‹ Cinq années de séjour au CanadaChapitre 3 sur 28 · TOME HT · texte numérisé non relu

TOME HT

dises, qu’il ne restait que l’espace nécessaire pour le mouvement de deux avirons ; deux hommes se placérent à chacun , et leur force fut ainsi doublée.

En peu de temps nous atteignimes une île qui partage le fleuve en deux bras; nous primes celui de la droite. Les sapins gigantesques qui couvraient l’île jusqu’au bord de l’eau, jetaient une obscurité profonde sur le canal resserré.

.L’après-midi avait été très chaude, et la surface de l’eau réfléchissait avec tant de force les rayons du soleil, que mon visage en fut complètement brûlé; mais la soirée amena un air si piquant, que je fus obligé d’avoir recours à ma redingote. Frappé de la rapidité effrayante de notre marche, je ne pus me défendre de la pensée que je serais plus en sûreté sans ce surcroît de vêtemens ; en eflet, le nageur le plus habile ne pourrait guère espérer de se tirer d’un torrent si fougueux, et je ne me flattais pas beaucoup de sortir sain et sauf d’un pas où un talent supérieur à nager est absolument nécessaire : cependant quel est l’homme qui ne ferait pas un

effort pour sauver sa vie, même dans les rapides du Saint-Laurent ?

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Probablement la vélocité du fleuve était en ce moment égale à dix nœuds à l'heure, et pourtant sa surface était aussi unie qu’une glace. En y jetant les yeux, on aurait pu croire qu’on était tranquillement à l'ancre; mais si on les portait sur une des rives, les sapins sémblaient fuir avec la rapidité de la pensée, Un moraliste pourrait prendre le rapide du Long-Saut comme un emblème parfait des plaisirs de ce monde.

A l'extrémité de l’île les deux bras se réunissent; la forte commotion avec laquelle cette jonction s'effectue, occasionne le grand bouillon. Les torrens fougueux se poussent l’un contre l’autre avec violence , soulevant leurs vagues mugissantes qui se brisent en écumant, et en s’éloignant forment de nombreux tourbillons, puis vont frapper les bords du fleuve.

Avant que les cimes blanchissantes des brisans fussent visibles, l'équipage du bateau prit des précautions pour affronter la commotion j la voile fut amenée ; et la vergue assurée, le patron appela un des matelots à son aide; les autres se tenaient à leurs avirons , attendant le mot de commandement pour les faire mouvoir.

Le bateau commença à se pencher d’un côté et

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d’un autre, le terrible gouffre bouillonnait devant nous. Tout ce que l’on pouvait faire était de diriger la course du bâtiment vers le point de la passe où l’expérience enseignait que le passage était le moins hasardeux , puis de le lui faire franchir par un effort vigoureux J’éprouvai un frémissement involontaire, en voyant le patron fixer ses regards vers l’endroit qui me paraissait le plus redoutable. Nous sommes entraînés au milieu des mouvemens les plus furieux , aussitôt l’ordre est donné en ces mots : « Force de rames » ; en ce moment une vague crève sur nos faibles défenses ; toutefois l’écorce tremblante opposa une résistance suffisante.

Notre péril ne fut que passager, et nous atteiguîmes bientôt la vague plus tranquille qui borde l'extrémité de la houle.

Un nouveau danger ne tarda pas à succéder à celui-là; l'émotion excitée par le passage du grand bouillon durait encore, lorsque notre bâtiment, entraîné par le tournoiement d’un remous puissant, présenta presque le flanc au courant du fleuve. «Forcede rames à tribord », s’écriaaussitôt le patron avec une voix de tonnerre, et accompaguant ces mots d’un jurement épouvantable.

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Ses ordres sont exécutés à l’instant, on redevient maître du mouvement du bateau, et nous nous trouvons. de nouveau dans une eau tranquille. Nous avions embarqué plus. d'un muid d’eau dans ce dangereux rapide.

H était alors à peu près neuf heures, on aborda le rivage, on débarqua, et nous pümes passer la nuit dans la maison d’un Colon, voisine du fleuve.

Le lendemain , à quatre heures du matin, chacun revient à bord ;-le vent-soufflait bon frais et nous était favorable; nous passons bientôt avec rapidité devant le village de Cornwall, et nous. entrons dans le lac Saint-François, formé par le fleuve. qui s’élargit considérablement.

Plusieurs trains de bois de charpente, destinés pour Montréal, naviguaient en ce moment sur le lac Saint-François, dont la longueur est de 30 milles. Ces trains.ou radeaux sont d’une dimension. prodigieuse ; les gens qui:les conduisent logent:, pendant la traversée, dans une petite cabane que l’on construit sur le sommet, Une forte balustrade règne le long du radeau. De distance en distance sont placées de très longues rames qui pendent dans l’eau ; les

hommes vont de l’une à l’autre, suivant que la

nécessité l’exige , et'par leurs vigoureux efforts

maintiennent le radeau dans la partie convenable du fleuve. Quand le vent est favorable, on étend une petite voile, autrement on n’a-

vance qu'avec le courant. Malgré toutes les.

précautions prises dans la construction de ces.

radeaux, ils sont souvent mis en pièces au passage des rapides.

Entre une et deux heures de l'après-midi.

nous approchons de la partie inférieure du lac

Saint-François, où commence une suite de rapides terribles. Nous avons abordé la rive gauche au village du Coteau du lac, pour nous procurer un pilote. Ce n’est pas en général par un sentiment de méfiance de leur propre habileté à naviguer dans ces parages dangereux, que les patrons. des grands bateaux prennent un pilote en ce lieu; e*est parce que, conformément à un réglement très salutaire , le propriétaire du bâtiment répond de la valeur de la cargaison , s’il négligé cette précaution. Ce cas est quelque-

fois arrivés en 1810; un bateau se perdit dans.

ses rapides, et plusieurs personnes furent noyées, par suite de l’entêtement stupide d’un de ces

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Voici comment un des passagers raconte le triste événement dont je viens de parler :

« Le 22 avril 1810, notre détachement partit du fort Georges, ou Niagara- Town, dans une grande goëlette : la traversée de l'Ontario, qui est de 200 milles, nous prit deux jours. Arrivés à Kingston, nous louâmes un grand bateau à fond plat, pour nous transporter à Montréal.

Le 28 nous quittâmes Kingston , le même jour nous atteignimes Ogdensburgh qui en est éloigné de 75 milles , le lendemain Cornwal, le surlendemain à la Pointe du Lac, sur le lac Saint-François. Lä, nous permimes à nos batehers de retourner chez eux, et nous nous embarquâmes dans un autre bateau qui était chargé de potasse, et qui portait un grand nombré de passagers avec leur bagage.

» Le 30 avril nous parvinmes au village des

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Cédres, au-dessous duquel sont les trois dangereux rapides des Cèdres, de la Roche-Fendue et des Cascades, distans l’un de l’autre d’environ un. mille.

»n Le.1°° mai, dans la matinée, nous partimes. du village des Cèdres; le bateau enfonçait beaucoup dans le fleuve, et même faisait eau en plusieurs endroits. Le capitaine, homme bardi et audacieux , refusa de prendre un pilote.

Quand nous eûmes franchi le rapide du Cèdre, non sans quelque danger, il demanda du rum, jurant en même.temps, comme un forcené , que. Dieu Fout-Puissant ne gouvernerait pas mieux le bateau.

: »Bientôt nous nous engageons dans le rapide de la Roche-lendue par une mauvaise passe, et nous nous aperCcevVOns que nous avancOns rapi= dement vers un abyme terrible. Nous y descendons. Le fond du bateau frotte légèrement contre le roc, la chute est si forte que nous en perdons presque la respiration. Une grande. quantité d’eau entre dans notre bateau, elle est presque entièrement vidée avant que nous soyons emportés dans ce que les Canadiens appellent le grand bouillon.

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» Quand nous nous approchons de cet endroit, le capitaine s’écrie : « Par Dieu , le bateau » s’emplit ! » et presque aussitôt l’embarcation est enveloppée d'immenses vagues blanchissantes d’écume qui se brisent contre les rochers ; elles fondent sur nous et emportent les rames, les planches, le bagage ; il s’écoule à peu près une minute, et le bateau plein d’eau coule à fond. Dans ce court intervalle, je conservai assez de présence d'esprit pour me dépouiller de ma redingote, de mon habit et de mon gilet; je défaisais mes bretelles quand le bateau s’enfonca. Je me trouvai flottant au milieu des hommes, de leurs effets et des marchandises. Chacun s’empara de ce qui lui tomba sous la main; un matelot m’empoigna et me tint sous l’eau ; mais, contre mon attente, 1l me laissa aller.

» En revenant à la surface du fleuve, je saisis une malle que deux hommes tenaient déjà. A cet endroit où le rapide de la Roche-Fendue se termine, les bords du Saint-Laurent sont très peuplés ; nous apercevions des femmes qui, dans une agitation extrême, couraient sur le rivage, Une pirogue s’en détache, elle recueille trois des nôtres. Ils s'étaient placés sur le fond du bateau

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qui avait chaviré; après avoir déposé ces trois hommes sur une île, la pirogue s’avance vers le lieu où j'étais avec mes deux compagnons d’infortune, attachés à la malle; mais le voisinage des Cascades, dont nous nous approchions rapidement, eflrayait les bateliers ; ils retournent en arrière, malgré les exhortations que je leur adresse en français et en anglais, de venir à notre secours. |

» Un des hommes qui s’étaient cramponnés à la malle ne la tenait pas bien, de sorte qu’il plongeait fréquemment. Craignant que pour se sauver il ne mît la main sur moi, je lâche cet objet, et conjointement avec Pautre homme, je saisis la baume du mât qui eu avait été détachée et flottait sur l’eau. Je n’avais eu que le temps de m’y accrocher; nous sommes entrainés dans les Cascades : je suis enseveli sous une masse d’eau, et presque sufloqué. À yant regagné ‘la surface du fleuve, je m'aperçois que je tiens encore la baume; mon compagnon n’avait pas quitté la vergue qu’il tenait. Un peu au-dessous des Cascades je vois le bateau continuant à flotter sens dessus dessous ; il passa près de moi, je réussis à y atleindre, et je m’y fixe par une

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fente à une de ses extrémités : la violence des vagues et le choc des bariques de potasse l'avaient complètement fracassé. Pendant long-temps je me contentai de m’y tenir ainsi, et je n’essayai pas de me placer sur le fond; à la fin je tente cet effort avec succès; me voyant placé commodément , je fais signe à mon compaynon de suivre mon exemple. Il secoue la tête; lorsque les vagues me permettent de regarder de nouveau de son côté, je ne l’aperçois plus; il n’avait fait aucune tentative pour s’approcher de moi, n'ayant ni la force ni peut-être la volonté d’a bandonner sa vergue, il s’était peut-être confié aux vagues qui roulaient alors par-dessus sa tête.

» Les Cascades sont une espèce de chute ou descente rapide du fleuve qui passe sur un fond rocailleux ; quand on les descend, les Français disent que l’on saute les Cascades. Dans un intervalle de 2 milles au-dessous , le fleuve continue à être tumultueux et bruyant comme la mer dans une tempête : je faillis plus d’une fois d’être emporté de dessus le bateau, par les flots qui me couvraient. | » Il ne me restait plus aucun espoir de salut :

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