CHAPITRE XIII
Les lois et leur application en Colombie, — La prison de Panama ; ses cachots infects, — Les galériens-balayeurs., — Loi inique sur le divorce. — Népotisme,
Quelqu'un, en qui j'ai la plus entière confiance, m'a assuré que le code de procédure civile de la Colombie estun recueil de lois excellentes. On prétend même qu'il est à la hauteur du Code Napoléon; qu'il n'existe pas de meilleure législation.
À cela je répondrai que la loi écrite el son application sont deux choses bien différentes. C.
Pour mieux faire apprécier cette vérité, citons quelques exemples,
Dans un hôtel qui se trouve à l'arrière du marché, un homme avait été tué: on Supposait que l'assassin était un Italien. La police de Panama, saisie de l'affaire, ne put, après plusieurs jours de recherches, mettre la main sur le meurtrier, À la fin, on annonc:
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Rémington, partirent sur ils virent un homme caché derrière ent feu sur lui et le tuérent. A marée basse, ils ramenérent le Cadavre à la ville et le débarquérent sur le bord d'un récif; ils attachèrent une corde aux chevilles, et, Sur un parcours d'un demikilomètre, traincèrent le Corps sur des pointes de rocher. En arrivant au Taller, ils mirent le cadavre dans un Chariot, le transportérent au cimetière où ils l'ensevelirent, Après quoi l'enquête judiciaire eut lieu eton s'apercut alors qu'on s'élait trompé !
Autre cas:
Les rues sont balayées deux fois par Semaine par
les galériens — os presidieros — sous la surveillance des soldats. Un soldat était de service pour surveiller quelques malheureux galériens qui travaill balayage dans une des grandes rues de la ville. Une femme énervait ce soldat par ses apostrophes continuelles, Devant ces tracasseries répétées, le militaire arma son fusil et fit feu sur elle. La balle traversa la femme de part en part, puis une autre femme qui se trouva derrière, dans la ligne de tir, et brisa la jambe à une troisième. Les deux premières moururent ; la troisième eut la jambe amputée à l'hôpital de la Chorité, L’émoi causé par cette triple exécution fut con- Sidérable, Les amies des femmes mortes s'emparérent du soldat qui fut jeté en prison, et condamné à trente
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Que cas deux cas soient exceptionnels, je n'en disconviens nullement ; toutefois, ils se sont présentés. Les lois inscrites au code sont sans doute parfaites ; mais, à dire vrai, la justice à Panama, de même que le baiser d'une jolie femme, s'obtient uniquement par une faveur spéciale. Parfois, une influence magique semble présider aux arrêts rendus par la cour.
En parlant de la promenade qui se trouve sur la Batterie, j'ai dit qu'elle formait la partie supérieure, comme le toit de la prison de Panama. Autant la perspective est belle sur cette terrasse, autant la prison est lugubre, vue d'en bas. C'est une lourde masse de maconnerie, avec des ouvertures grillées dans les murs, donnant sur une petite plaza. Les prisonniers, à l'intérieur, dorment, côte à côte, sur une grossière estrade en planches. On y respire une odeur infecte, vu l'absence de latrines. L'arrêt qui condamne à l'emprisonnement dans ce lieu immonde équivaut à un arrêt de mort.
Voilà quelques années de cela, un baril contenant 80,000 dollars en or monnayé des États-Unis arriva dans l'isthme. Pendant qu'il se trouvait en dépôt à la compagnie du chemin de fer, à Panama, le baril disparut. On s'empressa d'arrêter plusieurs Américains —- sept en tout — et de les mettre en prison. En ma qualité de médecin, je dus en voir deux qui étaient détenus dans une petite pièce voûiée, n'ayant qu'une étroite ouverture dans le mur, en face de la mer.
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C'était un véritable ‘aveau, humide et malsain. Leur incarcération dans un lieu pareil était bonnement inique, puisqu'on n'avait rien encore relevé contre eux. [ls durent néanmoins rester claquemurés pendant des mois entiers dans ce cul-de-basse-fosse, sans passer en jugement, sans preuve de leur culpabilité — par simple mesure préventive. Del'aveu de tous ceux qui se sont donné la peine d'approfondir l'affaire, ces arrestations arbitraires n'avaient, au fond, qu'un seul but, celui de détourner l'attention des vrais coupables. Puis, &: ies mit en liberté, sans explication, sans indemnité aucune.
Plusieurs des Américains arrôtés à cette époque occupent aujourd'hui, à Panama, des postes de haute confiance, ce qui milite grandement en leur faveur. Le vol eut lieu du samedi soir au mardi malin, Dimanche et lundi se trouvaient être des Jours de fûte ; cenest que le mardi qu'on s'aperçut de la disparition du magot. Ces 50,000 dollars en or avaient été envoyés par le gouvernement des États-Unis pour payer la solde de l'équipage d'un navire de guerre qui se trouvait dans le port, Les véritables coupables, c'esi-àdire ceux sur lesquels tombérent les soupçons des gens du peuple, ne furent pas inquiétés., On a même pu suivre des yeux cet argent par la suite: ilest parti de Panama, dit-on, sur un paquebot faisant route vers la Californie. Un individu sortit de chez lui à quatre heures du matin, était monté en bateau avec Un pesant colis pour prendre place à bord de ce vapeur, Des indélicatesses s'étant produites plus tard
dans la vie de cet homme, on a lieu de penser que, cette fois, le peuple ne se tiompait pas el que ses soupçons étaient fondés.
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La peine de mort n'existe pas en Colombie ; le maximum qu'on puisse appliquer à un individu qui en à tué une douzaine d'autres, c'est dix aus d'emprisonnement. Il y a lieu de remarquer que les étrangers, seuls, sont condamnés, pour meurtre, à ce maximum de pénalité. Je n'ai jamais ouï dire qu'on eût traité un indigène avec autant de rigueur.
On raconte l'histoire d'un Américain qui trafiquait à bord d'une goélette, dans quelques ports de l’isthme, sur le versant nord de l'océan Atlantique, et qui fut arrêté pour avoir trompé le fisc. Un gros négociantde Colon avait perdu sept ou huit cents dollars par les supercheries de cet homme. L'influence du négociant était grande ; le malheureux fraudeur fut condamné à trois ans de prison. C'était la mort à bref délai pour un étranger non acclimaté, dans une casemate comme celle de la Batterie, sous un ciel torride. Son consul chercha un adoucissement à la peine, inais sans succès. L'Américain, solide et fort, jouissait d'ane excellente santé à son entrée en prison; bientôt il tombait malade et mourait.
Ainsi donc, voilà, d’une part, un homme condamné à mort — car les juges à Panama savent très bien ce qu'ils font on appliquant trois ans de prison à un
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étranger, dans leur infect caveau souterrain — pour avoir fait perdre quelques pièces de cent sols à un richissime commerçant du pays ; et, d'autre part, un soldat indigène qui, pour avoir autant dire assassiné trois femmes, se voit condamné à trente jours de la même peine,
Ceux des prisonniers qui ont encouru la peine des travaux forcés sont envoyés, ainsi que je l'ai dit, par bandes, sous une escorte de soldats, faire le balayage des rues et les réparations générales de la voie publique. Les condamnés pour meurtre portent une chaine retenue, en bas, par un anneau à la cheville, et, en haut, par une corde,
Une nuit, me trouvant au Grand-Hôtel, j'entendis un cliquetis de chaines et de pas mesurés dans la rue ; ie regardai dehors et aperçus quelques-uns de ces malheureux marchant dans l'obscurité et portant un de leurs compagnons au cimetière. Un homme était en tête avec une lanterne; une troupe de soldats suivait,
Voici le texte traduit d'une loi nouvelle promulguée en 1888.
CART. 34. — Le mariage contracté suivant les rites de la religion catholique, annule ipso jure le mariage purement civil qui aurait été précédemment célébré par les contractants avec d'autres personnes.
210 CINQ ANS A PANAMA « Ant. 35. — Pour les effets purement civils, la loi
reconnait la légitimité des enfants conçus avant l'annulation du mariage civil, en vertu de là disposition du précédent article.
«ART. 36. — L'homme qui, après s'être marié civilement, contracte avec une autre femme un mariage conformément aux rites de la religion catholique, est obligé de pourvoir à la subsistance de sa première femme et des enfants qu'elle lui aura donnés, tant qu'elle ne sera pas mariée suivant le rite catholique. »
Depuis l'expulsion des prêtres et la spoliation des églises — vraisemblablement au protit du gouvernement — Rome a conduit sa barque avec une prudence extrôme. Grâce à ses menées occultes, et se sentant appuyée par les hommes en place, elle commence à rèprendre la situation prépondérante qu'elle avait un moment perdue. S'il est une question au sujet de laquelle l'église de Rome se soit surtout montrée inébranlable, c'est bien celle du divorce. Jusqu'à présent, rien, sauf le cas d'adultère, ne pouvait rompre un mariage.
On voit que, par celte nouveile loi colombienne dont la promulgation a été obtenue par l'intervention du clergé, Rome change d’attitude et rompt avec ses traditions. L'église sanctionne le divorce, lorsque le mariage n'a pas été célébré devant ses autels. Les mariages civils qui, depuis longtemps, sont considérés comme bons aux yeux de la loi, perdent leur carac-
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