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je continuais à tâcher de me maintenir dans ma position ; mais le froid m'avait réduit à un si piteux.état, que je ne souhaitais qu’une mort prompte ; souvent j'avais la pensée de renoncer à cette lutte, puisqu'elle était inutile. Il me semblait que tout mon être était réduit de moitié; mes mains me paraissaient diminuées. Certamement, lorsque je me sentis transi de froid et épuisé de fatigue, je me serais endormi; mais les vagues qui passaient sans cesse par-dessus ma tête, m'obligeaient à m'occuper constamment de ma situation.
» C’était la première fois que je descendais le Saint-Laurent ; je savais cependant que plus bas il y avait encore des rapides, peut-être une autre suite de Cascades ; et bien certainement les rapides de La Chine, dont je ne connaissais pas exactement la place. Je m'attendais à chaque instant à voir ces écueils mettreun terme à mon existence, et quelquefois je m’imaginais que des pointes de glace s’étendaient depuis le rivage jusqu’au point où commencaient les rapides. Dans un moment où le mouvement des vagues me permit de regarder autour de moi, J'aperçus, à une cerlaine distauce, une pirogue
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avec trois hommes qui ramaïent de mon côté ; j'attendais en toute confiance l’instant où jr"tendrais le bruit de leurs pagaies; mon espoir fut déçu. Peut-être ces hommes ne m’avaient pas vu. Ayant rencontré la malle d’un des voyageurs , ils la retirérent de l’eau , et se hâtérent de retourner àterre, pour s'emparer de ce qu’elle contenait.
» L'accident était arrivé à huit heures du matin. À mesure que le soleil s’éleva sur l’horizon, le temps devint plus chaud, le vent souffla du sud , et l’eau fut plus tranquille. Je me levai sur mes genoux ét je reconnus que j'étais dans le lac Saint-Louis, qui n’a pas plus de 5 milles de largeur; enfin je me tins debout, mais les crampes que j'éprouvais dans toutes mes jointures, me prouvèrent que j'essayerais en vain de nager à une certaine distance: j'étais alors à 2 milles du rivage.
» Aïdé par le vent et le courant, je courais à ma perte; le froid, la faim, la fatigue, m’obligèrent à m’asseoir de nouveau dans l’eau pour me reposer, lorsqu'une circonstance extraordinaire me procura un grand soulagement. En examinant la carcasse du bateau, pour y décou-
vrir s’il était possible d’en détacher quelque portion pour le gouverner, je vis quelque chose engagée dans un endroit où les planches étaient séparées. C’était une petite malle retournée; avec-un peu de peine je la tirai sur le bateau. Après une heure de travail, dans lequel Je cassai mon canif, en essayant de détacher la serrure , je fis un trou dans le couvercle, et, à ma grande satisfaction, j’en tirai une bouteille de rum, une langue froide, du fromage et un sac rempli de pain, de gâteaux, etc : tout cela était mouillé; mais cela venait bien à point ; j'en fis un usage modéré ; la malle me servit de siége , et je fus ainsi élevé au-dessus de la surface de l’eau. |
» Après avoir essayé inutilement de gouverner le bateau, ou d’en diriger la marche vers le rivage, et avoir fait avec ma veste tous les signaux possibles devant plusieurs caps que je doublai, je m'imaginai que j'entrais dans une baie; mais je reconnus bientôt que c’était la fin du lac, et que je m’engageais dans le fleuve, dont le: courant rétréci m’emportait avec rapidité. Je vis plusieurs petites îles inhabitées; les bords du Saint-Laurent paraissant couverts de
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maisons , je répétai mes signaux avec ma vésle et une chemise que je tirai de la malle; j’espérais que le fleuve étant moins large, on pourrait m’apercevoir ; la distance était trop grande. La vitesse avec laquelle je naviguais, m’avertit que je ne tarderais pas à m’approcher des terribles rapides de La Chine. La nuit arrivait, ma perle paraissait certaine , cependant cette idée ne me troublait pas beaucoup; je m'étais familiarisé avec la pensée de la mort. Voyant l’inutilité des signaux, je criai, ou plutôt je hurlai de manière à pouvoir être entendu au loin. Le vent me favorisa, et ma voix frappa les oreilles des gens qui étaient sur le rivage, quoique la distance fût de plus d’un mille.
» Enfin aperçus un canot qui se dirigeait vers moi; comme il était trés petit et avait ses fonds peints en blanc, je l'avais pris, pendant quelque temps, pour un oiseau aquatique, à poitrine blanche. Il portait le capitaine Johnstone, qui fut mon sauveur : j'avais été pendant dix heures entre la vie et la mort.
» Je débarquai au village de La Chine, situé à 21 milles au-dessous de lendroit où l'accident était arrivé; les sinuosités du fleuve m'avaient
fait parcourir une distance beaucoup plusgrande. Je n’éprouvai d’autre mal que d’avoir la poitrine et les genoux meurtris. Mon imagination se ressentit de ce triste événement. Pendant plus de huit nuits consécutives, je révais que j'étais au milieu des écueils des Cascades, et environné de gens qui se noyaient.
» Je dus mon salut à un concours de circonstances extraordinaires, qui paraissent presque miraculeuses. Il m’arriva de saisir successivement divers objets pour me soutenir, et de changer l’un au moment convenable, contre un autre qui m'était plus avantageux. La baume du mât pouvait seule me faire franchir les Cascades sans difficulté; et quand je fus au-delà, le bateau seul pouvait me sauver. Ce fut encore un grand bonheur pour moi d’avoir la journée entière ; si l’accident fût arrivé une heure plus tard , je ne serais parvenu qu’à la nuit close au village situé vis-à-vis de La Chine, et alors j'aurais infailhblement péri dans les rapides qui sont au-dessous, et vers lesquels je m’avançais rapidement. La malle qui me fournit des provisions et un lieu de repos au-dessus de l’eau, contribua aussi à me sauver la vie, Sans son secours, j'aurais été
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obligé de rester tout le temps dans l’eau, et j'aurais été épuisé de froid et de faim.
» Quand les habitans du village des Cèdres virent que notre bateau s’engageait dans la mauvaise passe, ils prédirent qu'il nous arriverait malheur. Le bagage flottant qui nous soutint un certain temps leur donna le moyen de faire des efforts pour nous sauver; mais comme ils ne supposèrent pas qu’il fût possible de survivre au danger du passage des Cascades, ils ne s’occupérent plus de venir à notre secours; et, d’ailleurs, qu’auraient-ils pu faire ?
» Ce fut en ce même endroit que la brigade du général Amherst, forte de 300 hommes, et destinée à l’attaque du Canada, fit naufrage. Les Français de Montréal reçurent la prenrière nouvelle de l'invasion, par les cadavres flottans qu'ils virent-passer devant leur ville ; le pilote qui conduisait le premier bateau de cette troupe commit la même erreur que notre capitaine, il prit la mauvaise passe : les autres embarcations qui le suivaient de près partagèrent son triste sort. |
» Tout le détachement dont je faisais partie échappa. Quatre hommes quittèrent le bateau