‹ Cinq années de séjour au CanadaChapitre 6 sur 28 · ISA NS · texte numérisé non relu

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ger du passage. Un canal a été ouvert le long de

la rive, presque vis-à-vis la dernière de ces îles ; il

on y fait passer les embarcations qui remontent,

car elles ne pourraient refouler la force du tor- fa. rent. Quelques ouvrages militaires ont été élevés

pour commander la passe.

Nous pûmes enfin obtenir un pilote; c’était un homme actif et prudent; il montrait tant de dextérité dans l'emploi de la pagaie, servant de gouvernail, que j'éprouvai un haut degré de

confiance de me trouver sous sa direction. Je ne

pouvais cependant m'empêcher d’être surpris,

en passant au milieu de ces flots agités, de ce

qu’un homme choisissait volontairement une

profession si terrible. Ce pilote venait de revenir par terre du bas des rapides, où il avait conduit un autre bateau. Pendant la plus grande partie de l’année , il ne fait pas autre chose, d’une semaine à une autre.

Notre bateau est bientôt au milieu des vagues. pi:

T'antôt élevé sur leurssommets écumeux, tantôt enfoncé, et comme prêt à s’engloutir dans l’abime ; nous n’entendions autour de nous que le

fracas produit par l’épouvantable agitation des

flots. Néanmoins , nous franchissons ce dange-

reux passage sans qu’une goutte d’eau tombe dans le bâtiment, et doublant la Pointe au Diable, nous nous trouvons de nouveau dans un courant tranquille. Nous étions alors dans la passe à gauche de la Grande-lle; celle de la droite est moins entrecoupée d’iles, mais beaucoup plus étroite et aussi dificile.

La voile est hissée de nouveau, et naviguant gaiment vent arrière, nous apercevons bientôt ke village desCèdres, sur la rive gauche dufleuve; 1l tire son nom des arbres qui couvrent quelquesunes des îles situées vis-à-vis. Là, le fleuve. ne forme de nouveau qu'un canal qui est si étroit et si embarrassé de petites îles, que les vagues sont agitées d’une manière effrayante. Long-temps avant d’arriver à ce point, on prend la précaution, quand on remonte le Saint-Laurent, d'enlever la charge du bâtiment; on le hale le long de la rive ; quant aux marchandises, on leur fait faire un trajet considérable par terre. À cet endroit, deux passes s'offrent au navigateur; ce sont la grande Batture et le rapide du Bouleau. Notre pilote choisit le premier ; le passage s’effectua sans accident, et les Cédres furent bientôt derrière nous.

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On rencontre ensuite un court intervalle, dans lequel le fleuve est tranquille ; puis on s’approche de la Roche-Fendue ou le Buisson. Le danger vient moins des îles que de la pente du fleuve qui devient plus rapide, et des rochers nombreux dont son fond est couvert. Notre pilote, par l’adresse avec laquelle il sut éviter heureusement tous ces écueils, à mesure qu’ils se présentérent, prouva qu'il connaissait parfaitement ce parage périlleux. La catastrophe du bateau, dont il a été question plus haut, fut due principalement à ce que le atron prit une mauvaise passe. Je ne remarquai pas que dans celui où nous nous engageâmes l'agitation füt plus considérable qu’au Coteau du lac ou aux Cèdres. De chaque éôté de ce rapide, on a creusé des tranchées à travers deux pointes de terre,

pour aider les bateaux à remonter le fleuve. Nous

étions alors devant les Cascades; elles terminent les obstacles de la navigation. On continue le voyage par eau jusqu’au village de la Chine, qui est à peu prés à 20 milles plus bas.

C’est aux Cascades que l’on trouve la passe la plus étroite qui soit dans toute l’étendue du fleuve; immédiatement au-dessous, l'Ouatouais,

venant du Nord, apporte au Saint-Laurent le tribut de ses eaux, par unc large embouchure. Une pointe de terre qui s’avance entre les deux rivières, est coupée par un autre canal, long de 1,500 pieds, avec des écluses à chacune de ses extrémités. Entre le promontoire et la rive droite du Saint-Laurent, se trouve une petite île presque dans la gorge du détroit; plus bas, exactement vis-à-vis l’extrémité du promontoire, il y a l’île des Cascades qui est plus grande; le rapide passe le long de chacun de ses côtés.

La pente du fleuve est beaucoup plus considérable aux Cascades, ainsi que le nom l’indique, qu’à aucun des endroits précédens, et par conséquent la vélocité du courant s’en accroît proportionnellement. Indépendamment des îles dont il a été question plus haut, il y a plusieurs roches dangereuses : partout où la pierre est de nature tendre, l’eau a creusé différentes cavités où les flots s’engouffrent, puis s’en dégagent avec une violence prodigieuse, et avec une apparence également singulière et effrayante. Le pilote a besoin de déployer toute son habileté pour éviter les périls nombreux dont on est menacé. Il dirige avec prudence le bâtiment

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entre les iles et le rivage, s’écartant d’un rocher de ce côté, et d’un enfoncement de l’autre :

Dextrum Scytla latus, lævum implacata Charybdis !

et veille en même temps à ce que les brisans écumeux ne fassent pas chavirer ou couler à fond

son embarcation fragile.

Enfin nous sommes hors de tout danger, les eaux du fleuve sont tranquilles et paisibles : le pilote remet la pagaie aux mains du patron.

Une pirogue l’attendait au-dessous de l’île des Cascades , il s’y embarque, et nous continuons notre route à travers le lac Saint-Louis. Le vent continuait à être très favorable, et rien ne mettant plus obstacle à notre marche, la voile est déployée, et nous glissons sur la surface de l’eau avec la rapidité d’un oiseau qui fend Pair.

Vers l’extrémité inférieure, et près de la rive droite du lac, on rencontre l’ile aux Religieuses, dont la longueur est à peu près d’un mille, et derrière laquelle se trouve l’embouchure du Châteauguay, qui a sur ses bords un rivage de même nom. Le patron se dirigea vers ce village, pour y prendre un pilote des rapides de

la Chine, puis, faisant le tour de toute Pîle, nous revinmes dans le canal principal du fleuve.

Les passagers quittent ordinairement les bateaux à la Chine, qui n’est qu’à 9 milles de Montréal , et parcourent cette distance par terre ; mais ayant surmonté toute crainte des rapides, je restai à bord. Quand nous arrivâmes vis-à-vis de la Chine, à un village d’Indiens Càanavaga, le pilote jugea qu'il était trop tard pour essayer de passer les rapides. Le principal danger vient de leur peu de profondeur ; je ne pus donc que louer sa prudence, de vouloir attendre le jour pour effectuer ce trajet. Comme il n'y a pas d’auberge chez les Indiens, et qu’il était impossible de passer la nuit à bord, je traversai le fleuve dans une pirogue , conduite à la pagaie par trois Indiens très jeunes , et j'allai chercher un gite à la Chine, où j’en trouvai un très bon chez un de mes compatriotes.

La Chine est le lieu où se réunissent les bateaux qui doivent remonter le fleuve; les marchandises destinées à être embarquées, y sont transportées par terre, de Montréal. Ea Chine est aussi le dépôt des canots employés au coinruerce des pelleteries; j'en vis plusieurs tout

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VOYAGE AU CANADA. 45 neufs qui étaient prêts à partir pour la région des lacs les plus éloignés. Ces singulières embarcations ont à peu près 30 pieds de long et 4 de large au centre; le fond est arrondi, sans quille; chaque extrémité se termine en une pointe recourbée.

IL'est digne de remarque que le génie des Européens n’a pas ajouté la moindre amélioration à la manière dont les Indiens construisent leurs canots. On a reconnu que c’était l’espèce d’embarcation la plus convenable pour la navigation à laquelle on les emploie. Ils sont entièrement composés d’écorce de bouleau, cousue sur une charpente très mince en bois; on les rend imperméables à l’eau, en revêtissant les coutures de poix ou de résine. 1l n'entre, dans leur con- Struction, pas un morceau de fer, pas même un clou. Chaque canot porte huit à dix hommes, indépendamment des provisions et de la cargaison, dont on estime le poids à cinq tonneaux (100 quintaux}. Ils sont cependant si légers, que, suivant les occasions, deux hommes, et dans toutes les circonstances, quatre, peuvent le porter pour franchir les portages; c’est-à-dire l’espace compris entre deux rivières navigables,

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Que de privations, que de fatigues ne doivent pas éprouver les hommes qui s’adonnent au commerce des pelleteries ! Cependant les Eanadiens de ces cantons préfèrent ce genre de vie à tout autre, et les villages sont tellement remplis de familles de voyageurs, que dans l’été l’on n’y trouve guère que des femmes et des enfans.

Le lendemain matin, je partis dans une calèche pour Montréal. Cette voiture ressemble beaucoup à un guig à la vieille mode, mais généralement elle est construite plus solidement. Elle porte deux personnes, indépendamment du conducteur , qui est assis sur une espèce de coffre placé sur le brancard ; il appuie ses pieds de chaque côté; quand le cheval ne va pas assez vite , il l’encourage en lui criant sans cesse, en français : « Marche donc! marche donc!»

Les champs que je vis le long de la route, montraient que les cultivateurs avaient apporté d’une école Européenne leurs idées d’agriculture. On ne voyait pas des tronçons d’arbres sur leur surface, ni des clôtures en poutrelles, disposées en zigzag comme aux États-Unis; des enclos bien droits, en planches, entouraient des sillons tracés et tenus avec soin. Les chaumières

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VOYAGE AU CANADA. 47 étaient généralement en bois, et très propres ; les extrémités des solives s’emboîtaient exactement les unes dans les autres; les parois extérieures étaient bien unies et peintes en blanc. Peu à peu une suite non interrompue de maisons en pierre d’une couleur sombre, avec des toits en fer blanc très brillant, annonça les faubourgs de Montréal ; et bientôt les mots de rue Votre. Dame , peints sur le coin d’une maison, m'indiquèrent que j'étais dans la ville. Étant allé sur le bord du fleuve, j'appris que le bateau qui portait mes effets était heureusement arrivé avant moi.

Me voici donc de nouveau dans une ville bâtie en pierre, et de la manière la plus solide. Il est évident que les hommes qui ont fondé Montréal doivent avoir apporté de l’Ancien-Monde leurs idées des agrémens et des commodités d’une ville; car celle-ci présenteun grand contrasteavec le système qui prévaut dans les États-Unis. On ne voit ici ni maisons constrnites en planches et aussi jolies que lerabot et la brosse du peintre ont pu les faire, mais en même temps si combustibles que la mouchure d’une chandelle peut les réduire en cendres. Les habitations garnies

de marbre et brillantes de vermillon et de vernis, les rues semblables à des avenues bordées d’arbres forestiers, et partagées cà et Là en boulingrins ou en jardins; toutes ces choses sont restées sur la riverépublicaine du Saint-Laurent. IL semble qu’il n’est entré dans les constructions de Montréal que de la pierre, du fer et du fer-

blanc, employés avec autant d’économie pour

l’espace qu’ilsoccupent, que si les Indiens, possesseurs originaires du sol, leussent vendu aux premiers Colons à tant le pouce carré.

Montréal (1) estbâtisuruneîle du même nom, qui a près de 32 milles de long, et qui avec deux

(1) On peut consulter sur cette ville l'ouvrage anglais intitulé : Description topographique du Canada ; ce livre, accompagné de cartes très grandes et très bien exécutées, est de M. Bouchette, natif du pays, colonel et ingénieur général du Bas-Canada. Il fait honneur au talent, à l'exactitude et à la sagacité de son auteur. J’y ai eu recours pour tous les détails topographiques. Les sentimens politiques du colonel sont ardens et le conduisent quelquefois à faire sur ses voisins républicains des remarques qui sont plus sévères que justes : mais sans cela il lui aurait été difficile d’être un véritable Canadien. (Note de l'auteur.)

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ou trois autres moins grandes, est entourée par l’Outaouas et le Saint-Laurent , immédiatement au-dessous de leur confluent. La ville et ses faubourgs s’étendent le long de la rive droite du Saint-Laurent, qui fait face au nord, ou plutôt à l’est ; car ce fleuve décrit ici une sinuosité, et coule à peu près du sud au nord. Vue de la rive opposée, Montréal a une apparence agréable ; en été , le pays qui l’entoure est très beau. Derrière et à gauche de la ville, s’éiève la montagne qui dans l’origine luia donné son nom; c’est une chaîne semi- circulaire de collines, dont le côté concave est tourné du côté du fleuve, et qui est placée derrière la ville comme un rempart pour la préserver en hiver des vents froids. Une forêt touffue couvre la plus grande partie de ces hauteurs, excepté dans les endroits

où l’on a abattu le bois pour y bâtir de jolies

maisons, dont les toits brillans en fer-blanc resplendissent au soleil. Entre le pied de l’éminence et les clochers de la ville, une légère fumée bleuître s’élève de la partie des faubourgs,

ue l’enfoncement du terrain cache à la vue.

Devant son enceinte de couleur sombre, on voit les mâts des navires marchands arrivés de la TOME WI, 4

Tamise, de la Mersey et de la Clyde, énormes bateaux à vapeur à deux! cheminées; des bâtimens de toutes dimensions , propres à naviguer sur le fleuve, et d'immenses trains de bois de charpente. Au milieu du fleuve se trouve l’île Sainte-Hélène , environnée d’un groupe de plus petites ; l’oreille est frappée doucement du bruit d’un petit rapide qui les entoure. A droite et à gauche coule le majestueux Saint-Laurent, dont la largeur est de près de 2 milles; et quoique ce point soit éloigné de 50o milles de l'Océan, le fleuve peut porter des navires de 600 à 700 tonneaux.

Par malheur, la ville perd beaucoup lorsqu’on la considère de plus près. Les rues sont généralement incommodes et très étroites , et la voie, dans beaucoup d’endroits, est interrompue par des portes de caves et d’autres objets fai sant saillie. La pierre calcaire de couleur sombre, dont les maisons .sont bâties, produit un effet tniste ; et les volets massifs, doublés en fer, de la plupart des portes et des fenêtres, augmentent cet aspect sombre lorsqu'ils sont fermés. Les toits en fer-blanc sont d’une utilité décidée , qui recommande leur usage; mais lorsque le soleil ,

VOYAGE AU CANADA. 51 brille, ils produisent un reflet pénible à l'œil, et en général ils ont toujours quelque chose de commun qui semble vouloir imiter la magnificence. La couleur bleue de lardoise est mieux en harmonie avec l’azur du ciel; mais j'ai entendu dire que cette substance ne peut résister à l’intensité du froid de ce pays. Le fer-blanc est placé par rangées, disposées obliquement avec le bord du toit ; les clous qui le fixent sont soigneusement recouverts, et nulle part on n’aperçoit la plus lépère trace de rouille.

Entre la vieille partie de Montréal et la montagne, on a fait des rues plus larges que les autre, ; ce qui donnera un aspect plus gai à la ville seconde fois que j’y vins, je fus étonné de la quantité de maisons neuves qui s'étaient élevées de tous les côtés, depuis ma première visite. La ville s'agrandit rapidement : dernierement beaucoup de belles maisons ont éte bàlies sur Île penchant de la montagne; elles passeraient pour magnifiques, même chez les marchands de la métropole.

La rue Notre-Dame, qui est la plus belle de la vieille ville, se dirige parallèlement au fleuve; sa longueur est à peu près de trois quarts de mille;

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elle est malheureusement coupée en deux portions par la principale église catholique, qui a été maladroïitement placée au milieu de la voie. Quand on a passé cette église, la rue s’élargit et forme la place d'armes, qui n’est pas très grande: je me crois obligé de faire mention de cette place, parce que c’est là que demeure une famille qui m’a comblé de bontés et d’attentions, dont le souvenir me sera toujours extrêmement agréable.

Montréal a quelques édifices publics, civils, militaires et ecclésiastiques : les plus propres, car aucun ne mérite l’épithète d’élégant, sont le nouveau Palais de Justice et la Prison. Derrière le Palais de Justice est le Champ de Mars, qui est assez grand , et bien uni; en été, c’est la promenade du soir la plus fréquentée ; c’est aussi là que se font principalement les exercices militaires. Vis-à-vis de la Prison est un monument consacré à la mémoire de lord Nelson ; il consiste en une colonne dorique, posée sur un piédestal carré, et surmontée d’une statue de cet amiral. Sur les quatre côtés du piédestal, des bas-reliefs représentent les principaux faits d’armes du héros, et sont entourés

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d'inscriptions et de figures allégoriques. La colonne est en pierre, la statue et les bas-reliefs en composition. Ce monument s'élève au haut d’une johe rue qui est perpendiculaire au fleuve; Nelson regarde de ce eôté, parce que e’est du bas de la pente que l’on voit le mieux le monument ; mais, par malheur, la principale rue de la ville passe par derrière, et par conséquent l’amiral lui tourne le dos, ainsi qu'à tout ce qu’elle renferme.

L'église épiscopale, édifice nouveau, devait être magnifique, et avoir un clocher très haut ; mais les fonds destinés à sa construction ont été épuisés avant que la flèche s’élevät, et aujourd’hui une couverture en planches indique la place où il devait être.

La population de Montréal, malyré le mélange des négocians anglais, a toujours un air décidément français; partout on entend parler français. Le. costume des habitans de la classe inférieure a quelque chose de particulier. Les femmes et les enfans ont dans la coupe de leurs vétemens une sorte de forme bizarre; les hommes, au lieu de chapeau , portent un bonnet bleu ou rouge et fort épais , une ceinture de laine

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