‹ Cinq années de séjour au Canada \Chapitre 5 sur 12 · Tome I. n · texte numérisé non relu

Tome I. n

1 16 lettre y il*.

placés par d'autres qui paraisseut et disparaissent de la même manière.

De la partie du plateau du rocher qui existe encore et du sentier dont j'ai parlée le spectateur étonné domine sur une des vues les plus imposantes et les plus romantiques qui existent dans la nature. Les courans si imposans audessus des cataractes; — au milieu d'eux , l'île de ta Chèvre, couverte d'arbres dont chacun semble au moment d'être emporté ; — la cataracte du fer à cheval immédiatement au-dessous du plateau du rocher ; — au delà de l'île de la Chèvre,, la cataracte du fort Schloper; — enfin le gouffre effrayant placé au-dessous et lançant perpétuellement des torrens d'eau! tels sont en abrégé les grands objets qui fixent l'attention du contemplateur de ces imposans phénomènes.

Un autre point de vue d'où ces chutes d'eau prennent , s'il est possible . un aspect plus terrible , c'est le fond de la cataracte. On peut descendre dans ce précipice } au moyen d'une échelle qu'on appelle ordinairement échelle indienne ; pièce d'un méchanisme fort simple. Elle consiste en un cèdre dont les rameaux

LKTTRIÏ VII. ll^

sont émondés à une distance du tronc suffisante pour qu'ils puissent remplacer des échelons irréguliers. Après avoir descendu cette échelle dont la hauteur perpendiculaire est de plus de 60 pieds , on avance le long du bord de la rivière couvert de. roches brisées., de débris de bateaux et autres corps étrangers, jusqu'à ce qu'on arrive au fond de la chute du fer à cheval. De ce lieu souvent les curieux s'avancent encore à la distance de plusieurs centaines de verges , pour voir un prodigieux amas d'eau souterraine , qui est formé par l'avancement de la cataracte. Mais il faut être doué d'une grande force de nerfs pour oser tenter une excursion aussi hardie ; caria résolution la plus fortement déterminée peut être ébranlée, quand on considère au-dessus de soi le rocher menaçant qui semble continuellement prêt à céder sous les flots auxquels il sert de support et d'aqueduc. Du bord avancé de ce rocher , la masse des eaux est poussée en avant, laissant une vaste étendue d'eau dont la surface unie prend depuis la chute naturelle de la cataracte jusqu'à la base même de la montagne graduellement ruinée en dessous. Si Fajt-

I l8 LETTRE VÎT.

mosphère est épais . il est encore plus dangereux de s'engager dans cette entreprise hardie: car il n'est pas rare en pareil cas de perdre la respiration , en avançant plus loin sous la voûte rocailleuse. Malgré cet inconvénient et tous les dangers auxquels sont exposés ceux qui se hasardent à une grande distance sous ce roc, les pêcheurs de ces contrées y demeurent souvent plusieurs heures , sans paraître y craindre aucun malheur. La rivière, immédiatement au-dessus des cataractes , fournit une plus grande quantité de poissons qu'ils n'en pourraient trouver dans toute autre pièce d'eau d'une même étendue. Des serpens de diverses espèces abondent aussi sur ces bords. L'aspect de ces animaux ,, combiné avec tant d'autres objets effrayans ; le mugissement de la cataracte ; l'agitation des eaux de la rivière , concourrent puissamment à augmenter la terreur du curieux étonné en contemplant ces lieux si imposans et si nouveaux pour lui.

Toute la largeur du précipice ou des cataractes, y compris l'île qui intervient,, est de 1 535 verges : la plus grande masse d'eau tombe sur le côté canadien de la rivière ; et d'après

la forme prise par les eaux avant qu elles ne s élancent du haut des rochers , elle est désignée sous le nom de cataracte du fera cheval: elle s'étend depuis le rivage jusqu'à i'ile intermédiaire , dans une distance de 600 verges. La cataracte du fort Schloper qui est sur le côté américain présente une nappe d'eau de 35o verges de largeur; et la petite cataracte s'étend à travers le bord des roches, au-delà de i4o verges : la quantité d'eau lancée par ces trois cataractes est évaluée à i6ç),544>ooo galons par minute.

On raconte plusieurs accidens arrivés à des personnes qui , à différentes époques, ont été entraînées au fond des cataractes , en tentant de traverser la rivière qui est au-dessus. Mais je crois que la seule anecdote bien authentique de cette espèce , relative aux désastres des premiers temps , est celle d'un Indien. Ce malheureux enfant de la nature , s 'étant enivré de liqueurs fortes , après avoir été à la pêche, attacha son canot à un rocher, à quelques milles au-dessus des cataractes , et se couchant sur l'avant , se livra au sommeil. Par suite de quelque accident inconnu , le canot fut déta-

ché de ses amarres , et flotta aussitôt vers le bas du courant. Aussi long-temps que la surface de l'eau continua à être unie , l'Indien bien éloigné de soupçonner le danger qu'il courait , ne fut point troublé dans son sommeil. Mais lorsque sa fragile embarcation entra dans les eaux des cataractes, et fut agitée par les mouvemens vioîens des flots , il s'éveilla soudain , comme d'un songe effrayant , terrifié par les mugissemens des cataractes dont il approchait rapidement. Apercevant alors tout le danger de sa situation , et revenu de son premier étonnement , il saisit sa rame et fit les plus violens efforts pour se soustraire à la destruction dont il était si éminemment menacé. Lorsque l'inutilité de ses efforts pour arrêter la course rapide du canot , l'eut convaincu que toutes ses tentatives seraient sans fruit, il abandonna sa rame , s'enveloppa avec beaueoup de sang froid dans sa couverture , et appliquant pour la dernière fois, sur ses lèvres , la bouteille de whiski , il s'étendit tranquillement , comme si tout danger avait cessé. Peu de momens après , il fut précipité avecsabarque, au fond des cataractes: depuis,

personne ne vit aucun vestige ni de lui,, ni de son canot.

Dans Jeté de 1822, un pareil accident arriva à deux malheureux blancs: il paraît que quelque temps auparavant , une partie de l'ile des Chèvres qui sépare les cataractes , avait été habitée et cultivée : quelques-uns de ceux qui y résidaient^ au moment de quitter leur dangereux séjour , étaient occupés à transporter leur mobilier sur le rivage du Canada. La journée était extrêmement orageuse, et le courant de la rivière par conséquent plus violent qu'à § l'ordinaire: quatre hommes avec deux bateaux étaient occupés à embarquer les meubles ; lorsque le premier voyage fut terminé, deux d'entr'eux, craignant le danger résultant de la furie avec laquelle le vent soufflait dans la direction du courant , résolurent de ne pas en courir le hazard , jusqu'à ce que la tempête fut appaisée : ils firent part de cette résolution à leurs camarades qui se moquèrent d'eux , vantèrent leur propre courage et retournèrent à leur dangereuse occupation. Mais peu de momens après, 5 ils furent précipités au fond des cataractes et mis en pièces. A. quelque

temps de là , on retrouva dans la rivière , au pied des cataractes , une table qui avait été placée dans la même embarcation , et à laquelle on ne reconnut aucun dommage.

On dit que dans une soirée calme, le bruit des cataractes peut être entendu des hauteurs de Burlington , à une distance d'environ 5o milles : mais je dois dire que je n'ajoute point foi à cette assertion , à moins que le vent , qui est un excellent moyen de transporter les sons, ne souffle exactement dans cette direction. Les eaux font un bruit qui pourrait être entendu beaucoup plus loin , si,, au lieu de tomber dans un gouffre profond entouré de tous côtés de rochers dont la hauteur perpendiculaire est au moins de 3oo pieds , et qui empêchent les sons de se propager , elles tombaient sur une plaine horizontale assez élevée pour que les sons se répandissent sans interruption dans les contrées adjacentes. Pour mieux expliquer ma pensée, je vais citer deux exemples : si on laissait tomber une pierre d'une dimension donnée , de la surface de la terre , dans un puits de 100 pieds de profondeur, le bruit ne serait pas distinctement entendu par une per-

sonne éloignée de 20 verges* de l'ouverture du puits : mais si la même pierre était lancée du haut d'un clocher, seulement à la moitié de cette élévation , dans un citerne dont l'eau serait au niveau de la surface de la terre , le bruit occasionné par la chute de la pierre serait distinctement entendu aune distance cinq fois plus étendue que la première.

La hauteur perpendiculaire delà chute du fer achevai , du bord du rocher duquel leau s'élance , jusqu'à la surface du bassin qui la reçoit , est de i4o pieds , et de ce bassin au lit inférieur de la, rivière , de 64 pieds,, ce qui forme une profondeur de 204 pieds : si on y ajoute 48 pieds , différence de niveau dans le cours de la rivière pendant environ un demi mille immédiatement au-dessus des cataractes, on aura dans cette courte distance une différence totale de 272 pieds entre l'élévation du lit supérieur et celle du lit inférieur.

Avant que le pays fut habité le long des bords du Niagara , on aurait pu voir un grand nombre de bctes féroces , d'oiseaux et de poissons lancés en pièces au fond des cataractes , et d'innombrables oiseaux de proie planant

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sans cesse au-dessus de leurs carcasses putrifiées. Mais depuis que cette partie du pays est bien peuplée , à peine trouve-t-on quelque chose dans le lit de la rivière au-dessous des cataractes , excepté des 'poissons., et quelques poules d'eau , qui descendant au milieu des courans, ne peuvent plus reprendre leur vol, et sont précipitées dans le terrible abîme.

On suppose en général que les cataractes se prolongeaient autrefois jusqu'à Queenstown ,

et cette supposition me parait très-plausible. L'état des bords de la rivière est une forte présomption en faveur de cette opinion , et le reculement constant et progressif des cataractes, observé par les personnes qui habitent dans leur voisinage , ne tend pas moins à confirmer cette conjecture.

Entre les cataractes et le fort Erié , on ne trouve qu'un petit village contenant environ une douzaine de maisons, avec plusieurs magasins militaires et deux ou trois tavernes. Il est situé sur le bord occidental de la rivière Welland, et tout auprès on trouve une petite construction militaire appelée le fort Chippawa.

Le fort Eriè est situé sur un terrain élevée au bord du lac dont il tire son nom. Pendant la dernière guerre , ce poste a été trcs-fortifié, et joint , par des ouvrages de plus de 1 100 verges d'étendue, à la Montagne du serpent sur laquelle est placée une forte batterie.

Le lac Eriè est entre le /j.i.° et le L\5.e degrés de latitude nord , et entre le 79.* et le 82.° degrés de longitude ouest : sa longueur est de 201 milles, et sa largeur de 63 milles etdemi. Les rivages du nord sont peu variés et offrent dans toute leur étendue un aspect à peu près uniforme. Les ports y sont rares et peu sûrs. La longue pointe du promontoire du nord est une langue de terre^ étroite, qui s'avance vers l'est , à portée du territoire de Waîsingham , un peu moins de 9.0 milles ; sa largeur n'excède pas 180 verges.

A la pointe du Dinde qui s'avance de la terre ferme vers le promontoire , on a préparé un local pour en faire un arsenal de marine : tte là à Amersbourg , rien ne vient interrompre l'uniformité de la enie , si l'on n'en excepte le ronde, tu , petit lac d'environ 9 nulles de long.

12Ô ÊETTRE VU.

et 3 de large qui communique au lac Eriépar un étroit passage.

Amersbourg est situé à environ 3 milles audessus du rivage oriental de la rivière du détroit , et contient près de 100 maisons : pendant la dernière guerre , c'était un poste frontière et un dépôt naval : mais les ouvrages militaires , l'arsenal et les magasins furent détruits par les Anglais en 181 3, lorsque les forces supérieures des Américains les contraignirent de les évacuer.

A 14 milles au-delà d'Amersbourg , en suivant le cours de la rivière , on trouve la ville de Sandwich qui contient environ 60 maisons, avec une église , une prison et un palais de justice. Elle est située dans une très-belle partie du pays,, et immédiatement vis-à-vis laville du Détroit qui appartient aux Etats-unis.

De Sandwich au lac Saint-clair , la qualité du terrain , est , dit-on , inférieure à celle de toute la province : on n'y voit point de terres cultivées, excepté quelques petites pièces dans l'intérieur autour des différentes stations de la compagnie du nord-ouest. Le lac Saint-Clair

forme presque un cercle dont le diamètre est de 36 milles.

Le tac Michigan , situé entre le ^2. e et le 45. c degrés de latitude nord , et entre le 84-e et le 87. e de longitude ouest , a 262 milles de long, 55 de large , et 750 de circonférence.

Le lac Huron est entre le 42*e et le 47 -e degrés de latitude nord , et entre le 8o.eet le 85. c degrés de longitude ouest. Il a 218 milles de long , 100 milles de large , et sa circonférence est de 812 milles.

Le lac Supérieur , situé entre les 46. c et 48. e degrés de latitude nord, et les 84- c et 88. e de longitude ouest , est d'une immense étendue. Sa longueur est de 58 1 milles , sa largeur de 161 milles,, et sa circonférence de 1 i52 milles.

Le lac des Bois est-très petit. Son angle nord-ouest n'est pas à moins de 1826 milles de Ouébec.

LETTRE YÏÏL

Description du Cœnada Milice de la province

supérieure. — Aspect général du pays. — ■ Manière de peupler les provinces intérieures. Rareté des montagnes et longueur des hivers dans le haut Canada. — Les districts les plus améliorés. — Grande variété du sol. — ■ Manière de cultiver après le premier défrichement et de vérifier la qualité de la terre.

Le haut Canada est situé entre le /p.6 et le 45. e degrés de latitude nord, et entre les 73.° et 95. c de longitude ouest. Il est limité à l'ouest par le bas Canada; au nord-ouest par la grande rivière ou l'Ottawais; au nord par le territoire de la compagnie de la Baie d'Hudson; au sud et au sud-ouest par les Etats-unis d'Amérique , ou plutôt par une ligne imaginaire commençant au village de St. -Régis , environ à 55

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milles de Montréal , sur le parallèle du 45. c degrés de latitude nord , d'où elle passe au milieu du St.-Laurent , du lac Ontario , de la rivière du Niagara , du lac Erié , et ensuite dans les lacs Huron et Supérieur , le long lac etle milieu de la chaîne des lacs et autres communications aquatiques, en remontant à l'angle nord-ouest du lac des Bois , et ensuite à l'ouest de la rivière duMississipL il n'y a point délimites assignées à l'ouest ni au nord-ouest. On peut dire , par conséquent,, que de ce côté , le Canada s'étend sur les vastes régions qui se dirigent vers l'Océan du nord e;t la mer pacifique.

La province supérieure est maintenant divisée en onze districts qui sont Y Oriental , YOttawais , le Johnstown , le Bathurst , le Midland, le Ncwcasllc , Home, York; Niagara , Londres et Y Occidental. Ces districts sont divisés en vingt-cinq comtés, qui, avec les villes d'York, de Kingston et de Niagara, envoient quarante-cinq membres au parlement provincial.

Attendu que tout homme dans le Canada , depuis 16 jusqu'à 45 ans , capable de porter

ÎOO LETTRE VIIL

les armes , est obligé de s'enrôler dans la milice, on compte déjà dans le haut Canada seul, 56 régimens bien organisés. Ces régimens sont chacun de 3oo à 5oo hommes , sans y comprendre les officiers : en sorte que la milice effective de la province peut s'élever à environ 22000 hommes ; immense corps de troupe , si on considère que toute la population blanche ne s'élève pas à plus de i/joooo âmes.

îl n'y a maintenant que trois stations navalesdans toute la province : Kington, la grande rivière Ouse et Pentanguishine. On trouve dans chacun de ces ports , un capitaine , un lieutenant , un chirurgien et un garde-magasin.

Vous paraissez désirer que je vous donne quelque idée de l'aspect général du Canada : j'ai déjà ébauché ce sujet dans mes premières lettres : je vais néanmoins y revenir encore pour vous satisfaire, afin que vous ne puissiez pas croire qu'en vous en entretenant, comme je l'ai déjà fait, j'ai cédé aux premières impressions. Mes opinions relativement aux paysages du Canada inférieur , maintenant que j'ai parcouru trois fois cette province , sont les mêmes

que la première fois que je l'ai vue. à la suite d'un voyage ennuyeux de six semaines. Je suis vraiment convaincu, et maintenant plus que jamais, que celui qui peut voir de sang froid , ou décrire sans enthousiasme le paysage pittoresque de cette contrée depuis l'entrée du golphe de St. -Laurent jusqu'à Québec , doit être totalement dépourvu des émotions qui sont une des plus douces jouissances de l'homme : les sommets effrayans des montagnes , les cavernes solitaires des vallées , les retraites silencieuses des forêts , le bruit des cataractes égal à celui du tonnerre , les fermes cultivées , les cotages dont tout annonce l'aisance , les églises au toit argenté . sont les traits frappans de cette partie du Canada.

De Québec à Montréal , et de là à Kingston , le voyageur est toujours réjoui , quoique d'une manière moins vive , par l'aspect moins imposant d'un pays plus cultivé. 11 ne peut se rassasier de cette vue jusqu'au moment où il dit adieu au St. -Laurent. Toutes les parties du pays où cette délicieuse rivière daigne porter ses eaux , soit sous la forme d'un torrent formidable, soit dans un courant paisible Tome I. 10

. et limpide , offrent à l'œil enchanté les points de vue les plus agréables et les plus délicieux. On n'y rencontre pas , il est vrai , ces monumens de l'ancienne gloire ou de la magnificence de nos aïeux dont les vénérables cimes reportent notre imagination vers les siècles écoulés; point de palais en ruine , autrefois domiciles splendides de monarques , maintenant réduits en poussière ; point détours crénelées, conservatrices de l'indépendance féodale, pour alimenter la curiosité des Antiquaires ou le patriotisme naissant de la jeunesse. Quelques clochers dont les aiguilles resplendissantes n'ont pas encore vu le soleil des siècles passer sur leurs jeunes girouettes , un vieux chêne dont le tronc s'est fatigué de transmettre la sève annuelle à ses rameaux dépérissans , sont en Amérique les seuls objets susceptibles d'éveiller le souvenir agréable , quoique mélancolique , des temps qui ont disparu , ou des héros qui ont terminé leur carrière.

L'histoire ancienne de ce continent est un cahos entouré des plus obscures ténèbres, d'où peut à peine s'échapper un rayon de lumière pour nous diriger dans la recherche des preu-

LETTRE VIII. l33

ves dune civilisation plus avancée à quelque autre période : à la vérité les Espagnols ont trouvé , dans quelques parties de l'Amérique du sud^ des monumens de la civilisation chez les Incas et leurs sujets. Mais aucun d'eux ne peut supporter de comparaison avec ceux qui existent dans les régions correspondantes de l'ancien monde , sur les rivages de la Chine ,, etdans le grand Archipel Indien. La classe des Mexicains forme à peine une exception à la condition généralement non civilisée des Indiens aborigènes.

Le haut Canada est un pays plat : son aspect est généralement sombre et repoussant. Depuis Kingston jusqu'à l'extrémité ouest de la province , à l'exception de deux ou trois lieux habités , on voyage à travers une forêt continuelle. Il en résulte que la vue n'est jamais étendue, mais ordinairement bornée aux limites d'un seul mille. Cet état changerait bientôt , si les Canadiens voulaient déployer un peu de l'industrie Européenne dans un pays qui renferme tous les élémens de prospérité ; élémens qui n'ont besoin que d'être activement et sagement développes.

1 54 LETTRE VIIl]

Le voyageur savant qui cherche à acquérir de nouvelles connaissances, n'atteindra point son but en parcourant le Canada : à l'exception des cataractes du Niagara et d'un petit nombre de curiosités naturelles , on n'y voit guère que des forêts incommensurables, demeures effrayantes des ours et des loups ; des cabanes en bois, qui quoique toujours propres et commodes au-dedans n'en sont pas moins au dehors de l'aspect le plus triste et ressemblent à des sépultures ; des champs misérablement cultivés, garnis détrônes d'arbres, et entourés de barrières de bois refendu 9 espèce de clôture à laquelle je ne puis jamais associer d'autre idée que celle de moutons mangeant des navets. Les chemins , si toutefois on peut leur donner ce nom , sont en si mauvais état , qu'il serait impossible d'en donner une juste idée : dans un voyage d'une seule journée, où vous parcourez 3o ou 4o milles , vous êtes obligé de marcher le plus souvent dans des routes formées de troncs d'arbres ^ de 9 pouces à deux pieds de diamètre. Ces bois sont placés aux endroits les plus humides et les plus marécageux , et ( à quelques exceptions près qui

sont extrêmement rares ) ce sont les seuls matériaux que l'on emploie pour! construire ces ponts dangereux : comme ces bois ne sont ni équarris, ni aplatis ,, et comme ils ne sont pas toujours parfaitement droits , il arrive souvent qu'ils s'écartent et laissent entr'eux des intervalles ; en sorte que les chevaux , les bœufs et les vaches sont continuellement en danger de se rompre les membres en passant dessus. Il arrive néanmoins , sous ce rapport, moins d'accidens qu'on ne serait fondé à le craindre : les bestiaux de toute espèce qui peuplent ce pays sont tellement accoutumés à danser sur le hêtre et sur l'érable , qu'avant d'avoir atteint leur seconde année , ils acquièrent une grande habileté à marcher sur ces bois ; et je ne serais pas surpris d'apprendre qu'un cheval ou un taureau américain sont devenus dexccllens danseurs de corde.

La nature a probablement plus fait pour le haut Canada que pour tout autre pays d'une égale étendue : l'art paraît s'y conduire d'après le modeste principe que ce serait de su part un acte de présomption impardonnable de tenter de porter à un plus haut degré la

prospérité d'un pays comblé des bienfaits de sa sœur aînée. Là l'industrie humaine trouve le plus beau champ pour développer la fécondité de ses ressources : un sol non-seulement capable de produire en abondance tous les objets nécessaires à la vie, mais encore susceptible de fournir à tous les besoins inventés par le luxe; un climat non-seulement favorable à la constitution humaine, mais encore éminemment propre à la culture de toute espèce de graines et de fruits. Et cependant l'illusion d'un grand nombre d'Européens, relativement à la véritable situation de ces contrées , est encore telle , que la plupart de ceux qui ne les connaissent pas , les comparent , dans leur imagination , aux déserts de la Sibérie. Néanmoins les habitans de la grande Bretagne , commencent maintenant à apprécier assez ses avantages, pour que, d'après le calcul le plus réduit , il soit reconnu qu'il y arrive annuellement d'Europe environ huit mille colons, indépendamment de ceux qui y viennent chaque jour du continent américain.

Non-seulement le bas Canada est plus pittoresque que la partie supérieure : mais aussi

comme il est habité depuis long-temps , les chemins y sont dans un état infiniment meilleur , et la population beaucoup moins disséminée. La principale route se trouve le long du rivage septentrional du St. -Laurent, qui , aussi bien que le rivage du sud , est très-peuplé. Les fermes sont placées très-près les unes des autres, circonstance qui , d'après les relations exagérées de quelques écrivains français , a donné lieu à l'idée romanesque de villages de 5o milles d'étendue. Les terres situées sur les bords de ce noble fleuve , depuis le point où il décharge ses eaux dans le golphe jusqu'à environ 3o milles au-dessus de Montréal , avaient été divisées par le Roi de France en un certain nombre de seigneuries qui étaient concédées à des hommes d'un caractère assez entreprenant pour désirer d'aller se faire une fortune dans les forêts trans- Atlantiques. Ces seigneurs ou grands propriétaires étaient tenus de concéder leurs possessions , en les partageant m lots d'environ 200 acres , à des paysans du pays reconnus pour capables de les bien faire valoir, et qui pouvaient fournir des gara us respectables de leur loyauté et de leur bonne réputa-

tion. En obtenant des fermes , les paysans étaient obligés de devenir sur-le-champ colons sédentaires ; de défricher , dans un temps donné , une portion déterminée de chaque lot ; d'entretenir libre et en bon état la voie publique , et de remplir en outre plusieurs autres conditions qui seront détaillées dans la suite de cet ouvrage.

Chacun des lots comprenait, le long de la rivière, l'espace d'environ 38 perches anglaises, et s'étendait en profondeur , dans le pays , à environ 1018 perches: lorsque les terres qui bordaient la rivière furent peuplées de cultivateurs , les seigneurs firent d'autres concessions sur le derrière des premières , et ces nouvelles concessions devinrent , à leur tour , aussi peuplées : mais comme il est d'usage dans toutes les parties du Canada , de ne défricher que le front de chaque lot , en laissant sur les derrières 4o ou 5o acres de bois pour le feu et autres besoins domestiques , un étranger supposerait difficilement qu'il existe quelque établissement au-delà des limites visibles des terres défrichées. Cette coutume explique suffisamment pourquoi ce pays présente tou-

jours le même aspect boisé qu'il avait peu d'années après les premiers établissemens qui y furent faits ; et pourquoi , ainsi que je l'ai précédemment observé , l'on peut rarement étendre la vue au-delà d'un mille. Sur les bords de toutes les petites rivières qui communiquent avec le St.-Laurent„ il a été formé de semblables établissemens , et dans ces dernières années , on a tracé et en partie peuplé plusieurs territoires éloignés des rivières navigables. Le seul paysage vraiment pittoresque de ces provinces est celui qui borde immédiatement les rivières. Les nouveaux territoires de la province inférieure , offrent , en tous points , un aspect semblable à celui du baut Canada , et n'en diffèrent que par l'infériorité du sol : de liantes forêts , des haies en bois , des cabanes construites également en bois , des troncs d'arbres morts, sont les objets inanimés qui se présentent en groupes diversement variés. Pour faire diversion à cette perspective , vous entendez de temps en temps les coups de bec du pivert , les hurlemens de l'ours, le cri monotone du geai , ou quelqu'autre musique aussi attractive. Ces sons désagréables et

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discordans redoublent la tristesse qui s'empare quelquefois de l'âme de ceux qui ont été accoutumés à des scènes plus actives et à une société plus agréable.

Dans le Haut-Canada, il n'y a point de montagnes , mais seulement quelques collines en petit nombre. La seule qui mérite qu'on en fasse mention est celle qui s'étend depuis la tête de Quinte Bay , le long du côté nord du lac Ontario , à son extrémité ouest , d'où elle se dirige vers l'orient jusqu'à ce qu'elle atteigne les bords de la rivière du INiagara. Les Canadiens lui donnent le nom de montagne, quoique sa plus grande élévation n'excède pas 34o pieds, et que sa hauteur moyenne ne soit que de 80 à 100 pieds. Malgré sa grande étendue, cette colline produit peu de variété dans l'aspect du pays. Un aréonautc , dans son vol élevé prendrait peut-être quelque plaisir à la contempler, et pourrait, de sa nacelle , apercevoir un grand nombre de sites pittoresques et romantiques , dont la plupart inierceptés par d'impénétrables forêts , se dérobent à l'observation du piéton , comme à celle du voyageur à cheval.

LETTRE VIII. l4l

Si les bords des rivières du Haut -Canada étaient cultivés comme ceux de la province inférieure, les fermes nouvellement défrichées ajouteraient beaucoup à la beauté du pays.

L'Ottawas, grande rivière qui se décharge dans le Saint - Laurent , à environ trente milles à l'Ouest de Montréal , est une rivière très-belle , très-étendue ; elle est navigable pour les bateaux, presque depuis sa source jusqu'à son embouchure.

Le Trent prend sa source dans le voisinage des lacs de la rivière», et après avoir parcouru un espace de près de cent milles , se jette dans la baie de Quinte.

La grande rivière Ouse se confond avec le lac Erié à environ quarante milles de son extcuiité orientale : de petites barques peuvent y naviguer pendant environ cinquante milles. Quelques-unes des plus belles et des plus riches prairies de la province sont situées sur ses bords et sont possédées par les Indiens des six nations.

La Tamise prend sa source dans une partie du pays qui n'a pas encore élé explorée., et après avoir coulé en serpentant l'espace de plus

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deux cents milles, tombe dans le lac Saint- Clair. Sur les bords de cette belle rivière , on voit mille acres de prairies semblables à celles ""de la grande rivière. Ce sol est formé par les débordera ens annuels de la ririère , et ne le cède en rien, j'en suis certain, à aucun autre de l'univers, sans en excepter les fonds de rivière sur les bords de YOliio. Il produit les plus beaux épis imaginables de blé Indien ; mais il est trop riche pour le riz , l'orge, ou tout autre graine commune. On cultiverait avec un succès étonnant, dans ces fertiles terrains, les patates , les navets , et tous les autres végétaux.

Outre ces rivières, il y aune quantité innombrable de petits ruisseaux qui coulent à travers chaque territoire. Les naturels donnent à tous le nom de Creeks , sans qu'on puisse en indiquer la raison.

Les parties les mieux cultivées du Haut-Canada sont depuis la ligne qui le sépare de la province inférieure , jusqu'à la tête de la baie de Quinte , distance d'environ cent cinquante milles ; du fort Saint-Georges à Queenstown , pendant sept milles , le long de la rivière de

Niagara, et dans le voisinage de Sandwich et d'Amersbourg ; toutes les autres parties semblent être encore dans leur enfance. Quoique les établissemens soient récens , que les premiers habitans aient dû faire beaucoup d'efforts pour vaincre les difficultés , et féconder ces déserts, on n'aperçoit parmi eux aucun indice de tristesse ou de mécontentement. Les douceurs de la liberté et l'espoir encourageant de l'indépendance donnent à ces heureux maîtres des forêts , les forces et le courage nécessaires pour se livrer sans murmures à ces pénibles travaux. Chaque arbre qui tombe sous les coups de hache , est en réalité un obstacle de moins à leur prospérité toujours croissante , et sa chute fait naître cette délicieuse réflexion qui adoucit toutes les peines et efface le souvenir de tous les maux.

Dans plusieurs parties du district du Milieu , et surtout aux environs de la baie de Quinte , la qualité du sol est très-bonne ; mais ce n'est seulement que dans les districts de Niagara, Londres, et dans le district de l'Ouest, que chaque territoire est composé de terres de première qualité. De la baie de Quinte à York ,

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le long de Dundas Street, il y a une grande quantité de terres de qualité inférieure. Entre York et la tête du lae Ontario , sur les côtés du grand chemin de l'Ouest , les établissemens sont très-nombreux , et le sol , sans être extrêmement fertile, paraît bien cultivé. En suivant toujours le chemin de l'Ouest , depuis la tête du lac Ontario , jusqu'aux réserves des six nations , sur les bords de la rivière de l'Ouese, on s'aperçoit aisément que la qualité de la terre s'améliore. H y a dans le voisinage d'Ancaster plusieurs fermes étendues et bien défrichées ; mais le sol est léger et sablonneux, et par conséquent ne conserve pas long-temps sa fécondité. De la rivière de l'Ouse au lac Saint-Clair, toutes les personnes sanspréjugés, qui connaissent les localités, conviennent que la qualité du terrain n'est généralementpas inférieure à aucun territoire d'une égale étendue sur le continent Américain. Sur la plupart des points, une couche de belle terre noire végétale , de six à neuf pouces de profondeur , couvre un lit profond d'argile grise ou sablonneuse , entièrement exempte de pierres. Dans d'autres parties, la terre végétale repose sur

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un lit d'argile jaune, qui, maniée dans un temps humide,, est très-susceptible d'aller au

four.

En retournant à la tête du lac Ontario , et suivant le chemin qui conduit au fort Saint- Georges, et de là , à Queenstown , on trouve , en général , une terre d'une qualité supérieure à celle qui est entre York et Ancaster; mais pas aussi bonne que celle des terrains de la partie de l'Ouest. Dans plusieurs des nouveaux territoires voisins du lac Erié , la terre est d'une qualité excellente: on doit convenir qu'il est généralement reconnu que tous les nouveaux déi'richemens, considérés sous le rapport de leur utilité pour l'agriculture, sont infiniment supérieurs à tous les anciens , et offrent aux nouveaux Colons de très -grands avantages , mais l'avantage le plus précieux est la communication par eau avec les parties les plus éloignées, et la plupart de ces territoires en sont privés.

Je ne doute pas qu'il n'y ait dans ces provinces des millions d'acres de terre . qui , si elles étaient travaillées suivant le système d'agriculture admis en Angleterre, et confiées aux

\lfi LETTRE VIII.

soins des laboureurs habiles et industrieux, produiraient des épis aussi abondans que ceux de tout autre pays dans l'univers; mais je n'ai pas remarqué dans tout le Canada, Haut ou Bas, un seul acre de terre qui ne fût cultivé de manière à produire moitié moins de grain qu'il produirait certainement avec des soins mieux dirigés. Aussitôt que la terre est défrichée , on y sème de l'orge, et on y plante du blé d'Inde. Ces semences se succèdent pendant trois ou quatre ans sans interruption , et sans que la terre reçoive aucun labour. A l'expiration de cette période , les mauvaises herbes ont cru rapidement , et le fermier est encore forcé de se servir de la charrue , qui , à la vérité, est un instrumentbien peu commode à manier au milieu des troncs d'arbres ; néanmoins elle rend des services essentiels , en retournant sous la terre une partie du sol , qui sert à couvrir une autre récolte que le fermier y met toujours , sans donner une seule pensée aux jachères d'été ou à rien de semblable. L'année d'après , les racines de l'arbre sont plus avancées en putréfaction , et la charrue , par conséquent, devient aussi plus efficace. On tente

LETTRE VIII. l47

une autre récolte, et on agit ainsi pendant i5 ou 20 ans „ sans employer le moindre engrais, ni sans changer l'espèce des semences; et cela jusqu'à ce que le sol se trouve complètement épuisé. De cette manière , mille acres d'excellent fonds sont rendus incapables de produire même les choses les plus nécessaires à la vie ; tandis qu'avec la culture convenable , la fertilité de ce sol se serait accrue chaque année au grand avantage du propriétaire.

Dans toutes les parties de l'Amérique , la qualité du sol est constatée , plus par les bois qu'elle produit , que par l'apparence de sa superficie , ou la nature de son intérieur. Le terrain qui produit les noyers , les châtaigniers et le jonc , est estimé le meilleur. Celui qui est couvert d'érables, de hêtres et de cerisiers , est considéré comme de seconde classe : les parties où croissent le chêne , l'ormeau et le frêne , sont estimées excellentes pour le froment, maïs Inférieures pour tout autre opération d'agriculture. Les terres où l'on voit croître le pin, la ciguë , le cèdre, méritent à peine d'être reeues à titre de présent. Il est néanmoins difficile de choisir une étendue COQ-

ToMli 1 1 1

l48 LETTRE VIII.

sidérable de terrain qui n'embrasse une grande variété d'espèces de bois ; mais lorsqu'un homme voit le noyer, le châtaignier, le jonc et Térable mêlés ensemble sur sa propriété ,, il ne doit pas craindre d'avoir à cultiver un sol stérile.

Le long des bords du Saint-Laurent , et sur les rives du lac Ontario , surtout entre York et l'extrémité Ouest du lac , la qualité stérile du sol est celle qui domine. Dans les districts de Londres et de l'Ouest, et dans plusieurs des nouveaux territoires de Gore, Home et Newcastle , il n'y a pas plus de pins et de cèdres qu'il n'en faut pour bâtir et former des enceintes. Il y a néanmoins plusieurs territoires, dans les districts de l'Ouest , entièrement dépourvus de bois de pins, circonstance qui , en arguant en faveur du sol , est aussi accompagnée de plusieurs inconvéniens très-graves.

LETTRE IX. l49

Esquisse plus particulière des différens districts,

— Des districts de l'Orient, y compris Joknstown et Bathurst. — Leurs avantages sous le rapport du commerce et de l'agriculture. — Etablissement militaire. — Soins du gouvernement pour son amélioration et sa prospérité.

— Village de Perth. — Caractère de ses habitans. — District de l'intérieur. — District de Newcastle. — District de Home. — Exquising j, Cliinguacousy ,. et Nassaucya. — Habitans et population. • — District de Gorc. — District de Niagara. — Sa proximité des Etats- Unis. — Districts de Londres et de l'Ouest.

— Terres dépouillées , communément appelée i plaines. — Ce qu'en pensent les Indiens.

Après avoir donné une légère esquisse de l'ensemble de toute la Province du Haut-Ca-

130 LBTTRK IX.

nada , j'essaierai maintenant de vous en offrir une description plus précise , et de vous parler de chaque district en particulier. Cela est d'autant plus important, qu'ils diffèrent grandement par le soi et le climat, comme par leurs avantages commerciaux et ruraux.

Dans les districts de l'Orient, comprenant CeUX d'ÛTTAWAS,, Johnstown et Bathurst, le sol est en général d'une qualité inférieure ; cependant on assure que les parties de ces territoires ,, qui sont baignées par la grande rivière et le Saint-Laurent , sont extrêmement fertiles. Mais dans plusieurs parties, la terre est beaucoup trop marécageuse et composée de couches d'une glaise froide, circonstances qui, dans le Canada , ôtent toute possibilité d'établir des grandes routes solides. La proximité où se trouvent ces districts du marché de Montréal , et les grandes facilités que leur donnent en outre leurs communicationspareau avec l'Atlantique , pourraient , aux yeux d'un observateur superficiel, leur obtenirvune préférence décidée sur les autres districts de la province. Mais la sévérité du climat fait plus que balancer

LETTRE IX. 1 5 l

ces grands avantages, et les rend beaucoup moins désirables, comme lieux de résidence pour les agriculteurs, que plusieurs des territoires plus éloignés sur les rivages du lac Erié, et du lac Saint-Clair. Il y a très-peu d'avantages pour un fermier à être voisin d'un marché considérable,, s'il ne peut disposer de rien ; et dans l'ensemble des mœurs et du caractère des habitans de l'Est, il est probable qu'ils n'auront jamais , pour des sommes considérables , des produits excédant leur consommation. Le blé d'hiver est une récolte trèsincertaine, même dans les meilleurs sols, et le blé indien arrive rarement à sa maturité. Ces deux fâcheux résultats sont dus à la rudesse du climat. Les premières gelées , en automne , et les tardives, dans le printemps , rendent beaucoup trop souvent inutiles les efforts de la persévérance la plus industrieuse. Je suis très-lié avec un habitant de ces contrées , qui , pendant près de vingt ans , a résidé dans un de ces districts et qui demeure maintenant dans celui de Londres ; il m'a souvent déclaré qu'il aimerait mieux posséder cinquante

l52 LETTRE IX.

acres dans un des districts de l'Ouest , que cinq cents dans les territoires les plus productifs à'Ottawas , de Johnstmvn , ou de Batkurst; il m'a assuré que très-peu de fermiers, dans ces districts , pouvaient, dans un espace de dix ans consécutifs, parvenir à récolter une assez grande quantité de grains pour leur propre consommation, et par conséquent, ne pouvaient jamais concevoir l'espérance d'en récolter assez pour en porter au marché.

Les établissemens militaires de Perth, Richmondet Lanark, en y comprenant quelquesunes des meilleures parties des territoires de Bathurst, ont été assez heureux pour attirer presque exclusivement l'attention du gouvernement. On a donné des encouragemens de toute espèce aux colons qui ne sont soumis à aucune de ces taxes énormes que l'on arrache aux habitans des autres territoires. Le Gouvernement a choisi ce lieu pour être le séjour de plusieurs officiers à demi-paie , et soldats congédiés des régimens qui ont servi en Canada. Je peux assurer qu'ils sont satisfaits des lots qui leur ont été assignés, et je m'en réjouis pour eux : mais en outre, on voit

LBTTBE IX. 1 53

avec plaisir les résultats de l'amélioration que l'industrie humaine obtient dans plusieurs parties de ce district , sur les difficultés locales qu'elle éprouve. Déjà les champs ont commencé à prendre un aspect plus riant, les bois disparaissent,, et quelques-uns des marais les plus aquatiques ont cédé à l'art et au travail de l'agriculteur.

Le village de Perthj qui est le seul de quelque importance dans les établissemens militaires , a pris un accroissement rapide en étendue et en population. Il contient maintenant trois maisons consacrées au culte divin , une prison, un palais de justice, un marché et un grand nombre d'habitations particulières décemment bâties. Perth est le dépôt d'où tirent leurs provisions ceux à qui le gouvernement fournit des alimens et des avances pour l'agriculture. Plusieurs des officiers dont j'ai parlé plus haut , demeurent dans ce village et ses environs.

Ceux de nos compagnons de voyage qui s'étaient «éparé de nous à La Chine, ainsi qu'on l'a vu dans une des précédentes lettres , ont fixé leur séjour dans le voisinage de Perlit , je

crois dans le territoire de Goulburn. J'ai vu des lettres de plusieurs d'entre eux, dans lesquelles ils parlent de leur sol, comme très - fertile , mais aussi très-marécageux; et malgré ce dernier inconvénient , chacun d'eux paraît parfaitement content de sa situation.

Ces districts sont cultivés par des hommes de différentes nations. Dans le comté de Glengary , les habitans sont presque tous Ecossais. Dans les établissemens militaires, la majorité est Irlandaise ; le reste Américains et Anglais, le long des bords du Saint-Laurent, depuis Glengary jusqu'à la ligne Orientale de Plattsburgli , les Américains , Hollandais et Allemands sont, pour la plupart , propriétaires du sol. Ces trois districts comprennent environ 55ooo habitans.

La communication entre le Haut et le Bas- Canada, depuis Montréal jusqu'à Kingston, s'est opérée jusqu'à ces derniers temps, par la route du Saint-Laurent ; et comme le bord opposé de cette rivière faisait , pendant une grande distance., partie d'un pays ennemi , à l'époque de la dernière guerre , le transport des marchandises et des provisions pourles troupes

s'effectuait avec beaucoup de risques et d'inconvéniens. Le défaut d'eau,, dans la rivière entre les deux provinces, fournissait à l'ennemi des occasions très-fréquentes de s'emparer des provisions et de nuire au commerce. Obvier à ces graves inconvéniens a été long -temps l'objet des sollicitudes et de l'attention du Gouvernement. Après avoir formé plusieurs plans à ce sujet, il fut enfin arrêté d'améliorer la navigation de l'Ottawas, ou Grande Rivière > dont les eaux se mêlent à celles du Saint-Laurent , à un petit nombre de milles au-dessus de Montréal. Pendant plus de 120 milles , à partir de cette jonction jusqu'à Népéan , lieu où la communication par terre doit commencer , l'Ottawas est navigable , à l'exception d'une partie , dans laquelle se trouve un courant f'orkdangereux appelé le Long Saut. On l'évitera néanmoins par un canal de douze milles , dont six ou buit sont maintenant finis , sous la direction du Gouvernement. A Népéan, on a commencé une grande route militaire qui sera bientôt terminée: elle fournira alors une excellente ligne non interrompue de pins de cent vingt, milles d'étendue, à travers de belles

l56 LETTRE IX.

campagnes, dont la majeure partie sera bientôt très-peuplée et bien cultivée. Par cette route, dont aucune partie ne sera exposée aux attaques des Américains , on pourra , en temps de guerre comme en pleine paix , transporter les marchandises et les produits du pays dans une distance de 2^0 milles , si ce n'est plus promptement que par l'ancien cours du Saint- Laurent,, du moins avec plus de sécurité. Les habitans du territoire que traverse cette importante route , en recevront un nouveau stimulant à leurs efforts , parce qu'ils y trouveront un surcroit de facilité pour le transport de leurs exportations et de leurs importations.

Le district qui est dans l'intérieur des terres , et dans lequel est située la ville de Kingston, jouit d'un très-beau climat et d'un sol où on trouve peu de marécages. Toutes les terres qui entourent la baie de Quinte > sont d'une excellente qualité, quoique rendues très-improductives par cette mauvaise herbe indigène , appelée Chardon Canadien. Tous les efforts faits jusqu'à présent pour extirper cette plante parasite , ont été inutiles , et ce serait inutilement qu'on espérerait une bonne récolte des

terrés dans lesquelles on Ta vu paraître. Ce district a été, dans l'origine, peuplé par les personnes qui se déclarèrent pour la cause royale pendant la guerre révolutionnaire des Etats-Unis , et qui , à la fin , furent obligées de se réfugier sur le territoire britannique. Il y a maintenant parmi eux quelques aventuriers Européens ; mais la majorité de ses habitans sont des descendans de ces anti-républicains. La situation de ce district est très-favorable au commerce; maisl'opiniongénéraledes hommes instruits est qu'il offre très-peu d'avantages à l'agriculture. Il contient environ 21000 habitans.

Dans la plus grande partie du district de Newcastle., le sol est très-bon, mais surtout dans les territoires de Cavan et de Monagkan. 11 est très-bien arrosé par la rivière de Treni , et les ruisseaux qui en sont tributaires. En totalité, je le regarde comme infiniment supérieur aux districts de l'Orient et à celui de l'intérieur. Son climat est plus sain; son sol également bon ; et il est probable que la population deviendra plus nombreuse et plus rapprochée. Il contient à présent dix mille fîmes-

Le district de Home , dans lequel est situé York , siège du Gouvernement , possède un sol extrêmement varié , dont une partie est excellente , et l'autre de qualité inférieure. Toute la portion qui s'étend le long de YOntario , est d'une mauvaise qualité. Les nouveaux territoires qui avoisinent le lac Simcoe , sont beaucoup plus productifs ; mais dans l'hiver le climat devient très-rigoureux , et la récolte du blé Indien est très-précaire. La température de Esqaising , Chinguacomy et Nassaucya , est beaucoup plus tempérée , et leur sol plus fertile. Le territoire de Markham , situé au côté Nord -est du chemin qui conduit de York au lac Erié, est la partie la plus améliorée de ce district principalement habité par les Hollandais dont l'industrie se manifeste évidemment dans les cantons où ils sont établis. Les nouveaux territoires du district de Home sontpresqu 'entièrement habités par des Anglais, des Ecossais ou des Irlandais ; et les anciens territoires , qui sont ceux placés le long du rivage de l'Ontario , sont peuplés d'Américains. Les rivières Holland , Crédit et Humber , fournissent aux habitans d'excellente eau , et du

poisson en abondance , surtout du saumon. On en tue annuellement à coups de lance plus de mille dans la rivière de Crédit , et on les transporte ensuite dans toutes les parties Occidentales. Les habitans de ce district sont au nombre de quatorze mille.

Le district de Gore est plus montagneux et plus entrecoupé que tout autre de la province. On y trouve néanmoins un climat plus favorable que dans ceux déjà décrits,, et le sol en est excellent. C'est le premier district où Ton trouve des vergers à pêches d'une certaine étendue. On voit quelques pèclieis dans le district de Home,, mais aucun dans les districts inférieurs. Les habitans sont principalement Américains et Hollandais-Pensylvaniens. Je connais peu de fermiers Européens dans ce district. Il y a néanmoins plusieurs marchands Ecossais et Irlandais. Ces négocians sont voyageurs , parce que le terme de colporteur est trop dégradant pour être en usage dans un pays aussi bien habité. La population du district de Gore s'élève à environ 12000 âmes.

Le district de Niagara est plus avantageusement situé qu'aucun autre fie la province ,

l60 LETTRE IX.

tant pour le commerce que pour l'agriculture. Il possède un excellent clim at et un sol fécond , et c'est la seule portion du Haut-Canada, où on trouve une grande diversité de paysages pittoresques. Il est limité de trois côtés par des eaux navigables ; au INord , par le lac Ontario , au Sud , par le lac Erié , et à l'Esté par la rivière de Niagara , possédant ainsi une belle frontière , mais sans aucune défense , d'environ cent vingt milles. Les pêches, les poires et les pommes y atteignent un degré de maturité et de perfection inconnu dans tous les autres districts , -excepté ceux de Londres et de l'Ouest. Néanmoins les avantages particuliers de ce district sont presque entièrement balancés par sa proximité des Etats-Unis , qui , en temps de guerre, en fait un séjour peu agréable pour les hommes qui aiment la paix et la tranquillité. Les fermiers sont tous Américains comme ceux de Gore , et les négocians sont d'une classe mixte, Anglais, Ecossais et Américains. Les habitans sont au nombre de i5ooo.

Les districts de Londres et de I'Ouest, qui s'étendent le long des rivages des lacs Eric et Saint-Clair, depuis l'embouchure de la grande

LETTRE IX. l6l

rivière, jusqu'à l'extrémité sud du lac Huron, possèdent peut-être le plus beau climat et le sol le plus fertile que l'on puisse trouver sur tout le continent Américain ; mais ils sont trèséloignés l'un et l'autre de la seule sortie maritime qui soit ouverte au Canada, celle du golfe de Saint- Laurent. Les Cascades de Niagara , qui interceptent la navigation entre l'Erié et l'Ontario ,, ôtent la possibilité d'un retour proportionné aux exportations de ces districts j, aussi long-temps que les produits de l'agriculture seront peu fructueux , et que les moyens de navigation seront aussi peu faciles qu'ils le sont en ce moment ; mais si on établissait un Canal pour joindre ces deux lacs , les difficultés se trouveraient entièrement levées , et alors les districts de Londres et de l'Ouest , se trouveraient aussi avantageusement placés que ceux de Gore et- de Niagara. Sur tous les autres points , ils possèdent déjà une supériorité décidée. Dans ces districts favorisés on trouve, dans toute la perfection possible , toutes les espèces de graines et de plantes (|ii'on culti\ « dans l'Amérique du Nord , à l'exception seulement du coton et de l'indigo. Tous les fruits .

162 LETTKE IX.

par leur beauté et l'excellence de leur saveur, semblent y être indigènes. Les étés y sont trèschauds , et les hivers beaucoup plus doux que dans les districts Orientaux. La population s'y accroît aussi avec rapidité. On compte à présent dans ces deux districts 22,000 habitans , dont près de 3ooo descendent d'origine française.

Dans ces districts , et plus particulièrement dans celui de Londres , il y a plusieurs grandes étendues de terre entièrement dépouillée de toute espèce de bois. On leur donne communément le nom de Plaines; elles sont pour la plupart d'une nature légère et sablonneuse, mal arrosées et fort inférieures aux terres boisées. Il y a néanmoins plusieurs petites pièces de cette espèce qui sont d'une qualité très-fertile. C'est dans le voisinage de Long-Point , sur les bords de YOuseet dans le Burford, que sont les plaines les plus étendues , et les plus fertiles de la province. Depuis l'établissement Indien sur la rivière de l'Ouse , jusqu'au village de Burford , distance d'environ treize milles , on ne voit pas un seul acre de bois,, et cependant cette étendue de terre est d'environ 100,000

LETTRE IX. l63

acres, dont une grande partie appartient aux Indiens de six nations, qui souvent , pour une légère compensation , en cèdent des portions aux Canadiens pour 999 ans : mais les titres, en vertu desquels ces terres sont concédées sont très-sujets à discussion, parce que le gouvernement ne paraît point sanctionner de pareils marchés. Les plaines de la longue pointe sont encore plus étendues et mieux cultivées.

Ce sont les seules portions du Haut-Canada , excepté le voisinage de Niagara et de Sandwich, qui possèdent assez de moyens d'attraction pour engager les hommes qui ont quelque fortune , à s'établir dans ce pays. Néanmoins , elles sont sujettes, comme toutes les plaines d'une grande étendue , à un grand nombre d'inconvéniens ., tels que le manque de bois pour le feu , pour les constructions et pour les clôtures. On peut se procurer de l'eau en creusant ; mais on est obligé d'aller très-avant dans les terres pour s'y procurer, à grands frais , les bois dont ou a besoin.

On trouve aussi des plaines très-étendues

dans les territoires de York , dans ceux de

Toronto , district de Homk , de Newark et Tome 1. 1 ±

Stamford > district de Niagara , Ancaster et Dumfries , district de Gore. Ces plaines et celles dont j'ai déjà fait l'énumération sont les seules que je connaisse ; et j'ai lieu de croire qu'il n'en existe pas d'autres dans la province. Elles sont agréablement parsemées de bosquets de cbênes blancs, de pins et de peupliers qui leur donnent plutôt l'apparence de parcs plantés par la main des hommes, que de déserts incultes ombragés par leurs feuillages natifs.

Toutes les fois que je suis entré dans ces plaines , après avoir été renfermé plusieurs mois dans l'enceinte de sombres forets , j'ai toujours senti mon cœur* s'épanouir et mes idées s'agrandir en proportion de la vaste perspective qui s'ouvrait devant moi. C'est surtout dans l'été , lorsque ces plaines étaient couvertes des fleurs les plus variées , que j éprouvais le plus fortement ces émotions dont je ne perdrai jamais le souvenir.

Quoique l'aspeet de ces plaines soit d'une constante uniformité, étant toujours du même niveau et entièrement dénuées d'eau, elles offrent à l'œil un paysage délicieux , lorsque sur-

LETTRE IX. l6f>

tout on les compare aux sombres et tristes déserts dont elles sont entourées.

Les opinions varient beaucoup relativement aux terres de cette espèce. Quelques-uns ont pensé qu'elles avaient été originairement défrichées et cultivées par les Indiens: d'autres supposent qu'elles n'ont jamais été boisées. Une troisième opinion veut que les bois dont elles étaient originairement couvertes aient été détruits par le feu dans des temps très-reculés. Les Indiens dont le jugement, en pareille matière , doit être de quelque poids, paraissent incliner pour l'opinion de ceux qui pensent que ces pays n'ont jamais été boisés. Ils disent que quand le grand homme qui est là haut sema tous les arbres que leur pays a produits depuis , il se plaça sur une haute montagne , d'où le vent soufflait avec tant de force, que plusieurs poignées de semences destinées pour ces différentes plaines, furent emportées dans d'autres parties qui avaient déjà reçu leur contingent; et que le grand homme, faisant peu de cas de ces terrains, ne daigna pas leur accorder une poignée additionnelle ; jugeant que les Indiens ses fa\oris seraient satisfaits d'dYÔÛ'

quelques espaces dépouillés de bois pour pouvoir y danser.

Si ces plaines avaient été boisées à quelque époque , il est probable que ces peuples fameux pour les histoires traditionnelles auraient conservé quelques notions du changement qui se serait opéré.

On a souvent trouvé à quelques pouces de la surface de ces plaines , des pièces de poterie , composées de matériaux grossiers , mais cependant fabriquées avec goût ; et comme on n'en trouve dans aucune autre partie du pays, de pareils vestiges des arts et de l'industrie humaine ont porté plusieurs personnes à croire que les terres où on les a découverts , étaient autrefois habitées par un peuple trèsavancé dans les arts et la civilisation , tandis que d'autres pensent qu'ils proviennent des émigrés de l'Amérique du sud. Il est maintenant difficile de constater comment, ou par quels moyens , ces pièces de poterie ont été transportées dans les déserts du Canada : les Indiens, à qui j'en ai montré plusieurs., disent que jamais elles n'ont été fabriquées par leur nation , et nous avons toute raison de croire

CITTRK IX. 167

à la vérité de leur assertion : car s'ils avaient autrefois possédé l'art de fabriquer de telles pièces j il n'est pas probable qu'ils l'eussent jamais perdu.

Une opinion qui semble prévaloir dans tout Je Canada est, qu'attendu que le petit nombre d'arbres qui croissent dans ces plaines est toujours d'une espèce différente de ceux qui composent les bois dont elles sont entourées , elles n'en ont jamais produit d'autres. Mais, dans * mon opinion , cette conclusion n'est pas juste. 11 est un fait bien connu dans ces provinces , c'est que si vous dépouillez une étendue quelconque de forêts des arbres qui la couvrent , et qu'ensuite vous laissiez cette terre inculte , peu d'années après elle sera de nouveau couverte d'arbres entièrement différens de ceux que vous aurez détruits. J'ai vu moi-même un champ qu'on assurait avoir été autrefois couvert d'érables , de bouleaux et de chênes , et qui s'était ensuite complètement garni de peupliers et de sureaux , quoiqu'on n'eut jamais vu à plusieurs milles de cet enclos aucun arbre de cvs demiètes espèces.

l68 LETTRE X.

Animaux domestiques duCanada. — Le Cheval. — Bétail à cornes. — Moutons et Cochons. — Animaux sauvages. — Le Mammolh. — Le Cerf. — Le Daim, — L'Elan. — Le Caribou. — L'Ours.

Les animaux domestiques du Canada paraissent très-inférieurs à ceux d'Angleterre et d'Irlande. Les chevaux de la province inférieure, quoique petits et traités fort durement, sont néanmoins les animaux les plus utiles du monde. Leur hauteur excède rarement 1 /} palmes ; et quoique mal faits et avec de fortes épaules , ils sont très-sûrs et d'une vitesse étonnante. Ils supportent toute espèce de travaux et de fatigues, et vivent de toutes sortes d'alimens. Dans l'été, lorsqu'ils ue travaillent pas , on les laisse chercher leur nourriture

dans les bois , où ils pourraient la trouver facilement et en abondance , si les mouches n'y portaient obstacle. Pour se soustraire à ces animaux , fléaux de leur vie , ils sont forcés de s'abriter dan* quelque bâtiment , où ils se réfugient invariablement pendant la plus grande partie de la journée. Même, dans la nuit , ils ne sont pas à l'abri de leurs attaques. Depuis la fin de mai jusqu'au commencement de septembre, la mouche, cet infatigable ennemi de l'homme et des animaux, ne cesse pas un seul instant de leur faire la guerre la plus violente. Dans l'hiver , ils ont rarement à leur disposition une bonne écurie pour les garantir de l'inclémence d'un climat rigoureux. A la vérité, ils sont souvent renfermés dans une misérable hutte ( construite en bois non assemblés et qui laissent un libre passage au vent et au froid), où ils n'ont qu'un peu de paille et une trèsmauvaise nourriture. Cette espèce de chevaux fut originairement transportée delà Normandie. Un grand nombre en est annuellement exporté dans les Indes occidentales , où ils supportent les chaleurs du climat beaucoup mieux que les chevaux anglais ou américains

Dans la province supérieure, les chevaux sont de race anglaise ou américaine. Ils sont plus grands et mieux faits que les chevaux canadiens , mais ne supportent pas aussi bien les travaux et les fatigues. Ils sont aussi sujets à une plus grande variété de maladies.

On suppose généralement en Europe , que les animaux domestiques dégénèrent sur le nouveau continent ; mais cette supposition n'est point fondée. Ceux d'Europe ne dégénéreront certainement pas sur le nouveau continent , s'ils y sont aussi bien traités que sur leur terre natale. Mais il arrive que , dans presque toute l'Amérique du nord , on prend très-peu de soin des animaux de toutes les espèces , et tout homme de bon sens peut aisément se convaincre par l'expérience, que la croissance d'un animal dépend beaucoup de la manière dont il est traité dans sa jeunesse.

Les bêtes à cornes , dans les deux provinces du Canada, sont au moins d'un tiers plus petites que celles de la grande Bretagne et de l'Irlande et sont traitées,, s'il est possible, beaucoup plus cruellement encore que les chevaux: jamais elles ne sont abritées dans l'hiver , et il

LETTRE 3t. 1 7 1

n'y a pas un fermier sur dix qui conçoive la pensée de donner un peu de foin à des vaches laitières. Pendant un hiver d'environ cinq mois, on les voit clans les temps les plus froids , lorsqu'il y a presque assez de neige pour les couvrir, étendues près des portes de la grange: leurs regards plaintifs et leur mine affamée toucheraient de pitié les cœurs les plus insensibles. Malgré ce traitement inhumain qu'elles reçoivent pendant l'hiver , elles se trouvent en bon état au retour de l'été , et donnent , je pense, presqu'autant de lait que les meilleures vaches anglaises. Il est assez remarquable que les Anglais et les Irlandais qui , dans leur patrie , sont accoutumés à soigner beaucoup mieux le bétail, se conforment, en ce point , comme sur plusieurs autres , aux pernicieux usages des Canadiens.

On a calculé que, dans l'hiver de 1 822, 1 5oo tètes de bétail ont péri dans le seul territoire de Londres , et un nombre proportionné dans les nouveaux territoires de la province. Toutes auraient pu être sauvées . si les fermiers avaient eu égard aux sentimens d'humanité et à leur intérêt bien entendu.

l"J2 LETTRE X.

Les bestiaux sont sujets, dans le Canada , à un grand nombre de maladies. La plus funeste de toutes est celle de ïlollow horn ( Corne creuse ). Dans l'hiver, lorsque le froid est vif, et que ces pauvres animaux sontpresqu'entièrement affamés, la moële de la corne se gèle. Aux approches du printemps , et lorsque le temps devient plus chaud , il en résulte une mortification qui bientôt devient fatale , à moins qu'on ne la prévienne par l'amputation des cornes , ou en les perçant et les injectant immédiatement avec une grande quantité de thérébentine. Dans ce cas, les trous doivent" être faits à la partie inférieure de la corne , afin que la matière corrompue puisse couler audehors le plutôt possible.

Sur tous les points de ces contrées, les moutons sont les animaux dont l'aspect est le plus misérable. Ils pèsent rarement plus de cinquante livres , et leur toison environ deux livres et demie. Mais elle est très-supérieure en qualité à la laine anglaise. Je crois que cela doit être en grande partie attribué à l'introduction faite dans ces contrées, par feu lord Selkirk , des troupeaux de mérinos, et aussi

fcETTRÉ X. 1^3

en partie à l'influence du climat. Car il est trèsnotoire que les animaux de toute espèce qui habitent les pays froids , sont revêtus d'une enveloppe beaucoup plus belle que celle qui couvre les mêmes espèces dans des climats plus chauds. En Canada, l'été est trop chaud pour permettre aux moutons de paître pendant le jour , et dans la nuit , il faut qu'ils soient à couvert , pour les préserver des ravages des loups. Cette circonstance seule suffit pour rendre impossible l'amélioration de leur race. Car si les meilleurs moutons d'Europe étaient forcés de se soumettre à un tel mode de traitement , ils dégénéreraient certainement au point de devenir inférieurs a l'espèce canadienne , si toutefois cela était possible.

Les cockonr, , particulièrement ceux qui sont croisés avec les races anglaises, sont d'une excellente espèce , s'engraissent très-bien, et deviennent vigoureux sans être d'un gros volume. On les tue ordinairement à l'âge d'un an etdettri .lorsqu'ils pèsent environ 200 livres. On les engraisse toujours avec du blé d'Inde, et leur chair, selon moi , est aussi bonne que celle des cochons d'Irlande.

Le bœuf , quoique rarement de première qualité , est en général de bonne espèce : mais les moutons ne ressemblent pas plus à ceux d'Angleterre , que le tabac de Yirginie au tabac le plus inférieur.

Les chevaux français se vendent environ quinze livres sterling la pièce. La meilleure espèce des chevaux du Haut-Canada, vingt livres sterling. Les bœufs coûtent quinze livres sterling la paire ; les vaches cinquante schillings la pièce , et les moutons environ six schellings trois pences.

Les animaux sauvages du Canada sont trèsnombreux,, et plusieurs d'entr'eux fort incommodes. Ce sont le buffle ou bison, l'élan , le daim, l'ours, le loup , le renard , le chat sauvage , le linx, le wolverine , le catamount , le kincajewj la belette , l'hermine , le martin , lemint, la loutre , le martin-pêcheur , l'opossum , la bécasse, le lièvre , le lapin , l'écureuil noir, gris , roux , rayé et volant , le castor , le rat musc et le rat des champs, la taupe et le porc-épic.

Les Indiens supposent que le Mammotk habite toujours dans le Canada. Mais son cxis-

tence actuelle est très-douteuse. On a souvent trouvé des ossemens de ces énormes animaux dans les différentes parties de l'ancien et du nouveau continent, maisparticulièrementdans ce dernier. D'après la forme de leurs dents , on suppose qu'ils étaient carnivofes , et d'après la grandeur de leurs os, il est évident qu'ils avaient au moins dix fois la grosseur d'un éléphant. On découvre fréquemment de leurs restes aux différentes sources salées qui sont continues à la rivière de l'Ohio , et dans plusieurs autres régions du Nouveau - Monde. Les Indiens possèdent, relativement à ces animaux , différentes traditions dont plusieurs portent la teinte de l'absurdité. Un des gouverneurs de la Virginie, ayant demandé à quelques délégués de la tribu indienne du Dela- A\are , ce qu'ils savaient relativement au Mammolk , le principal d'entr'eux prit aussitôt l'attitude oratoire , et avec la pompe analogue à l'élévation imaginaire de son sujet, il apprît au gouverneur qu'ils avaient une tradition transmise par leurs pères , portant qu'un troupeau de ces animaux parut tout-à-coup chez eux , et commença une destruction universelle

des ours, cerfs, buffles et autres animaux qui avaient été créés pour l'usage des Indiens. Mais que le grand homme qui d'en haut domine sur l'univers , jetant les yeux sur ce qui se passait au-dessous de lui , et voyant le carnage , en fut si furieux qu'il saisit son tonnerre et descendit sur la terre ; que s'étant assis sur une montagne voisine , à la pointe d'un rocher où l'on peut encore voir son siège et l'empreinte de ses pieds , il lança son tonnerre sur ces animaux destructeurs , de manière qu'ils furent tous exterminés , à l'exception d'un seul , qui , s 'élançant en avant avec rapidité , se dirigea vers les grands lacs.

Le colonel G. Morgan , dit que quand il visita , pour la première fois , les sources salées sur l'Ohio 3 il rencontra un nombreux détachement d'Indiens , Iroquois et Wyandots , alors engagés dans une expédition belliqueuse contre la tribu de Chickasaw. 11 choisit le principal chef, âgé de 84 ans, comme le plus propre à lui donner quelques renseignemens authentiques sur l'existence de ces animaux. Après lui avoir fait quelques petits présens de labac et de munitions et lui avoir fait l'éloge

de la sagesse de sa nation, vanté ses exploits pendant la guerre et sa prudence pendant la paix , il lui avoua son ignorance relativement aux ossemens exposés à leur vue, et pria ce chef de lui faire connaître ce qu'il pouvait savoir sur ces débris gigantesques. « Tandis que » j'étais encore très-jeune, dit alors le véné- » rable monarque,, je passai plusieurs fois sur » cette route pour aller combattre les Catabas; » et les vieux chefs sages et éclairés , parmi » lesquels était mon grand père , me firent part » de la tradition qui leur avait été transmise » relativement à ces ossemens, dont on n'au- » rait pu trouver les pareils dans aucune autre » contrée. Après que le grand esprit eut créé » le monde , il créa les différens oiseaux et au- » très animaux qui l'habitent maintenant. Il » fitensuilel'hoinme; mais l'ayant formé blanc, » très-imparfait et d'un marnais naturel , il le » plaça sur un des côtés de ce monde où il » habite encore , et d'où il a récemment trou- » vé un passage à travers les grandes eaux pour » venir ici être, notre fléau. Le grand esprit. » n'étant point satisfait de son ouvrage , prit » un morceau d'argile noire, cliilce que les

l^S LETTRE X.

» blancs appellent un nègre, avec une tête lai— » neuse. Cet homme noir valait beaucoup » mieux que l'homme blanc; mais il ne répon- » dit pas encore aux vues du grand esprit , » parce qu'il était imparfait. A la fin , le grand » esprit 3 étant parvenu à se procurer unmor- » ceau d'argile parfaitement rouge y en forma » l'homme rouge, absolument selon son inten- » tion , et il en fut tellement satisfait , qu'il le » plaça sur cette grande ile séparée des hom- » mes blancs et des hommes noirs , et lui don- » na des règles de conduite , en lui promettant • » le bonheur s'il les observait fidèlement. Il » prospéra en conséquence et fut parfaitement » heureux pendant plusieurs siècles. Mais la » jeunesse imprudente , oubliant à la fin ces » préceptes , devint perverse- Pour l'en punir , » le grand esprit créa le grand buffle ( c'est le » nom qu'ils donnent au Mammoth) dont nous » voyons , en ce moment , les os. Il fit la guerre » à l'espèce humaine seule , et la détruisit » toute , à l'exception de quelques individus » qui se repentirent et promirent au grand » esprit de vivre selon ses lois., s'il voulait les » délivrer de cet ennemi dévorant. Aussitôt il

* lança ses éclairs et son tonnerre , et détruisit » toute la race des Mammoths dans ce pays ; » à l'exception de deux (mâle et femelle) qu'il » renferma dans cette montagne que vous » voyer là bas ., pour être mis de nouveau en » liberté, si l'occasion l'exigeait. »

Telles sont les idées que conservent les Indiens Relativement à ces surprenans animaux, et c'est le seul renseignement qu'il ait jamais été possible d'obtenir sur leur existence. D'après les dimensions étonnantes de leurs os , il est évident qu'une volonté spéciale de la providence a seule pu opérer leur destruction. Car certainement aucun animal , ni aucun troupeau d'animaux des espèces actuellement existantes , n'aurait pu avoir assez de courage pour attaquer un monstre dont les énormes défenses ont plus de six pieds de longueur. Néanmoins s'ils étaient carnivores ( et comme je l'ai déjà observé, c'est l'opinion générale), leur extraordinaire grosseur aurait dû les rendre trop in actifs, pour pouvoir donner la chasse à des animaux plus légers et plus souples; et par suite, d'après l'opinion de quelques personnes, l'espèce s'est probablement éteinte , faute de Tome T. iô

l80 LETTRE X.

nourriture suffisante. Mais cette opinion e$t tellement dérogatoire à la sagesse que le Divin Ordonnateur des mondes a déployée dans le graud œuvre delà création, que je n'oserais l'appuyer ; parce qu'il est entièrement invraisemblable que celui qui a donné l'existence à tous les êtres animés , n'ait pas , en même temps, pourvu à leurs besoins,, et que, par un motif quelconque, ilaitpu refuser à quelqu'un d'eux la capacité de se procurer sa subsistance. Il est généralement admis que, soit quele mammoth fut Carnivore ou graminivore, il aurait pu trouver aisément et abondamment à se nourrir dans quelle partie de l'Amérique que ce fût , s'il. était capable de se donner les soins nécessaires pour y parvenir, comme il est impossible d'en douter. D'ailleurs un animal qui existait à une époque aussi récente que celle de la découverte de l'Amérique par Colomb , c'est-à-dire plus de cinq mille ans après la création, aurait-il pu être en danger de périr , faute de subsistance , lorsque* à cette époque., le pays fourmillait de toute espèce d'animaux sauvages, et abondait en provisions

LETTRE X. l8l

inépuisables d'arbrisseaux mucilagineux et d'herbes nourrissantes.

Le Buffle, (le Bœuf du Canada), quoique entièrement inconnu dans la partie peuplée du Haut-Canada, est toujours très-commun dans le territoire nord-ouest. Il est plus gros que le bœuf domestique , surtout vers la tête , le col et les épaules. J'ai mesuré le seul que j'aie vu en Canada : il avait neuf pieds six pouces de long, depuis la plus basse extrémité de ses cornes, jusqu'à l'insection de sa queue. Sa hanche ou son épaule , était à sept pieds quatre pouces de la terre ; et la circonférence de son corps , dans la partie la plus large , était de huit pieds onze pouces. Sa tête et son cou étaient d'une grosseur prodigieuse ; le poil sur sa tète, son cou et ses épaules , était long et très-frisé, surtout vers le front. Les Canadiens emploient leurs peaux pour se garantir de l'inclémence de l'air, lorsqu'ils voyagent sur des- chariots. On \<^ ; ;>pelle communémi Petites fiobes * e\ elles se vendent environ sept dollars. In Buffle dans toute sa croissance pèse environ 2400 livres.

Les Daims sont très-communs , même dans

les parties les plus populeuses du pays : ils sont plus gros que les animaux de même espèce dans la Grande Bretagne. Chaque quartier pèse généralement cinquante livres, et souvent davantage. Pendant les mois de juin, juillet, août et septembre „ ils se réfugient dans les criques et rivières, pour échapper aux violentes attaques des mouches qui, pendant le jour, les privent de repos , et les empêchent de prendre de la nourriture. Dans cette saison de Tannée, leur chair est meilleure à manger, et on les tue facilement dans l'eau. La manière de les tirer est assez singulière. Deux personnes, l'une armée d'un fusil, l'autre d'une rame, descendent la rivière dans un canot , sur le tillac duquel est suspendue une lanterne sourde: le canot vogue au milieu de la rivière, et, lui laissant descendre le courant , l'homme qui gouverne prend soin de faire , avec sa rame , le moins de bruit possible; en arrivant à environ deux ou trois cents verges du daim, ils l'entendent jouant dans l'eau, et s'assurent ainsi, autant que cela leur est possible , du lieu où il se tient. Le canot est alors immédiatement dirigé vers lui : aussitôt qu'il aperçoit la lumière., il demeure

T.ETTRÇ X. lS5

immobile, paraissant l'admirer avec la plus grande attention. Ses yeux brillent comme des globes de feu , et à mesure que le canot approche de lui , cet éclat augmente sensiblement. Le chasseur ne fait aucun mouvement, jusqu'à ce que le canot ne soit plus qu'à cinq ou six verges du daim. Alors il décharge son arme , avec l'entière certitude de ne pas manquer sa proie. Il saigne ensuite son gibier, et le dépose sur les bords de la rivière; il continue à descendre le courant, où , de cette manière, il tue fréquemment deux ou trois daims avant que le jour ne paraisse : lorsqu'il s'aperçoit qu'il approche, il vire de bord, prend son gibier et revient triomphant chez lui : c'est la seule espèce de chasse qui soit utile et agréable en Canada. Celle-ci même serait un amusement dangereux pour un homme qui ne serait pas vigoureux et en pleine santé. On est toujours certain d'être bientôt en proie à l'humidité pendant la nuit, et on est forcé de rester dans le inrmr étal jusqu'au matin. Les rosées sont trèsabondantes dans cette saison de l'année : et une retraite d'un mois avec une fièvre violente balancent souvent, d'une manière très-fâcheuse,

l'amusement qu'on a pu prendre pendant une seule nuit.

L'Elan (Cervus alces), est maintenant trèsrare en Canada,* ou même n'y est jamais vu ; quoique , d'après le nombre de cornes qu'on en voit en différens points du pays f il est trèscertain que ces animaux y étaient autrefois très-nombreux. Ses cornes sont d'une étonnante grandeur, ayant cinq pieds d'une extrémité à l'autre. La marche de l'élan est trèslente ; il est presque inactif, et par conséquent incapable de traverser les bois avec cette facilité et cette célérité particulières au daim. C'est pour cela qu'un grand nombre de ces animaux a été détruit à l'époque des premiers établissemens faits dans le Canada.

Le Caribou, distingué par ses bois divisés en plusieurs branches et ses maîtres-andouillers, se trouve dans les parties du Bas-Canada qui bordent le district du Maine. Ces animaux, ainsi que tous les autres de l'espèce du cerf, se nourrissent d'herbes sauvages et des feuifles des arbrisseaux les plus mucilagineux. Dans l'hiver, ils subsistent de noix et de grains qu'ils

se procurent en ouvrant la neige avec leurs andouillers.

Les Ours Américains (ursus niger) diffèrent très-sensiblement dans leurs dipositions, des animaux de même espèce qui habitent l'ancien continent. Us n'attaquent jamais l'homme, quand ils ne sont pas blessés ou irrités par les chiens, si ce n'est pour protéger leurs petits. Néanmoins, ils incommodent extrêmement les colons de toutes les parties du Canada. Dans l'été, ils errent sur la lisière des bois voisins des habitations pour surveiller le moment où les troupeaux de cochons entrent dans les forêts à la recherche des noix, et souvent ils détruisent un grand nombre de ces animaux grogneurs. Lorsqu'un troupeau de cochons est ainsi attaqué, tous les membres se réunissent et forment un cercle dont les têtes sont les points externes de la circonférence. Rangés de cette manière, ils présentent un front redoutable aux ours , leurs ennemis, qui souvent sont forcés d'effectuer une retraite temporaire, loin du champ de l'action. Mais, général, les assaillans sont heureux, excepte lorsqu'ils rencontrent les redoutables défem

des vieux cochons qui portentla destruction chez, leurs féroces adversaires. Deux ours suffisent pour mettre en déroute cent jeunes cochons, et souvent dans une seule nuit ils en détruisent assez pour avoir de quoi assouvir leur faim pendant un mois entier. Il est naturel de penser que des animaux si nuisibles aux fermiers Canadiens., dont la plus grande source de richesses et d'agrémens consiste dans le bétail et les troupeaux , doivent devenir des objets d'hostilités publiques, aussi bien que particulières. Mais il y a un autre motif qui engage les Canadiens à détruire autant de ces dévoreurs de cochons qu'il est en leur pouvoir de le faire. La valeur de leurs peaux qui se vendent de cinq à sept dollars , et l'excellente qualité de leur chair, que Ton dit supérieure a. celle des meilleurs cochons, sont des motifs d'émulation qui erfgagent un grand nombre de chasseurs (qui n'ont ni troupeaux ni bestiaux à protéger) à leur faire la guerre. L'huile que produit la graisse d'ours est aussi très-appréciée et est recherchée par les quakers américains, comme un excellent remède pour toutes les douleurs , particulièrement pour celles qui rentrent dans la

classe des rhumatismes. Un ours , dans toute sa force , pèse souvent 4oo livres , et alors il est%stimé au moins vingt dollars , en y comprenant la peau et l'huile. Dans le commencement de l'hiver, ces animaux établissent leur demeure dans les troncs des grands arbres creux, où ils demeurent sans prendre aucune espèce de nourriture jusqu'aux premiers jours du printemps. Si, au commencement de l'hiver, la neige tombe en abondance avant les fortes gelées , on peut facilement suivre les traces de plusieurs de ces animaux , jusqu'à leur retraite , d'où , en pareil cas, il est rare qu'ils sortent en vie. Cette chasse est néanmoins comme toutes les. autres en Amérique un exercice aussi dangereux que pénible. Les oins s'enfoncent fréquemment jusqu'à /joet 5o milles clans l'intérieur pour y chercher un asyle convenable; ce qui conduit les chasseurs qui veulent les atteindre jusque dans des déserts où la neige vient quelquefois à leur manquer avant qu'ils n'aient rencontré leur proie. Dans cette saison de Tannée , la terre chargée de neige est susceptible de changer d'aspect de la manière la plus prompte et la moins prévue,

l88 LETTRE X.

et le chasseur qui s'éloigne de chez lui en suivant un sentierbien frayé, se proposant de revenir sur ses propres traces , est quelquefois rorcé d'effectuer son retour sans retrouver les vestiges de la# route qu'il a parcourue. Celui qui, dans une semblable circonstance , n'est pas muni d'une boussole pour diriger sa marche, ou n'a pas le secours du soleil pour lui indiquer sa route, est vraiment bien à plaindre.

LETTRE XI. l8t)

Traces de trois ours. — Lieu de leur retraite. — Précautions pour abattre /' arbre. — Mort de l'un des ours. — Chute de l'arbre oit ils étaient réfugiés. — Deux colons se mettent à leur poursuite. — Leurs avantures et leurs privations pendant treize jours. — Ils reviennent sains et saufs.

Il arriva dans le district de Londres , au milieu de l'hiver de 1822 , un événement dont le récit fera suite à ce que je vous ai écrit dans ma précédente lettre des dangers auxquels s'exposent les chasseurs. Un des colons de mou père, nommé Howay, découvrit les traces de trois ours, dans la matinée du premier décembre, et, après les avoir suivis pendant un espace de 3 milles , arriva à l'arbre dans lequel ils avaient pris leur quartier d'hiver.

Ayant avec lui son chien,, son fusil et sa hache, il commença à couper l'arbre qui avait environ seize pieds de circonférence. Tandis qu'il était occupé à ce travail, il levait les yeux de temps en temps, pour voir si ses mouvemens n'inquiétaient pas les ours dans leur retraite. Il se trouva bientôt fatigué de surveiller ainsi ses prisonniers , comme aurait pu le faire une sentinelle; et il avait presque entièrement oublié de faire usage de cette précaution indispensable, lorsqu'au milieu de son travail, un grand morceau d'écorce vint le frapper sur la tête. Cet incident excita son attention : et en regardant de nouveau vers le haut de l'arbre , il s'aperçut , à sa grande consternation , qu'un des ours descendait de l'arbre , selon leur manière accoutumée, la queue la première. Craignant d'être attaqué par son noir ami qui paraissait descendre dans des dispositions très-hostiles^ il quitta sa hache , et , prenant son fusil , résolut d'en décharger le contenu dans le corps de l'ours; mais, après avoir réfléchi mûrement à ce projet , il s'en désista ; craignant que ., s'il ne faisait que blesser l'animal , il ne payât de la vie sa témérité. Tandis qu'il passait ainsi le

LETTRE XI. îgi

temps à délibérer, son chien aperçut l'ours qui n'était plus alors qu'à quelques verges de la terre, et, par ses aboiemens, il effraya tellement le féroce animal qu'il remonta sur l'arbre avec uue vitesse inconcevable. Arrivé à l'ouverture du tronc, il se retourna et , regardant en bas, il surveilla attentivement le chien et son maître. Howay regretta alors de n'avoir pas appelé quelques-uns de ses voisins pour l'aider dans son entreprise. Mais, craignant que s'il prenait en ce moment cette mesure, sa proie ne lui échappât, il rappela son courage, et, prenant son fusil , il logea une balle dans le cou de l'animal qui vint tomber sans vie au pied de l'arbre. La victoire inspire ordinairement un nouveau courage au vainqueur, et souvent elle fait oublier les règles de la prudence. La conduite d'Howay dans cette occasion offre uneexception à une marche si généralement suivie : car au lieu d'être enorgueilli de son succès, et stimulé à poursuivre ses conquêtes , il réfléchit que, quoiqu'il eût été jusqu'alors aussi heureux qu'il pouvait le désirer, il devait néanmoins attribuer ses succès bien plus au hasard qu'à SCS prouesses ; et il conclut . dans sa haute sa-

gesse, que, s'il continuait à presser la chute de l'arbre, il pourrait bien à son tour être vaincu. En conséquence , il se détermina prudemment à retourner chez lui et à se procurer un renfort de ses voisins qui ne pût laisser la victoire douteuse. Laissant donc l'ours au pied de l'arbre , il s'éloigna et revint bientôt après avec deux compagnons , trois chiens et une nouvelle hache. Us eurent bientôt réussi à abattre l'arbre , qui , en tombant , alla en frapper un autre et, par l'effet de sa secousse, rompit par le milieu, précisément à l'endroit où les deux ours étaient logés. Ces animaux étourdis et effrayés passèrent en fuyant si près d'un des colons, qu'il appuya îe bout de son fusil contre l'épaule de l'un d'eux et lui mit deux balles dans le corps : l'autre s'échappa sans aucun mal , et les chiens poursuivirent celui qui était blessé, jusqu'à ce qu'il les eut forcés à se retirer,, fort maltraités parles morsures qu'ils en avaient reçues.

En ce moment le soleil d'hiver avait cessé de déployer ses rayons éclatans sur cette portion du globe: il eût été imprudent de suivre les traces de ranimai. Mais, le lendemain matin,

Howay , accompagné d'un individu nommé Nowlan, américain d'origine, et par conséquent ayant une grande connaissance des bois., après s'être pourvus préalablement l'un et l'autre d'une hache , de six charges de poudre et de plomb , et d'une quantité suffisante d'aîimens pour leur dîner, se mirent en marche sur les traces de l'ours. C'était un jeudi de grand matin, le 12 décembre. Environ vers deux heures de l'aprcs-midi quelques personnes les aperçurent traversant la Tamise, à la distance de plus de 7 milles du lieu d'où ils étaient partis. Ce fut le seul renseignement que nous pûmes obtenir sur eux, pendant i5 jours. Après qu'ils eurent été quelque temps absens, leurs amis conclurent qu'ils avaient péri de faim ou de froid , ou qu'ils avaient été tués par l'ours blessé. Je partageais fortement l'opinion qu'ils avaient péri de froid , parce que le temps était extrêmement rigoureux , qu'ils étaient légèrement vêtus , sans briquet et totalement dépourvus de moyens de défense contre l'air et les élémens. Néanmoins je réunis un grand nombre de colons appartenant au territoire de Ixmdrcs et de Nassouri; je leur proposai de

nous munir de provisions pour quelques jours et d'aller à la recherche des deux malheureux chasseurs. Ils consentirent unanimement à cette proposition , et nous nous mîmes en route le lendemain matin, pourvus de compas., de boussoles et de trompettes, d'une bonne provision de munitions, de tout ce qu'il fallait pour faire du feu, et amenant avec nous quelques-uns des meilleurs chiens du pays. Dans l'intervalle qui s'était écoulé entre leur départ et le nôtre , il était survenu un dégel partiel qui n'avait pas laissé sur la terre le plus léger vestige de neige , excepté dans les lieux bas et humides. INous n'eûmes donc pas de traces anciennes pour diriger notre marche, ni aucune idée de la route prise par Howay et Nowlan, excepté les renseignemens obtenus de ceux qui les avaient vu traverser la Tamise le jour de leur départ. Nous n'avions pas grand espoir de les trouver. Cependant nous cor aimâmes pendant deux jours à explorer des milliers d'acres de terre,, des interminables forêts, et des marais impraticables , où il ne paraissait aucun vestige de traces humaines. Enfin, bien convaincus de l'inutilité de nos recherches ,

LETTRK XI. 195

nous revînmes chez nous, ayant renoncé à tout espoir de les revoir jamais, ni morts ni vivans. Néanmoins une considération diminuait un peu notre affliction. Les objets de nos recherches n'étaient point des pères de famille; ils n'avaient pas sur les lieux de parens qui pussent donner des regrets à leur mort prématurée, de femmes qui dussent déplorer l'instant de leur union , ni d'enfans pour invoquer en vain leur retour.

Treize jours s'étaient ainsi écoulés depuis le départ des deux colons aventuriers ; et tout espoir de leur retour s'était complètement évanoui. Le matin du jour de Noël,, au moment où* j'allais envoyer des messagers à quelquesunes des connaissances les plus intimes de Howay , pour les prier de faire l'inventaire de ses propriétés , je fus informé que lui et son ' compagnon ét^ent de retour depuis quelques heures , pleins de vie, mais dans un état déplorable. Aussitôt que je fus un peu revenu de ma surprise , je me rendis auprès d'eux, impatient d'apprendre de leur propre bouche les détails de leur miraculeuse préservation. Jamais de

ma vie fc fie vis un tableau de douleur, de Tour. I i j

î§6 LETTRE XI.

pauvreté et de détresse aussi digne de pitié. Leurs formes amaigries, leurs yeux creus et hagards, leurs membres exténués, leurs vêtemens déchirés, produisirent sur mon imagination un effet tellement extraordinaire, que je m'approchai d'eux avec un sentiment de timidité dont il m'était impossible de me rendre compte. Je m'assis près d'eux, et, pendant quelque temps, je crus que je conversais avec les esprits des défunts. Durant un entretien de plusieurs heures , il me fut impossible de bannir complètement cette idée de mon esprit. La préservation de ces deux êtres me parut une preuve de l'intervention de la Providence plus marquante et plus signalée que tout ce dont j'ai pu entendre parler jusqu'à ce jour. Gomme ces détails doivent être intéressans pour vous qui ne connaissez pas les bois et les déserts de l'Amérique , je vais vous en fa iv% un récit exact où vous ne trouverez que la plus stricte vérité, sans la plus légère exagération.

Le jour de leur départ , ils poursuivirent l'ours qui se dirigea vers le nord-ouest pendant environ vingt milles ; et à la nuit , ils s'arrêtèrent sur ses traces. Après beaucoup de diffi-

cultes , ils réussirent à faire du feu , étant parvenus à se procurer de la lumière en appliquant un morceau de linge sec au bassinet de leur fusil, au moment où ils en faisaient partir la détente. Ils passèrent ainsi, sans souper et sans se coucher , la première nuit qui fut extrêmement froide.

Le lendemain matin , ils continuèrent leur chasse, aussitôt qu'ils eurent mangé un petit morceau de pain , reste de leur dernier diner, qu'ils partagèrent également entre eux et leur chien. Yers midi, lorsqu'ils eurent suivi les traces de l'ours, et ses tours et détours pendant l'espace d'environ vingt milles, il leur fut impossible de distinguer le JNord d'avec le Sud ; et par conséquent , ils se regardèrent comme perdus dans l'immensité de ces forêts illimitées. Ils convinrent de ne pas poursuivre plus long-temps ranimai , convaincus qu'il les conduirait encore plus loin dans des déserts d'où ils ne pourraient plus sortir sans une extrême difficulté , parce que la neige disparaissait rapidement , et que la pluie continuait à devenir plus forte. Ils se rappelèrent alors que dans la. première partie du jour , ils avaient croise ,

dans leur route,, les traces d'un autreours, qu'ils s'imaginèrent pouvoir les ramener vers leurs habitations. Ils résolurent imprudemment de suivre ces traces , se flattant d'ailleurs que , si elles ne les ramenaient pas chez eux , elles les conduiraient au moins à la retraite de l'ours; et que s'ils parvenaient à le tuer, même dans un lieu éloigné de toute habitation , sa chair leur servirait de nourriture , et sa peau serait pour eux un lit plus commode que la terre couverte de neige sur laquelle ils avaient bivouaqué la nuit précédente. D'après des probabilités aussi peu fondées , ils suivirent ces nouvelles traces , jusqu'à la disparition totale de la neige. Dans ce moment le ciel se couvrit de nuages d'une manière tellement effrayante, qu'ils se déterminèrent enfin à renoncer à l'idée de continuer leur chasse , et à ne plus songer qu'à sortir de ces déserts pour ne pas y mourir de faim. Ils étaient alors sur les bords d'un petit ruisseau , dont ils résolurent de suivre le cours , espérant qu'il les conduirait à la Tamise , dans laquelle ils ne doutaient pas qu'il n'allât verser ses eaux. Ils passèrent la seconde nuit sur le bord de ce ruisseau , mais sans pou- ,

voir prendre de repos. Il ne cessa de pleuvoir, et ils eurent beaucoup à souffrir. lis se trouvaient dépourvus de tout abri, couverts, seulement en partie,, de quelques morceaux d'écorce. Ils entendaient les loups burler autour d'eux; les vents se déchaînaient avec la plus violente furie ; les arbres courbaient jusqu'à terre leur cime altière ; et plusieurs , déracinés par de violentes secousses , tombaient, pour neplus se relever , près du lieu où nos deux voyageurs cherchaient en vain le repos.

Le troisième jour , ils continuèrent leur voyage , en suivant le cours du ruisseau , qui, s'élargissant toujours de plus en plus , les porta à croire que c'était le commencement de quelque grande rivière : ils espérèrent que ce pouvait être la Tamise elle-même. Vers midi, la violence de la tempête commança à se calmer, mais sans que le froid diminuât, ou que la pluie cessât. Un peu avant le coucher du soleil, ils filèrent sur une perdrix qu'ils eurent le malheur de manquer: trois charges de poudre et de plomb étaient alors tout ce qui leui restait. Mais l'espérance et sa consolante influence les empêchèrent de tomber dans l'abat-

tement : ils s'attendaient à voir bientôt le terme de leurs fatigues et de leurs souffrances. Cependant la troisième nuit se passa d'une manière aussi triste que les précédentes , et le matin les trouva livrés au plus complet désespoir.

Le quatrième jour, ils éprouvèrent une faim extrême et la plus grande lassitude. Leur soif devint également insatiable. Ils étaient obligés de boire toutes les cinq ou six minutes. Dans l'après-midi, leur faim s'accrut à un tel degré , qu'ils auraient mangé quelle chose que ce fût , excepté de la chair humaine. 11 était alors six heures, et ils n'avaient encore pris aucune espèce d'aliment. L'effrayante idée de mourir de faim , vint pour la première fois frapper leur imagination. Cependant , avant que l'obscurité de la nuit fût devenu complète, ils parvinrent à tuer une perdrix , dont ils mangèrent imprudemment la moitié à leur souper, et se régalèrent du reste le lendemain à déjeuner ; se conformant ainsi, mais dans un sens opposé au véritable, à cette maxime de l'Ecriture Sainte, qui dit qu'il ne doit pas y avoir de lendemain pour un Chrétien; ils nous dé-

clarèrent que leur faim n'avait pas été plus apaisée en mangeant cet oiseau , qu'elle ne l'eût été à une époque plus heureuse de leur vie , en avalant une cerise. Il ne leur restait guère plus alors qu'une charge de fusil, et ils résolurent de la conserver pour allumer du feu ; sachant bien que dans la reprise du froid, s'ils étaient exposés pendant une seule nuit au mauvais temps, sans pouvoir se préserver de ses effets par la chaleur du feu, leur perte était inévitable.

La cinquième nuit fut extrêmement froide, et Nowlan s'aperçut le matin que ses pieds étaient dangereusement gelés. Quelque malheureuse que fût leur position avant cet événement déchirant , ils devinrent encore plus à plaindre. Cet être infortuné eut alors à souffrir une complication de maux qu'il n'avait pas encore éprouvés: le besoin impérieux de la faim qu'il ne pouvait satisfaire, une soif continuelle, impossible à apaiser, une fièvre violente qui semblait nepasdcvoir diminuer, et le souille impitoyable de la tempête , contre laquelle il n'avait aucun abri : à tous ces maux venait se réunir hidouleur laplus cruelle à laquelle l'espèce hu-

maine puisse être exposée. Jusqu'à ce déplorable événement, ils avaient parcouru au moins cinquante millespar jour, marchant ou, comme ils le disaient eux-mêmes , courant depuis le lever du soloil jusqu'à son coucher : à peine pouvaient-ils alors parcourir la moitié de cette distance , et ce n'était pas même sans être obligés de faire les plus pénibles efforts.

Dans l'après-midi du sixième jour, le soleil se montra quelques instans , et les convainquit qu'ils n'étaient pas sur les bords de la Tamise: cette connaissance accrut encore leur malheur, en leur donnant à penser qu'ils étaient sur les bords d'un» rivière qui pourrait les conduire aux rivages désolés et déserts des lacs Huron ou Saint-Clair. Néanmoins ils continuèrent à suivre son cours , dans* l'espoir de découvrir quelque établissement Indien , espoir qu'ils n'auraient pas, s'ils s'écartaient du rivage. Aussitôt que le soleil eut disparu , ils découvrirent un bateau sur le coté opposé de la iivière, et un peu plus loin un canot. L'apparition de ces embarcations leur fit présumer qu'ils ne pouvaient être éloignés de quelque nouvel établissement ; mais lorsqu'ils eurent

avancé quelques milles de plus sans rencontrer aucune autre trace dîiabitajg; ,, ils conclurent que ces embarcations avaient été entraînées par le courant à la suite du dernier dégel,, et avaient été arrêtées à la poÉffeg où ils les avaient aperçues. Ils étaient au moment de couper un peu de bois pour la nuit, lorsqu'ils découvrirent, à quelques perches devant eux, une meule de foin : à peu de distance, et du même côté de la rivière, le foin paraissait avoir été fauché sur les plaines ou bas fonds, où il croit naturellement à l'ombre des épaisses forêts. Cette circonstance , se rattachant à la découverte récente du bateau et du canot , leur persuada qu'ils étaient dans le voisinage de quelque établissement. La meule de foin leur fournit un asile très-commode pour la nuit , et leur parut préférable au meilleurliL dans lequel ils eussent jamais couché.

Le matin du septième jour, ils se levèrent très-rairaichis, après avoir joui, pour la première fois depuis leur départ , des douceurs de quelques heures d'un profond sommeil. Ils

se eoi'.fumeiep.l tlo r.'.uveau. par l'incident de la meule de loin . dans la résolution de ne pas

2(>4 LEïTftE XI.

s'écarter du bord de la rivière , encouragés par l'idée qu'il les conduirait infailliblement à quelque lieu babité ; mais leur chien, ce fidèle compagnon de leurs dangers , et qui avait partagé leujs privations et leurs sonffranccs, se . trouva , dans cette matinée, incapable d'avancer plus loin. Lorsqu'il tenta de les suivre , il chancela quelques pas, et tomba ensuite sans pouvoir se relever. Dans cet intervalle , la faim des deux voyageurs s'était accrue à un tel point, qu'ils auraient pu manger les alimens les plus dégoûtans : néanmoins ils éloignèrent la pensée de tuer leur chien. Us le laissèrent mourir d'une mort lente, plutôt que de tremper leurs mains dans le sang de cet animal fidèle et souffrant. A peine avaient - ils dépassé d'un mille la meule de foin, qu'ils furent arrêtés par un marais impraticable qui les força de quitter la direction de la rivière. Les difficultés semblaient les entourer de tous côtés : l'espoir n'avait paru luire un moment à leurs yeux que pour ajouter à tous leurs maux , celui de se vpir désappointés dans leur attente, lisse trouvèrent encore une fois forcés d'errer dans ces déserts où on ne voyait aucune route ,

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avec une bien faible espérance de pouvoir regagner le bord de la rivière.

Ils parcoururent , le huitième jour , une grande distance, et le neuvième, à quatre heures après-midi, ils distinguèrent les traces de deux hommes et d'un chien. Ils s'imaginèrent alors qu'ils approchaient enfin de l'établissement, objet si ardemment désiré de leurs vœux : cette pensée ranima leur force et leur courage. D'après cette opinion , ils se portèrent en avant avec la conviction que l'issue du sentier qu'ils venaient de découvrir serait le terme de leurs malheurs , en les conduisant au milieu de leurs semblables. Jugez quel dût être leur découragement 3 lorsque vers le soir, ils se trouvèrent revenus au même lieu où ils avaient couché cinq nuits auparavant. L'espoir ne vint plus alors ranimer leurs âmes abattues ; ils n'eurent point la pensée, ils ne conçurent pas même le désir de prolonger leur misérable existence. Ils s'assirent donc sans faire de feu, et résolurent de mettre , cette nuit même, fin à leurs malheurs et à leur vie. Les larmes coulèrent alors sur leurs l rai ts égarés, leurs regards mutuels leur apprirent à quel point l'un

et l'autre étaient changés ; la crainte la plus vive qu'ils éprouvèrent fut celle que l'un d'eux, mourût avant l'autre, et que le survivant expirât sans qu'il fût donné aucune larme à sa mort. Une autre réflexion vint ajouter encore à leurs tourmens : ce fut la probabilité d'être dévorés après leur mort par les monstres féroces des déserts. Howay, néanmoins, avec un peu plus de force d'esprit , s'encourageait encore lui-même par la pensée que la destruction ainsi opérée de son enveloppe mortelle ne l'empêcherait pas de paraître , devant son Créateur,, digne d'être admis dans son sein. Mais Nowlan, quoique déjà soixante hivers eussentsiîlonné ses joues, avait très-peu de notions sur l'avenir qui l'attendait. Son corps périssable attirait seul son attention. Nourri sur cette terre d'impiété et d'infidélité, ses idées sur la divinité et ses attributs n'étaient pas calculées de manière à élever ses regards jusqu'aux félicités d'un meilleur monde: à peine avait-il la plus légère notion de l'Evangile et des trésors de miséricorde qu'on peut y puiser. Ce monde bientôtne devait plus être d'aucun intérêt pour lui , et il ignorait complètement ce qu'il pou-

vait attendre de 1 éternité. Combien est déplorable la situation d'un tel être? n eût- il pas mieux valu pour lui qu'il n'eût jamais existé? Avec l'espoir brillant et bien fondé d'une heureuse immortalités on peut se réjouir au milieu des tribulations et des épreuves même les plus pénibles ; mais dépourvu de ces puissantes consolati^^p* l'heure de la mort, l'homme assez malheureux pour être ainsi abandonné à luimême, doit nécessairement mourir de désespoir, succombant à la l'ois sous le poids du malheur et des remords.

Après s être livrés pendant environ une heure aux plus sombres réflexions, (temps pendant lequel ils ont déclaré tous deux que si un arbre avait été au moment de tomber sur eux, iis n'auraient fait aucun effort pour échapper à son atteinte destructive ) , ils commencèrent à considérer comme un devoir, d'employer les moyens que la Providence avait mis à leur disposition pour la conservation de leur vie, qu'elle seule avait le droit de reprendre, puisque c'était elle qui la leur avait donnée . et ils résolurent de taire encore une fois du feu. Ils n'y parvizncii! qu'avec une extrême difficulté > parce qu'il. ;

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étaient tellement affaiblis , qu'ils eurent beaucoup de peine à réunir une quantité de bois suffisante. Comme ils employèrent à cette opération les derniers grains de \ oudre qui leur restaient, ils ne furent plus susceptibles que d'une seule émotion, celle d'une horreur impossible à décrire, à l'idée que la nuit^uivante ils déviaient payer leur dette à la na Hce la manière qui répugnait le plus à leurs scntimens. Ils parlèrent alors avec liberté d'esprit, mais avec une expression mélancolique od la manière dont la gelée accomplirait leur destruction : ils se réunirent à l'opinion la plus probable qu'elle commencerait d'abord par attaquer les extrémités de leur corps s et gagnerait ensuite insensiblement les parties vitales , jusqu'à ce que le sang qui circulait vers le cœur fût entièrement glacé. Après cette conversation, ils se couchèrent sur la terre ., oubliant presque entièrement le passé , et ne s 'inquiétant point de l'avenir, s'efforçant de se résigner au sort qui les attendait, quel qu'il pût être.

Le matin du neuvième jour de leur déplorable voyage , ils se levèrent dans un état de parfaite apathie, et commencèrent à traverser

les mêmes terres qu'ils avaient parcourues six jours auparavant. Ils arrivèrent le soir à la meule de foin où ils avaient laissé le chien ; ils le trouvèrent vivant, mais incapable de se tenir sur ses pattes. Ce n'était plus absolument qu'un squelette , et il paraissait livré à l'agonie de la mort. Le désir de prolonger leur existence se fit encore une fois sentir à leur cœur ; ils résolurent de chercher le plus promptement possible une nourriture quelconque : leur appétit était devenu tellement vorace , qu'ils enlevèrent l'écorced'un ormeau, et dévorèrent une grande quantité de la partie intérieure ; mais à peine en eurent-ils mangé, qu'ils tombèrent dans un \iolent délire, et furent forcés de s'étendre au milieu du foin, où ils restèrent jusqu'au lendemain dans l'agonie du désespoir.

Au point du jour de la dixième matinée, ils étaient beaucoup mieux et auraient voulu se lever ; mais se rappelant alors qu'ils n'avaient plus rien de ce qui leur était nécessaire pour faire du feu, ils résolurent de se rouler de nouveau dans le loin, et d'y attendre tranquillement l'heure de leur dissolution , de quelle manière qu'elle vint à s'opérer. Ils venaient à peine

de prendre cette résolution , lorsqu'ils entendirent le son, si réjouissant pour eux en pareille position, de la clochette d'une vache qui paraissait provenir du rivage opposé de la rivière. Ils se levèrent aussitôt , et examinant ces lieux, ils découvrirent à leur inexprimable satisfaction une hutte en bois, récemment élevée, mais néanmoins sans que rien indiquât qu'elle fût habitée. Pendant quelque temps , ils se sentirent disposés à douter de ce qu'ils voyaient de leurs propres yeux, et à considérer la hutte comme un pur fantôme de leur imagination. Ils se rappelaient avoir passé dans ces mêmes lieux sans avoir remarqué aucun bâtiment : mais en retraçant à leur pensée la circonstance du bateau et du canot, ils furent convaincus que tout étaitréel. Délicieuse réalité ! Ils résolurent donc de parvenir, par un moyen quelconque , à traverser la rivière à gué , et parcourant ses bords d'un pas faible , mais le cœur tressaillant de joie et de bonheur , ils eurent bientôt découvert un endroit guéable. En arrivant au rivage opposé , ils furent accueillis par un blanc et deux Indiens , qui les conduisirent dans la maison d'un indu khi nommé Townsend , qu'ils

connaissaient, et de qui ils reçurent tous les secours que pouvait exiger leur déplorable situation. Lorsqu'ils eurent repris toutes leurs facultés morales , leur premier soin fut de remercier le ciel de leur heureuse délivrance.

Peu de mois avant cet événement Townsend avait découvert une source de sel sur les bords de la rivière de Sauble et commençait alors à établir une manufacture de cet article , à une distance d'environ 20 milles de toute habitation humaine. Cet embryon de manufacture de sel était le bâtiment que Howay et Nowland avaient découvert après avoir entendu la clochette de la vache. Ce fut une circonstance très-heureuse pour eux : car si ce lieu avait été inhabité, ainsi qu'il l'était peu de temps auparavant, ils auraient, sans aucun doute, rendu leur dernier soupir sur les bords de cette rivière ( jusqu'alors inconnue) qui se rend dans le lac Ilnron sur un point éloigné d'environ 100 milles de tonte habitation. Ils n'étaient pins qu'à 00 nulles du lac lorsqu'ils furent arrêtés parle marais. En voulant, l'éviter ils étaient, par inadvertance, rentrés dans les bois; et en découvrant leurs propres traces, ils étaient re-

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