‹ Cinq années de séjour au Canada \Chapitre 4 sur 12 · L'AUTEUR ANGLAIS · texte numérisé non relu

L'AUTEUR ANGLAIS

e conçois aisément que la pauvreté n'est point un crime , quoique , soit dit en passant, un homme de beaucoup d'esprit ait observé que c'était encore bien pis. Les sages les plus célèbres de l'antiquité n1 ont point eu de honte , en faisant allusion à res angustas domi , et partageaient complètement cette opinion. Je reconnaîtrai sans hésiter-, que je suis devenu un exilé , non par choix, mais par nécessité ; non pour réaliser une grande fortune au milieu des déserts Lrans-atlantiques , mais pour me soustraire à la pé-

}v IETRODUCTION.

nurie et à tous les maux qui devaient en être , pour moi , les conséquences naturelles dans ma terre natale.

Mon père , qui possédait autrefois une belle propriété dans le sud de l'Irlande , se trouva , à l'époque delà dernière guerre, dans des circonstances tellement pénibles , quelles lui ôtèrent la possibilité de prolonger son séjour dans ses domaines, sans être forcé de descendre du genre de vie auquel il avait été accoutumé , pour être en butte aux désagrémens et aux embarras auxquels les premières habitudes l'avaient parfaitement rendu étranger. Etant entré, dès sa première jeunesse, dans la carrière militaire , il était assez naturel que ses enfans manifestassent la plus forte prédilection pour le même état. Croyant jouir .d'un assez grand crédit pour pouvoir obtenir pour nous des commissions , aussitôt que nous aurions atteint l'âge requis , il entreprit , malgré la modicité de ses moyens , de nous don-

INTRODUCTION

ner une éducation qui pût nous mettre à même de bien remplir les grades auxquels nous serions appelés. Cet espoir lui servit d'encouragement, pour braver les coups de l'adversité , jusqu'à ce qu'il pût ainsi pourvoir mon frère et moi. Mais le retour de la paix vint anéantir toutes ses espérances , tous les moyens de parvenir dans d'autresprofessions honorables étant interceptés d avance , et devenant bien plus rares encore , lorsque grand nombre de jeunes gens , obligés de se retirer du service , cherchèrent de nouvelles sources d'avancement, avec les plus grands droits, dans un pays pour l'honneur duquel plusieurs avaient vaillamment combattu.

A cette époque , les perspectives de ma famille devinrent chaque jour plus effrayantes : lorsque mon père s'aperçut que des circonstances inévitables fermaient à ses enfans tout espoir d'avancement militaire , et qu'il ne lui restait qu'un bien faible espoir de les voir plus

VJ INTRODUCTION

heureux dans d'autres carrières , il porta son attention vers l'émigration , comme seul moyen d'assurer le sort de notre nombreuse famille , et d'éviter ainsi les regrets , si naturels à un bon père , de voir ses enfans rétrograder des rangs que leurs ancêtres avaient occupés dans la société.

Des milliers de malheureux enfans de l'Irlande , avaient alors dirigé toutes leurs pensées vers les Etats - Unis d'Amérique. Les préjugés populaires en faveur des établissemens à former dans ces contrées , étaient à cette époque dans toute leur force, quoique ^ depuis , un grand nombre de ces préventions si favorables se soient dissipées par la pénible expérience d'un sort bien différent de celui qu'on avait espéré obtenir: l'étonnante variété et l'immense étendue du territoire de la république , le grand choix de climat et de sol

qu'elle offre aux agriculteurs , l'heureux succès des entreprises des premiers colons

INTRODUCTION. Vlj

et l'importance toujours croissante de quelques établissemens récens , tout concourait à fixer sur cette partie du Nouveau Monde l'attention des aventuriers. Mais il y eut une considération qui , dans l'esprit de ni on père , l'emporta sur tous ces séduisans avantages:

devenir le sujet d'un pays en hostilité ouverte avec celui dans lequel sa famille avait eu , à l'ombre de la protection britannique , une existence brillante, pendant plusieurs siècles ; se rendre à jamais étranger aux institutions et aux lois de la Grande Bretagne , et se voir forcé d'apprendre à ses enfans à devenir fidèles à. une république qui ne pourrait jamais lui inspirer le moindre attachement , étaient des pensées qui ne pouvaient être conçues ni par lui ni par sa famille.

Telles furent les principales considérations qui nous décidèrent à donner la préférence aux déserts non encore explorés du Canada, et à négliger ce que Ton

Viij INTRODUCTION.

nommait vulgairement les Champs Êliséens des Etats-Unis. Nous n'avons pas eu de motifs d'être rnécontens de ce choix , quoique originairement dicté par des raions politiques : nous nous félicitons , au contraire , après une expérience de six années , de la détermination que nous prîmes alors ; et c'est ce que la suite de ces mémoires expliquera au lecteur.

Le choix du pays où nous devions nous rendre ayant été fait , mon père s'adressa au comte Bathurst , secrétaire d'Etat de sa Majesté, au département des Colonies, pour en obtenir une concession de terres dans îe Canada : Henri Goulburn, secrétaire de son Excellence , lui répondit /d'après ses ordres, la lettre suivante:

ce En réponse à votre lettre à lord Ba- 5) thurst , il me charge de vous informer 5J que le gouvernement de sa Majesté a » cessé de donner des encouragemens » aux indivHus qui désirent d'aller s'é- » tabîir dans les colonies : il leur accorde

INTRODUCTION. JX

» seulement vingt -cinq acres -de terre » qu'ils sont libres de choisir : mais ils ne » doivent pas s'attendre que le gouver- » nement leur paie le passage , ni leur » donne aucun secours, lorsqu'ils seront » arrivés aux colonies.

» Néanmoins, lord Bathurst est disposé x> à recevoir les propositions de toutes les » personnes qui désireront entreprendre , 33 par elles - mêmes ou par leurs agens , » la culture de plus grandes concessions » de terre, soit au cap de Bonne- Espé- » rançe , soit dans les provinces amé- » ricaines du nord , aux conditions sui- » vantes :

:» De semblables concessions ne se- » ront faites qu'à ceux qui pourront » s'engager à emmener et à établir sur les » terres concédées dix colons au moins ; » et la quantité de terres concédées , dans » ce cas , sera dans la proportion de cent 33 acres pour chaque colon qu'on s'enga- » géra à y établir.

INTRODUCTION

33 Pour éviter que cette condition puisse » être éludée , les personnes qui deman- 33 deront une concession de terres seront » obligées à payer comptant, la somme 33 de dix livres sterling par chaque colon , ?) laquelle somme leur sera rendue , aus- 33 sitôt qu'elles seront arrivées dans la 33 colonie , et que les colons auront été 33 établis sur les terres assignées,

w Je dois en outre vous faire observer , 33 que dans le cas où vous consentiriez à » entreprendre de cultiver des terres sous » ces conditions , soit au cap de Bonne- « Espérance , soit dans Y Amérique du 33 nord , et où vos propositions seraient 33 approuvées par sa Seigneurie , cette 3) concession vous sera faite sans frais, et >3 Ton vous accordera le tonnage néces- » saire pour votre transport ou celui de vos » agens , ainsi que celui des colons que 3) vous pourrez avoir engagés : vous de- » vrez pourvoir vous-même à la nour- J3 riture des colons.

33 Je suis , etc. 33

INTRODUCTION. XJ

Mon père accéda sur le champ aux termes proposés par ce document , et au lieu de n emmener que dix colons , cinquante quatre familles formant environ deux cents personnes se présentèrent comme candidats pour émigrer sous ses auspices. Lorsqu'il eut fait les arrangemens nécessaires avec ce grand nombre d'individus , dont quelques-uns étaient d'estimables bourgeois, et d autres de petits fermiers jouissant de la meilleure réputation, il remplit la condition imposée en payant le dépôt spécifié.

Aussitôt après la conclusion de cet arrangement, nous reçûmes de M. Goulburn le billet suivant contenant Tordre au gouverneur du Canada :

Downing Street. , i4 niai 1818.

ce M. Goulburn présente ses compli- » plimens à M. Talbot , et lui transmet » ci-inclus Tordre au gouverneur du Ca- » nada pour faire la concession de terres

Xij INTRODUCTION.

» en proportion du nombre de colons qui » raccompagnent. »

BUREAU DE LA SECRET AIllERIE D'ÉTAT.

Downing Street, 27 mai 1818.

ce Monsieur,

ce Richard Talbot, écuyer, s'étant en- » gagé à amener en Canada les colons » dont les noms sont ci-joints, vous au- 3> rez d'abord à lui assigner une conces- » sion de terres dans la proportion de » cent acres par chaque individu au-des- » sus de dix -sept ans qui raccompagnera; » et aussitôt que les colon,s seront établis » sur les terres que vous lui aurez assiy> gnées , vous lui payerez les sommes » fixées pour leurs noms respectifs , en » vous remboursant du montant sur ma » sous-secrétairerie. »

J'ai l'honneur d'être , etc.

signé Batliurst,

A Sir John Cope Sherhrooke, gouverneur du Canada.

INTRODUCTION, Xlll

A la réception de ces lettres qui équivalaient à un ordre de marche pour notre bande empressée , nous préparâmes tout pour nous rendre immédiatement au lieu où nous devions nous embarquer.

Comme les lettres que je publie instruiront graduellement les lecteurs de tout ce qui concerne notre colonie émigrante, je pense que la présente introduction leur paraîtra suffisante.

LETTRE I.tr*

crc

Départ pour Cowe. — Analyse de ce que nous éprouvons , en contemplant la contrée dans laquelle nous passons. — Regrets qui en furent les suites. — Arrivée du vaisseau qui devait nous transporter. — Sa description. — Manière dont il était disposé , — etc.

Port de Cowe, i3 juin 1818.

C'est avec beaucoup de justesse que la célèbre lady Morgan a dit qu'il y avait certaines émotions du cœur que la plus haute éloquence ne pouvait décrire , et que tout ce qui est fortement conçu par Fâme, peint par l'imagination, ou senti par le cœur, devient faible et languissant , par la froideur et la sécheresse des détails. Jamais je ne sentis si fortement la vérité de cette assertion, que je le fais en ce

2 LETTRE I.ere

moment : la pensée de me séparer à jamais dune contrée chérie , des co'mpagnons de ma jeunesse et des amis de mon cœur produit dans mon âme un tel conflit de sentimens opposés, que sans l'espoir consolant de trouver l'indépendance au-delà des mers, et l'agréable perspective d'un échange constant de sentimens avec ceux qui me croiront digne de correspondre avec eux , mon esprit affaibli , dénué de toute autre consolation , aurait bientôt succombé sous le poids de ses tristes réflexions.

Vous avez souvent essayé de me persuader que dans les premiers momens d'une vive affliction, il est inutile de vouloir lutter contre les chagrins dont notre cœur est accablé ; mais vous pouvez vous rappeler que je n'ai jamais voulu admettre la justesse de cette remarque. Une longue et pénible expérience m'a maintenant démontré la rectitude de vos observations.

Lorsque nous arrimâmes à Cowe , nous trouvâmes que le vaisseau destiné à nous transporter en Amérique n'était pas encore arrivé : nous fûmes , en conséquence , forcés de pren-

dre des logemens, que nous parvînmes heureusement à nous procurer à des prix modérés et dans un quartier très-agréable de Ja ville, d'où nous avions une vue étendue du port et de ses différentes fortifications.

Nous y demeurâmes plus d'un mois avant d'apprendre l'arrivée du Brunswick : c'était un très-beau bâtiment et disposé avec beaucoup de soin , pour que nous y fussions tous bien logés. Les appartemens de cabine consistaient en une vaste salle à manger, deux appartemens principaux , dans chacun desquels il y avait des logemens pour quatre personnes , et deux vastes chambres â coucher qui pouvaient recevoir environ vingt personnes. La chambre commune contenait environ quarante logemens séparés, propres à recevoir six hommes, ou un nombre proportionné de femmes ou d'enfans. Le Brunswick était commandé par le capitaine Black , officier anglais d'une grande expérience : il y avait à bord cent cinquante tonneaux de lest, cent cinquante tonneaux de munitions pour la garnison de Québec, et trois mois de provisions pour les colons de mon prie qui ne devaient s'en servir

4 LETTRE I.cre

que dans le cas où les leurs seraient épuisées par un voyage long et fatiguant ou pour toute occurrence fortuite impossible à prévoir.

La cabine était uniquement disposée pour recevoir mon père et sa famille : mais, comme il y en avait trois autres respectables qui nous accompagnaient , celles de M. Geary > de M. Hardy et de M. Burton , nous consentîmes à la partager avec eux.

Embarquement, — Mal de mer. — Temps désagréable. — Mort de plusieurs enfans. — arrivée sur le grand banc de pêche. — Vue du continent d'Amérique. — Ile d'Anticoste. — Délicieuse perspective du fleuve Saint-Laurent et de ses nombre uses îles. — Iles des oiseaux. — Ile Verte. — Ile d'Orléans, — Accueil hospitalier quon y reçoit. — Infériorité du sol et chétive apparance des récoltes, — Charmante vue de l'entrée du bassin à Québec. — Chutes du Montmorency. — Arrivée à Québec. — Maisons couvertes d'étain. — Visite à la ville. — Diversité de langages et de coutumes, — Société et réception dans un hôtel, — etc.

Le i3 juin , vers onze heures du matin , nous mîmes à la voile du port de Cowe,, et en peu

de temps , nous nous trouvâmes au milieu du vaste Atlantique : à peine eûmes-nous le temps de jeter un regard d'adieu sur les côtes de l'Irlande notre chère patrie, avant qu elle disparût à notre vue et se perdît dans l'immensité de l'Océan.

En moins d'une heure , après que nous eûmes levé l'ancre , tous les passagers se trouvèrent attaqués , comme par enchantement , de ces redoutables nausées , connues sous le nom de mal de mer , et que je crois être l'inévitable partage de ceux qui voyagent sur mer pour la première fois : pendant environ quinze jours nous fûmes tourmentés par cette maladie, et pendant ce temps , un grand nombre de nos plus zélés partisans de l'émigration auraient désiré ne pas avoir quitté leurs paisibles demeures pour s'exposer à tous les dangers et à toutes les difficultés d'un long voyage , et ne pas s'être livrés à de brillantes espérances de fortune , avant d'avoir bien calculé les différentes privations qu'ils devaient éprouver pour y parvenir.

Le mal de mer rend ceux qui en sont atteints extrêmement irritables : Cette maladie semble

dissoudre , pendant quelque temps , les plus douces affections de la vie. Vous auriez été tout surpris de voir des femmes faire des reproches à leurs maris , des enfans à leurs parens , et des parens à leurs enfans : tous semblables au bon père Adam,, cherchaient à se disculper les uns aux dépens des autres du péché commis. Cependant, après quinze jours de maladie, tous les futurs colons furent en état de convalescence , et plusieurs même , en aussi bonne santé qu'avant leur départ.

Pendant les huit ou dix premiers jours de notre voyage , le temps était si mauvais et les vents tellement contraires , que nous ne fîmes que peu de progrès : le temps devint ensuite plus doux et plus agréable; et les vents continuèrent à souiller de l'ouest et du nord-ouest , pendant toute la traversée.

Le 2 1 juillet , nous jetâmes l'ancre devant la citcdeQiÉKEc, après une traversée de quarante trois jours et demi : pendant ce court période , douze de nos compagnons de fort une eurent la mer pour tombeau , cl nous en enterrâmes un plus grand nombre encore dans les différentes

ô LETTRE II.

îles formées par le Saint-Laurent. Tous étaient des enfans au-dessous de quatorze ans., enfans qui , peu de jours avant ce changement subit ? étaient gais et sains ; tous l'espoir et les délices de leurs pare r?.

Rien d'une importance particulière (excepté les morts dont je Tiens de parler ) , ne survint depuis le premier jusqu'au trentième jour de notre traversée , où nous approchâmes du grand banc de Terre-Neuve ; le lendemain nous fûmes en vue de l'île de Terre-Neuve qui était la seule terre ferme que nous eussions vue depuis plus d'un mois : peu de jours après, nous aperçûmes le continent américain , qui ne nous parut d'abord qu'une immense combinaison de nuages épais , reposant sur le sein de l'Océan. Mais à mesure que nous approchâmes de plus près , et que nous pûmes distinguer les montagnes élevées ,, les forêts majestueuses et les fleuves aux ondes argentées s'élançant dans toutes les directions avec une constante impétuosité , mon âme fut enchantée de ce coup d'œil si nouveau pour moi et si peu attendu.

Peu de jours après être entrés dans legolphe de Saint-Laurent , nous fûmes enveloppés

d'un de ces épais brouillards si souvent redoutables pour les vaisseaux qui montent et descendent ce puissant fleuve : presque pendant deux jours entiers , nous ne pûmes distinguer la terre dans aucune direction , et n'ayant point de pilote à bord , il nous fut impossible de nous assurer de la route qu'il convenait de suivre : il n'y avait pas le moindre souffle de vent ; et notre vaisseau montait et descendait au gré de la marée. Lorsque nous nous vîmes dans cette dangereuse situation , nous tirâmes plusieurs coups de canon , pour attirer un pilote. La frégate de sa Majesté, ïlphigénie, ayant à son bord sa Grâce le duc de Richemond , et sir Arthur Maitland , nous précédait à une petite distance; elle fit aussi dans le même objet quelques décharges de grosse artillerie : mais cela ne réussit pas mieux. Nous n'eûmes point l'idée d'aucun danger imminent , jusqu'au moment où le brouillard s'éclaircit. Alors nous découvrîmes avec autant de surprise que d'alarme, que nous dérivions vers l'île dangereuse d'ANTicosTE , sur les bords de laquelle tant de braves matelots ont terminé le pénible voyage de la vie. Cette île dangereuse, quoiqu*ayant

124 milles de long et 28 milles de large , nra pas dans toute son étendue, une baie ou un port assez assuré pour recevoir et abriter un seul vaisseau : elle est entièrement inculte et presque inhabitée. On a fait plusieurs tentatives pour en cultiver le sol dans plusieurs de ses parties : jusqu'ici elles ont toutes été inutiles. Le gouvernement a élevé deux bâtimens dans l'île, un à chaque extrémité: deux familles y sont stationnées pendant les mois d'été , avec d'abondantes provisions qui sont très-généreusement distribuées aux personnes qui peuvent être jetées dans l'île ^ et qui sont assez malheureuses pour avoir besoin de ces secours. On a aussi pris la précaution de placer sur les différens points de la côte des poteaux qui indiquent ces maisons de secours.

En remontant ce magnifique fleuve , l'œil est constamment réjoui par l'aspect d'une infinité de petites îles très-variées , couvertes d'arbres et d'arbrisseaux de toute espèce et de toute couleur. Mais de toutes les îles dont est décoré cet immense amas d'eau , cglles des Oiseaux, situées dans le golphe, sont les plus remarquables et les plus curieuses. Rigoureusement

parlant , elles ne sont rien de plus que deux grands rochers, élevés à une immense hauteur au-dessus de la rivière , et dont la circonférence, à leur sommet, n'excède pas cent cinquante perches. Des millions d'oiseaux font annuellement leurs nids dans les nombreuses cavités de ces rochers et y produisent leurs petits. Les pilotes et les chasseurs des établissemens voisins les troublent fréquemment dans ces retraites découvertes , et, en montant quelquefois jusqu'aux plus hautes éminences, leur enlèvent leurs œufs que les pilotes portent au marché de Québec , où ils en obtiennent un prix aussi élevé que celui qu'on donne ordinairement des œufs des volailles domestiques. Vus à une certaine distance, ces rochers paraissent blancs, à cause de la quantité prodigieuse d'ordures et de plumes dont ils sont couverts : et lorsque les oiseaux sont forcés de prendre leur vol , leur ombre se multiplie à tel point qu'elle obscurcit complètement la surface des lieux sur lesquels ils volent.

L'île de Bonn aventure est aussi fréquentée par un étonnant assemblage d oies sauvages, qui, pendant l'été , abandonnent les contrées du

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Sud et viennent fixer leur séjour dans cette île où elles font leurs petits ; après que cet objet a été rempli, leur instinct les fait émigrer de nouveau pour un climat plus chaud. On dit que ces oiseaux sont féroces pendant le temps de l'incubation , et possèdent alors une force incomparable : ils ne balancent pas à attaquer ceux qui veulent les dépouiller et les dangereuses incisions opérées par leur bec qui se dirige ordinairement vers les yeux , oblige souvent les assaillans à se retirer grièvement blessés.

Les bords des deux côtés du fleuve Saint- Laurent , offrent au voyageur l'aspect le plus varié , et très-propre à réaliser les pompeuses descriptions données par les poètes et les romanciers : de hautes montagnes hérissées d'arbres , des cataractes nombreuses et écumantes, qui tombent de rochers suspendus , jusqu'à ce qu'elles aillent se perdre dans l'immensité de l'Océan. Il n'est peut-être pas sur la terre de contrée qui offre des aspects plus sauvages , et plus repoussans , ou qui fasse éprouver plus de plaisir aux amateurs des scènes terribles et imposantes. Une vaste portion de ces con-

LETTRE II. l3

trées est presque inconnue aux hommes civilisés, et n'est habitée que par les bêtes féroces de ce vaste désert , et par leurs chasseurs non moins indomptables. Son aspect est horrible et ne peut inspirer à l'àme que des sensations désagréables : un sol ingrat , des rochers sourcilleux , des arbres disséminés , des cataractes rugissantes sont lestraits prédominais et les plus engageans de ce tableau de la nature dans son état primitif.

Comme nous naviguâmes pendant douze jours, sur le fleuve j'eus de fréquentes occasions d'aborder au rivage sur plusieurs points différens : je vis pour la première fois dans l'île Verte une des femmes originaires du pays : elle était couverte d'un grand schall de drap , jeté négligemment sur les épaules , et descendant jusqu'aux genoux : ses pieds étaient nus : mais elle ne paraissait pas accoutumée à marcher long-temps sans souliers ou sandales ; sa peau était exactement de couleur de cuivre, et ses cheveux qui touchaient presquïi terre étaient noirs comme du jais. Sa contenance était douce et modeste ; son accent n'était pas désagréable, et il n'y avait rien de grossier dans ses ma-

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nières : elle entendait très-bien l'anglais , et j'éprouvai un sentiment de regret , en voyant un être si voisin de la civilisation complète , condamné à passer sa vie dans un aussi triste séjour.

Je fus dans l'île d'OmÉANS, accompagné du capitaine Blakey de MM. Hardy ,Bur ton, Geary et de mon frère : immédiatement après être débarqués sur le rivage , nous nous dirigeâmes vers la maison d'un pilote canadien,, pour solliciter la permission d'enterrer un de ces jeunes enfans que nous avions le malheur de perdre journellement : nous trouvâmes à la porte qui nous fut aussitôt ouverte, une femme élégamment vêtue de soie noire: si nous l'avions jugée d'après les apparences , nous aurions pu la prendre pour une Comtesse européenne , et non pour la femme d'un pilote canadien. Après avoir cherché à excuser notre importunité , nous l'instruisîmes en anglais du triste objet de notre mission : elle répondit en souriant: « je ne sais pas parler anglais. » Un de nous s'adressant alors à elle en français , lui demanda la permission d'enterrer un enfant mort la nuit précédente et qui était étendu sur

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le rivage. Elle accéda très-poliment à notre demande, envoya un homme nous montrer le lieu ou nous pouvions déposer le corps , nous invitant obligeamment à revenir ensuite et à prendre notre part de quelques rafraîchissemens. Il est inutile d'observer que nous nous empressâmes de profiter de cette invitation amicale, ayant été si long-temps confinés dans un vaisseau , sans pouvoir y jouir du plaisir de varier notre société. Lorsque nous revînmes des funérailles , nous fûmes introduits dans un appartement qui aurait fait honneur à la plus belle maison en Europe. Nous y trouvâmes une boisson délicieuse qui avait été préparée pour nous et composée avec des esprits de la Jamaïque , du Jait frais et du sucre d'érable. Nous prîmes avec le plus grand plaisir notre part d'un régal si peu attendu ; et après avoir passé environ une heure dans cet asile hospitalier, remercié celle qui en faisait si bien les honneurs, et vanté, comme elle le méritait, l'élégance de sa charmante demeure , nous retournâmesau vaisseau, extrêmement satisfaits, et emportant la plus haute idée de l'hospitalité canadienne.

l6 LETTRE II.

Quoiqu'on dise que le territoire de la nouvelle Orléans est plus fertile que celui du Bas- Canada, il nous parut être d'une qualité trèsinférieure.

L'orge dont on faisait alors la récolte, aurait à peine paru en Europe mériter d'être cueilli. Les patates nous parurent meilleures ; et le tabac semblait y prospérer. Mais il est évident qu'on n'attache dans ce pays aucune importance à sa culture.

Lorsque les fermiers du Canada auront fait quelques progrès dans la précieuse science de l'agriculture, ils seront convaincus qu'il est du plus grand intérêt pour eux de bien labourer leurs vastes possessions : ils abandonneront l'usage de jeter dans le St. -Laurent la paille qu'ils ont de reste , et commenceront à utiliser le fumier qui se fait chez eux et chez les habitans des villes environnantes : ils cesseront de le regarder comme un désagrément dont ils ne peuvent trop tôt se débarrasser. Ils prendront soin alors d'accumuler et d'utiliser leurs engrais : seul moyen de rendre productif un sol maigre ou stérile par lui-même.

Orléans , très-peu au-dessus de la mer ,

s élève graduellement depuis le rivage jusqu'à son centre ; presque tous les bois sont coupés : à peine un arbre s'offre-t-il à la vue ; les barrières sont construites de bois refendu , ce qui tend à donner à toute l'île un air de pauvreté très -défavorable. Sa circonférence est d'environ quarante-huit mille ; sa longueur,, de vingt millS ; elle a six mille dans la plus grande largeur. A la plus basse extrémité de l'île, la rivière a environ quinze mille de large. A l'ouest 9 le courant d'eau se divise en deux canaux à peu près égaux, et forme un bassin qui s'étend à environ six milles dans chaque direction et qu'on peut dire avoir pour limites., d'un côté l'embouchure de la rivière St. -Charles, et de l'autre le rivage du St. -Laurent opposé à l'extrémité du cap Diamant; dans son sein aussi vaste qu'assuré, on peut voir à l'ancre un nombre immense de vaisseaux marchands et déplus petites embarcations de commerce qui s'y rendent en foule de toutes les parties du monde. Mais cette forêt de mâts qui offre un aspect très -remarquable dans tous les ports de mer en grande activité , de-

l8 LETTRE II.

vient ici insignifiante , par suite de 6a contiguïté avec des bois plus épais et plus élevés.

En entrant dans ce bassin,, la combinaison la plus attrayante de scènes imposantes attire et fixe l'attention. Sur la gauche, les cascades du Montmorency , dont les eaux s'élancent sur un précipice de deux cent quatre-vingt-dix pieds , les roches de la pointe Bevi, sur le rivage du sud , où se déploient tous les indices de l'industrie humaine , le promontoire élevée situé à l'opposite et sur lequel est placée la ville de Québec^ combinés avec les grandes masses d'arbres , de chaque côté de la rivière , composent l'ensemble d'un tableau aussi imposant que magnifique, dont un étranger ne détourne les yeux qu'avec le plus grand regret.

Dans le fait, toute la contrée, j usqu a environ cent cinquante milles au-dessous de Québec, diffère beaucoup dans son aspect des pays agrestes que l'on découvre à l'entrée, et doit affecter puissamment lame d'un voyageur qui sait observer les pays qu'il parcourt. L'admiration y est excitée non-seulement par la nouveauté de l'ensemble de la perspective qui diffère beaucoup de toutes celles qu'on voit en

LETTRE II. ig

Europe, m ais encore par les grandes masses de quelques-unes des parties qui la composent. Des montagnes élevées couvertes de bois impénétrables , dont les sommets vont border l'horison ; des rivières serpentant avec rapidité qui viennent apporter leurs eaux tributaires au fleuve St. -Laurent ; un grand nombre d'îles où croissent des arbres vigoureux dontles épais branchages prolongent leurs ombres sur la vaste étendue d'eau dont ils sont entourés ; de nombreuses cataractes placées à différentes distances réfléchissant avec éclat les brillants rayons du soleil , tandis qu'elles lancent leurs torrens écumeux sur les roches avancées d'où elles rebondissent en jets légers et aériens, et se réunissant ensuite de nouveau, tombent en torrents impétueux qui vont se jeter dans la mer. Tels sont les traits les plus caractéristiques du tableau qui se présente aux yeux étonnés du spectateur placé de l'un des côtés du fleuve.

Mais il y a d'autres vues d'un aspect plus doux et plus civilisé qui donnent un air animé et délicieusement varié à plusieurs parties de la scène et les désignent comme étant plus spécialement les demeures dus hommes et l'ob- Tome I. 3

2t> LETTRE II.

jet de leur culture. Les églises couvertes en toits d etain , ainsi que les clochers réfléchissant jusqu a vingt mille de distance 1 éclat qui les entoure ; les maisons des fermes, toutes d'une extrême propreté, qui, pendant environ cinquante lieues , forment une suite d'établissements contigus ; les taillis épais , sur quelques-uns des bords, et la belle diversité des intervalles qui les séparent : tout cela forme un aspect romantique qui ne peut que plaire et intéresser.

Il était environ six heures du soir , lorsque nous jetâmes l'ancre devant le port de Québec : comme nous remontions lentement le bassin ;, le canon des batteries, et le feu continuel des vaisseaux du port , tous saluant leur nouveau gouverneur qui avait jeté l'ancre quelques minutes avant nous , produisirent une telle confusion qu'il se passa quelque temps avant de pouvoir nous rappeler que notre voyage était à sa fin. Lorsque la fumée eut disparu , la ville jusqu'alors cachée en partie anosyeuXjSeprésentamajestueusementànous.

Les maisons dont la plupart sont couvertes en étain , s'élevant, rang par rang, en forme

d'amphithéâtre ; les murs imprenables , et le? batteries dirigeant leurs canons redoutables vers le bas de la rivière ; les tours de Martello et celle encore plus élevée du télégraphe; et les clochers hardis dont les aiguilles montent jusqu'aux nues , sont des objets qui remplissent tous les étrangers d'un étonnement à la fois solennel et agréable , et donnent la plus favorable opinion d'un pays qui fait naître de semblables sensations.

Aussitôt que les officiers de la douane eurent inspecté le vaisseau, notre capitaine ordonna que personne ne tentât d'aller au rivage avant le lendemain matin : cette injonction ne fut pas très-patiemment reçue par les passagers , dont plusieurs avaient un désir extrême de se mêler à la foule des habitans qui bordaient les quais pour recevoir leur illustre gouverneur. Comme la famille de mon père n'était pas comprise dans cette prohibition , je reçus une invitation du capitaine Black pour faire avec lui une incursion flans la cité. Le vaisseau était au centre du bassin, ce qui nous obligea à aller au rivage dans une chaloupe. Arrives au quai delà Heine, nous avançâmes dans une

22 un nn; n.

rue sombre et étroite , en partie éclairée par quelques mauvaises lampes , qu'on venait d'allumer à l'instant : nous entrâmes ensuite dans une autre rue mieux percée , encombrée , comme la première , d'une foule bigarrée de toutes les Nations } des zones torrides , glaciales et tempérées ; au milieu de laquelle il était impossible de dire quels étaient les plus nombreux des descendans de Cham, de Schem ou de Japhet. Des Africains , des Américains , des Indiens, des Européens et des Asiatiques composaient ces grouppes bizarres : quelques-uns étaient vêtus de pourpre avec du linge fin, et paraissaient; d'après quelques indices extérieurs., s'être copieusement nourris pendant toute la journée : d'autres déployaient leurs grotesques figures, dans un état approchant d'une nudité presque totale; en un mot, une semblable exposition des costumes de toutes les nations qui habitent le globe terrestre ne peut être vue qu'en Amérique, ou peut-être dans la nouvelle capitale de la Russie. Ces mouvemens confus et cette diversité peu harmonieuse de langage , produisirent un tel effet sur les organes de mon ouïe, que je crus être au

moment où on pinçait la dernière pierre de la tour de Babel : je n'entendis pas prononcer un seul mot d'anglais; je ne vis pas une seule ligure qui m'offrît les traits d'un compatriote; excepté lorsqu'à ma grande satisfaction je me trouvai dans le magasin d'un marchand anglais , où en regardant autour de moi , et réfléchissant sur la courte excursion que je venais de faire, je me rappelai qu'au lieu d'avoir été occupé à placer la dernière pierre de la tour de Babel, javais seulement terminé ma première promenade dans la ville de Québec.

La première visite que le capitaine BJack et moi finies dans la soirée , fut dans un hôtel : en y arrivant , nous fûmes introduits dans un vaste appartement , dans lequel il y avait environ trente capitaines de vaisseaux marchands: nous entrâmes sans cérémonie et découvrîmes bientôt que chaque individu avait devant lui un énorme gobelet rempli de liqueur, avec une pipe d'environ trois pieds et demi de longueur, ci une poche du meilleur tabac de Virginie. En peu d'instans^ le capitaine Black et moi jouîmes des mêmes avantages. Je pris un peu de la liqueur qui élait vraiment délicieux ,

mais je demandai à être dispensé de la pipe et du tabac : l'appartement était extrêmement chaud , rempli de la fumée d'un tabac brûlant et des exhalaisons de corps échauffés. Je désirais , de grand cœur, pouvoir en sortir ; mais , puisque j'y étais venu , non de mon propre choix , mais par complaisance pour le capitaine , qui paraissait aussi rêveur dans cette réunion amphibie , que s'il était occupé à découvrir la longitude ., je ne pouvais convenablement me retirer, qu'au moment où il jugerait convenable de me donner le signal du départ. Ces enfants de Neptune parlèrent de voyages longs et courts , de vaisseaux bien et mal construits , des avantages de la vue maritime, et de précieuses qualités de l'eau-de-yie de Cognac : tout cela d'une manière si diffuse et si prolongée , que je désirais d'être dans ce moment endormi dans la maison la plus mal construite , plutôt que de me trouver en pareil lieu. Pas un sujet n'y fut discuté ; pas une idée suggérée qui fut susceptible d'aucun résultat utile ou agréable , pour tout autre que pour euxmêmes. Je fus obligé d'attendre dans cette pénible situation jusqu'à onze heures : alors toute

la société se leva d'un consentement mutuel et spontané,, mais non sans prendre un nouveau rendez-vous pour la soirée suivante, pour leur édification générale et pour la prospérité du commerce du tabac. Il est inutile de vous assurer que je ne me trouverai point à cette nouvelle réunion.

a 6 LETTRE m,

Situation de\ Québec. — Ses belles apparences extérieures. — Citadelle^ — Cap du Diamant.

— Edifices publics de Québec. — Château de St.-Louis. — Cathédrale de l'église catholique romaine. — Temples du culte protestant. — Palais de justice. Collège des Jésuites. — L'Hôtel- Dieu. — Le Couvent des Ursulines.

— Le Palais de CÉvêque. — Les Barraques.

— Statue du général Wolf. — Origine du mot Québec. — * Population de cette ville,

Québec est sous le 46e degré 4$ minutes de latitude nord , et 7 \ degrés 1 1 minutes de longitude à l'ouest : il est heureusement situé sur les rivières de Saint-Charles et de Saint- Laurent , immédiatement à leur confluent.

LiiTTRK III. 27

Cette ville a , comme je l'ai précédemment observé, la forme d'un amphithéâtre s'élevant par degrés ; et vue de la rivière , elle offre un si bel aspect , qu'un étranger qui ne connaîtrait pas son intérieur , la prendrait pour une des plus belles cités du monde : l'étonnante élévation des clochers, leur aiguilles resplendissantes et les formidables ouvrages extérieurs de la ville , sont hors de tout calcul , de manière à prévenir fortement en sa faveur lame d'un spectateur. Mais lorsqu'il entre dans les rues., les places et les allées , surtout de la ville basse , il trouve que tout est borné , mal construit et peu élégant : rien ne peut alors égaler son désappointement: plusieurs rues sont à peine assez larges , pour permettre à deux voitures de passer de front; et toutes sont dépourvues de beauté, d'élégance et de régularité. Les opérations commerciales se traitent principalement dans la ville basse , qui , par suite de cette circonstance et de sa situation limitée, est dans un tourbillon perpétuel. Les greniers , les magasins et les habitations , quoiqu'en général d'une grande élévation , sont dominés par les protections rocailleuses du cap du Diamant , qui ,

dans quelques directions , semble les menacer d'une prochaine destruction. La montée de la haute ville , le long des circuits de la rue de la Montagne , a été ménagée avec beaucoup d'art: mais elle est néanmoins très-rapide , et dans certaines parties , elle est bordée sur la main droite , de profonds précipices.

Lorsqu'on est parvenu à son sommet , l'aspect de la ville devient plus agréable, et on le trouve , à tous égards , préférable à celui de la basse, ville. Néanmoins les bâtiments publics offrent peu d'intérêt à ceux qui sont accoutumés à la vue des beaux monumens qu'on admire dans les principales villes d'Europe.

Le bel état des fortifications mérite plus d'attirer l'attention : elles sont parfaitement entretenues , et on a ajouté de nouvelles défenses, partout où elles ont été jugées nécessaires : lorsqu'on les voit du rivage opposé , de quelque partie des campagnes environnantes , elles offrent un coup d'œil très-noble et très-imposant. La citadelle est située sur le point le plus élevé du cap du Diamant , qui est à trois cent cinquante pieds au-dessus du niveau du fleuve. Lorsque Québec devint la capitale de la colo-

nie française , la citadelle fut bâtie, dans la vue uniquement de défendre les approches de la cité du côté de l'ouest , vers les plaines A' Abraham : elle domine orgueilleusement sur le St. -Laurent, et étend maintenant ses immenses murs et ses ouvrages militaires extérieurs réguliers , jusqua l'extrémité de ces plaines , près du bord de la rivière St.-Jacques. La ville a cinq portes : la porte Saint-Louis , qui est la plus grande, s'ouvre à l'ouest et vers les hauteurs d'Abraham où le brave Wolf rendit son dernier soupir. La porte Saint-Jean s'ouvre vers Saint-Foi , qui est la route de Mont-réal. Ces deux portes sont extrêmement fortifiées, et les murs où elles sont placées , ont au moins cinquante pieds d'épaisseur. Les portes du Palais et de l'Espérance s'ouvrent vers le nord , et la porte de Prcscott par laquelle on passe dans la basse ville, s'ouvre vers le sud. Les approches de toutes ces portes so'nt gardées par des batteries et autres défenses. Ainsi, d'après sa position naturellement si avantageuse , et avec ses immenses fortifications , Québec doit être considérée comme une des plus fortes villes de l'univt

Toute description que l'on donne de Québec, quelque détaillée qu'elle puisse être, sera regardée comme incomplète , si elle ne comprend une esquisse des célèbres plaines cl' ^Abraham. Sachant à quel point vous vous intéressez à toutes les circonstances qui se rattachent à notre gloire nationale , je vais ajouter , à votre considération , une légère peinture topographique de cette ville. Québec est entouré d'eau sur trois côtés , et le quatrième s'ouvre à l'ouest vers les plaines. Pour la sûreté de ce côté , sur lequel la ville est la plus exposée , on a élevé de grandes défenses militaires dont j'ai déjà parlé. L'approche des hauteurs, du côté du St. -Laurent , est entourée de ses bords : pendant l'espace de plusieurs milles au-dessus de Québec , elle est difficile et défendue par des précipices : et ce fut néanmoins le seul accès ouvert aux troupes anglaises sous le commandement* du général Wolf, Du sommet des rochers élevés qui dominent la rivière , les hauteurs d'Abraham diminuent graduellement , jusqu'aux bords les moins élevés de la rivière St. -Charles. Dans les parties les plus rapprochées de la ville haute , elles ont au-delà d'un

LETTttE III. 0 1

mille de largeur,, et à une plus grande distance de Québec , cette largeur s'accroît à mesure que les deux rivières s'éloignent l'une de l'autre et forment les côtés d'un triangle presque équilatéral , dont la base serait une ligne imaginaire tirée à travers les plaines , à environ quatre milles de distance delà citadelle.

Les habitants de Québec ont élevé une statue au général Wolf : mais elle est au-dessous du médiocre et n'offre rien de curieux ; ce qui n'est pas étonnant ^u le peu de progrès des arts , au moment où elle a été placée.

Le château de Saint-Louis , résidence du gouverneur, est dans une situation très-élevée, et d'où l'on découvre une très-belle perspective. Il est bâti sur le bord d'un précipice presque inaccessible , et soutenu par des contre-murs et de forts ouvrages de maçonnerie qui s'élèvent presque jusqu'à la moitié de sa hauteur. Quelques-uns des appartemens du château sont occupés par les divers officiers civils et militaires qui agissent sous la direction immédiate du gouverneur: cet édifice n'a rien qui le recommande, excepté son étendue et sa situation: son extérieur n'attire point l'attention ,

02 LFmw: m.

quoique construit avec une élégante simplicité.

La cathédrale de la religion catholique ro~ maine est un bâtiment de pierres , bien construit , avec un clocher qui manque d'élévation et qui est bizarrement placé sur un de ses cotés. L'intérieur de cette église , comme celui de toutes les autres qui appartiennent à ce culte , contient plusieurs ornemens riches et dispendieux ; un grand nombre de bas-reliefs 9 tirés des Saintes Ecritures, exécutés par main de maîtres, décorent les mfrrs, et l'autel trèsgrand est d'un travail extrêmement soigné. Le clocher est couvert en étain , selon Fusage observé pour toutes les églises de la province.

L'église épiscopale protestante n'est élevée que depuis peu de temps : on y a observé à un certain point les règles de l'architecture , et cet édifice n'est pas sans mérite.

Il y a aussi une chapelle de méthodistes , appelée la maison de réunion Wtsleiehe ,,et une église presbytérienne : toutes les deux sont bien construites.

Le palais de justice n'est pas un bâtiment inférieur ni de peu d'importance ; on dit que les dispositions intérieures sont très-convena-

blement adaptées à sa destination. Le collège des Jésuites, le séminaire , £ hôtel-dieu , le couvent des Ursulines , le palais de févêque et les barraques j, sont les seuls autres bâtiments remarquables de la ville , et leur apparence extérieure est peufaite pour attirer une attention particulière.

Le couvent des Ursulines fut fondé par madame de laPeltrie en 1609. Il est présentement occupé par une supérieure et trente-six religieuses dont le principal emploi est l'instruction des jeunes personnes qui professent la religion catholique romaine.

L'hôtel dieu fut fondé en 1601 par la duchesse d'Aiguillon , sœur du cardinal de Richelieu, et destiné à recevoir les pauvres et à guérir les malades. L'établissement consiste en une supérieure et trente-six religieuses.

Le bâtiment qui servait autrefois de palais épiscopflt est maintenant converti en une maison d'assemblée pour le parlement provincial.

La situation relative des villes haute et basse rend Québec le séjour le plus désagréable pour toutes les personnes dont les affaires exigent successivement la présence daoa les différens

quartiers de la ville. Elle les oblige de monter d'une partie dans l'autre , par de longs escaliers de bois , ce qui est extrêmement désagréable dans les chaleurs brûlantes de l'été.

Les magasins de marchandises à Québec sont bien éloignés de la propreté et de l'élégance qu'on remarque dans les mêmes lieux en Angleterre : les portes et les croisées sont exactement semblables à celles des autres maisons particulières ; et, pour ajouter à leur mince apparence , ils sont toujours sales et mal tenus; on n'y voit aucune marchandise déployée , excepté quelques misérables chiffons qui donneraient plutôt l'idée d'une boutique d'eau-devie ou d'une barraque, que celle d'un magasin considérable de marchandises. 11 y a dans la ville une grande quantité de tavernes auxquelles on donne ce nom. Mais je crois que celle de Y Union est la seule où l'on puisse trouver tout ce que peut désirer un étranger. Cette vanité , ainsi que l'observe avec justesse M. Lambert , est un trait caractéristique de tous nos frères transatlantiques , depuis les contrées de la Floride , jusqu'aux rives du Labrador : c'est elle qui a induit les habitants de Québec , ainsi

que ceux des autres parties de l'Amérique à décorer le plus mauvais cabaret du nom de taverne. En traversant ces différens pays , vous avez souvent occasion de rencontrer des maisons ainsi surnommées ; mais à peine une seule fois dans la semaine en verrez -vous une qui mérite réellement ce nom.

L'origine du mot Québec est incertaine : quelques-uns prétendent qu'il est dérivé du mot Algonquin Quebeco ou Québec qui signifie resserré , parce que le Saint-Laurent devient plus étroit, d'un peu plus de trois quarts de mille, du côté immédiatement opposé à la ville. D'autres assurent qu'il tire son origine du langage normand, et qu'une des personnes qui accompagnaient M. de Champlain dans son expédition , en remontant la rivière, s'écria , en arrivant vers cette partie où l'a ville est maintenant construite, quel bec ! quelle pointe ! Enfin une troisième opinion veut que ce mot soit dérivé du mot Abenaquis, Quclibec, qui signifie ferme, parce que les Indiens de cette nation qui résidaient à Gtaudiere, à environ vingt mille de la cité, lorsqu'ils venaient de chezeux, ne pouvaient rien voir des deux ca- TOME I. 'j

naux formes par l'île d'Orléans , et concluaient de là que la rivière était complètement fermée par cette île.

L'origine du mot Canada n'est pas plus certaine. On dit que les Espagnols pénétrèrent dans ces contrées avant les Français ; mais que , les trouvant stériles et sans or, le principal objet de leurs recherches, ils s'écrièrent tous, avec l'accent du désappointement , au moment de leur départ et en présence des Indiens , aca nada : ici il n'y a rien. Les Indiens, à l'arrivée des Français,, les prirent pour des Espagnols., et désirant s'en débarrasser, ils ne cessaient de crier aca nada, ce que les Français ne comprenaient point : ils crurent que c'était ïe nom du pays. C'est de ce léger incident que l'on suppose généralement que le mot Canada a pris son origine.

La population actuelle de Québec s'élève à environ i4>ooo âmes, dont les trois quarts sont Catholiques-Romains, d'origine française. Le reste se compose principalement d'Anglais , d'Ecossais et d'Irlandais.

Départ de Québec, — Arrivée à Montréal. — Entrevue avec le -duc de Richemond 9 ■ — avec le colonel Cockbourne. — Avis du colonel. — Nos objections à une résidence dans la province inférieure. — Le capitaine Blake. — Des pays qui séparent Québec de Montréal. — Trois rivières. — Lac St. -Pierre. — Villiam- Henri. — Bertliier. — Ile de Montréal. — Description de la ville. — Etendue et population. — Médiocre apparence de tous les bdtimens élevés avant la dernière guerre. — Portes et croisées en feuilles de fer. — Triste aspect de la ville les dimanches et autres jours de fête. — Bàtimens publics. — Manière dont la ville est approvisionnée dycau. — Maison

38 LETTJU2 IV.

de banque. — Bibliothèque publique. — Cabinet littéraire. — Journaux. — Marché. — Son commerce. — Sa situation ouverte et sans défense. — Bateaux à vapeur et leur disposition intérieure. — Rareté de l'eau entre Québec et Montréal. — Mauvais état des quais.

Le 3 août 1818, cinq jours après notre arrivée à Québec, nous nous embarquâmes, à bord du bateau à vapeur, le Télégraphe , à destination de Montréal , et nous y arrivâmes dans la matinée du 5 du même mois^ ayant ainsi fait dans l'espace de trente-six heures un voyage de 180 milles, en remontant un courant trèsrapide.

Avant de quitter Québec, mon père se rendit chez le duc de Richemond et lui présenta un ordre de lord Bathurst„ relatif aux terres auxquelles il avait droit avec diverses autres lettres d'introduction. Sa Grâce le reçut avec beaucoup de politesse,, et lui dit qu'elle serait heureuse de lui rendre tous les services qui seraient en son pouvoir : elle l'adressa en même temps au commissaire, quartier-maître gêné-

rai , pour toutes les informations qu'il pourrait désirer relativement au choix d'un établissement

Le colonel Gockbourne entreprit de persuader à mon père de renoncer à l'intention d'avancer dans le Canada, et d'accepter un établissement dans la partie inférieure. Il chercha à lui démontrer les avantages d'un établissement dans un pays plus peuplé; lui offrit la comparaison de champs fertiles et de cités populeuses avec des déserts incultes et des forêts d'un aspect effrayant; peignit en couleurs séduisantes les plaisirs de la société, et fit une sombre description des privations inséparables d'une solitude. Par ces comparaisons , il parvint presque à faire renoncer mon père à l'idée de fixer sa résidence dans le Haut-Canada.

Lorsque mon père nous transmit,, à mon frère et à moi> les propositions flatteuses et les avis du colonel , nous lui déclarâmes notre invariable détermination , sous son bon plaisir, de nous rendre dans le Haut-Canada , et le conjurâmes de solliciter immédiatement les instructions nécessaires pour y obtenir des terres <>t les provisions gui avaient été mises à

bord pour notre usage , par ordre de lord Bathurst. Il consentit à agir d'après notre demande ; et , en mettant sous les yeux de sa Grâce le duc de Richemond , les objections de sa famille à une résidence dans la partie inférieure , et la nécessité d'avoir les rations du gouvernement pour la subsistance des nouveaux colons pendant leur marche vers l'ouest, il obtint l'ordre requis pour les recevoir, avec environ cent vingt paires de couvertures qui avaient aussi été mises à bord pour leur usage. Je ne dois pas continuer mon récit sans avoir auparavant rendu entière justice aux attentions amicales qu'eut constamment pour nous, pendant une traversée de cinquante-trois jours , le capitaine Black , commandant du Brunswick. Du moment de notre embarquement, jusqu'à la nuit où nous quittâmes son vaisseau ., ses attentions, non seulement pour les passagers de la cabine,, mais aussi pour le plus humble individu de la chambre commune montrèrent les sentimens les plus honorables pour lui et pour sa profession. Il mit tous ses soins à rendre la situation de chacun de ceux qui étaient à bord aussi agréable que les circonstances

pouvaient le permettre : il fut à-la-fois ami empressé et attentif,, médecin constamment occupé de notre santé , et de nous procurer tous les agrémens possibles. Je dois rendre le même honorable témoignage aux officiers et à l'équipage du Brunswick : nous nous en séparâmes à regret ; ceci est une digression , j'en conviens : mais elle porte avec elle son excuse.

La campagne entre Québec et Montréal , quoique plus avancée en culture que celle qui est immédiatemsnt au-dessous de Québec, paraît moins diversifiée et moins peuplée. A quelques milles des trois rivières , les bords du Saint- Laurent deviennent moins escarpés. Quoique peut-être plus agréables et plus régulières, les maisons ont moins d'apparence ; les églises sont moins nombreuses ; mais les fermes sont plus étendues , mieux nivelées et mieux cultivées.

La Pointe aux Trembles > à environ vingt-un milles de Québec, fut le prefriier village que nous remarquâmes, après avoir quitté cette ville; il contient une église cathédrale et un

courent de religieuses , et compte environ 5oa habitans, tous d'origine française.

La ville des Trois-Rivicres , distante de Québec d'environ 90 milles, est située sur une pointe de terre au confluent du Saint-Laurent et du Saint-Maurice. A l'embouchure de cette petite rivière , on voit deux petites îles qui la divisent en trois canaux : ce qui a donné à ce lieu le nom des Trois - Rivières. Cette ville , qui approche de Montréal pour l'importance , renferme une église paroissiale française , une église épiscopale anglaise , un hôpital appelé le couvent des Ursulines , pour la guérison des malades et l'instruction des jeunes personnes de la religion catholique-romaine ; une prison et un palais de justice ; une petite barraque , et un monastère de récollets , ordre maintenant éteint en Canada. Il y a aussi aux Trois-Rivières une fonderie en fer très-considérable : elle appartient au gouvernement. Il l'afferme à quelques négocians de Québec qui fabriquent sur les lieux des barres de fer de toutes dimensions. On dit que la mine est très-riche , et on y établit des ouvrages de qualité supérieure, notamment des poêles.

Le fer qu'on y forge vaut mieux que le fer anglais, mais il est inférieur à celui de Suède. Le nombre des habitans des Trqis-Rivières est de 2,000 , dont les cinq septièmes sont Français. Les bateaux à vapeur s'arrêtent dans cette ville en allant et venant de Montréal , pour débarquer ou prendre des passagers, et recevoir de nouveaux approvisionnemens de bois à brûler.

Bientôt après avoir quitté les Trois-Rivières , nous entrâmes dans le lac St. -Pierre , qui n'est qu'une des nombreuses expansions du St«- Laurent: il a environ 20 milles de long et 8 à 12 milles de large ; les eaux y sont en général extrêmement basses. Par la négligence de notre pilote qui ne suivit pas la direction convenable (la rivière étant coupée en cet endroit par un grand nombre d'îles ) nous courûmes le risque de rester à sec en traversant ce lac , ayant -marché près d'une heure dans des eaux si peu abondantes que chaque révolution des roues faisait jaillir du lit du lac des herbes sauvages ou du limon.

A 4o milles des Trois-Rivières et à 1 55 milles de Québec , on trouve la petite ville de Sorcl

ou Guillaume-Henri, dans une latitude de 45 degrés 5o minutes, et par ^5 degrés ao minutes de longitude. Elle est située au confluent du Chambois et du Saint-Laurent. Ses rues sont bien alignées , mais pas encore entièrement bâties ; on y voit des édifices consacrés aux cultes religieux ; une église catholique romaine et une église protestante épiscopale. Sorel fut d'abord habité par un parti de royalistes qui quittèrent l'union à l'époque où l'indépendance des Etats-Unis fut reconnue. Cette ville est plus petite que les Trois Rivières, et ne contientque i5oo habitans dont la plupart sont Anglais et Ecossais. Elle s'accroît graduellement et , par suite de sa situation salubre , devient fréquemment la résidence de son Excellence le gouverneur du Canada , pendant quelques mois de la saison d'été.

Entre Guillaume -Henri et Montréal , on trouve plusieurs petits villages , dont le principal est connu sous le nom de Berthier ou le bord du nord. Entre ces villages se trouvent plusieurs vastes établissemens qui annoncent l'opulence : quelques-uns d'entr'eux sont eu-

core en ce moment occupés parles descendans de la noblesse française qui en jeta les premiers fondemens.

L'île de Montréal ? dans laquelle est située la ville de ce nom , a environ trente - deux milles de long et dix-et-demi de large. Elle appartient au séminaire de St.-Sulpice. Elle possède incontestablement le plus heureux climat et le sol le plus fertile de toute la province. La ville est située sur la côte sud de l'île, à 44 degrés 21 minutes de latitude nord> et 75 degrés 34 minutes de longitude à l'ouest : elle est à la distance de 44 m i^es de Guillaume- Henri, 9o,destroisRivières,et 180, deQuébec. Montréal est situé au milieu des aspects les plus pittoresques: elle est en ce moment trcs-irrégulière dans sa construction , sa longueur étant d'environ deux milles , tandis que sa plus grande largeur,, c'est-à-dire , depuis les bords du St. -Laurent jusqu'au pied de la montagne dont elle tire son nom , n'est seulement que detrois quarts de mille. Elle contient 1 5,()00 urnes,, dont plus de moitié sont de la communion catholique-romaine. Les rues sont en général très-étroites,, et pour ajouter aux inoon-

4C> LETTRE ir.

véniens qui en résultent , on a rendu les trottoirs presque impraticables „ par l'usage absurde qui prévaut dans toute la ville , d élever en dehors des portes, des marches en bois qui avancent de deux ou trois pieds dans les rues. Si seulement deux personnes se rencontrent près de ces constructions embarrassantes, elles sont inévitablement obligées ou de retourner sur leurs pas, ou • par un excès de complaisance, de descendre dans le milieu de la rue., probablement pour s'y trouver dans la neige jusqu'aux genoux, ou dans la boue jusqu'à la cheville des pieds. Il est aussi impossible à deux personnes de marcher en se donnant le bras, sans être obligées de se séparer toutes les dix ou douze verges. Les maisons sont en général bâties en pierre très-solide ; mais celles qui l'étaient avant la dernière guerre présentent un aspect désagréable par suite des portes extérieures et des volets de croisées qui sont en feuilles de fer. L'usage de ces garanties massives est si général , et on y attache tant de prix , qu'on trouve à peine une maison qui ne soit pas disposée de cette manière. Elles ont été adoptées pour arrêter les effets du feu, qui

LETTRI IV. 4.7

souvent exerce les plus grands ravages dans cette ville. Il est impossible de se promener dans les rues de Montréal, un dimanche , ou un jour de fête , lorsque toutes les boutiques sont fermées ., sans éprouver les plus tristes impressions. Toute la ville paraît alors une vaste prison , et à chaque bruit qui vient frapper l'oreille de l'étrangerqui passe, il croit entendre le son des chaînes du malfaiteur, ou les gémissemens lamentables d'un débiteur incarcéré.

On trouve néanmoins dans Montréal , des bâtiments modernes qui ne dépareraient pas les plus belles places de l'Europe: il faut convenir que tous ceux qui sont construits depuis peu montrent un style d'exécution vraiment supérieur. On a nouvellement construit quelques maisons, au-delà des anciennes limites de la ville , et vers les montagnes. Ces édiiiees prouvent une amélioration sensible dans le goût de leurs constructeurs.

Les édifices publics de Montréal sont l'église française , l'église anglaise , la chapelle des Méthodistes , la maison de réunion des Presbytériens , le palais de justice et les

prisons , la banque de Montréal , le collège , l'hôpital et les barraques.

L'église française ou chapelle catholique-romaine appelée Sainte-Marie, qui est dédiée à la bienheureuse Vierge , est un vaste bâtiment de construction antique dont la façade est en pierres de taille. Elle est située au milieu de la rue de Notre-Dame , une des principales de l'ancienne ville et qui est parallèle au fleuve St.- Laurent. Le clocher qui ., avant Férection de l'église anglicane , était considéré comme le plus beau de toute l'Amérique , n'est maintenant apprécié qu'à raison de sou antiquité. Tout l'extérieur de cet immense bâtiment, excepté le toit et le clocher couverts en étain , est uni et sans goût. Mais l'intérieur , suivant l'usage observé dans les autres églises catholiques romaines, est somptueusement décoré de tous les ornemens qui conviennent à un lieu consacré à pareille destination , et qui pénètrent jusqu'au cœur, en affectant vivement les sens extérieurs par leur magnificence imposante et solennelle. Les bancs placés dans cette église n'ont rien de remarquable parleur élégance , ni parleur variété ; mais la voûte est

magnifiquement ornée , et l'autel est un de eeux sur lesquels , pour me servir d une phrase payenne , les Dieux eux-mêmes pourraient sacrifier. La voûte est divisée en deux sections coniques , par des moulures richement dorées ; et , dans l'espace qui les sépare , on voit d'innombrables figures , toutes d'imagination et très-bien dorées. Au centre de la voûte , se trouve un tableau circulaire de l'Ascension. Quoique ce tableau ne soit point du premier ordre , on dit qu'il est l'ouvrage d'un artiste français d'un talent éminent, et il produit un très-bel effet. Au haut de la partie de la voûte qui est immédiatement au-dessus du cœur, on voit une superbe couronne d'or qui repose sur quatre piliers peints en verd et dont les chapiteaux sont dorés. Cette couronne sert de dais à l'autel qui est placé immédiatement dessous. Derrière la couronne , est placée , de manière à être parfaitement vue de tous les côtés , une statue de la Vierge de grandeur naturelle. Elle a été sculptée sur un bloc de marbre blanc. De chaque côté de l'autel , sont placés cinq tableaux tirés des Saintes écritures , et immédiatement au-dessus du portique d'entrée, est

placé un grand jeu d'orgue, sur lequel se trouve un Christ de hautes proportions et très-bien travaillé. Les ornemens de l'autel sont d'une richesse qui passe toute idée. Un grand nombre de cierges , dont quelques-uns ont plus de quatre pieds de haut, brûlent constamment pendant la célébration du service divin. Ces torches qui forment une brillante illumination et répandent un éclat religieux et solennel , jusques dans les parties les plus éloignées de l'église , impriment à l'âme un sentiment de crainte , et semblent calculées, surtout en plein jour , de manière à purifier et élever vers le ciel les affections terrestres. Pour rendre hommage à la yérité , il n'y a que les individus qui ont voyagé dans les pays catholiques qui puissent se former une juste idée de la magnificence extraordinaire et de la splendeur solennelle de l'ensemble de ce bâtiment. Il peut aisément contenir 3,ooo personnes ; et rarement trouve-t-on le dimanche , dans son enceinte , un siège vacant. Il y a dans Montréal deux ou trois autres églises catholiques, mais fort inférieures à celle de Sainte-Marie.

L'église épiscopa/e anglicane est aussi située

LETTRE IV. 5l

dans la rue de Notre-Dame. L'intérieur de ce bâtiment est construit en pierres de taille et d'architecture dorique. Le clocher , reconnu pour être supérieur à tout ce qu'on voit en ce genre dans le nord de l'Amérique-Anglaise , est construit avec autant de légèreté que d'élégance. L'aiguille de forme octogone paraît bien proportionnée, et la couverture est enétain. A son sommet , on voit une pomme de pin trèsbien faite , surmontée d'une grande girouette, élégamment dorée et décorée de divers ornemens. Il y a dans le clocher une très-belle horloge , avec quatre cadrans dont l'un ou l'autre peut être constamment vu et les heures distinctement entendues de toutes les parties de la ville et des faubourgs. L'intérieur de ce bâtiment indique beaucoup de goût et de soin dans la construction. Il est peint avec une sévérité analogue à sa destination. Quoique cette église soit en général remplie le dimanche , les étrangers n'éprouvent jamais de difïienlté à s'y procurer des sièges. Un homme en livrer , placé à la porte* vous indique, à voire entrée, un banc où vous pouvez être placé d'une manière conforme au rang que vous paraissez Tome I. 5

occuper dans la société. La galerie supérieure est soutenue par des piliers d'ordre corinthien d'une exécution très-correcte et très-savante. Cet édifice est un des plus beaux ornemens de Montréal.

La chapelle des méthodistes , élevée en 1820, est un bâtiment très-vaste et d'une construction élégante. L'emplacement sur lequel il est situé , a coûté à la société 1 ,5oo livres sterling. Les murs sont tous en pierres de taille, et son toit est couvert en étain. Son intérieur ressemble à celui d'une église anglicane, avec cette différence que la galerie de la chapelle est circulaire, au lieu d'être carrée; et supportée par des piliers unis, au lieu d'être d'ordre corinthien. £ 'est un grand embellissement pour la ville. Son extérieur est plus beau que celui de tout autre bâtiment, excepté celui de la banque de Montréal.

Il y a dans la ville deux petites maisons de réunions presbytériennes , l'une pour les individus qui font partie de l'église d'Ecosse , et l'autre appartenant aux Presbytériens des Etats-unis.

La prison et le palais de justice sont de vastes

bâtimens entièrement contigus l'un à l'autre, et placés sur une éminence , dans un des plus beaux quartiers de la ville. Derrière ces deux bâtimens se trouve un vaste emplacement , appelé le champ de Mars , consacré 3 selon 1 etymologic de son nom, aux évolutions militaires, et formant^ par cela même , une promenade fréquentée par les personnes de tout rang ; surtout lorsque l'heure des affaires est passée, et» quand la belle température d'une soirée d'été invite les habitans à aller respirer le grand air.

La banque de Montréal est, sans contredit, le plus bel édifice public ou particulier qui existe en Canada , depuis que l'hôtel de la mairie a été brûlé en 1 820. Il avait coûté à son propriétaire M. Molton, plus de 5o, 000 livres sterling.

Le collège plus communément appelé le séminaire , est un vaste bâtiment, mais d'une architecture simple et irrégulière. Environ 120 jeunes gens y reçoivent une tres-boune éducation. Lestitresrequis pour leur admission sont extrêmement simples: ils sont seulement tenus de prouver par témoins qu'ils pïofessenl

j4 LETTRE IV*.

la religion catholique-romaine, Les étudians laïques portent de longues robes bleues, serrées par des ceintures detoffe de laine. Ceux qui étudient pour l'état ecclésiastique sont distingués des autres par des ceintures de soie noire ou de bombasim

Les barraques sont un bâtiment d'un ordre inférieur , construit pour pouvoir loger i ,000 hommes.

Le monument consacré à Nelson , construit à la tête du Marché-neuf, et presque à l'opposé delà prison et du palais de justice, a une assez belle apparence. Je crois qu'on a commis une méprise en plaçant le dos de sa seigneurie vers le fleuve St.-Laurent : la mer fut le théâtre de toutes ses actions, l'élément sur lequel il acquit sa gloire , livra toutes les batailles , et termina enfin sa noble carrière , d'une manière triomphante; les, flots de l'Océan ont célébré son requiem. Ce monument est entouré d'une chaîne de fer qui forme presque un cercle complet. Cette chaîne est attachée de distance en distance , à des canons à demi enfoncés dans la terre , et sert comme de barrière pour protéger la base du pilier, contre les roues des voi-

tures de toute espèce qui passent dans ce lieu.

Il y avait anciennement un monastère attaché à 1 église des Récollets : mais comme il n'y a dans ce moment qu'un seul religieux de cet ordre existant dans laprovince, le monastère , avec l'emplacement sur lequel il est bâti, est rentré dans le domaine de la couronne , et il a souvent servi temporairement de corps- degarde pour les troupes.

Outre les bâtimens dont rénumération vient d'être faite , on compte encore dans Montréal trois maisons de religieuses , noires , grises et congrégationelles.

L' hôtel-dieu , situédans la rue St. -Paul , est la résidence des religieuses noires. 11 fut fondé en 16 14 pour recevoir les pauvres, les malades et les estropiés. 11 est toujours employé à cette bienfaisante destination , et les religieuses qui fontpartiede cette institution, sont au nombre de trente-six.

Les sœurs grises furent fondées en 1 74^ pour recevoir les fous , les enfans trouvés et autres malades. Cet établissement se compose de 24 soeurs.

La congrégation de Notre-Dame dont le cou-

vent est situé dans la rue de même nom , fut fondée en 1640 pour l'éducation des jeunes personnes qui professent la religion catholiqueromaine.

Ainsi qu'on peut en juger par ce qui précède , Montréal possède plusieurs édifices particuliers d'une grande beauté , mais qui, au lieu d'améliorer l'aspect de la cité , ne produisent d'autre effet que de faire ressortir d'une manière défavorable les autres maisons qui leur sont très-inférieures. Les étoiles que l'on voit à la voûte du firmament seraient l'objet de notre haute admiration , si l'éclat brillant de l'astre du jour et de celui de la nuit ne les effaçait point par sa supériorité.

Montréal est approvisionné d'eau par un réservoir construit à ce dessein sur la hauteur de la citadelle : l'eau est conduite de la rivière dans ce réservoir parla force motrice d'une machine à vapeur. Les tuyaux conducteurs sont en fer coulé , et sont tellement enfoncés dans la terre que l'eau qu'ils contiennent ne peut jamais geler. Cet ouvrage fut entrepris par un gentleman écossais nommé Poolious , qui , par ses infatiguables travaux, est parvenu à réaliser dans ce

pays une brillante fortune. Ce réservoir est à la hauteur d'environ cent pieds au-dessu* de

la rivière.

Il y a dans Montréal deux banques : Tune , portant le nom de ta Banque , possède un capital de deux cent cinquante mille livres sterling. L'autre» connue sous le nom de Banque du Canada , en a 3oo milles. Chacune des deux est gouvernée par un président et des directeurs élus tous les ans. Jusque dans ces derniers temps,, cette ville était privée de ces moyens si précieux d'utilité commerciale : et ce n'est qu'après avoir long-temps fait la pénible expérience des inconvéniens attachés à l'ancienne manière de traiter les affaires, que les négocians de ces contrées se sont empressés de concourir à l'exécution des plans d'établissement de Banques Nationales. Ils en ont obtenu une amélioration considérable de leurs propres intérêts, etont rendu en même temps à leurs voisins d'importans services, sans se nuire en aucune manière. Ceux qui dirigent ces établissement de banque , sont, Cn général , des hommes sages etprudens qui répondent de J a manière la plus

satisfaisante à la confiance qu'on leur a'témoignée en les appelant à ces postes importans.

La principale bibliothèque publique est celle établie par souscription et portant le nom de Bibliothèque de Montréal : elle appartient à un certain nombre de personnes qui ont souscrit par portions pour réunir un capital suffisant à un achat de livres et à celui d'un bâtiment convenable pour les recevoir et les conserver. Ce bâtiment contient environ 8,000 volumes,, parmi lesquels on trouve un grand nombre d'ouvrages très-estimés. Indépendamment de cette bibliothèque, il existe à Montréal deux cabinets littéraires appartenant à des libraires et qui sont tous les deux très-bien approvisionnés d'ouvrages nouveaux. On y trouve aussi plusieurs journaux anglais et français.

Deux vastes marchés couverts , avec toutes les dépendances convenables , placés dans différentes parties de la ville , offrent aux habitans d'amples moyens de se pourvoir de viande, de poisson, de beurre, d'œùfs et de tous les autres articles de consommation générale.

Montréal , envisagé sous les rapports commerciaux, peut être considérée comme la c'api-r

taie du Canada ; mais , sous les rapports politiques , ou doit considérer Québec comme beaucoup plus importante. La situation topographique de la première de ces villes, privée d'ailleurs de tous moyens de défense , fait qu'elle n'est que peu ou pas du tout importante pour les Anglais , en temps de guerrre.

En supposant que la population de Montréal s'élève à 16,000 âmes, ce que je pense ne pas être éloigné du calcul le plus exact, on y trouvera environ 10,000 individus d'origine française , professant la religion catholiqueromaine; 2000 Ecossais, presque tous presbytériens ; i5oo Anglais, dont la majeure partie est attachée à l'église établie; 1000 Irlandais , dont moitié protestans , moitié catholiques, et environ i5oo Américains, dont la religion est la politique, et la divinité l'or qu'ils cherchent à se procurer à tout prix.

On ne compte pas moins de sept bateaux à vapeur navigant continuellement sur le Saint- Laurent, entre Québec et Montréal , dont cinq sont presque aussi grands que des frégates de quarante canons. Ils sont d'une construction élégante, et disposés de manière à rendre ces

voyages très -commodes pour ceux qui les font. Il y en a quelques-uns qui sont assez grands pour recevoir , de chaque côté de la cabine , cent personnes dans deux rangs de cabanes placés l'un au-dessus de l'autre. Ces cabanes sont garnies d'excellens couchers et de rideaux que l'on tire à volonté et qui en cachent Fintérieur. Les femmes y trouvent aussi des logemens séparés de ceux des hommes , mais pour la nuit. Tous les repas se prennent dans une chambre commune. Les passagers sont traités avec les plus grandes attentions à bord de ces bâtimens. Des domestiques de toute espèce sont toujours prêts à servir au premier signal ; et des tables , dressées tout le jour , offrent dans chaque saison la réunion des mets les plus recherchés que produisent ces fertiles contrées. En un mot , les agrémens de toute espèce qu'on y trouve , ne le cèdent en rien à ce qu'offrent aux voyageurs les meilleurs hôtels d'Angleterre. Le prix d'une cabane de passage de Québec à Montréal est de trois livres sterling ; et de Montréal à Québec^ de deux livres sterling et demie , en y comprenant tous les frais. Ces voyages sont,

LETTRE IV. 6l

en général , de vingt-quatre heures de Montréal à Québec, et on en met trente-six pour aller de Québec à Montréal ., circonstance qui explique Ja différence des prix. Les passagers de la cabane construite près de la grande chambre ne paient que dix schellings pour leur transport , et se fournissent de provisions de bouche. Mais ces vaisseaux à vapeur sont aussi , depuis peu, très-utilement employés à transporter des marchandises de poids; les difficultés de la navigation entre Québec et Montréal , s'opposant à ce que des vaisseaux excédant une capacité de 240 tonneaux puissent faire ce, trajet avec promptitude et sécurité. Le seul secours qu'ils puissent employer pour remonter contre le courant est le vent, et, lorsqu'il nVst pas absolument contraire à leur voyage, de grands vaisseaux peuvent naviguer sur plusieurs points de ce vaste courant; mais, dans plusieurs au 1res parties, le défaut d'eau ou d'autres obstacles non moins dangereux s'opposent à la navigation. Par conséquent, leur marche vers Montréal esl lente et susceptible de nombreuses interruptions. Pour prévenir ces inconvéïuens , il est maintenant devenu

d'un usage général pour les vaisseaux marchands de décharger à Québec la partie de leur cargaison destinée pour Montréal , et de fréter, à un prix modéré, un bateau à vapeur pour la transporter dans cette dernière ville.

Les quais de Montréal , si on peut leur donner ce nom , sont dans le plus mauvais état. On ne peut y charger ou décharger les vaisseaux sans beaucoup de difficulté, et un travail très-pénible ; et , pour rendre toute promenade sur les quais aussi désagréable qu'elle est souvent Utile aux opérations commerciales, on permet à ceux qui sont chargés de nettoyer la ville d'en porter toutes les immondices dans ces lieux.

Embarquement à La Chine pour Prescott Rapidité du Saint-Laurent, — Vaisseaux employés pour y naviguer. — Lac Saint-Louis.

— Cascades. — Rudes travaux des bateliers. — Barque de Durham. — Conduite d'un fermier américain. — Aspect du pays.

— Habitans. — Division de ta province. — ' Prescott. — Ogdensburg. — Brookville. — Kingston. — Fort Frédéric. — Lac Ontario.

— Villages entre Kingston et York. — Garnison et bâtimens publics.

Après avoir séjourné quelques jours à Montréal , je revins à Québec pour solliciter de son Excellence le Gouverneur un ordre pour avoir les barques nécessaires au transport des nouveaux colons dans le Haut-Canada. Les lettres

de lord Bathurst à mon père nous avaient induits à croire que le gouvernement nous fournirait les moyens de nous rendre sur les lieux où nous devions nous établir. Mais, à notre arrivée à Montréal , nous trouvâmes qu'il n'avait été fait aucune disposition pour nous transporter plus loin , et que nous allions être obligés d'entreprendre à nos frais un voyage de plus de 5oo milles. Il y avait , à cette époque , à La Chine, village à environ 20 milles de Montréal , plus de cinquante barques appartetenant au gouvernement. L'objet de ma seconde visite à Québec fut d'obtenir ces bateaux du gouverneur. Sa Grâce déclara que , n'ayant point reçu à ce sujet d'ordre de la secrétairerie d'Etat, elle ne pouvait nous en accorder la disposition , sans s'exposer à supporter personnellement toutes les dépenses et dormnages qui pouvaient en résulter. Comme cette excuse me parut assez plausible , je n'insistai pas plus long-temps , et je ne tentai pas de mettre l'affaire en discussion , quoique bien convaincu qu'on avait dû pourvoir à quelques moyens de nous transporter au moins jusqu'à

la distance la plus rapprochée du Haut-Canada.

Je retournai à Montréal sept jours après en être parti , et je m'embarquai à La Chine avec mon père et les colons , le 1 8 août , vingt jours après notre arrivée à Québec.

A raison des eaux basses qui se trouvent immédiatement au-dessous de ce village , les marchandises et les passagers qui doivent remonter la rivière plus haut, sont transportés par terre depuis Montréal. Avant de quitter la Chine, vingt-un colons, craignant les dépenses qu'entraînerait le transport de leurs familles , en avançant dans le Haut-Canada , se séparèrent de nous à la sollicitation du colonel Cockburn, et acceptèrent de lui un établissement près de Perth , à environ i4o milles de Montréal.

Par suite de la rapidité du Saint-Laurent immédiatement au-dessus de Montréal , les vaisseaux ne vont-pas plus loin que cette ville. Telle est la violence des courans, sur différents points, qu'il est absolument impossible de remonter la rivière dans des vaisseaux de construction ordinaire. On a donc inventé ,

pour y suppléer, des bateaux plats , étroits à l'avant et à l'arrière , faits de planches de pin que Ton adopte comme étant les plus convenables à cette destination. Les bateaux ont environ quarante pieds de long , et dix de large au centre. Ils sont montés par quatre hommes et un pilote. Chaque bateau porte environ cinq tonneaux. Il est muni d'un petit mât et de voiles , de six crocs d'environ neuf pieds de long,, revêtus à leur plus basse extrémité de fer qui se termine en une pointe très-aiguë; d'un ancre et des ustensiles nécessaires pour la cuisine. Ce sont ces bâtiments qui effectuent le transport de toutes les marchandises destinées pour le Haut-Canada; et, lorsqu'ils ont terminé leurs préparatifs , ils partent de La Chine ordinairement par convois de cinq à six à-la- fois. Ils arrivent promptement au lac St.-Louis formé parla jonction de YOlla Was, ou Grande-Rivière , avec le St. -Laurent. Si Je vent se trouve bon lorsqu'ils traversent ce lac, ils hissent les voiles , jusqu'à ce qu'ils arrivent aux Cascades , distantes d'environ 3o milles de Montréal.

Aux Cascades, le gouvernement a fait prati-

quer un canal très-court et des écluses où ces bâtimens passent pour remonter jusqu'au haut des cataractes. Ils continuent ensuite leur marche jusqu'au Cèdres, où., par le mo}ren de nouvelles écluses, ils remontent encore la partie la plus rapide du torrent. Le courant , entre les Cascades et les Cèdres, est tellement impétueux que les bateliers sont obligés d'avoir recours à leurs crocs qu'ils fixent dans le lit de la rivière ; et parla pression de chaque batelier sur cet instrument, ils font remonter le bateau avec une étonnante célérité. Quoique ces manœuvres soient extrêmement fatigantes^ ils sont souvent obligés de les continuer pendant plusieurs heures sans relâche. Souvent même leurs plus grands efforts en ce genre deviennent inutiles. Alors ils attachent une corde à l'avant du bâtiment, et,, ne laissant à bord que le pilote, ils se plongent dans l'eau et touent le bâtiment à force de bras , jusqu'au haut des cataractes écumantcs. C'est ainsi qu'ils effectuent ce difficile trajet qui emploie rarement moins de dix jours , quoique la distance ne soit que de 120 milles. Je ne peux (n'expliquer comment les hommes cmplo\ Tome I. 6

0^ LLTTRL V.

à cette navigation peuvent la continuer longtemps sans ruiner entièrement leur constitution. Excédés de chaleur,, ou prêts à s'évanouir de fatigue, ils sont forcés de se mettre dans l'eau jusqu'aux aisselles , et d'y demeurer pour touer les bâtimens. Quelquefois ils y sont complètement transis de froid; ils ont alors recours aux liqueurs spiritueuses dont ils font d'ailleurs un fréquent usage , et peu de minutes après ils sont encore de nouveau baignés do sueur. Les chutes les plus rapides entre Montréal et Prescott , sont les Cèdres et les Cascades dont nous avons déjà parlé, le Coteau du Lac et le Longsault. Ce dernier a environ 9 milles d'étendue , et quoiqu'il faille rarement moins d'un jour pour le remonter , on a vu des bateaux ne mettre que quinze minutes pour le descendre clans toute sa longueur.

Tandis qu'environ i5o colons s'embarquaient à la Chine, dans des embarcations canadiennes , appelées bateaux de Durham , mon père et sa famille, avec le reste des colons, montèrent sur un bâtiment de même construction. Cette embarcation offrait si peu de dispositions commodes pour les voyageurs que , pen-

dant les treize jours que dura notre voyage de la Chine à Prescott, notre sort n était rien moins que susceptible d'exciter l'envie. Pour faire place à ma mère et aux petits enfans dans le misérable trou d'une cabine , mon frère et moi étions fréquemment obligés de dormir sur le rivage en plein air, ayant pour rideaux les zéphirs rafraîchissans , et pour ciel de lit, la voûte azurée du firmament. On doit certainement trouver quelques tavernes le long des bords de cette rivière: mais, comme les bateaux ne s'arrêtent pas toujours dans le voisinage de ces asyles , nous avions rarement d'autres moyens de repos que celui dont je viens de parler.

Une nuit entr'autres , trouvant l'air trop froid pour reposer sur la terre, mon frère et moi, avec trois colons, sollicitâmes un fermier canadien de nous permettre de coucher sur le plancher de sa cuisine. Cette humble et modeste requête fut péremptoirement refusée. Nous ne demandions cependant ni lit, ni couverture, ni viande; ni boisson, mais seulement la permission de reposer nos membres fatî- , gués sur des planches absolument nues. Nous

nous retirions après ce refus , et nous allions retourner paisiblement à notre bateau , lorsque nous aperçûmes la porte de récurie ouverte: nous y entrâmes et nous venions de découvrir un peu de paille propre, sur laquelle nous espérions nous étendre et passer agréablement la nuit 9 lorsque le propriétaire y vint , et nous ayant reconnus , nous ordonna en jurant de nous éloigner sur-le-champ. Nous fûmes donc obligés de décamper et d'aller prendre sur le rivage notre station nocturne accoutumée.

Ce petit incident bannit le sommeil de nos paupières , et je me livrai, pendant la plus grande partie de la nuit, aux plus sombres réflexions sur l'avenir qui nous attendait.

INous employâmes, depuis le 18 août jusqu'au premier septembre , à faire ce trajet qui n'est que de 120 milles. Je crois pouvoir dire, sans crainte d'être taxé d'exagération , que pendant cette courte période , chacun de nous éprouva plus de tribulations , supporta plus de privations , et donna de plus fortes preuves de courage et d'énergie que nous n'avions eu occasion de le faire dans toutes les années de notre vie qui avaient précédé cette époque. Pendant le

jour , par suite du poids considérable de nos bagages , nous étions obligés d'aider les matelots à touer le bateau pour lui faire remonter le courant. Pour cela , nous étions souvent forcés de nous mettre dans l'eau jusqu'aux aisselles, et la nuit nous n'avions pour reposer nos bras tremblans et énervés, que les bords inhospitaliers, de cette rivière de cataractes.

Le neuvième jour de ce voyage amphibie , mon frère et moi avec plusieurs des colons, afin de rompre la triste monotonie de cette pénible navigation, nous quittâmes le bateau pour marcher pendant quelques milles le long des bords du St. -Laurent. Comme nous ne connaissions pas du tout le pays , nous avions soin de nous tenir toujours aussi près que possible du rivage, qui dans cette partie, était complètement couvert de bois épais. Lorsque nous eûmes ainsi parcouru environ un mille , notre marche fut interrompue par une grande étendue de terre marécageuse absolument impraticable : avant que nous eussions tourné le marais et ensuite regagné le rivage, le bateau était hors de notre vue. Nous poursuivîmes néanmoins notre route le long de la rive jusqu'aux

y 2 LETTRE V.

approches de la nuit. Alors nous aperçûmes à environ deux milles , en descendant la rivière , une lumière que nous présumâmes être celle du bateau. Cette conjecture se trouva vraie. Il paraît que, dans notre empressement pour l'atteindre , nous avions dépassé le but et remonté trop haut. Comme la nuit était fort sombre , nous sifflâmes , nous criâmes , nous déchargeâmes nos fusils , espérant engager ainsi les bateliers à avancer et à nous prendre à bord. Mais tous nos efforts furent inutiles. Nous ne pûmes nous faire entendre , ni faire remarquer nos signaux. A la fin, un de nous découvrit une maison à environ un demi-mille de distance. Cette découverte ne nous fit pas peu de plaisir : nous avions marché près de 10 milles , dans une forêt très-peu agréable, et àtraversdes marais. La faim et la fatigue étaient les suites naturelles de notre course. Lorsque nous entrâmes dans cette maison , et informâmes le propriétaire qui était un Américain , des circonstances qui nous forçaient à l'importuner, et à réclamer l'hospitalité , il murmura avec beaucoup de froideur quelques mots dont le résultat fut que nous pourrions , si cela nous

faisait plaisir, coucher sur le plancher. Il était alors neuf heures, et jusqu'à onze , moment où la famille se retira, nous ne jouîmes pas un seul moment de la conversation de notre hôte, ni de son épouse. Quand ils nous curent quittés, nous nous étendîmes sur le lit peu commode dont on nous avait accordé la jouissance, et après avoir dormi jusqu'à la pointe du jour, nous nous éveillâmes avec des douleurs dans tous nos membres.

Après avoir lu le récit de semblables incidens, vous vous ferez une idée peu avantageuse de l'hospitalité canadienne. Cependant un sentiment de justice m'a forcé de reconnaître que les familles qui vivent le long des bords du St. -Laurent ont été si souvent pillées, trompées, maltraitées de toutes les manières par les aventuriers mal intentionnés qui se rendent dans le haut Canada , qu'il n'eut point été étonnant que nous eussions été encore plus mal accueillis.

La campagne de chaque côté de la rivière, entre Prescott et Montréal , ressemble à celle qui est entre cette dernière ville et Québec ; avec cette différence que les maisons au-dessus

de Montréal sont fort inférieures à celles que l'on voit au-dessous de la même ville. Jusqu'à environ 60 milles au-dessus de Montréal , presque tous les habitans sont d'extraction française, etparlent toujours la langue de leurs ancêtres. A peine entendent-ils un mot d'anglais. Us paraissent être d'une origine peu élevée. Les habitations sont construites en forme de chaumière et sont d'une grande propreté. Le voyageur qui peut trouver l'occasion de dépasser le seuil de leur demeure , verra rarement chez eux l'apparence de la misère ou du mécontentement. Depuis mon arrivée dans le pays, je n'ai pas vu une seule trace d'anxiété ou de souci sur les traits de ces peuples. Dans les villes , dans les villages comme dans les campagnes, tous les yeux brillent de contentement. On n'entend que le langage de l'indépendance. Hélas ! que le triste sort des Irlandais forme un contraste affligeant et pénible avec le bonheur des habitans de ces contrées ! La ligne qui sépare le haut Canada de la partie inférieure , coupe le St. -Laurent à environ Go milles à l'ouest de Montréal. De cette ligne jusqu'à Prescott., on a le haut Canada sur le

rivage du nord et 1 état de INew-Yorck sur le

rivage du sud.

Les seuls villages entre Montréal etPrescott

sont :

La Chine dont nous avons déjà parlé.

Point-Clair à 18 milles de Montréal. Il a une église et un presbytère, et contient environ 100 liabitans tous de la religion catholique romaine. C'est le seul village peu soigné de la province inférieure.

Les Cèdres consiste en quelques maisons principalement habitées par des mécaniciens.

Le Coteau du lac également peu étendu , mais plus important comme poste militaire ; un fort ayant été élevé dans le voisinage pour protéger les bords do la rivière et pour intercepter le passage de l'ennemi, s'il s'en présentait pour monter ou descendre le fleuve.

Cormpall, décoré du titre de ville , a plus d'étendue qu'aucun des villages que je viens de citer. 11 est situé à 86 milles de Montréal ; il a une prison , un palais de justice , une chapelle catholique-romaine , une maison presbytérienne : on y compte environ 5o maisons et

200 habitans. C'est là que se tiennent les assises pour le district de l'ouest.

Prescott contient environ 140 habitans: on y a élevé un fort appelé fort Wellington, La navigation des bâtimens marchands recommence à cette ville et continue jusqu'aux chutes du Niagara.

Nous séjournâmes deux jours à Prescott , et le 3 septembre , nous nous embarquâmes pour York à bord d'un petit shooner , appelé la Calcdonie. Nous fîmes en six jours ce voyage dans lequel nous eûmes à parcourir une distance de 240 milles.

Entre Prescott et Kingston , le S t. -Laurent présente un aspect aussi sauvage que pittoresque. Lelac des Mille I les, placé entreces deux villes , offre une combinaison délicieuse des scènes les plus variées de la nature , et en même temps les plus opposées : contraste qui donne encore plus de prix aux beautés que l'on y découvre à chaque pas

Immédiatement à l'opposé de la ville de Prescott , sur le rivage appartenant aux Etatsunis, on trouve la ville A'Ogdensburg , et 12 milles plus haut sur la rive canadienne , est

placé le délicieux village de Brookville , ainsi appelé en l'honneur de feu sir Brook si généralement regretté. Ce lieu , vraiment enchanteur, réunit par sa situation toutes les beautés de Ja nature. Devant le village coule le fleuve de St. -Laurent, parsemé d'iles nombreuses de formes différentes, et couvertes debois touffus. Sur les derrières se trouve un assemblage de petites hauteurs , s'élevant l'une au-dessus de l'autre en forme d'amphithéâtre ; et de chaque côté, on voit un grand nombre de fermes dans un état de culture très- avancé. Tout se réunit pour en faire un séjour délicieux. Les maisons sont construites en bois et peintes avec goût. Le palais de justice, placé sur un terrain élevé derrière le village , semble par sa situation dominante veillera la sûreté des habita ns. Brookville contient 45o habitans. Il y a un presbytère ; mais jusqu'à présent, on n'y a pas élevé d'église.

A 67 milles de Prescott et 79.de Brookville , on trouve la ville de Kingston à 44 degrés 8 minutes de latitude nord et 76 degrés 4o minutes de longitude ouest. Cette ville, bâtie en 1784 j est maintenant d'une haute impor-

tance pour les intérêts de l'Angleterre dans le Canada. C'est le dépôt maritime du haut Canada. Il est bien protégé par une forteresse appelée le fort Frédéric. On voit dans le port de Kingston, qui est très-profond et bien abrité, plusieurs grands vaisseaux : entr'autres le St.- Laurent, de 102 canons , qu'on dit avoir coûté l'énorme somme de trois cent mille livres sterling. Quelques-uns de ces vaisseaux ont été construits en Angleterre et envoyés en bottes à Québec , d'où on les a transportés à grands frais à Kingston , à bord des bateaux dont j'ai déjà donné la description. On assure que le transport seul de la frégate la Psyché . de Québec à Kingston, a coûté douze mille livres sterling. Quel motif a pu induire le gouvernement anglais à construire en Angleterre, où les bois sont si chers ,, des vaisseaux pour le service du Canada. La politique de ces dispositions que l'on peut assimiler à celle qui consisterait à transporter du charbon de terre à Kewcastle d'où on l'extrait , est un mystère que ne peuvent deviner les hommes les plus instruits du Canada. On eut pu envoyer un nombre d'ouvriers et une quantité de matériaux

suffisans pour construire les vaisseaux nécessaires au service du lac , avec le quart des dépenses qu'a occasionnées le transport d une seule frégate de Québec à Kingston.

Kingston, quoique la plus grande ville de la province supérieure , ne contient cependant que 2,356 habitans , dont la plupart sont descendans de ces Loyalistes qui vinrent chercher un asyle en Canada, après la guerre de l'Indépendance des Etats-Unis. Le reste se compose d'Anglais, d'Irlandais et d'Écossais avec quelques Allemands et quelques Français. Les rues sont alignées avecune extrême régularité : mais les maisons , comme presque toutes celles du Canada , sont très-irrégulièrement bâties. Les chemins sont si mauvais dans cette partie de la province , ainsi que dans les au ires , qu'il est difficile de sortir dans le mauvais temps , sans s'enfoncer très-avant dans la boue. Les bâtimens publics sont si peu importans à Kingston , qu'ils méritent à peine qu'on en fasse mention. Ce sont l'église épiscopale protestante , la maison de réunion presbytérienne , la chapelle des Méthodistes, l'église catholique-

8o LETTRE V.

romaine, les barraques , la prison et le palais de justice.

Le lac Ontario auquel Kingston sert comme d'entrée , est situé entre le /p-e et le [\f\.a degrés de latitude nord, et entre le 74. e et le 83. e degrés de latitude ouest. Sa longueur est de 151 milles, sa largeur de 5g et demi , sa circonférence de 467. La profondeur de ses eaux varie extrêmement ; mais elle est rarement de moins de 3 brasses et de plus de 5o ; quoique au centre du lac, on ait souvent jeté une ligne de 35o brasses , sans avoir trouvé le fond. On y ressent souvent de violentes tempêtes qui rendent sa navigation extrêmement dangereuse ; et quoiqu'il n'y ait que des marins expérimentés,, à qui on puisse confier la conduite des petits vaisseaux marchands qui naviguent sur sa vaste mais trompeuse étendue, un grand nombre d'individus complètement ignorans de tout ce qui concerne la navigation , ont obtenu d'y commander des vaisseaux. Les eaux de ce lac, aussi bien que celles des lacs Erié, Iluron et des autres au-dessus , s'élèvent tous les 35 ans à une hauteur considérable. En 1816 , l'Ontario s'est élevé à 7 ^ied^ plus haut

qu'on ne l'avait vu depuis plus de trente ans : cela ne doit-il pas être un sujet intéressant de méditations pour les amateurs d'histoire naturelle? Excepté aux époques mentionnées , la hauteur de ces eaux ne varie jamais de 8 à 10 pouces , au-dessus ou au-dessous de leur état habituel. Quelles causes peut-on assigner à une crue d'eau aussi extraordinaire et capable de produire momentanément un semblable changement.

Entre Kingston et Yorck , on rencontre deux ou trois petits villages,, dont le plus grand est Belleville qui contient environ i4o habitans.

Yorck est le siège du gouvernement pour le haut Canada. Cette ville est située sur la côte nord du lac Ontario , à 45 degrés 35 minutes de latitude , et 77 degrés 20 minutes de longitude. Son port qui est très-étendu est formé par une péninsule longue et étroite qu'on appelle ordinairement la pointe de Gibraltar. Quoique Yorck soit la capitale d'une colonie très-étendue , elle ne serait considérée en Europe que comme un village. Sa position sans défense, et qui ne pont même pas être améliorée, la rend de peu d'importance en temps

de guerre. Elle fut prise par les Américains le 27 avril 181 3, mais ils ne la gardèrent que quelques jours : ils 1 évacuèrent , après avoir détruit tous lesbàtimens publics.

La garnison est placée à environ un mille à l'ouest de la ville , où il y a une barraque pour les troupes, une résidence pour l'officier commandant, une batterie et deux forts destinés à protéger le port. En 1793 ce lieu était presque désert. La ville contient maintenant i336 habitans et environ s5o maisons dont plusieurs ont une très-agréable apparence. Les édifices publics sont une église protestante épiscopale., une chapelle catholique-romaine, une maison de réunion presbytérienne et une de Méthodistes, l'hôpital , la maison du parlement et la résidence du lieutenant-gouverneur.

L'église épiscopale est un bâtiment sans décorations , construit tout en bois , assez grand , avec un petit clocher également en bois. On y voit un très-vaste cimetière , bien entouré et planté avec goût.

La chapelle catholique-romaine qui n'est pas encore achevée est un édifice qu'on se propose de rendre très-magnifique.

La maison du parlement, édifiée en 1820 , est un bâtiment vaste et commode , construit en briques et d'une extrême simplicité.

L'hôpital d'Yorck est le monument public le plus considérable de la province : son extérieur se présente très-bien.

La maison où demeure le lieutenant- gouverneur, est construite en bois; et sans être à dédaigner, elle est très-inférieure à quelques maisons particulières de la ville , spécialement à celle de l'honorable et révérend don Stenchan. Plusieurs officiers de justice et du gouvernement ont des habitations très-élégantes dans la ville et dans les environs. 11 y en a peu qui ne soient bâties en bois : leur aspect est fort agréable à l'œil.

' Les rues de Yorck sont régulièrement alignées., et se coupent réciproquement à angles droits: néanmoins, il n'y en a qu'une qui soit bâtie en entier , et, dans les temps humides , les rues qui ne sont pas achevées sont, s'il es1 possible, encore plus boueuses et plus malpropres que celles de Kingston. La situation de la ville est très-malsaine , parce qu'elle est placée sur un terrain bas et marécageux plus propre Tome 1 7

à recevoir des grenouilles ou des habitations de Castor qu'à abriter des créatures humaines. Aussi les habitans sont-ils très-sujets aux douleurs et aux fièvres intermittentes , surtout au printemps et en automne. On a calculé qu'environ les cinq septièmes des habitans étaient annuellement attaqués de ces maladies. La ville d'Yorck possède un très-grand avantage , celui d'un excellent port ? mais sans aucun moyen de défense.

Ï.KTTRË Yh 85

Choix d'un établissement, — Avis du colonel Thomas Talbot. — Habitudes bizarres du colonel, — Préférence donnée au territoire de Londres. — Marche vers ce point d'établissement. — Les campagnes bordant la rivière Ouse. — Villages appartenans aux Indiens des six Nations — Entrevue avec un des Catéchistes natifs. — Arrivée au port Talbot

Désastres qu éprouvent mon père et les colons sur le lac Erié. — Joyeuse rencontre. — Depart du port Talbot pour Westminster. — Situation du territoire de Londres. — Sa distance du lac Erié et autres points — Sa forme et son étendue. — Premier jour et première nuit dans notre possession d'Amérique. — Ohasse du loup dans ta matinée. — Opérations

86 letïui: VI.

et séjour dans les bois avant l'arrivée de la famille.

Lorsque nous arrivâmes à Yorck , mon père se rendit auprès du lieutenant-gouverneur et lui présenta l'ordre de lord Bathurst, relatif à la concession des terres qu'il avait obtenues. Son Excellence lui dit qu'il pouvait choisir ces terres dans tout le territoire de la province, parmi celles dont il n'aurait pas encore été disposé; mais il l'assura en même temps , qu'étant lui-même tout récemment arrivé dans le pays , il n'était pas en son pouvoir de lui indiquer les moyens de faire un bon choix. Il adressa mon père au surveillant-général et lui donna une lettre de recommandation pour cet officier, le priant de nous donner tous les renseignemens qui dépendaient de lui: en conséquence, nous nous rendîmes auprès du surveillant-général , mais nous en obtînmes peu de renseignemens satisfaisans.

Peu de temps après, mon père rencontra le colonel Thomas Talbot , frère de Richard W. Talbot , écuyer , du château de Malashide , comte de Dublin. Il y avait trente ans que le

colonel était venu dansces contrées, officier dans le cinquième régiment d'infanterie. Pendant la durée de sa station dans ce pays , il prit un tel attachement pour les bois et poulies déserts du Canada, qu'à son retour dans sa patrie , il éprouva des regrets d'avoir quitté celui qui était devenu son séjour d'adoption. Dans cette disposition d'esprit , il vendit sa commission et obtint la concession de cent mille acres de terre , sous la condition d'y établir un colon par 200 acres. 11 choisit cette vaste étendue de territoire sur les bords septentrionaux du lac Erié , environ à 44 milles sud-ouest de Yorck. En 1802 , époque à laquelle il n'y avait pas une seule habitation chrétienne à 4o milles de ses propriétés , le colonel commença son établissement , dans les circonstances les plus décourageantes et les plus défavorables. Il donna à son domaine le nom de port Talbot; et en moins de dix ans, il vit s'élever graduellement devant lui un établissement qui portait tous les caractères de la prospérité. Mais il n'a pas encore pu remplir ses engagemens envers le gouvernement , et il n'est pas vraisemblable qu'il le puisse , s'il

continue à estimer les terres au prix actuel , celui de trois dollars par acre pour i5o acres % et 5o acres gratis.

Le colonel est peut-être un des hommes les plus bizarres de tout le continent. Non-seulement il mène l'ennuyeuse et triste vie d'un célibataire ; mais encore il ne jouit d'aucune espèce de société. Son aversion pour le beau sexe était si grande pendant plusieurs années, après son arrivée au port Talbot , qu'il refusa de prendre à ses gages une servante, et aima mieux se condamner à traire lui-même ses vaches , faire son beurre et remplir toutes les autres fonctions de fille de cuisine , de servante et de laitière. N'est-il pas d'ailleurs extraordinaire qu'un officier anglais d'un rang aussi élevé dans l'armée, ait pu se décider à s'établir dans des déserts où il est totalement privé de toute société ,, à moins qu'il ne se lie avec une classe de peuple qu'il considère comme étant entièrement au-dessous de lui , et avec laquelle il n'a eu jusqu'à présent aucune espèce de rapport ? Etant-membre du conseil législatif du haut Canada , il va à Yorck une ou deux fois par an. Ces visites et celles qu'il fait acci-

dentellement en Angleterre , tous les cinq ou six ans , servent a lui faire perdre les manières agrestes et sauvages qu'il contracte dans son domaine isolé, et à lui rappeler que le monde est encore aussi gai que lorsqu'il fréquentait lui-même les cercles les plus joyeux et les plus brilla ns.

D'après la parfaite connaissance que le colonel avait du pays , mon père le considéra comme pouvant lui donner les meilleurs conseils , relativement au choix d'un établissement. En conséquence, il l'instruisit de notre position et de notre défaut d'instructions locales. Le colonel lui parla de plusieurs points sur lesquels il croyait avantageux de former un établissement : mais il lui recommanda spécialement le territoire de Londres , étendue de terre surveillée depuis un grand nombre d'années par ordre du général Simoe, premier lieutenant-gouverneur du haut Canada. 11 fut donc convenu que nous nous dirigerions immédiatement vers Londres , et le 1 1 septembre, toute notre troupe partit pour Niagatû , à bord du même srhooncr sur lequel nous étions venus de Prescoftt.

Niagara est à 4<> milles d'Yorck : nous allâmes par eau jusqu'à la ville de Queemtown , distante de 7 milles. De ce point au port Erié9 nous voyageâmes par terre pendant l'espace de 36 milles. Delà au port Talbot nous fîmes 116 milles, et nous eûmes ensuite à faire 34 milles pour arriver à Londres. Il fut alors reconnu qu'en remontant jusqu'à la naissance du lac Ontario , et faisant ensuite un trajet par terre , de 90 milles , nous n'aurions eu à parcourir que 1 55 milles dans tout notre voyage que nous eussions fait avec beaucoup moins de frais et une plus grande promptitude : mais comme nous étions dans une ignorance complète des localités , nous dûmes nous en rapporter aux renseignemens qui nous furent donnés , et nous fîmes beaucoup plus de chemin.

Quoique je vienne de parler en nom collectif, comme si j'eusse fait partie de la troupe voyageante , je m'en étais séparé à Yorck, fatigué du trajet par eau , et je m'acheminai par terre au port Talbot , où j 'étais convenu de me réunir à mes compagnons de fortune. Le chemin d'Yorck au port Talbot , pendant les pre-

miers 5o milles , passe sur un sol léger et sablonneux qui par conséquent n'est pas susceptible d'une grande amélioration. Plusieurs petites rivières dont les bords sont d'une immense hauteur et presque perpendiculaires , coupent cette partie du pays; ce qui fait qu'on ne voyage qu'avec beaucoup de peine et de dangers. Les chevaux en montant ou descendant ces rives escarpées , glissent souvent et sont quelquefois précipités et mis en pièces , malgré toute l'habileté et les efforts de leurs conducteurs. Du haut du lac Ontario jusqu'à la grande rivière Ouse , le chemin prend sa direction à l'ouest : de la grande rivière au territoire de Wood house , il continue à incliner vers l'ouest : mais de Wood house au port Talbot , il se dirige vers le sud-ouest.

Sur les bords de la grande rivière Ouse , à 21 milles de Dundas , on trouve plusieurs villages habités par les six Nations Indiennes. Ces villages qui , trèâ-r approchés l'un de l'autre , paraissent ne faire qu'un seul établissement , sont composés d'environ 200 maisons , et contiennent près de i5o<> habituns. Le territoire sur lequel ils résident est un des plus fertiles

de toute la province: il fut donné aux Indiens des cinq Nations , qui en ont , depuis cette époque , admis une autre à participer à tous leurs droits et immunités. Cette concession leur fut faite aussitôt après la guerre de la révolution , comme une indemnité des terres confisquées sur eux par les Etats-Unis , à cause de leur attachement à la cause royale. Un espace de 6 milles de chaque côté de la rivière, depuis sa source jusqu'à son embouchure ., composait originairement leur concession : mais depuis ils ont vendu plusieurs territoires à divers particuliers. Néanmoins ils conservent encore assez de terres pour la subsistance de 5ooooo individus, si elles étaient convenablement cultivées.

Dans un de ces villages , il a été élevé aux dépens du gouvernement suprême , une trèsjolie église,, bien supérieure, pour le travail et la grandeur , à la plupart des églises paroissiales d'Angleterre et d'Irlande. La chaire , située à l'extrémité supérieure de l'église, est surmontée des armes royales d'Angleterre , exécutées en bas-relief. Sur ïe côté droit de la chaire , sont écrits avec goût , en lettres d'or, sur un fond

de bois noir, le credo des apôtres, et les prières au Seigneur en langage Indien : l'on voit à gauche le déealogue dans la même langue. Un ministre de l'établissement célèbre ordinairement l'office divin dans cette église , et quand il est absent, il est remplacé dans la chaire par un Indien que ses compatriotes décorent du titre de docteur Jean. Ce digne ecclésiastique donne à ses frères , en l'absence du mjnistre anglais , un échantillon de ses talens oratoires : mais il n'en est pas moins évident que l'évangile n'a pas encore exercé une grande influence sur les cœurs de ces Indiens, ni sur celui de leur prédicateur natif, qui par conséquent ne peut être supposé avoir beaucoup de crédit sur les esprits.

Comme je me trouvai arriver le dimanche dans ce village , et que j'étais curieux de voir coin ment un peuple non civilisé adorait la di\inité, je me rendis auprès du docteur Jean,, et je le priai de me faire connaître si l'office divin serait célébré l'après midi. 11 ressemblait peu dans le moment où je l'abordai, ù un ministre de cet évangile dont le principe est paix sur la t'Trc et bienveillance entre les hommes ; car il

était très-occupé à aiguiser un tomewack. II répondit à ma question avec la plus grande indifférence : Mon intention était d'avoir aujourd'hui une assemblée ; mais la nuit dernière , j'ai perdu mes lunettes dans un accès de gaieté , et je ne peux par conséquent prêcher jusqu'à ce que M. Smith ( le marchand voisin) ait reçu ses marchandises de Montréal. — Je lui demandai alors, si les yeux de son entendement n'étaient pas assez éclairés pour les rendre en grande partie indépendant des secours extérieurs. — Oh oui ! dit-il , mais nous ne sommes pas méthodistes ; nous ne prêchons point sans livres , comme des insensés : si tel était notre usage , nous pensons que nous pourrions autant dépasser nos frères les étrangers dans l'art de la véritable éloquence, qu'ils nous sont supérieurs en amour-propre et en vanité. Mais nous sommes beaucoup plus éclairés qu'eux : nous savons combien la pauvre humanité est sujette à erreur. En conséquence , nous étudions avec grand soin ce que nous avons à dire , avant de tenter de promulguer nos opinions en public. — Je compris que la vanité était le trait dominant du carac-

LETT1VK VI. 95

tère de cet individu , et après avoir conversé quelques momens sur des sujets indifférens , je lui fis mes adieux ,, bien convaincu que les hommes de tous les pays , plus ou moins civilisés ,, sont, à l'enveloppe près , partout les mêmes.

Après avoir traversé la grande rivière , le pays , pendant plusieurs milles , prend un aspect vraiment délicieux : de chaque côte du chemin, de vastes plaines , en partie cultivées par la main des hommes, s'étendent aussi loin que l'œil peut atteindre, et forment un contraste aussi agréable que pittoresque , avec la triste et sombre monotonie qui étend son empire sur la plus grande partie de cet immense continent. Ces plaines sont presque entièrement inhabitées , quoique possédant un grand nombre d'avantages. Mais le défaut d'eau et de bois pour les besoins domestiques , et l'infériorité d'un sol léger et sablonneux , les rend d'une très-petite valeur comparative. 11 n'y a que pour les voyageurs fatigués d'errer dans ces roules interminables, qufc l'aspect de ces belles plantations et de champs couverts de fleurs a quoique chose de satisfaisant. C'est un grand

moyen de les consoler des peines qu'ils viennent d'éprouver, et un motif pour les oublier. Vers la longue pointe , dans le voisinage de laquelle on trouve aussi des plaines fort étendues , le pays de chaque côté du chemin est assez bien cultivé ; mais les maisons publiques pour la réception des voyageurs ne leur offrent aucun agrément, et tant à l'intérieur qu'à l'extérieur , sont de nature à ne pas donner aux étrangers une haute idée des auberges du Canada.

J'arrivai au port Talbot le i5 octobre , et j'appris que mes amis n'y étaient pas encore rendus. Comme je venais de m'asseoir dans une taverne voisine de la rivière où je m'étais attendu à trouver mon père et sa famille , une dame etun monsieur se présentèrent à la porte. Lorsque la dame entra , je me levai et lui présentai un siège. Le monsieur parut ensuite, et me demanda , selon l'usage suivi dans ce pays, si je voyageais vers l'est ou vers l'ouest. Je lui dis que j'avais déjà exploré la partie de l'ouest aussi loin que je m'étais proposé d'aller , et j'ajoutai que je ne me proposais pas d'aller plus avant dans le pays„ avant d'avoir vu mon père

et mes amis( que j'attendais tous les jours de l'est ) , établis , d'une manière sûre et commode , à quelques milles plus avant au nord. La dame qui paraissait très-embarrassée , ou plutôt dans un état d'anxiété mentale , dit avec un intérêt très-marqué : Hélas î monsieur, je crains bien que les espérances que vous avez conçues pour le bonheur de vos amis ne soient péniblement trompées. Je la conjurai de s'expliquer , ce qu'elle fit après quelque hésitation, et en témoignant beaucoup de répugnance ; car il n'y avait point de doute que son exclamation n'eût été involontaire. « Vous n'êtes )> pas entièrement sans amis ; vous avez au » moins un frère : je l'ai vu il y a peu d'heures., » bien portant mais malheureux ; il voyage » dans cette direction , et sera auprès de vous » avant peu de temps. » Aussitôt après avoir prononcé ces derniers mots^ elle se leva précipitamment de dessus son siège et se retira dans un appartement adjacent où s'adressant à l'aubergiste, elle continua ainsi : « Vers 8 heures , » ce matin , nous avons atteint un nombre de » jeunes gens, tous Européens, parmi lesquels, » il y avait un monsieur qu'on aurait deviné

98 LETTPvE VI.

» être le frère de ce jeune homme. Ce sont les » seuls passagers survivans d'un grand nombre » d'autres montés sur le schooner appartenant » au fort Erié qui a fait naufrage , il y a quel- » ques nuits , sur le rivage des Etats-unis. » J'entendis ces mots avec une émotion indéfinissable , et courant à l'appartement où la dame conversait encore avec l'hôtesse , je la conjurai de me dire tout ce qu'elle savait sur cette funeste catastrophe ; elle me dit alors : « Le i5 septembre, environ à trois heures de » l'après midi , je vis vos amis s'embarquer au » fort Erié pour le port Talbot , à bord d'un » grand schooner ; d'après le grand nombre de » passagers qui le montaient ,, et le peu de soli- » dite du bâtiment, les habitans du fort Erié » conçurent de violentes craintes pour la sûreté » des passagers : le temps était très-mauvais, « et le capitaine un homme nul et sans expé- » rience. Peu de jours après, on reçut au port » Erié la nouvelle que le 21 septembre le na- » vire avait fait naufrage sur le rivage des Etàts- » Unis , et que le petit nombre de jeunes gens » qui avaient survécu à cet événement avaient

» été recueillis abord d'un schooner américain » et débarqués en Canada. »

En apprenant cette triste nouvelle , je partis immédiatement pour aller au-devant de mon frère et de ses heureux compagnons : avant d'avoir fait 3 milles , je rencontrai tout le cortège et jugeai par leur extérieur que les renseignemens que j'avais reçus n'étaient pas entièrement exacts : je leur dis ce que j'avais su , et les priai de me faire connaître ce qu'il y avait de vrai dans le récit qu'on m'avait fait. Mon frère m'apprit que les choses ne s'étaient pas tout-à-fait passées comme on me l'avait dit : qu'à la vérité ils avaient fait naufrage ; mais que personne n'avait péri , excepté M. Louis qui était mort de fatigue et des suites d'un rhume. Il m'apprit aussi que mon père et sa famille jouissaient tous d'une bonne santé aux Etats-Unis, où ils attendaient qu'un bâtiment pût les transporteren Canada, ce qui me causa une joie d'autant plus vive que le récit de cette dame m'avait rempli d'alarmes. En effet, quelques jours après , ils arrivèrent tous au port Talbot , après avoir été traités de la manière la plus hospitalière par les habita ns du Mew Tome T. 8

Yorck j pendant le séjour qu'ils furent forcés de faire au milieu d'eux.

Dans les derniers jours d'octobre, mon père conduisit sa famille du port Talbot à Westminster où il la logea jusqu'à ce qu'il eût fait construire une maison sur ses propres terres. Le territoire de Westminster n'est séparé de celui de Londres que par la Tamise.

Londres est situé à environ 24 milles au nord du lac Erié , à 927 milles de cette partie de l'Océan Atlantique qui joint le golphe de St.- Laurent., 607 milles de Québec ,618 milles de la ville de JNew-Yorck,, et 124 du siège du gouvernement du haut Canada. Elle a à l'est Oxford jbelle ville établie depuis 33 ans ? à l'ouest Westminster établi depuis 1 2 ans , au sud-ouest la De la ware , Lobo à l'ouest , et au nord et au nord-ouest des régions incultes et inconnues.

Le premier novembre 1818, Londres n'avait encore aucun habitant , et son territoire était couvert des différentes espèces d'arbres qu'on trouve dans le Canada. La branche nord de la Tamise coule à travers ce territoire. Son angle est à l'est , et la branche sud le sépare de Westminster. Un grand nombre de petites rivières

serpentent au milieu de presque toutes les propriétés particulières. Ce territoire est considéré comme un des plus fertiles de toute la province.

Il forme un carré partagé en seize concessions: ces concessions sont divisées en lots de 200 acres : il y en a 32 dans chacune. Entre deux concessions on a ménagé 66 pieds de largeur pour les chemins qui sont appelés lignes de concession.

Le 26 octobre , mon frère et moi, avec six hommes porteurs des provisions et des haches débucherons, nous partîmes de Westminster, et ayant loué un guide , nous entrâmes dans le territoire de Londres , afin de fixer le lot le plus convenable pour y construire une maison : 1200 acres furent assignés à mon père pour son domaine , si je puis l'appeler ainsi. Nous avions , par conséquent, une vaste étendue de terre à explorer avant de nous décider sur la situation qu'il convenait le mieux de choisir. Après avoir employé la plus grande partie du jour à approuver ou désapprouver les lots particuliers , nous convînmes, à l'unanimité , de prendre le quatrième lot do. la sixième conces-

sion pour l'asyle futur de notre famille exilée. Lorsque nous fûmes d'accord sur ce point , notre seconde occupation fut de chercher à nous procurer un abri pour la nuit ; car nous étions à 9 milles de toute habitation d'êtres civilisés et au milieu de déserts qui portent l'empreinte de la désolation. Après avoir marché quelque temps , nous parvînmes à découvrir une vieille cabane indienne , abandonnée par ses habitans : nous décidâmes de stationner pendantla nuit dans cette petite hutte ; et munis d'un briquet et de tous les autres matériaux nécessaires , nous eûmes bientôt allumé un excellent feu. Lorsque nous eûmes pris notre souper sur le tronc d'un arbre , nous nous couchâmes pour nous livrer au sommeil : chacun de nous était enveloppé d'une couverture: nous nous relevions alternativement pour alimenter le feu. Ge fut ainsi que nous passâmes la première nuit dans nos possessions américaines. Le matin , vers le lever du soleil , nous fûmes tout-à-coup éveillés par le hurlement d'une troupe de loups qui étaient tous à la poursuite d'un malheureux cerf: les cris de ces féroces animaux ressemblent tellement à ceux des

chiens qui chassent le renard , que je me crus un moment à la chasse dans les bois d'Erin. Mais l'illusion ne fut pas de longue durée : je découvris promptement qu'au lieu d'être dans mon pays natal si rempli de beautés et d'agrémens , je me trouvais au milieu d'un désert aussi effrayant que monotone. Pour ajouter à notre consternation , Ou du moins pour lui donner une autre direction , les chevaux dont nous nous étions servi^pour porter nos couvertures et nos provisions , avaient brisé leurs licous pendant la nuit et dévoré tout notre pain. Nous aurions été dans la dure nécessité de nous passer de déjeuner, si nosparens n'avaient pas eu la précaution de nous munir de quelques patates qui heureusement pour nous ne sont pas aussi convenables à l'appétit d'un cheval américain que savoureuses au palais d'un Irlandais. Sans cela,, nous aurions été forcés de supporter la faim, jusqu'au moment où nous aurions pu recevoir de nouvelles provisions de Westminster. Nous continuâmes à camper dans les bois , depuis le 26 octobre jusqu'au premier décembre. Pendant cette période , nous établîmes les fondemens d'une maison de 46 pieds de

long et de 21 de large, dont nous finîmes d'abord la moitié pour l'usagede la famille qui s'y transporta le 2 décembre , cinq mois et dixhuit jours après notre embarquement pour l'Amérique. Pendant les trente-cinq jours que nous passâmes dans les bois avant l'arrivée de la famille , notre unique logement fut lamisérable hutte qui , semblable à l'ancien Argus , avait cent yeux ou plutôt cent trous par lesquels les yeux pouvaient voir au dehors. Aussi quand nous nous éveillions pendant la nuit , nous pouvions aisément voir toutes les étoiles qui ornaient le firmament. Pendant tout ce temps , notre lit ne fut composé que de feuilles sèches.

Ce n'est là qu'une légère esquisse des peines et des fatigues auxquelles doivent se résigner d'avance ceux qui s'établissent dans les déserts. Il faut une grande force d'âme à ceux qui osent s'y exposer. Ce n'est certainement pas une légère épreuve , au moral comme au physique, d'être forcé, après une journée de travail pénible , d'étendre ses membres fatigués sur un terrein nud et glacé , dans le mois de novembre; de n'être protégé contre le vent

du nord et la gelée que par une chétive hutte, avec un feu à peine suffisant pour garantir de l'engourdissement , effet naturel d'une semblable situation. Mais l'espoir de l'indépendance suffit pour fortifier l'âme contre des privations plus fortes encore. Et celui qui , pendant qu'il est ainsi couché sur la terre peut parvenir à penser que le jour n'est pas loin où il pourra heureusement reposer sur une couche plus commode, envisage ces tourmens passagers comme un moyen de mieux jouir des dédommagerons qui vont bientôt amplement les compenser. Il voit s'approcher rapidement l'instant où un désert aride sera changé en un champ fertile , couvert de fleurs et de fruits. En se livrant à ces joyeuses visions, l'oreiller de bois d'un colon industrieux devient pour lui plus doux que le voluptueux duvet , et sa couverture grossière lui semble plus agréable que les draps de la toile de Hollande la plus fine.

Village de Dundas. — Ançaster. — Grand chemin de l'Ouest. — Rue Talbot. — Situation de l'établissement Talbot. — Niagara ou le fort Saint-Georges pris parles Américains. — Revanche des Anglais. — Cascades de Niagara. — Anecdote d'un Indien et de deux Blancs. — Bruit des cascades. — Lac Erié. — Longue pointe et pointe du Dinde. — Amersbourg. — Sandwich. — Lacs Saint- Clair , Micliigan , Huron , Supérieur \ et Lac des Bois.

Le voyageur parterre d'Yorck à Amersbourg, ville la plus occidentale de la haute province , et distante d'York d'environ 326 milles, rencontre sur sa route très peu de villages, et ceux qu'il y trouve sont depeu d'importance. Dundas,

à 5o milles d'York, Ancaster, à 3 milles de Dundas, et Burford, à 28 milles d'Ancaster, sont les seuls lieux qui„ par le nombre de leurs habitans , ressemblent le plus à des villages : et cependant la population des trois ensemble n'excède pas 600 âmes. Le cbemin qui se dirige presque toujours à l'occident , traverse la contrée la plus fertile et la plusic he du nord de l'Amérique-Anglaise: il y a trente ans qu'il n'existait pas une seule habitation entre York et les établissemens français sur le Saint-Clair; excepté quelques retraites très-disséminées et alors paisibles de tribus indiennes, dont la plupart se sont retirées depuis dans des régions plus reculées.

A environ 40 milles à l'ouest de Dundas , on trouve le commencement d'un grand chemin de 5o milles de long : on l'appelle Talbot- Street; il est parallèle au lac Erié et traverse cette grande étendue de pays désignée sous le nom d'Jltablissemcïit-Talbot qui comprend un territoire d'environ ii,5oo,ooo acres. 11 est situé entre les 4a* et 4$" degrés de latitude nord et entre les 80e et 81e degrés de longitude ouest. De Dundas le chemin se dirige vers

Niagara, maintenant appelé le Fort-Georges, et se prolonge parallèlement à la rivière de Niagara jusqu'à Queenstown , et de-là au fort Erié où il se termine. La longueur de ce chemin est de 86 milles.

Niagara ou le Fort-Georges est situé sur la rive orientale de la rivière de Niagara : il fut détruit par les Américains en i8i5. A cette époque, on y comptait près de 200 maisons et plus de 800 habitans.

Immédiatement après que l'armée américaine se fut éloignée de cette scène de désolation, les troupes anglaises, stationnées dans cette partie du pays , traversèrent les lignes : et , pour se venger de l'ennemi, elles détruisirent un grand nombre des villages les plus florissans des frontières de l'ouest. Depuis la destruction de l'ancienne ville, plus de 100 maisons ont été bâties sur son territoire , et on y compte aujourd'hui 558 habitans. Après Brookville, c'est le village le plus agréable de la province : et, en considération de sa situation salubre et de la proximité des Cascades du Niagara, il est devenu un séjour à la mode pendant les mois d'été. Il contient une église épiscopale protestante, une

maison de réunion presbytérienne, et une chapelle de méthodistes, avec une prison et un palais de justice. Les maisons des particuliers sont toutes bâties en bois. La principale rue est large et bien alignée.

L'espace de pays compris entre le Fort- Georges et Queenstown est la partie la plus agréable dp la province ( à l'exception de Sandivich et à'Amersbourg) , et on peut dire que c'est celle qui est le plus susceptible d'être améliorée par la culture , et qui offre le plus de sites d'une beauté vraiment remarquable. De belles fermes', des vergers très-ilorissans et des côtages très-agréables lui donnent un aspect européen.

Queenstown est bâti au pied d'une haute montagne,, distante de 7 milles de Niagara. Elle contient environ 60 maisons et 000 habitans. Elle a une église et un palais de justice, des magasins îlu gouvernement et des maisons pour le département indien. Sa situation platte et peu remarquable ne lui donne pas un aspect séduisant. Toutes les marchandises , destinées pour la partie occidentale du pays, s'y débaiquent, et sont transportées par terre jusqu'au

fort Erié, où elles sont embarquées de nouveau pour leurs différentes destinations suites bords des lacs Erié ', Saint-Clair, et Su pé rieur.

Les Cascades de Niagara sont à environ 7 milles de Queenstown^et situées sur le détroit qui unit le lac Erié à Y Ontario : l'impression que produit sur lame la première vue de ces étonnantes cataractes est, à ce qu'on assure, telle qu'il est impossible à tout homme, tant soit peu possédédela manie d'écrire, de résister à la tentation d'en faire une description quelconque : j'espère donc que vous me pardonnerez d'en placer ici une légère esquisse.

Je visitai pour la première fois ces célèbres cataractes dans le mois de septembre , saison de l'année où l'Amérique est le plus agréable. Les plus fortes chaleurs sont alors abattues. Le mousquite , rassasié de sang humain, a suspendu ses profondes piqûres, et l'homme délivré des mouches irritantes, des innombrables insectes acharnés à le tourmenter, et de la chaleur brûlante d'un soleil presque insupportable , jouit d'un agréable repos, et se promène dans les campagnes, tranquille et satisfait. Jus-

qu'au moment où je fus arrivé à un mille des cataractes , la voûte du ciel était entièrement dégagée de nuages ; le soleil brillait de son éclat accoutumé ; l'atmosphère était remarquable par sa sécheresse et son extrême lucidité. Mais je ne fus pas plutôt dans leur voisinage immédiat, que toute la nature me parut éprouver un changement aussi subit qu'extraordinaire. La terre ^jusque-là desséchée et dure, devint humide., et cédait sous les pieds; le ciel, jusqu'alors si pur, prit un aspect sourcilleux , sombre et menaçant ; l'atmosphère sec et raréfié devint épais et humide , et mon imagination s 'isolant de ma raison , me transporta dans un monde entièrement différent de celui où je vivais peu d'instans auparavant. Néanmoins je continuai ma course et je parvins au sommet des hauteurs escarpées qui flanquent ce fleuve imposant. L'accroissement successif de mon élévation ne dissipa point mes précédentes illusions. Je me sentis toujours disposé à douter de mon identité ou de celle du monde. Des montagnes d'eau, vomissant les sons les plus effrayans ; des globes diaprés se précipitant avec une fureur toujours croissante;

des arcs-en-ciel embrassant de leurs couleurs variées une immensité de pays ; des roches menaçantes, s'avançant au-dessus de ces abîmes : tels étaient les traits les plus frappansdes scènes imposantes dont j'étais entouré dans ce moment , sans contredit , un des plus remarquables de ma vie.

Pour la première fois je regrettai que les journées de septembre fussent aussi courtes. Mais mon regret cessa bientôt. Car avant que la nuit eût étendu son voile sombre et noir sur ces objets admirables dont je ne pouvais détacher mes yeux , l'astre argenté vint me prêter son agréable secours , et donner à ces lieux un aspect non moins aimable et plus touchant que celui qui m'avait frappé pendant la clarté du jour. Un calme profond succéda au bruit. Les forêts environnantes parurent plongées dans un profond repos : les vents s'étaient calmés ; les feuilles n'étaient plus agitées par la brise ; la voûte azurée du firmament n'offrait pas dans toute son étendue le plus léger nuage : tout ce qui m'environnait ^ animé ou inanimé, semblait se livrer à un sommeil balsamique et restaurateur.

Tout était tranquille , excepté les cataractes toujours en mouvement qui mugissaient avec leur violence ordinaire et troublaient les eaux du bassin qui gémissait , sur une surface toujours la même. Il n'y eut jamais de plus beau contraste que celui qui existait alors : le bruit des eaux et le calme profond de l'air ; l'éclat brillant des flots qui s'élancent par torrens , et les ombres impénétrables des forêts environnantes , la teinte noire du gouffre dans lequel les ondes se précipitent avec fracas , et l'aspect riant des cieux parsemés d'étoiles que les rayons de la lune faisaient encore ressortir ! 11 eut fallu être insensible pour refuser à tant de beautés le tribut de la plus vive admiration et celui de l'hommage le plus mérité au divin ordonnateur d'une aussi imposante création.

Vous savez sans doute que la contrée adjacente dans laquelle est située le lac Eriè est élevée d'environ 3oo pieds au-dessus de celle qui environne Y Ontario : le vaste talus ou Montagne (ainsi qu'on l'appelle), qui sépare la contrée supérieure de la contrée inférieure , est sur plusieurs points presque perpendiculaire : elle commence au côté nord du lac On-

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tario et continue vers la pointe du nord-ouest > jusqu'à l'endroit où elle est coupée par le chemin qui conduit de Yorck à dmersbourg. Ensuite elle se dirige du côté de l'orient , et enfin vient border le détroit ou rivière de Niagara.

Les personnes qui visitent les cataractes s'arrêtent généralement à un village contigu , consistant en douze maisons., ou environ, et deux excellens hôtels où on trouve tout ce qui convient aux voyageurs les plus difficiles. Du balcon de celui que l'on appelle le pavillon des chutes du Niagara , on découvre une très-belle vue de la cascade du fer à cheval et de l'île qui partage la rivière. Il part aussi de cet hôtel un sentier difficile qui conduit au rivage très-escarpé de la rivière , joignant immédiatement le lieu où était autrefois le plateau du rocher.

II faut aussi remarquer que la rivière sort du lac Erié à 20 milles environ des cataractes,, et que jusqu'au moment où elle n'en est plus éloignée que de 3 milles , elle coule paisiblement , et sans que sa surface soit troublée. Alors le lit du courant devient rocailleux , et l'eau est si violemment agitée par sa course rapide sur cette surface raboteuse . que les per-

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sonnes les plus fortement constituées peuvent difficilement s'empêcher de frémir à cette vue. Malgré la rapidité du courant, sa violence ne se déploie que des deux côtés de la rivière et laisse le milieu assez tranquille pour porter les bateaux qui vont aborder à l'île. Cette île sépare la rivière en deux bras , avant que les eaux en soient lancées dans les précipices qui forment les cataractes. A mesure que le courant approche de l'île , il semble redoubler de vitesse. La pensée ne peut rien concevoir d'égal à la force et à la vélocité de ses progrès vers les bords des roches sur lesquels il est poussé, jusqu'à ce qu'il tombe impétueusement dans le lit de la rivière qui coule au-dessous , avec un fracas plus assourdissant que celui du tonnerre. Lorsque les eaux tombent dans ce profond bassin, elles rebondissent en l'air en immenses figures sphériques , blanches comme la neige et brillantes comme des diamans. Ces globes après s'être élevés et avoir paru un montent stationnaires , éclatent à leur sommet, et lancent des particules d'eau à une hauteur étonnante. Ils se dissipent ensuit*1 et sont rem-

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