-Bretagne. Les premiers convienlient qu'en se soumettant volontairement aux lois de l'Angleterre , ils ne s'aperçoivent pas qu'ils aient, par cet échange, rien perdu de leiu' liberté.
Malgré l'importance du commerce que Montréal fait dans l'intérieur et au dehors , ce n'est que depuis les premiers mois de 1819 que l'on a établi une Banque dans cette ville. Il y a quel- \ ques années, on essaya d'en former une ; mais ; les billets , probablement par le défaut de confiance, ne purent circuler, et le projet fut bientôt abandonné. Le manque d'éducation , v parmi les Canadiens, est un grand obstacle à \ ce que le papier monnaie soit généralement adopté. Pour en faciliter l'usage aux gens qui. ne savent pas lire , une des nouvelles Compagnies a eu recours à l'expédient de représenter sur la marge des billets une certaine quantité de dollars, correspondante à celle à laquelle se monte le billet; mais les Canadiens conservent un attachement décidé pour Vargent sonnant , parce que personne ne peut les tromper sur sa valeur.
Quiconque connaît les Etats-Unis est surpris de ce qu'une banque ait tant tardé à être , créée à Montréal. Dans ce ])ays, à peine une ville nouvellement fondée conq)le-t-clle cenl maisons, (ju'une conq)agnie se forme aus sitôt, pour fabri(pier au moins des billels de
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banque, si ce n'esè même quelque chose de plu&. Sans cloute il y a clans cette manière d'opérer quelque chose de prématuré j mais au moins elle dénote une activité prodigieuse chez le peuple où elle se manifeste. D'un autre coféy quand on fait réflexion ({ue la ville la plus coumierçante du Canada , ville dont la population est d'environ 20,000 âmes, et dont le négoce occasionne nu mouvement d'affaires qui emploie annuellement près de i5o,ooo tonneaux, a été privée, pour ses transactions commerciales, du secours d'une institution de ce genre, jusqu'au commencement de Fannée i8i8, on suppose, avec raison , que la cause en doit être attribuée au caractère des négocians qui ont plus d'aptitude pour les entreprises particulières que pour celles auxquelles la coopération de plusieurs personnes est nécessaire, et qui en même temps le cèdent en esprit public à ceux des États- Unis.
On dit, de plus, qu'aucune des deux banques ([ui ont commencé presque simultauéujent leurs opérations dans cette ville, n'aurait existé sans l'inclination entreprenante de quehjues personnes des Etats Unis, qui ne demeurenl pa:^
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même à Montréal. Quoi qu'il en puisse être , leur manière de procéder dans les affaires prouve que , parmi les associés , il règne une grande timidité relativement aux succès de la spéculation, et peut-être même des craintes sur leur solidité respective. Les billets de l'une des banques promettent que la somme spécifiée sera payée ce avec les fonds de l'association , et pas )) avec d'autres », clause qui a eu évidemment pour objet de dégager individuellement les souscripteurs à l'entreprise de toute responsabilité au-delà de la somme pour laquelle chacun s'est engagé. On a quelques doutes sur la validité d'une telle stipulation ; il est certain qu'aucune banque particulière en Angleterre ne pourrait faire circuler de tels billets pendant une heure. Un autre trait singulier de ces établissemens est leur mode d'escompter les lettres de change. Les directeurs sont les principaux négocians de la ville, qui président tour à tour à la gestion des afl'aires ; toutes les semaines cette présidence change, ce qui est annoncé par les papiers j>ublics. Il doit résulter naturellement de cet ordre de choses, que la personne (|ui exerce cette petite autorité, est ])ortée à soigner ses intérêts et
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ceux de ses amis, dans les escomptes de la semaine, de préférence à tout autre; et ainsi le» affiiires de la compaj^nie, quoique administrées honnêtement, doivent être sujettes à des vacillations et à des incertitudes perpétuelles.
Le même manque d'esprit d'entreprise se remarque dans la navigation du Saint-Laurent , qui est sujette à des interruptions. Si Fou faisait lin canal de Montréal à La Chine, qui ne sont séparés que par un intervalle de 9 milles , les rapides, si incommodes, qui se rencontrent dans cet espace, seraient évités; on ne serait pas obligé, comme on l'est ai:jourd'hui , de transporter si loin, par terre, toutes les marchandises qui vont dans le haut du pays. Yoilà vingt ans que l'on parle de ce canal ; il y a quelque temps, la législature provinciale vota 2 5, 000 liv. pour cet objet ; il n'a été rien fait de plus. Sur ce- entrefaites j les Américains des Etats-Unis poussent, avec vigueur leur canal de 364 i^iil^^s de longueur, entie le lac Erié et le Hudson-Ri- Ver, et un autre de 60 milles, entre ce même fleuve et le lac Champlain. 11 est possible que lorsqu'ils auront terminé ces deux grands ouvrages, il leur prenne flmtaisie de traverser le
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Saint-Laurent, et, par pur amusement, de creuser les 9 milles de terrain entre Montréal et La Chine; ce serait pour eux un travail qui exigerait à peine quinze jours.
Toutefois il faut, pour rendre hommage ii la vérité, dire que des symptômes indiquant une amélioration dans l'esprit puhUc et dans l'énergie de la province commencent à se manifester. Une compagnie d'assurance pour les incendies vient de commencer ses opérations; ce qui fera rester dans le pays une portion considérable des fortes sommes qu'une compagnie de^ Londres en tirait annuellement pour le même objet. Des sociétés pour l'encouragement de l'agriculture se sont également formées; on peut espérer qu'elles persuaderont peu à peu au.v Canadiens de ne pas attaclier leurs bœufs au joug par les cornes, et de ne pas jeter dans le fleuve le fumier de leurs écuries et de leurs établcs , comme on le fait encore assez généralement.
Il ne subsiste plus au Canada que des couvens de femmes. Lin habitant de Montréal me conduisic chez les sœurs grises; ou y compte vinglquatre religieuses, iiuh'^pendaiumeut de la su-
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périeure. C'était autrefois un hôpital général pour les pauvres malades; aujourd'hui on y prend soin principalement des orphelins, des invalides vieux , et des insensés. Les religieuses que nous vîmes n'avaient rien de cet air mélancolique, langoureux et sentimental , que les lecteurs des ballades et des vieux romans sont enclins à associer avec leur nom : c'étaient des femmes toutes simples, assez laides, et d'un certain âge; et excepté qu'elles étaient mises d'une manière un peu saigulière, elles auraient pu passer pour les gardes d'un hôpital anglais. Elles avaient une robe de laine d'un vert olive très clair , avec de larges manches relevées ; une coiffe noire très juste et bordée de crêpe recouvrait un bonnet de toile, dont on ne voyait que les bords; elles portaient sur les épaules une sorte de palatine de toile empesée; un petit crucifix d'argent pendait sur leur poitrine ; la plupart avaient un tablier de toile de coton bleue rayée.
INous vîmes dans deux des salles de petits enfans dodus qui étaient l'image véritable de la santé; les petits berceaux où ils couchent étaient très propres; il paraît, du reste ^ qu'il ne manque
pas (rorj>helins à Montréal . Je vis avec plaisir que ces bonnes religieuses témoignaient beaucoup d'affection à leurs élèves ; elles leur montraient toute la tendresse de mères véritables, et leur parlaient comme à des êtres faibles qu'elles chérissaien4;.
Dans \me autre pièce destinée aux invalides âgés, et où je me contentai de jeter un coupd'œil , une religieuse lisait des prières à quelques-uns des babitans de l'appartement ; l'un d'eux, qui avait une jambe de bois à côté de lui , nous ayant aperçus, la rattacba à la bâte, et, s'avançant vers la porte, nous demanda, en anglais, si nous voulions voir l'éta])lissement. Nous le priâmes de nous conduire à la cbapelle. Aussitôt il se mit à marcber devant nous. A une extrémité, il y avait un autel orné comme à l'ordinaire, et dans un enfoncement d'un côté, un autre dédié au Sacré cœur de Jésus. Audessus on voyait la représentation d'un cœur luunain, entouré d'épines, et percé de clous; sur tous les cliandelicrs et les autres objets dépendans de l'autel , le même emblème était fréquemment répété. A côté de Taulel, un cacbc renfermait vm papier sur lequel ('l aient écrlles
plusieurs prières, parmi lesquelles je lus : aCœur de Noire Seigneur, priez pour nous.» Deux religieuses étaient occupées à ôter avec des houssoirs en plumes la poussière des ornemens ; je leur achetai quelques bagatelles, ouvrages de leurs mains, pour reconnaître le bon accueil que nous avions reçu. Je ne me souciai pas d'aller voir le quartier des fous; et avant de sortir
ie demandai à notre vieil invalide s'il était uu
converti à la religion du couvent. 11 mp répondit
qu'il avait servi dans sa jeunesse , et que sur ses vieux jours il avait trouvé un lieu de repos très commode dans le monastère, de sorte qu'il se conformait aux opinions religieuses des personnes qui contribuaient si essentiellement à son bien-être.
Des sœurs grises, nous allâmes au couvent de la Congrégation de Notre-Dame , qui consiste en une supérieure et soixante religieuses. On les aj)pel]e les sœurs noires , parce qu'elles ont des vètemens de cette couleur; ils diffèrent un peu pour la forme, de même que pour la teinte, de ceux des religieuses que nous venions de voir. Cet étaî)lissement est entièrement destiné à Féducalion des jeunes filles. Nous fumes d'abord
introduits dans une pièce où il y avait beaucoup de religieuses réunies • après une réception très polie, qui se passa uniquement en saints et en sourires , plusieurs de ces religieuses se mirent* à m'accabler de questions en français ; mais je ne pus rassembler assez de mots pour leur faire à toutesdesréponses convenables. On nous mena dans plusieurs appartemens où je vis des rangées de jeunes filles occupées les unes à coudre, les autres à broder, quelques-unes à lire; j'en aperçus une qui avait à la main une table de multiplication. Apprenant que j'étais Ecossais, les religieuses me firent remarquer de jeunes Ecossaises, dont elles me dirent que les parens, qui étaient catholiques, avaient quitté le haut pays de l'Ecosse pour venir s'établir à Glengary, dans le Haut-Canada. En nous en allant nous remerciâmes les soeurs de leur politesse ; elles nous rendirent grâces de l'honneur de notre visite. 11 y a un troisième couvent, celui de l'EIotel • Dieu , dirigé par une supérieure et trente-six religieuses; on y recoil les malades pauvres; je ne le visitai pas.
Je ne serais pas sincère si je parlais d'institutions de ce genre, comme mérilant l'improbation TOME m. 5
66 J. TrT. DUNCAN.
dfcs hoinmes raisonnables. Des femmes qui consacrent leur existence à donner des soins à l'enfance qui ne peut se passer du secours d'autrui , à la vieillesse débile , aux mallieureux que l'aliénation mentale rend dignes de pitié, ne sont pas des paresseuses, et ne se livrent pas à des occapalions inutiles. Je ne doute pas que quelques-unes ne soient animées de l'esprit du bon Samaritain , et ne goûtent la satisfaction la plus vive à pouvoir soulager les douleurs et les souffrances de leurs semblables. Je ne dois pas non plus refuser mes éloges aux travaux de celles qui enseignent à de jeunes filles les élémens de la lecture et de l'aritlimétique, ainsi que les arts utiles de la vie domestique. Toutefois il y a une distinction à faire dans ces sortes d'établissemens qui portent à la fois un caractère séculier et un caractère religieux. Je respecte beaucoup le premier, et je ne puis que désappix)uver complètement l'autre.. Dieu ne peut jamais approuver des vœux qui, soit chez l'homme, soit chez la femme , ne sont qu'une détermination positive, sanctionnée par un serment, de s'opposer aux régules par lesquelles sa sagesse infinie gouverne le monde. Regarder cette dévotion qui
rapporte tout à elle-même, comme méritoire, et comme assm^ant des droits à la jouissance de la félicité future , est une de ces illusions fatales qui ne peut avoir été inventée que par celui (c qui, dès le commencement, a été un trompeur. » Tous les avanta^^es de ces institutions peuvent subsister sans l'existence de ce lien de servitude ; et le bien teiliporel que les religieuses et les moines peuvent faire quelquefois, n'est jamais capable de réparer ni de justifier le mal constant et continuel auquel il est nécessairement uni.
11 n'y a plus de couvens d'hommes au Canada. Un grand bâtiment, occupé autrefois à Montréal par des récollets, est aujourd'hui transformé en caserne. Quand les Anolais devinrent maîtres du pays, il fut défendu aux moines de prendre des novices : de sorte que la population des monastères s'éteignit insensiblement.
Quiconque visite un couvent de femmes, s'aperçoit aisément qu'elles ne sont soumises à aucune espèce de contrainte physique. Toutes les portes et les fenéires sont ouvertes, et les bâtimens forment la plupart les trois côtés d'une çQur non fermée, dans laquelle les religieuses
68 J. M. DVNCAN.
passent en allant d'une partie de la maison à une autre. Mais il n'est pas douteux qu'il existe un frein moral d'une nature très puissante Abandonner un couvent après avoir prononcé ses vœux , est le plus abominable des crimes. L'infortunée qui se rendrait coupable d'une pareille démarche, ne trouverait d'asile nulle part. Ses parens lui fermeraient leurs portes; ses parens la regarderaient de plus mauvais œil qu'une hérétique; les prêtres fulmineraient contre elle la sentence de Tanathème : son nom serait rejeté comme un mal. Bannie de la société, notée d'infamie , marquée du sceau de la réprobation , la malheureuse pourrait implorer la pitié, mais il y a trop dé raisons de croire qu'elle n'en trouverait pas,
Montréal a deux établissemens relatifs à l'instruction, tous deux liés avec l'Eglise romaine: l'un est le séminaire, fondé en 1667; le second, le nouveau collège. On dit que le cours d'éducation y est complet; il commence par les élémexis les plus simples , et s'élève jusqu'aux branches les plus hautes de la philosophie et des mathématiques. Les leçons se donnent en français. On estime le nombre des étudians dans
VOYAGE AU CAJNADA. 6g
ces deux maisons, à près de trois cents. Les enfans les plus jeunes, de même que les hommes d'un âge assez mur, portent le même costume , qui est la soutane ecclésiastique; toutefois l'instruction n'est pas dirigée uniquement pour que les écoliers deviennent prêtres; mais ces deux maisons, de même que le séminaire de Québec, sont les seules pépinières d'où Ton tire les ministres de l'Eglise romaine au Canada.
Ces écoles, quoique très utiles sous beaucoup de rapports, tendent malheureusement à perpétuer le règne de la langue française et de la doctrine de l'Eglise romaine dans ce pays, et conséquemment à prévenir l'amalgame complet de ses habitans français avec ceux qui sont d'origine anglaise. Une mesure législative très sage, serait l'étabhssement d'un collège anglais, sur des principes libéraux, et d'après un système qui n'admettrait pas d'exclusion. Un M. Macgill, décédé en i8i4, légua, par son testament, une somme de 10,000 livres sterling, et des propriétés foncières, qui devaient être consacrées à fouder une maison semblable. Mais jusqu'à présent il ne paraît pas que l'on ait rien fait pour exécuter les \ olontés de cet liomuie bien -
70 J. M. DUINCAJN.
faisant; et comme les biens doivent revenir à ses héritiers j si, dans dix ans, on n'en a pas fait l'usage qu'il a indiqué, il est à craindre que le projet ne finisse par échouer complètement.
La principale église française est ouverte pendant toute la semaine, depuis le grand matin jusqu'au commencement de la nuit. A quelque heure que l'on y entre, on est sûr d'y voir des Canadiens agenouillés, e'c récitant leurs prières devant un des autels qui sont au nombre de quatre à cinq. Le long des murs de l'église , il y a des confessionnaux^ , où l'on aperçoit d'autres personnes à genoux devant un grillage en bois, à travers lequel elles parlent tout bas à un prêtre qui est assis derrière,
Le dehors de cette église est extrêmement simple. Le toit et le clocher sont couverts en fer-blanc. En plusieurs endroits se montre un chiffre formé de l'union des lettres A et M^, ce qui si^nïûe ^i^e Maria. L'intérieur du temple est brillant et très orné ; il y a beaucoup de tableaux, dont un petit nombre seulement ont du mérite. L'église est dédiée à la Vierge Marie , dont une statue assez grande est placée dans
vme niche, immédiatement au-dessus de Tautel principal qui est resplendissant de dorure.
J'allais fréquemment dans cette église ; un jour j'y assistai au baptême de deux cloches. Au milieu de la cérémonie, un vieux prêtre en surplis monta en chaire, et prononça un discours assez long. Je ne comprenais pas assez la langue pour bien entendre le sermon ; mais on me dit qu'il avait pour but de pénétrer les auditeurs du caractère saint de la cérémonie qui allait avoir lieu. Je ne doute pas que le prédicateur ne fut persuadé que cette exhortation était nécessaire, car l'assemblée n'avait nullement l'air recueilli. La plupart des personnes présentes semblaient n'avoir été, ainsi ({ue moi , amenées que par la curiosité ; on montait sur le haut des bancs, et l'on se pressait si tumultuaireraeijt, que le prêtre interrompit deux fois son discours pour nous semoncer, et, dans une de ces occasions, frappa des mains avec beaucoup d'humeur, et menaça de suspendre la cérémonie. Je dois , en toute justice , ajouter que* parmi les auditeurs le^phis grand nombre n'étaient pas des Canadiens.
Les prêtres catholiques sont seigneurs ou su-
ya J. 31. DUNCAîN.
périeurs de toute l'île de Montréal. A chaque mutation de propriété territoriale, on leur paie un douzième du montant du prix de la vente. L'usage accorde une déduction du quart pour le prompt paiement; et l'on dit que les propriétaires protestans exigent fréquemment des prêtres un escompte beaucoup plus considérable. On ajoute que les ecclésiastiques mettent généralement beaucoup de modération dans la manière dont ils exercent leurs droits reconnus par la loi, et qu'ils vivent très amicalement avec leurs vassaux protestans.
H y a quatre églises protestantes à Montréal,
Quant à la société et au genre de vie de cette ville , il est possible que les étrangers qui en parlent ne soient pas d'accord entre eux. Quiconque aiuie la bonne obère , les cartçs , la danse, la musique et la joie, s'y trouvera parfaitement bien , et pourra satisfaire ses goûts. Si , au contraire , on recherche la société des hommes instruits, on aura, je le crains, de la peine à rencontrer ce qui convient ; si enfin on est d'un caractère grave et porté aux entretiens rebgieux , on sera encore plus au dépourvu. Je
fus surtout frappé de l'ardeur avec la(|uelle on se livre aux jeux de cartes et de dés: ces passetemps semblent être l'unique ressource dans les réunions du soir, lorsqu'elles n'ont pas lieu expressément pour danser. Je serais un ingrat si je ne rendais pas un éclatant témoignage aux babitans de Montréal , pour leur hospitalité et pour les attentions pleines de bonté dont ils comblent un étranger; mais, à moins qu'un voyageur ne soit disposé à prendre part à leurs divertissemens , il doit s'attendre à paraître quelquefois un peu singulier, lorsqu'il est eu compagnie.
Un seul fait suffira pour faire apprécier l'état de la littérature dans cette ville ; il n'y a actuellement qu'une seule boutique de libraire où l'on trouve une collection de livres anglais; mais elle ne mérite que des éloges très modérés; un petit nombre d'autres ont des livres de prières à l'uvSage de l'Eglise romaine, et quelques légendes monacales; c'est tout ce que l'on voit sur leurs lablettes avec du papier blanc. Oji ne peut pas s'attendre en eifet que le débit des livres en ce pays soit aussi considérable que dans la Orande- Brctagne, ni niciuc qu'aux Élats-Unis. Parmi les
Canadiens, la plupart, excepté un petit nombre de femmes, ne savent pas lire. Les Ani^lais qui demeurent dans le pays, ne s'occupent en général que du soin de faire leur fortune , et ne songent qu'au temps où ils retourneront dans leur patrie, pour l'y dépenser : s'ils ont un moment de loisir, ils jettent un coup d'œil sur un roman ou sur un poëme à la mode, et ne lisent pas autre chose.
On compte 180 milles de Montréal à Québec. 11 n'y a pas long-temps encore que la manière ordinaire de voyager d'une de ces villes à l'autre, était d'aller en calèche le long du fleuve ; on trouvait des chevaux de poste aux relais établis par le gouvernement. Actuellement, de très grands bateaux à vapeur entretiennent la communication entre les deux villes : j'ai fait deux traversées dans le Car of Commerce ^ un des plus nouveaux et des plus élégans. Il porte à peu près 600 tonneaux (12,000 quintaux)^ la machine n'a pourtant qu'une force de soixante chevaux. Sa plus courte traversée, en descendant le fleuve, a été de seize heures un quart , V compris les retards; sa plus courte, en remontant, de vingt-huit heures. Une fois il a
VOYAGE AU CAJNADA. 'jâ
porté treize cent soixante ëmigrans de Québec à Montréal. Le prix du passage était de 2 dollars par tête, ce qui faisait en tout 612 livres sterling pour un seul voyage. On dit que trois enfans vinrent au monde durant la traversée. Le prix ordinaire du passage , en y comprenant la nourriture, est de 10 dollars (5o francs) en descendant, et 12 dollars (60 francs) en remontant • différence due à ce que l'on met ordinairement plus de temps dans le derniev cas , parce qu'il faut refouler le courant.
Les bateaux à vapeur du Saint-Laurent transportent des marchandises aussi bien que des passagers : il est probable que bientôt ils remplaceront.entièrement les navires à voile pour la navigation de Québec à Montréal. Le cours du fleuve est embarrassé de rapides très forts entre les deux villes; ce qui rend nécessairement la durée du voyage toujours incertaine, et souvent ennuyeuse pour les navires qui dépendent entièrement du vent pour avancer. On a moine des exemples que cette traversée a pris plus de temps que celle de l'Océan Atlanticpie d'Angleterre au Canada. Anjovu-d'bui , les navires qui arrivent d'Euro[)e mettent leur caigaison à bord
^6 J. M. DUKCAN.
d'un bateau à vapeur, de sorle qu'elle arrive à Montréal en deux ou trois jours.
Les bords du fleuve, au-dessous de Montréal, sont plats et peu intéressans. Ça et là on découvre un village avec son clocher, couvert en fer-blanc. Les maisons des particuliers, bien peintes en blanc , sont éparses le long du Saint- Laurent a. intervalles assez réguliers.
A peu près à 4^ milles au-dessous de Montréal,, sur la rive droite, la rivière de Sorel se joint au Saint-Laurent, et sur la rive gauche s'élève la ville de William-Henry , jadis nommée Sorel. Notre bateau à vapeur s'y arrêta pour y renouveler sa provision de bois. Cette ville est triste; elle est principalement bfitie en bois; elle fut peuplée, dans l'origine, par des royalistes qui quittèrent les Etats-Unis , à l'époque de la révolution , et par un petit nombre de soldats licenciés.
La Sorel est l'issue du lac Champlain ; si on pouvait la rendre navigable pour les navires d'une moyenne grandeur , elle procurerait un moyen de relation commerciale très commode avec l'intérieur de l'état de New-York , et formerait une chaîne de communication directe
VOYAGE At CANADA. 'J'J
avec les grands canaux de l'Ouest. Quant à présent, elle n'est fréquentée que par de petits bateaux ouverts et des trains de bois. Des rapides et des bas-fonds commencent à moins de 1 4 milles de son embouchure, et continuent avec peu d'interruption jusqu'au village de Saint- Jean, près du lac Champlain. Une circonstance remarquable , c'est que la Sorel , bien différente des autres rivières, devient beaucoup plus étroite en s'approcliant de son confluent avec une autre. A Saint-Jean , elle a une largeur de plus de i5oo pieds, qui diminue graduellement vers le bassin du Champlain ; et après être sortie de celui-ci, la largeur moyenne de la rivière n'est pins que de ^So pieds.
Immédiatement au - dessous de William- Henry , un archipel d'îles répandues dans le fleuve le partage en ime multitude de canaux. Quand on en sort, on entre dans le lac Saint- Pierre, un de ces élargissemens si commims dans les fleuves de l'Amérique. La longueur de celui-ci est à peu près de 20 milles , et sa largeur de 'j à 10. Des bancs très considérables s'étendent le long de chaque rive, et contribuent beaucoup à conserver à la surface de l'eau relie
«jS J. M. DUNCAN.
égalité qui s'unit ordinairement à l'idée que nous nous faisons d'un lac.
A 10 milles environ du point où il se termine, nous arrivons à la ville de Trois-Rivières, sur la rive gauche du Saint-Laurent , à son confluent avec la rivière Sainl-Maurice. Cette ville a reçu son nom du triple canal que forment deux petites îles situées à l'endroit où cet affluent du Saint-Laurent se réunit à ce grand fleuve.
Trois-Rivières est à peu près à 96 milles de Québec j et par conséquent presque a moitié chemin entre cette ville et Montréal. Elle est regardée comme la troisième ville du Bas-Canada ; mais elle est comparativement petite, et sa population ne s'élève pas à plus de 3ooo âmes. 11 y a une usine qui donne du fer fondu d'excellente qualité. Je fus surpris d'entendre dire, à Montréal, que les poêles que l'on y fabrique, passent pour mieux supporter la chaleur que ceux qui viennent de Carron en Ecosse.
Je n'eus pas l'occasion de débarquer, et je n'en éprouvai pas de regrets j car, vue du fleuve, la ville paraît triste et inactive; on n'y aperçoit rien de ce mouvement ni de ce bruit qui caractérisent les petites villes des rives du Hudson-
River. 11 est impossible de ne pas remarquer que les bords de ces deux fleuves sont habités par deux races d'hommes absolument dilFérentes. L'une, dont les habitudes sont uniformes et héréditaires, se contente de suivre les pas de ses pères; l'autre, inquiète et aventureuse, à un point qui fait proverbe , achète et vend, expédie et importe, s'élabht et émigré sans cesse, comme si du mercure, au lieu de sang, circulait dans ses veines.
A une quarantaine de milles, au-dessous de Trois -Rivières, le fleuve se resserre brusquement, et n'a plus que la moitié de sa largeur ordinaire. Il forme le rapide de Richelieu qui est d'un étendue considérable. Quoique la vitesse du courant soit beaucoup augmentée, l'agitation de l'eau est médiocre, quand on la compare avec celle des rapides entre Prescolt et Montréal. Toutefois de nombreux rochers accroissent les diflicultés de la navigation, et les bateaux à vapeur n'essaient de franchir ce passage qu'à la clarté du jour.
he Car of Commerce épro\x\ a deux accidens en cet endroit, pendant que j'étais à bord, en remontant le fleuve au mois de juin. 11 fit cou-
8o J. M. DUjMCAiV,
1er bas, pendant la nuit, une goélette chargée de grains : une femme fut noyée ; et en descendant, au mois de novembre, le capitaine tomba, pendant la nuit, par une des ëcoutilles, et eut le bras cassé.
A quelques milles au-dessous du rapide de Richelieu , on laisse à gauche l'embouchure de la Piivière de Jacques Cartier ; elle porte le nom du premier Européen qui reconnut le cours du Saint -Laurent. C'était un Français natif de Saint- Malo; il fît mouiller ses navires, pendant l'hiver de i536,'à l'embouchure de cette rivière, qui est un torrent fougueux * elle se précipite de rocher en rocher avec une impétuosité si grande, que même un canot de Sauvages ne peut s'aventurer que dans quelques parties de son cours. Les rives sont en général abruptes et raboteuses , et si impraticables en beaucoup d'endroits , que les Français, après avoir perdu Québec, en 1759, choisirent sa rive gauche comme une position favorable pour se soutenir contre les Anglais.
La rive gauche du Saint-Laurent commence à s'élever graduellement après avoir passé Tr ois- Rivières, et à quelques milles de Québec, elle
Voyage au canàda. 8t
devietinenl l'une et l'autre hautes et escarpées. A 7 milles environ, au-dessus de Québec, ou passe à gauche devant le Cap-Rouge, ainsi nommé de la couleur rougeâtre de ses flancs rocailleux , et un mille au-dessous à droite , devant l'embouchure de la rivière de la Chaudière , où , pendant l'été, on voit presque toujours des navires qui prennent des cargaisons de bois de construction.
Alors on aperçoit une partie de la ville de Québec, occupant l'extrémité du promontoire à gauche , et ses fortifications garnissant les bords d'une falaise rocailleuse à 34o pieds audessus du lit du fleuve.
Pour bien comprendre la position de Québec,
il faut se rappeler ce (jue j'ai dit de l'élévaliou
graduelle de la rive gauche du Saint-Laurent.
Quoique rocailleuse et abrupte du Coté du fleuve,
son sommet est plat, à plusieurs milles au-dessus
de la ville; c'est sur ce plateau élevé que sont
les fiimeuses plaines d'Abraham, oijMontcalm et
Wolf , qui combattaient l'un contre l'autre ,
perdirent tous deux la vie. La partie de celte
plaine la plus élevée, c'est celle qui est conti-
guë à la rive du Saint-Laurent, de ce point
roiviK ni. G
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elle s'abaisse d'abord par une pente douce, el ensuite par une descente pbis rapide vers les bords de la rivière Saint-Charles. Celle-ci vient des montagnes du Nord, et coule pendant longtemps en formant un angle droit avec le Saint- Laurent ; elle décrit ensuite un détour assez brusque vers l'est , et ensuite incline graduellement vers le sud, jusqu'à ce qu'elle unisse ses eaux à celles du grand fleuve devant le cap rocailleux sur lequel Québec s'élève. Ainsi cette ville est entourée de trois côtés par les eaux.
A l'exception du côté contigu aux plaines, la position de Québec est si forte, que les fortifications sont à peu près inutiles. Le roc nu sur le bord semi-circulaire duquel cette capitale est posée, est en général très escarpé, et si haut qu'une escalade est absolument impraticable. Dans d'autres endroits, les approches sont si abruptes et si difficiles, que l'on peut dire avec vérité, de la plupart, qu'un homme seul suffirait pour défendre le poste contre une armée entière. Quelques batteries et d'autres ouvrages complètent les moyens de sécurité : mais du côté de terre, la nature n'a rien fait à cet égard,
et c'est là que les fortifications sont soignées et vraiment merveilleuses.
Wolf débarqua ses troupes à un petit enfoncement de la rive du fleuve, à peu prés à un mille au-dessus de la ville; enfoncement connu aujourd'hui sous le nom d'anse de Wolf. A une heure après minuit, les troupes escaladèrent les flancs boisés de la montagne par un sentier étroit, qui, même actuellement et de jour, semblerait passablement difficile à un minéralogiste zélé. Wolf ayant réussi à gagner la hauteur, y rangea ses troupes , et attendit l'attaque de Montcalm qui réunit ses forces et marcha contre lui vers dix heures du matin. Le résultat de l'affaire est mémorable; les deux généraux furent tués, les Français vaincus, et six jours après Québec capitula.
L'aspect de cette ville, quand on y arrive j)ar le bateau à vapeur, est très imposant. Les bords du fleïrvé, depuis une pelite dislance au-dessus de l'anse de Wolf, sont couverts de broussailles, et le long de la plage, des maisons blanches s'élèvent à intervalles rap|)rochcs. On aperçoit graduollement les fortifications de la ville • d'abord les deux tours du INlartello, qui , scni-
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blablesà deux seiilinelles gigantesques, garJeul les fameuses plaines; ensuite les redoutes autour de la citadelle , sur le sommet du cap au Diamant, développent lentement leur force; les embrasures, les canons, les meurtrières, se présentent successivement à la vue. Sur une des batleries s'élève le mat et la vergue d'un télégraphe , et tout près du bord du roc , escarpé à 345 pieds au-dessus du niveau du fleuve, flotte le pavillon de la citadelle.
Au |)ied du précipice, la lisière étroite de terre , qui n'est pas envahie par le fleuve , paraît couverte des nombreuses maisons de la ville basse de Québec; des quais ont été poussés fort avant, et des navires de différentes grandeurs les entourent.
Sur la rive droite du Saint-Laurent , et un peu au-dessous de la ville, on voit la pointe de Lévi, dont la surface offre un grand nombre d'habitations, et qui, s'élevant par degrés , s'étend aune distance considérable et rétrécit le lit du fleuve. On a devant soi une vaste baie, longue de 4 milles, avec l'île d'Orléans dans le fond; à droite et à gauche, et de tous les côtés, sont mouillés des navires marchands, et quelquefois aussi un vais-
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seau de lii^nej les uns arrivés récemment des ports de la Grande-Bretagne, d'autres attendant un vent favorable qui leur permette de gagner remhoucliure du 'fleuve.
L'eau s'élève, dans les marées ordinaires, à 1 7 pieds, et aux époques des équinoxes à 23 pieds. Quand on débarque sur les quais, on est quelquefois obligé de monter par une planche en pente longue d'une cinquantaine de pieds. Parvenu à terre , le voyageur est frappé du contraste de la ville basse de Québec avec les ports maritimes des Etats-Unis. Les rues sont très étroites, et bordées de hautes maisons en pierres : de nombreuses charrettes courent très vite entre les magasins et les quais 5 les charretiers se tenant debout sur leurs voitures, criant de toutes leurs forces, en français, et se fj'ichant lorsqu'un obstacle arrête leur marche au coin d'un passage étroit. La voie réservée aux piétons est très sale , î\ cause de l'eau qui filtre presque continuellement des flancs de la montagne: enfin l'on est tellement heurté par les gens qui vont et qui viennent, (|u'à moins d'être appelé par des aifaires dans la basse ville, on v passe rarement beaucoup de t(^tiq>s.
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Cependant , pour les commerçans , c'est là le vrai noyau de Québec. La bourse, la douane, les bureaux de banque, les comptoirs, les magasins, les greniers des principaux négocians, tout cela est réuni dans un petit nombre de rues étroites ou plutôt de ruelles qui entourent le fond du précipice rocailleux entre ses flancs et les bords du fleuve. La plus grande partie du terrain, sur lequel la ville basse est bâtie, a été prise en empiétant sur le lit du Saint-Laurent, et l'on continue à en faire autant pour agrandir les limites babitables. Dans l'intervalle d'une de mes visites à Tautre, elles ont été étendues j l'on a ouvert l'extrémité d'une rue qui se prolonge en tournant vers la rivière Saint- Charles. Audelà de la ville , dans cette direction , il y a une vaste plage sablonneuse, dont une partie est occupée par des chantiers de construction.
On va de la ville basse à la ville haute par la rue de la Montagne, nommée ainsi avec juste raison ; elle passe dans une espèce de crevasse naturelle sur le flanc du précipice. Ensuite elle décrit un détour angulaire, et continuée suivre la pente de la montagne, en devenant nioins roide. A une petite distance à gauche , en mon-
tant doucement la rue, on voit le château Saint- Louis, grand bâtiment, élevé sfur le bord même d'un précipice qui a plus de 200 pieds de haut ; on peut même dire qu'il s'étend au-delà du bord, car sa façade de ce côté est supportée par des arcades en maçonnerie qui ont })lus de la moitié de la hauteur du bâtiment, et dont les piliers descendent beaucoup au-dessous du bord des rochers. Sur le haut de ces arcades règne une longue galerie d'où l'on jouit de la vue de la baie et du pays voisin. Le château Saint-Louis est un ouvrage des Français; Je gr-and nombre et la solidité des fortifications qu'ils avaient fait construire, prouvent le dessein de ceux qui avalent les premiers occupé Quel)ec, de se maintenir dans cette position. Maintenant le château a perdu son caractère guerrier; il sert de demeure au gouverneur de la province.
A droite de la rue de la Montagne, le rocher, pendant une partie de la route, menace la tète du spectateui'; près du sommet est l'ancien ëvéclié, qui, aujourd'hui, est consacré aux séances du corps législatif La rue est terminée par la porte de Prescott où une large arcade cintrée donne passage aux voilures, et une j»otiîe porte
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Jalérale aux piétons. Celle porte étant la partie Ja plus accessible à une attaque , en venant de la basse ville, est défendue par des canons de gros calibre et par des meurtrières, pour le feu de la mousqueterie , et toute la rue de la Montagne est commandée de front et sur les flancs par diverses batteries.
Quand on a passé la porte , le chemin de voiture tourne à droite, pour gagner le plateau par une montée graduelle. Les piétons prennent à gauche pour monter par un escalier en bois. Une sentinelle , placée sur la plate- forme, crie : qui-vwe à toute personne qui passe après le coucher du soleil; en temps de paix, ce n'est qu'une affaire de forme, la porte n'est jamais fermée; et quiconque répond a ami y) y peut con-^ tinuer son chemin.
Lorsqu'on est arrivé au haut de l'escalier , on tourne le dos à la ville basse ; on a la rivière Saint-Charles à droite , et à gauche la citadelle. Sur le sommet du cap au Diamant, le terrain, tant dans la ville que dans la plaine, est plus élevé du côté du Saint-Laurent que dans les autres endroits. Des maisons solidement bâties çn pierres, bordent les rues de chaque côté;
mais elles sont moins hautes que ceJles de la basse ville. En avançant , on laisse à droite la cathédrale catholique, édifice très simple, avec un clocher couvert en fer-blanc ; à une petite distance on voit le clocher de la cathédrale anglicane qui est couvert de la même manière. L'attention est ensuite fixée par le collège des jésuites; c'est un bâtiment massif que l'on a en face de soi, à mesure que l'on avance, et qui forme les côtés d'un carré d'une étendue considérable; il sert aujourd'hui de caserne. Ces religieux avaient dès le commencement songé à se bien loger; a leur église est belle, grande et bien éclairée , dit un voyageur qui visita le Canada en 1 683 ; leur maison est commode de toutes manières , car il y a beaucoup de logement. Ces pères ont de beaux jardins , plusieurs allées d'arbres si toufï'us , qu'il semble, en été, qu'on soit dans une glacière plutôt que sous un berceau. A propos d'une glacière, c'est une commodité ([ui ne leur manque pas, ils en ont [)kitôt trois qu'ime, et ils ont grand soin de la bien remplir; car ces révérends, tout occupés à éteindre les flammes de la concupiscence, aiment cxlrèmemenl à Imire frais en clé. »
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Le marché public se tient dans une grande place vfs-à-vis des casernes; tout à l'eulour sont des boutiques de marchands en détail et des cabarets. On est là à peu près au centre de la ville haute.
Quoique cette ville haute soit propre et aérée en comparaison de la ville basse, quoique les rues y soient plus larges et mieux pavées , et que certainement elle soit préférable pour y habiter, toutefois elle n'a rien extérieurement qui puisse intéresser un étranger accoutumé à la vue des villes plus magnifiques de nos contrées européennes. On peut cependant passer agréablement quelques jours à assister aux séances des assemblées législatives , si c'est l'époque de la session, à visiter quelques-unes des institutions publiques, à examiner les fortifications, et à faire des excursions aux plaines d'Abraham , au Saut de Montmorency, et à quelques-uns des autres sites intéressans des environs.
Je n'ai pas eu l'occasion de voir la Chambre de l'assemblée, ni le Conseil législatif. La première répond à notre Cliambre des communes; le second, autant que les circonstances le per-
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mettent, à la Cliatiibre des pairs, ou plutôt au Conseil privé.
L'assemblée se compose d'une cinquantaine de membres, dont actuellement le plus grand nombre , ainsi que le président, sont de la communion romaine; les débats ont généralement lieu en français. Les événemens de la dernière guerre de 1812a i8i5, fournirent de fréquentes occasions à l'opinion publique de se développer dans les actes de cette Chambre, et comme le droit d'élection est à peu près universel , cette assemblée est véritablement l'organe du peuple. Les Canadiens montrèrent, dans toutes les circonstances , un vif attachement au gouvernement sous lequel ils vivent , et une ferme résolution d'augmenter sa force pour toutes les mesures ([ui tendaient à assurer l'intégrité des possessions britanniques. Les Canadiens ont fait voir, pendant la guerre et après qu'elle a été terminée, qu'ils avaient apprécié le prix et s'étaient pénétrés de l'esprit de la constitution (pic la Grande-Bretagne leur avait octroyée ; et je suis pleinement convaincu que le roi n'a rndle part d(îs sujets plus fidèles.
Miss Wright, (pii a pubhé assez récenuncTil nu
voyage aux Etals -Unis, a parlé de la loyaiilé des Canadiens, comme n'étant que de la haine pour les Américains hérétiques, haine qui est inspirée au peuple par les prêtres. Je conviens que, si le Canada eût appartenu à l'Espagne, cette assertion aurait pu paraître plausible; mais autant que j'en ai pu juger, d'après mes propres observations, les Canadiens se soucient aussi peu de l'hérésie d'un peuple que de celle de l'autre.
Il y a à peine soixante-dix ans que le pays a été conquis par les Anglais, et cependant l'attachement des Canadiens pour leurs anciens maîtres paraît aussi complètement effacé que s'il s'était écoulé des siècles depuis l'événement, ou que si le changement de domination fût arrivé en conséquence de leur clioix, plutôt que par la chance de la guerre.
Mon opinion sur ce point est conforme à celle de M. Silliman , professeur du collège de Yale , dans les États-Unis, qui, en 1820, a publié un livre intitulé Relation dun voyage a Montréal et à Québec ; ouvrage qui se distingue par un esprit libéral, sensé et conciliant. J'éprouve un {)laisir réel à transcrire ses remarques sur Je gou~ vcrncnienl du Canada. « On peut melhc en
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question, dit-il, si un pays conquis a jamais été mieux traité par ceux qui s'en sont rendus maîtres. Les liabitans conservèrent leur religion et les revenus de l'église , leurs biens, leurs lois, leurs coutumes et leurs usages. Le gouvernement et même la défense de leur pays , ne sont pas beaucoup à leur cliarge. Je ne sais si, sous le rap- })ort politique, nos communes qui ne sont pas sujettes, sont plus heureuses. »
Le Conseil législatif est composé d'une trentaine de membres nommés à vie par Je roi. Les sentimens et l'intérêt anglais ont généralement dominé dans ce corps, et souvent il a été en o|)position ouverte avec rassemblée. Sir John Coape Sherbrooke a contriI)ué , par la sagesse de son administration , à calmer Tanimosité des partis , et à écarter tout ce qui causait des irritations.
Un bill présenté au parlement impérial de la Grande- Bretagne, en 1821 , a détruit la séparation qui, depuis 1791-, existait entre les gouvcrnemens du Haut et du Bas-Canada.
Le même voyageur français, cité plus haut , nous a laissé un singulier tableau de la manière dont le Canada était administré !\ la \\i\ du dix-
septième siècle; sans doute ses traits sont charges ; mais les évènemens ont prouvé qu'il y a un fond de vérité dans ce qu'il a dit.
« Les gouvernemens politique , civil , ecclésiastique et militaire ne sont, pour ainsi dire, qu'une même chose au Canada, puisque les gouverneurs généraux les plus rusés ont soumis leur autorité à celle des ecclésiastiques. Ceux qui n'ont pas voulu prendre ce parti , s'en sont trouvés si mal qu'on les a rappelés honteusement. J'en pourrais citer plusieurs qui, pour n'avoir pas voulu adhérer aux sentimens de Févêque et des jésuites, et n'avoir pas remis leur pouvoir entre les mains de ces infaillibles personnages, ont été destitués de leurs emplois, et traités enfin à la cour comme des étourdis et comme des brouillons. M. de Frontenac est un des derniers qui a eu ce fâcheux sort; il se brouilla avec M. Duchesne, intendant de ce pays- là , qui se voyant protégé du clergé, insulta de guetà-pens cet illustre général, lequel eut le malheur de succomber sous le faix d'une ligue ecclésiastique, par les efforts qu'elle fit mouvoir contre tout principe d'honneur et de conscience.
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)) Les gouverneurs généraux qui veulent profiter de l'occasion de s'avancer, ou de thésauriser, entendent deux messes par jour, et sont obligés de se confesser une fois en vingt-quatre heures. Ils ont des ecclésiastiques à leurs trousses, qui les accompagnent partout, et qui sont, à proprement parler, leurs conseillers. Alors les intendans, les gouverneurs particuliers et le conseil souverain n'oseraient pas mordre sur leur conduite , quoiqu'ils en eussent assez de sujet, par rapport aux malversations qu'ils font sous la protection des ecclésiastiques qui les mettent à l'abri de toutes les accusations que l'on pourrait faire contre eux.
X> Le peuple a beaucoup de confiance aux gens d'église, en ce pays-là comme ailleurs. On y est dévot en apparence^ car on n'oserait avoir manqué aux graiid'messes ni aux sermons , sans excuse légitime. On nomme les gens par leur nom à la prédication : on défend , sous peine d'excommunication, la lecture des romans et des comédies, aussi bien que les masques, \es^ jeux d'iiombre et de lanscpienel. Les jésuites et les récollets s'accordent aussi peu que les luolinistes et les jansénistes. I^es premiers pré-
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lerjdeiit que les derniers n'ont aucun droit de confesser.
)) Le gouverneur général ne peut se dispenser de se servir des jésuites , pour faire des traités avec le gouverneur de la Nouvelle- Anglel erre, non plus qu'avec les Iroquois. Je ne sais si c'est par rapport au conseil judicieux de ces bons pères , qui connaissent parfaitement le pays et les véritables intérêts du roi , ou si c'est à cause qu'ils parlent et entendent à merveille les langues de tant de peuples différens, dont les intérêts sont tout-à-fait opposés, ou si ce n'est point par la condescendance et la soumission qu'on est obligé d'avoir pour ces dignes ecclésiastiques.
ce Les conseillers qui composent le conseil souverain du Canada , ont coutume de consulter les prêtres ou les jésuites , lorsqu'il s'agit de rendre des jugemens sur des affaires délicates ; mais lorsqu'il s'agit de quelque cbose qui concerne les intérêts de ces bons pères, s'ils la perdent, il faut que leur droit soit si mauvais, que le plus subtil et le plus rusé jurisconsulte ne puisse lui donner nn bon tour. Plusieurs personnes m'ont assuré que les jésuites faisaient un grand
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commerce de marchandises d'Europe et de pelleteries du Canada 3 mais j'ai de la peine à le croire , ou , si cela est , il faut qu'ils aient des correspondans , des commis et des facteurs aussi secrets et aussi fins qu'eux-mêmes , ce qui ne saurait être.
» Les gentilshommes de ce pays-là ont bien des mesures à garder avec les ecclésiastiques , pour le bien et le mal qu'ils en peuvent recevoir indirectement. L'évéque et les jésuites ont assez d'ascendant sur l'esprit de la plupart des gouverneurs généraux , pour procurer des emplois aux enfans des nobles qui sont dévoués à leur très humble service, ou pour leur obtenir des congés de trafiquer dans l'intérieur. Ils peuvent aussi fortement s'intéresser à l'établissement des filles de ces mêmes nobles, en leur faisant trouver des partis avantageux. Un simple curé doit être ménagé , car il peut faire du bien et du mal aux gentilshommes , dans les seigneuries desr|uels ils ne sont, pour ainsi dire, que missionnaires, n'y ayant point de cures fixes en Canada, ce qui est un abus qu'on devrait réformer. Les ofliciers doivent aussi tacher d'entretenir une honne correspondance avec les ecclésiastiques , TOME ur. n
sans quoi il est impossible qu'ils puissent se soutenir.
» 11 y aurait de grands abus à réformer au Canada. 11 faudrait commencer par empêcher les ecclésiastiques do faire des visites si fréquentes chez les habitans, dont ils exigent mal à propos la connaissance des affaires de leurs familles, jusqu'au moindie détail, ce qui peut être assez souvent contraire au bien de la société. 11 faudrait surtout empêcher que les gouverneurs , les intendans , le conseil souverain , l'évêque et les jésuites, ne se partageassent eu factions , et ne cabalassent les uns contre les autres j car les suites ne peuvent être que préjudiciables au service du roi et au repos public. )>
Parmi les institutions de Québec , liées avec l'Eglise romaine, on compte im séminaire assez semblable dans son organisation à celui de Montréal, un Rôtel-Dieu, un couvent pour les pauvres malades, et le couvent des ursulines qui se consacrent principalement à l'éducation des jeunes filles.
On dit que ces dernières religieuses ont la règle la plus sévère de toutes celles du Canada,
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et ce ne fut pas sans quelque difficulté qvi'un ami me procura la permission de visiter leur couvent. Toutefois cet embarras fut occasionné en partie par l'absence de monseigneur l'évéque de Québec, qui, en général, est disposé à gratifier la curiosité des étrangers.
Le couvent des ursulines, de même que la plupart des maisons religieuses qui furent érigées par les Français , est bâti en forme de carré creux. Une petite cbapelle y est contiguë; elle est ouverte au public , mais un rideau suspendu derrière une grande grille, caclie les religieuses aux yeux du vulgaire.
A la principale porte du couvent, il y a un portique avec un tour , par lequel on fait entrer et sortir les objels de peu de volume, et par lequel aussi on distribue les aumônes aux pauvres.
Ayant sonné la cloclie, ce tour fut tourné à moitié , et laissa une pelite ouverture qui nous permit d'apercevoir dans l'intérieur du bâtiment trois religieuses. INous leur remîmes notre permission d'entrer; elles nous dirent que le père était au confessionnal , et qu'elles nous priaient de vouloir bien attendre son retour.
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Cet ecclésiastique arriva au bout de quelques minutes 5 il entra dans le couvent par un passage particulier; ensuite on ouvrit la grande porte 5 et nous fûmes admis. La supérieure nous attendait : c'était une femme d'une figure agréable et fraîcbe, d'une taille au-dessus de la moyenne, d'un maintien imposant, et qui paraissait avoir une quarantaine d'années. Quand on se fut salué respectivement , Madame la supérieure m'adressa la question ordinaire : « Parlez-vous français, Monsieur»? Reconnaissant que je ne m'exprimais qu'avec une certaine difficulté, elle me parla anglais avec tant de facilité et de pureté, que je ne pus m'empêcber de soupçonner qu'elle appartenait à une famille anglaise. Les religieuses de ce couvent sont au nombre de quarante-cinq , indépendamment de la supérieure.
@n nous conduisit d'abord dans le cbœur des religieuses, qui est très simple ; il y a un autel , il est orné de quelques peintures 3 ensuite on nous fit entrer dans une espèce de salle , où toutes les religieuses, à l'exception de celles qui étaient occupées dans la classe, se trouvaient rassemblées pour nous recevoir ; elles étaient rangées en ligne , en face de la porte , et dès que nous
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entrâmes, elles nous saluèrent en souriant de la manière la plus gracieuse , sans aucun air de gène ni de gravité. Au bout de la ligne je remarquai quatre jeunes religieuses qui avaient des voiles blancs 5 c'étaient des novices. Le père D nous apprit qu'elles conservaient ce costume pendant deux ans, avant de prononcer leurs vœux et de prendre le voile noir. Trois autres religieuses avaient accompli cette cérémonie peu de temps auparavant. On m'apprit que ces trois dernières n'étaient âgées que de dix-huit à vingt- quatre ans j elles ne semblaient nullement tristes , elles riaient et parlaient aussi gaîment que les autres : les quatre novices étaient les plus sérieuses; de même que leurs compagnes, elles nous saluèrent, mais leurs visages ne se déridèrent pas.
La mise des ursulines me parut lugubre ; leurs longues robes de serge noire , leur voile noir , leur bandeau, leur guimpe, tout cela me parut bizarre ; on aperçoit à peine la figure de la religieuse. Quelques-unes avaient une ceinture de cuir, à laquelle pendaient un chapelet et une croix. Du reste, ces religieuses avaient Tair plu» intéressant que les s(eurs grises de Monlrcal.
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Quelques-unes des jeunes sœurs auraient pu certainement passer pour très jolies, sans leur habilement funèbre ; d'autres ressemblaient à des grand'mèresj d'autres enfin, et Madame la supérieure en particulier , avaient des traits agréables et le maintien de femmes de qualité.
Une demi- douzaine de religieuses nous accompagna dans nos courses d'un appartement à un autre, et chacune paraissait très disposée à nous parler. Nous vîmes l'école ; elle est composée de trois pièces 5 deux rehgieuses dans chacune donnent des leçons aux jeunes filles ; cellesci, très proprement mises, étaient occupées à leur ouvrage. Deux classes sont consacrées à l'éducation des filles pauvres qui ne paient qu'une somme modique. Partout ou nous entrâmes, les jeunes filles se levèrent de leur siège, nous firent la révérence, et restèrent debout jusqu'à ce que nous fussions sortis. En allant d'une classe à une autre, rious traversâmes un jardin assez grand 5 le mur qui l'entoure n'est pas très haut , et si les religieuses voulaient s'échapper , elles pourraient l'escalader aisément.
On nous mena ensuite à la cuisine, où il y a
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une pompe; la cheiniiiée est d'une très grande dimension , et ressemble un peu à celle des châteaux du moyen âge en Europe. Le réfectoire est très propre ; de longues tables de bois de sapin régnent dans toute sa longueur, de chaque côté. Deux religieuses, à tour de rôle, servent les autres. En passant dans une galerie qui, je crois, conduit ajiix cellules où couchent les religieuses, je remarquai, sur chacune des portes, une inscription en français, et entre autres, celleci : « Pour un moment de travail, une éternité » de repos. » Quand nous sortîmes, les religieuses nous olfrirent de petits ouvrages eu écorce de bouleau ; j'en achetai quelques-uns.
Il y avait à peu près une heure que nous étions dans le couvent, lorsque le son d'une cloche se
fit entendre. Le {)ère D nous dit que c'était
pour nous le signal de la retraite : les religieuses nous conduisirent à la [)ortc ; j'essayai de l'ou- > rir, elle était fermée à clef La supérieure, avant de donner la clef, plaisanta de la manière la plus aimable sur la posilion extraordinaire dans laquelle nous nous lrou\ions. Ou se sépara de la manière la plus j)olie et la plus gracieuse : à la vérité nous ne nous prunes pas réciprotpicmciii
la main ; mais jamais dames n'ont dit avec plus d'aisance et d'amabilité ^ (c Bonjour, Messieurs, bonjour, »
Lesursulines ont des revenus en fonds de terre, indépendamment de ce qu'elles reçoivent pour l'éducation des enfans. Toutefois ces ressources ne suffisent pas pour leur entretien , et le jardin , leurs ouvrages à l'aiguille , et la pâtisserie, complètent ce qui leur est nécessaire.
On est tenté de se demander quel motif peut engager ces pauvres créatures à choisir ce genre de vie, et comment il est si aisé de retenir un si grand nombre de religieuses, sans la possibilité d'avoir recours aux moyens de contrainte. Mais on oublie que la religion romaine est le plus fort instrument de prosélytisme qui ait jamais été inventé, et que la confession auriculaire donne aux prêtres un si grand pouvoir sur l'esprit craintif de leur troupeau, que, lorsque cette disposition n'est pas combattue par les lumières naturelles ou acquises, c'est-à-dire par la sagacité et par l'éducation , il n'est aucune action à laquelle le conseiller spirituel , s'il en a le dessein , ne puisse porter son pénitent. Si les parcns désirent qu'une de leurs filles prenne
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le voile , ils n'ont besoin que de s'assurer de la coopération de son confesseur, et il est presque impossible que leur projet ne réussisse pas. L'autorité paternelle combinée avec la menace du déplaisir du Tout-Puissant, et les terreurs du purgatoire, enfin aidée de l'influence de l'exemple, et l'attrait d'une réputation de sainteté, forme une masse de résistance terrible contre l'inclination d'une pauvre fille pour la vie sociale; si elle est laissée seule pour soutenir le combat, il n'y a guère de chance de succès pour elle.
Il est très probable que l'on emploie rarement ce système de terreur; les religieuses n'ont besoin que d'elles-mêmes pour trouver de nombreuses recrues. A peu près cent cinquante jeunes filles reçoivent d'elles leur éducation ; les unes comme pensionnaires, et celles-ci sont, par conséquent, presque entièrement séquestrées de toute autre société. En élevant les jeunes filles, les religieuses gagnent naturellement leur allection, leur enseignent à penser connue elles pensent elles-mêmes, et à adopter, sur le monde et ses ailaires, les opinions dominantes dans le cloître. La tran(|uillilé cl, probablement , l'har-
moiiic apparente qui régnent dans la communauté, ont du charme pour les enfans; et les principes faux , mais trompeurs , avec lesquels le système s'identifie, se réunissent pour influer sur la décision des jeunes filles. Celles qui prennent le voile sont, on le conçoit, comblées d'éloges ; leur exemple est recommandé : la contagion se répand j des liaisons d'amitié contractées de bonne heure entre les pensionnaires contribuent à augmenter le nombre de celles qui se dévouent ; et le célibat et la retraite deviennent l'objet des désirs ardens de quelques jeunes cœurs, tout comme les plaisirs et la parure le sont pour d'autres. Je voyais souvent une famille ou il y avait plusieurs filles • l'une d'elles, vive, aimable, jolie, et âgée d'environ douze ans, me fut indiquée, par son frère, comme destinée à être religieuse. Elle passait la plus grande partie de son temps dans un des couvens, et en parlait comme de l'objet de sou inclination. Je ne puis, dire si ses parens parlaient sérieusement à ce sujet ; mais une de ses tantes est religieuse , et je ne regarde pas comme improbable qu'elle suive son exemple.
11 n'est pas aisé de s'assurer si, après avoir pro-
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nonce leurs vœux définitifs, les religieuses ne s'en repentent jamais. Probablement cela n'arrive pas au plus grand nombre : toutefois je ne puis m'empècher de croire que quelques-unes regrettent ce qu'elles ne peuvent annuler. Si leur résolution a été produite par une cause soudaine et peut-être imprévue, le temps rappellera nécessairement des idées, et excitera des angoisses aussi vives qu'inutiles. Qu'il est digue de compassion , le sort d'une pauvre créature ainsi tourmentée î Je ne puis pas dire que j'aie rieu vu qui soit propre à confirmer cette opinion; mais d'après quelques mots de conversation d'une des personnes qui m'accompagnaient avec une jeune religieuse du couvent des ursulinesj je suis enclin à supposer qu'elle aurait bien voulu en être dehors.
Pour quiconque n'a pas vu leSaut du ISiagaja, le Saut de Montmorency , éloigné de 7 milles de Québec, doit être un objet intéressant. C'est une excursion à la mode ; je résolus de la faire , quoique j'eusse contem})]é la merveilleuse chute du Niagara.
On sort doQu(^bec par la porte de Saint-Jean . on traverse la rivière Saint-Cliarles, puis ou suit
la route qui longe la rive gauche du Saint-Laurent. A sa gauche on a de vastes prairies qui paraissent très grasses; à droite en a, jusqu'à une certaine distance, une grande baie , puis le bras septentrional du fleuve, et au-delà File d'Orléans. A trois quarts de mille de Québec , on passe par le village de Beauport, où le terrain commence à monter graduellement. Beauport contient à peu près quatre-vingts maisons , la plupart en pierre , et une église romaine avec trois clochers couverts en fer-blanc. Tout près du village , une petite rivière du même nom , qui verse ses eaux dans le Saint- Laurent, met en mouvement des moulins à farine et à graine de lin. Le terrain s'élève rapidement et atteint à une hauteur de deux cents à trois cents pieds au-dessus du fleuve.
Le Montmorency est un torrent bien peu considérable, si on le compare au fleuve puissant auquel il se réunit j mais dans notre pays , où les rivières sont sur une échelle bien moindre , il passerait pour une des plus grandes. A peu de distance au-dessus du Saut, le lit de la rivière suit une pente très sensible , de sorte que le courant acquiert une grande rapidité avant que
l'eau se précipite du haut de l'escarpement. On dit que la hauteur de la chute est de deux cent quarante pieds j je n'ai eu aucun moyen de constater l'exactitude de cette estimation; mais à en juger d'après l'impression que mon œil a reçue , je suis disposé à supposer que cette chute n'est pas, à beaucoup près, aussi forte (i). Quoiqu'il en puisse être , c'est une belle cascade. L'eau se brise en écumant dès le sommet, et descend par une large nappe d'une blancheur éclatante, en envoyant en l'air de grandes colonnes de brouillard humide.
Au-dessous est une espèce de bassin semicirculaire, et d'une étendue considérable, entouré de rives rocailleuses et escarpées, entre lesquelles l'eau devient unie et tranquille avant d'entrer dans le Saint- Laurent. Le bord de la
(i) Le voyageur écossais a eu raison de clouter que l'évaluation de la hauteur de cette chute fût exacte. Le pcre Charlevoix, qui l'avait observée, ne l'estime qu'à 40 pieds. Or, ce missionnaire' avait le coup d'œil fort juste. Avant lui , on donnait 600 pieds de hauteur au Saut du Niagara; il jugea qu'il en avait à peu près i5o; et Fou a reconnu qu'il ne s'était pas trompé.
ÎIO J. M. DUNCAN.
rive gauche est garni de bois touffus; sur Ja rive droite, on en a coupé une portion considérable. Le lit de la rivière est d'un rocher grossier et très dur ; on voit sur chaque rive une couche supérieure de calcaire, à travers laquelle les eaux du Montmorency paraissent s'être ouvert un canal.
La main infatigable de l'homme a récemment produit de grands changemens daus ces lieux. Un propriétaire du terrain voisin a construit un très grand moulin à scies sur les bords du Saint- Laurent. Pour faire aller la roue immense qui met ces scies en mouvement, il a dérivé une portion de l'eau du Montmorency, en la prenant au-dessus de la chute , et l'a conduite, par une route sinueuse , le long de la pente de la colline. Cet ouvrage a dû exiger un travail prodigieux , et coûter de grosses sommes; car, pour atteindre au but désiré , il a fallu creuser, dans le roc vif, un canal qui a près de sept pieds de hauteur, et cinq pieds de largeur, en laissant au-dessus une masse de rochers d'upe douzaine de pieds ; là, une écluse fixe la quantité d'eau que l'on veut laisser passer. La pente de la colline est si roide, qu'il a fallu beaucoup d'art pour modérer l'im-
péluosité du courant dans sa descente vers la roue. On essaya d'abord d'un canal sinueux , creusé dans la terre; mais la force prodigieuse du courant mina les bords par-dessous. 11 n'aurait pas tardé à enlever une partie considéral)le de la surface; on fut donc obligé de placer, dans l'intérieur du canal, un conduit solide en bois, disposé en zig zag, par lequel l'eau descend depuis le bord de la colline jusqu'en bas, ouille entre dans le canal naturel d'un ruisseau rapide; puis elle finit par se précipiter sur les larges côtes de la grande roue.
Le moulin à scies que ce torrent met en mouvement, est, je crois, un des plus grands de l'Amérique, et, par conséquent, du monde. C'est im immense bâtiment en bois, suspendu sur le bord du Saint-I^aurent, vers lequel descend un plan incliné; les blocs qui doivent élre coupés, sont enlevés du radea.u par une mécanique, et amenés le long de ce plan incline. La pièce de bois, après avoir été coupée de la longueur que l'on veut donner à la plancbe, est fixée dans un châssis , et présente vnic de ses extrémités aux dents des scies ; la mécanique la fait avancer de leur côté, jusqu'à ce qu'elles l'aient partagée jus-
qu'à son extrémité opposée. 11 y a quatre cliâsslsj garnis chacun du nombre de scies nécessaire pour diviser le madrier en un certain nombre de planches. Ces scies montent et descendent perpendiculairement avec tant de vitesse , qu'un madrier long de douze pieds est coupé en [)lanches en cinq minutes. Les châssis des scies sont en bois de pin, le plus tendre possible; car le frottement est si considérable , qu'un bois plus dur prendrait feu inévitablement. Quand je vis cette machine , les châssis fumaient beaucoup , et, malgré toutes les précautions que Ton prend de les tenir bien graissés, quelquefois ils s'allument. Au printemps et en automne, le fleuve, dans le voisinage du moulin, est généralement couvert de trains de madriers, et des navires sont constamment occupés à charger des planches et des poutrelles.
Les hauteurs de Montmorency sont fameuses par l'attaque infructueuse de Wolf, quelques jours avant de débarquer aux plaines d'Abraham. Le propriétaire du moulin, en creusant le canal de sa prise d'eau , rencontra un grand nombre de boulets et d'obus de différentes dimensions. Les Français étaient retranchés sur les
VOYAGK AU CANADA. I l3
hauteurs • pendant qu'un corps considérable d'Anglais escaladait les collines, pour essayer d'emporter d'assaut leurs ouvrages, les vaisseaux embossés dans le fleuve, afin de couvrir l'attaque des troupes de terre, et de partager l'atten tion de l'ennemi, lâchaient des bordées. Mais la position des Français était trop forte pour les soldats de Wolf^ près de 600 hommes, la fleur de son armée, périrent; il falkit abandonner lentreprise.
Du sommet des hauteurs , au-dessus du moulin, on a une belle perspective de Québec et du fleuve. La moitié septentrionale de l'étendue semi-circulaire du promontoire rocailleux, et sa portion qui s'incline vers la rivière Saint-Char-les , se présentent aux regards. La surface de la partie du rocher , sur lequel la ville est située , s'abaisse de manière ({ue l'on peut la voir presque entièrement; et Ton distingue bien les toits en fer-blanc qui s'élèvent à mesure qu'ils s'éloignent de l'œil du spectateur; au-dessus dominent les clochers , le télégraphe et le mat du pavillon.
Au-dessous de l'escarpement, se [prolonge le quartier de la ville , voisin de la rivière Saint-