‹ Cinq années de séjour au Canada \ (volume 5)Chapitre 2 sur 3 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

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Charles; les maisons Je la droite escaladent en quelque sorte une partie de la pente. Sur la rive opposée du Saint -Laurent, on voit la pointe Levi; entre les maisons qui la couvrent et la citadelle, on aperçoit le cours du fleuve arrivant de Montréal; des éminences bleuâtres terminent la perspective à une certaine distance. En bas et à gauche du spectateur , s'étend l'île d'Orléans qui est fertile et bien boisée ; une multitude de lia vires de toute grandeur n aviguen t sur le fie uve ; d'autres sont entassés autour des quais de la ville basse de Québec.

Je visitai le Saut de Montmorency en été; je fis une autre excursion en hiver, à i8 milles au nord-est de la capitale ; un particulier de ma connaissance avait commencé à défricher des terres sur les bords de la rivière de Jacques- Cartier, qui coule de ce côté; il y avait placé un fermier et sa famille, récemment arrivés du comté d'Ayr, en Ecosse. Au mois de novembre 1818, j'y allai avec lui. Pendant quelques jours le temps avait été variable et désagréable, tel qu'on l'éprouve ordinairement au commencement de l'hiver; la pluie, la neige, le dégel , la gelée, se succédaient allernativement et rapi-

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dément. Quoique mon ami m'eût «-îverti que la route était mauvaise, et qu'il fallait parcourir 9 milles à pied, à travers les bois, le désir de voir le nouvel établissement Femporla, et je convins de partir de compagnie avec lui.

Nous nous pourvûmes, pour cette course, de mocassins qui avaient été préalablement frottés d'huile ; cette cbaussuie est beaucoup plus commode que les souliers et les bottes; elle a une oreille qui enveloppe la cheville, autour de laquelle on l'attache avec une courroie. Nous avions aussi chacun deux paires de bas. Mon oompaj^non noua autour de son corps un sac de soldat 3 je le remplaçai pour moi par un mouchoir de soie.

La première partie de notre voyage se fit en calèche, jusqu'au village de Lorette, sur les bords de la rivière Saint-Charles , à près de g milles au nord-est de Québec. A j^eu près deux cent cinquante Hurons sont établis depuis long-temps dans ce village ; ils ont adopté la religion , et en grande partie la langue des Français Canadiens, ils onl une église, nn prêtre vit au milieu d'eux, el par ses (exhortations contribue^ à prévenu leiu trop grande dissipation ;il ne Icuvt

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permet pas de tenir cabaret; mais ils ont la faculté de loger et de nourrir les voyageurs.

Une pluie , mêlée de neige fondue , n'avaii pas cessé de tomber depuis notre départ deQuebecj le vent la poussait contre notre visage, de sorte qu'en arrivant à Lorette, j'étais trempé jusqu'à la peau. Heureusement pour moi , mon compagnon de voyage connaissait à Lorette M. Etienne, chez lequel nous descendîmes. Je séchai mon habit au feu de la cuisine j et je me réconfortai avec une écuelle de bouillon que me servit Madame Etienne.

La salle où elle me l'apporta était assez grande^ il y avait un poêle , un sofa , et les autres meubles qui garnissent ordinairement ces sort-es d'appartemens. Cette salle donnait passage dans deux petites chambres, où il y avait des lits avec des rideaux blancs et des couvertures blanches de coton* tout était extrêmement propre, et, dans la maison, chaque chose présentait l'imago de l'ordre. 11 est réellement très rare de rencontrer, soit dans le Canada, soit dans les États- Unis, une auberge de campagne, dont l'apparence soit aussi attrayante que celle de cette habitation d'un pauvre Huron. M. Etienne

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était un vieillard encore robuste et actif- depuis peu de temps seulement il était de retour d'une expédition de chasse dans les forets , à plus de looo milles de distance. Sa femme paraissait beaucoup plus jeune que lui j elle s'occupait à broder des mocassins; tous deux parlaient couramment le français. Ces gens ont gardé la forme indienne de leurs vétemens, qui sont en drap,* la femme portait beaucoup d'orneraens en argent.

Comme nous allions commencer la partie de notre course que nous devions faire à pied, nous engageâmes un jeune Indien, nommé Paul, à nous accompagner, et à porter sur ses épaules notre valise bien garnie. C'était un jeune homme vigoureux, sa taille était de six pieds; il portait un frac bleu, des jambières et des mocassins; une hache était passée dans sa ceinture.

Notre marche à travers les bois fut fatigante et désagréable; le sentier, car on ne pouvait l'appeler un chemin, n'avait été frayé que deux ans auparavant. La pluie était tombée si abondamment, que fré(juemnient nous enfoncions jusqu'aux genoux dans des flaques d'eau et des bouri)iers. Mes mocassins, grâces ;i Muiiie d{)n(

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ils étaient imprégnés, résistèrent pendant quelque temps à Fhumidité ; mais , peu à peu , j'enfonçai si [)roi'ondément, qu^il ne fut plus question d'avoir les pieds secs. La pluie et la neige continuèrent plus d'une demi-heure après notre départ; vers l'après-midi elles cessèrent.

Par intervalles nous rencontrions des maisonnettes habitées par de nouveaux colons ; nous vîmes quelques-uns de ces hommes occupés à abattre des arbres. Sur le bord d'un torrent qui coulait avec fracas au travers de la forêt, on avait construit, pour l'avantage des colons, un moulin à scie qui n'approchait pas des dimensions de celui du Montmorency , car il n'avait qu'une seule scie.

Trois milles plus loin nous arrivâmes à Riverside, lieu ainsi nommé par mon amij c'est là que demeuraient le colon et sa famille, dans une maison en bois, solide et commode; elle était composée de deux pièces, avait des fenêtres avec des vitres, un grand poêle dans la cuisine, et plusieurs autres choses que ses habitans n'auraient pas pu se procurer, si, comme beaucoup d'autres émigrans , ils avaient eu h lutter contre les premières diflicnUés de leur établissement

avec leurs seules ressources. Trois Indiens ai- (laicnl au colon à défricher le terrain; nous vîmes plusieurs tiges de blé; les unes étaient la seconde , d'autres la première récolte.

Les Indiens manient la hache avec beaucoup de dextérité: pour abattre les arbres, ils attaquent le tronc à peu près à trois pieds de la terre, la partie inférieure de l'entaille est parfaitement horizontale , la partie supérieiue est oblique et forme avec l'autre un angle de /\5 degrés. Les copeaux sont enlevés de la surface supérieure , et , en conséquence de leur inclinaison vers le grain du bois, cèdent facilement au tranchant de la hache. Un sauvage coupera trois ou quatre grands arbres, avant que deux charpentiers, travaillant avec une scie, viennent à bout d'un seul.

Dans cet endroit, la rivière de Jacques-Cartier a à peu près 5oo pieds de largeur ; elle est navigable, soit en remontant, soit en descendant, pendant près de 20 milles; mais plus bas, des cataractes et des rapides coupent la communication, de sorte (jue les colons ne jouissent pas de l'avantage que leur procurerait une rivière navi gable qui lrans[)orleraiJ à Québec lespro(hictions

de leur terre. De petites îies s'élèvent an milieu du lit de la rivière , et la rive opposée s'élève à une hauteur considérable.

Cette maisonnette, dans l'immensité du désert, ne présentait rien de bien curieux; mais sa situation m'intéressa, parce qu'elle m'offrit quelques traits caractéristiques de l'existence à laquelle se dévouent annuellement des milliers d'hommes, dont beaucoup, je le crains, ignorent entièrement les peines et les difficultés contre lesquelles ils auront à combattre, et la privation totale des aisances de la vie civilisée, à laquelle ils doivent en général se résigner. Cependant cette maisonnette, quoique solitaire, entourée de forêts épaisses, près d'être enveloppée des neiges d'un hiver du Canada, et au milieu d'une atmosphère qui est quelquefois assez froide pour geler le mercure du thermomètre , ne pouvait point passer pour isolée , en comparaison des milliers de cabanes qui, dans les régions de ce vaste continent les plus reculées, sont enterrées dans les bois. Avant d'arriver à celle-ci, nous en avions rencontré trois autres; et, de l'autre côté de la rivière, il y en a encore une ou deux : ]a distance qui sépare de Québec n'est [)as cou-

sidérable , et en hiver , quand la neige couvre la terre, le traîneau ou la carriole peuvent parcourir cet espace en trois ou quatre heures.

Cependant j quelle existence pitoyable que celle de ces hommes, pendant les longs mois de l'hiver! La terre est complètement cachée, le travail des champs entièrement suspendu , le froid si rigoureux, qu'à moins d'être enveloppé de fourrures épaisses, on ne peut sortir sans être saisi par la gelée; et chez soi on n'a pas un ouvrage qui puisse convenablement occuper l'attention. Que peuvent faire, pendant tout l'hiver, cet homme, sa femme et leurs trois enfans, que rester inactifs au coin du feu, manger, boire, dormir , et soupirer inutilement après le printemps?

Certes, cela est assez triste ; mais être enterré dans les forêts immenses des pays de l'intérieur, est encore pis. Au moins le colon écossais est à la portée de ses semblables , si par hasard il'a besoin d'eux, et peut même se procurer qucl- ([UCvS-unes des aisances de la vie, s'il a le moyen de les acheter ; mais l'homme relégué dans les savanes les plus reculées et les moins fréquentées, ou dans les Ibréls encore phis lugubres des

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