‹ Cinq ans à Panama et le canal interocéanique de M. de Lesseps [microforme]Chapitre 63 sur 80 · DEMI · texte numérisé non relu

DEMI

de 20 mile longueur

berges du grés. Les es d'argile

CINQ ANS A PANAMA 277 glissante qui ne promettent pas des talus bien solides. Fera-t-on des murs pour les soutenir? Et ces murs mêmes empécheraient-ils le glissement d'une montagne? Le moindre tremblement de terre, comme celui de 4882, qui a jeté bas la facade de la cathédrale de Panama, déterminerait une catastrophe incalculable. À quel degré faudra-t-il abaisser l'inclinaison des talus pour éviter toute chance de glissement ? Alors, le cube de déblai s'accroit dans des proportions folles, puisque les branches du V qui forme la coupe des talus se prolongent à travers de véritables montagnes, dont la Culébra n'offre qu'une dépression minimum.

Mais, il faut bien le dire, il n'y a pas que des difficultés techniques à vaincre; il y a aussi le climat, l'impossibilité de trouver des ouvriers, les caprices de la nature, les éboulements, l'effort d'une végétation exubérante, qui détruit l'œuvre de l'homme à mesure qu'elle avance ; il y a les éléments, la maladie, la mort.

Cette montagne de la Culébra, qui s'élève à 413 mètres au-dessus du niveau de la mer, est formée d'énormes rognons volcaniques qui séparent des couches de matière friable ; son sommet parait comme un chaos de roches basaltiques méêlées par le soulèvement des volcans. C'est un des plus formidables obstacles qu'on rencontre sur la route et qu'il faut Couper en deux.

On avait tout d'abord calculé, à raison de un mètre

sur dix, l'angle à donner aux talus de cette profonde tranchée, Mais une telle pente, presque verticale, serait impossible dans un pays où les pluies sont diluviennes, ct où le Chagrès, torrent parfois impétueux, monte souvent, après une averse, de 6 mètres entre ses berges. Pour avoir la stabilité nécessaire, il faut, de toute nécessité, donner aux talus une pente qui équivaut à un angle de un mètre sur quatre.

Figurez-vous une tranchée haute de 413 mètres sur l'axe et 140 mètres par côté, soit plus de deux fois la hauteur des tours de Notre-Dame de Paris, avec une largeur de 30 mètres au plan d’eau. Supputez ensuite la masse de déblais à enlever entre deux lignes s'écartant de bas en haut, à raison d'un angle de 4 mètre sur #4, sur une distance de 8 kilomètres et une largeur de 1,200 mètres, au sommet. Vous aurez alors une idée du travail colossal que nécessite un percement de ce genre.

Autre question qui demande une solution : comment éviter l'accumulation des sédiments et des éboulements qui se produisent à la Culébra? En 1886, 18,000 mètres cubes de terre glissèrent dans le lit du Canal; il a fallu au moins six semaines pour réparer le dommage.

Le flanc de la montagne, sur une de ses faces, est un composé de sables d’alluvion et de congloméré. Pendant la saison humide, ie dépôt superficiel se sature

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d'eau et ne tarde pas à être entrainé sur la pente lisse, vers le lit du Canal. Pendant la sécheresse, l'argile se contracte; il en résulte de larges crevasses qui aménent de nouveaux éboulements.

Le pire, c'est la montagne elle-même qui, peu à peu, se déplace; sa masse entière glisse vers le lit du Canal, à raison de 30 à 45 centimètres par an. La cause de ce déplacement vient des travaux qui se font à sa base et lui enlèvent un contrefort naturel.

Mais la Culébra n'est qu'une des difficultés qui s'offrent sur la route.

* * + Il y à aussi le Chagrès, obstacle bien autrement formidable,.

Le col de la Culébra forme le faite de partage des eaux entre les deux océans. Sur les pentes de la montagne coulent, de tous côtés, des torrents qui descendent vers la plaine et vont se jeter dans la mer. Parmi eux se trouve le Rio-Chagrès, que le Canal rencontre plusieurs fois sur son trajet.

À la saison des pluies, le Chagrès se gonfle sous ce ciel diluvien; il a des crues subites qui causent des inondations redoutables. Il monte, parfois, de 6 mètres en une nuit et est alors aussi large que la Seine, à Paris. 11 charrie dans son cours rapide, non seule-

- nent des arbres énormes, mais encore de véritables

ilots garnis d'une végétation luxuriante et peuplés d'animaux d'assez grande taille, tels que des tatous, surpris par le glissement des terres sur le flanc des

collines.

Vouloir endiguer, sous les tropiques, un fleuve qui arrose tout un pays, me parait un rêve.

Le débit du Chagrès s'élève à 134,000 litres pendant la saison pluvieuse, et à 666,000 litres, à la seconde, pendant les crues annuelles, qui durent habituellement quarante<huit heures. En novembre 4879, il y a eu une crue exceptionnelle, et l'écoulement du Chagrès a atteint 4,930,000 litres à la seconde pendant six jours, soit 100 millions de mètres cubes d'eau à diriger vers la mer. 11 y avait 6 mètres d'eau sur un parcours d'environ 48 kilomètres, au-dessus de la voie ferrée. M. Pédro Sosa, ingénieur colombien attaché au Comité d'études, a pris, lors de cette inondation, un canot à la « Colline du Tigre », qui se trouve à 14 kilomètres de Colon, et s’est rendu à Empérador, c'est-à-dire à 43 kilomètres plus loin, par voie d’eau, sur l'emplacement même du Canal aujourd'hui projeté.

C'est assez dire les dégâts qu'une masse pareille de liquide, subitement entrainée, pourrait faire aux berges molasses et fluentes d'un canal qui se trouve en contrebas du chemin de fer.

Que faire de ces chutes d'eau torrentielles? Les déverser dans 1e Canal est impossible, car il faudrait

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élargir de beaucoup son lit, et l'on aurait, d'ailleurs, à craindre des courants terribles qui entraveraient le passage des navires.

On a donc imaginé d'établir, de chaque côté du Canal, des canaux de dérivation pour conduire à la mer le surplus des eaux s’écoulant sur chaque rive, c'est-à-dire de construire trois canaux au lieu d'un!

On ne sait pas encore ce qu ‘il faut faire pour dompter le Chagrès. C'est un problème insoluble. M. de Lesseps est d'avis qu'il faut ériger un gigantesque barrage à Gamboa. Ce barrage, construit en pierres de taille sokdes, aurait pour objet d'arrêter dans son cours et de détourner plus d’un million de mètres cubes d’eau! Il aurait 47 mètres de hant, 330 mètres d'épaisseur, 1,050 mètres à la base, et plus de 2 kilomètres de longueur au sommet.

M. de Lesseps — cet homme ne doute de rien — estime à 100 millions ce seul barrage cyclopéen; il

faudrait cinq ans, au moins, pour le construire.

Quand on songe que, dans ces parases, il n'y a pas

de fond solide, rocailleux, pour asseoir cette digue

sans pareille au monde, on reste conforäu devant l'effronterie du projet,

Un des ingénieurs du Canal me disait : — L'endiguement du Chagrès est une tâche sans espoir. Je suis

282 CINQ ANS A PANAMA Français et je devrais me taire; mais, que voulezvous? c'est la vérité.

Ayant ainsi rapidement esquissé les difficultés offertes par le percement de la Culébra et le barrage de cette indisciplinable rivière, le Chagrès — dont on peut dire que si la cor1pagnie n'a pas raison d'elle, elle aura sûrement raison de la compagnie — examinons le dernier des obstacles invincibles que rencontre M. de Lesseps dans son projet de canalisation à Panama.

Il s'agit des marécages, terres meubles, alluvions,

sables mouvants de Maméi, et de Mindi, près de .

Colon, à l'intérieur du pays, dont il faut absolument se débarrasser, sinon la navigation sur le Canal est impossible. On se propose — après avoir détourné le Chagrès — d'utiliser ses eaux pour balayer vers la mer cet amas prodigieux de sable et de détritus.

Mais alors, que devient Colon, avec son havre à eaux profondes, dans la baie de Limon? Son port sera obsirué, l'entrée du Canal s'engorgera, et cette entrée n'offre guère, à l'heure actuelle, que trois mètres et demi d'eau sur une largeur maximum de 40 mètres.

Ce n'est pas tout. Lorsque la compagnie du Canal dressait ses derniers plans, M. de Lesseps el sa Com-

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mission technique, dans leur examen superficiel, ne virent dans cette localité qu'un marais, c'est-à-dire un terrain plus où moins étendu dont la surface est habituellement couverte d'eau stagnante, et dont le sol est formé par un limon composé d'argile et de débris plus ou moins altérés des végétaux nombreux qui s'en élèvent.

Imaginez-vous la stupéfaction de la compagnie lorsque, trois ans après s'être installée dans l'isthme, elle apprit qu'un vaste banc de roches très dures, de formation coralioïde, se trouvaitau-dessous des eaux paisibles de re marécage pestifère.

Ce sont les ingénieurs américains qui ont signalé ce léger obstacle.

De plus, sur le versant opposé de l'isthme, vers Panama, ces mêmes trouble-fête on: découvert, sous les marais, à une profondeur de quatre à cinq mètres, une énorme couche de roches volcaniques.

Les matériaux à excaver consistent, dans les marais et terres basses du Chagrès, en alluvions très fins ; ailleurs ce sont des rochers solides, de l'argile mélangée à des conglomérés et à du tuf ou cendres volcaniques comprimées, dans le Cerro-Culébra. De Culébra à Panama, cesont des rochers pyroxéniques, du tuf volcanique, des conglomérats, qui prédominent.

La somme totale de matériaux à enlever dans le

Canal proprement dit, y compris les canaux de déri-

vation, s'élève à 119,262,312 mètres cubes.

F $ | — l da:

Après huit ans de travaux, au moment précis où, É dé! suivant les prévisions premières, le canal de Panama ; SO] aurait dû être ouvert à la navigation, l'entreprise 3 s’e de M. de Lesseps aboutit à quoi ? L da 4 sel A la faillite. |

Ce résultat était prévu. k hal 1 pal Pourtant, la compagnie avait trouvé tout l'argent 4 l'a dont elle avait eu besoin. Le congrès international de le

1879 avait estimé à 843 millions le coût des travaux. La compagnie a encaissé treize cent cinquante mil- i lions. sol Cette somme aurait dû suffire, d'autant plus que, k. en dernière analyse, le projet primitif d'un canal à mé niveau avait été abandonré. da Fa L'adoption uu projet d'un canal à écluses devait, ui en effet, réduire considérablement la dépense. tet . 4 pa!

À quelles causes attribuer ce désastre ? F ( he qu D'abord, à la simpie, inéluctable et incommensu- ii do

rable bêtise d'une nation éternellement généreuse,

CINQ ANS A PANAMA 28) aux de déri-

Cette nation s'appelle le peuple français.

La France, malheureusement, a toujours apporté dans ses opérations politiques et commerciales les

t précis où, L défauts et les qualités du tempérament national, de 4 de Panama k son caractère enthousiaste et prime-sautier. Elle

l'entreprise ; s’engoue trop facilement d'un homme et elle met, ? dans les questions à discuter, une part trop large de k sentiment et d'amour-propre irréfléchis.

M. de Rothschild — qui n'est pas Français, quoiqu'il L.

habite la France depuis qu'il y est né — n'a rien perdu 1

: par cet effondrement. Peut-être s'occupera-t-il de D: ut l'argent l'affaire plus tard, quand le gros œuvre, c'est-à-dire 1 national de le plus coûteux, aura été fait. à es travaux. 4 uante mil- J Aussi n'est-ce pas aux richissimes banquiers de 4

son genre que M. de Lesseps fait appel.

lus que É. ; 4

d k L ] © 4 M. de Lesseps — dont le nom restera éternelleanal : : ‘à . e

À ment attaché à cette immense débâcle et qui figurera

dans l'histoire, à. côté de celui des Bontoux et des

Fœder — s'adresse, avec une finesse dont il faut cons-

ses devait ac : F J tater l'habileté, aux petites gens en générai, qui appor- 4

1se. À Te + 4

tent leurs épargnes sans hésiter, croyant faire œuvre 1

patriotique et nationale. 4

C'est l'histoire bien connue du mendiant parisien 3

qui évite les arrondissements riches, où on ne lui #4

)mmensu- d de ta ri t né i » les &

& onne jamais rien, et qui, né malin, recherche les 4 icreuse,

quartiers populaires où il «travaille » profitablement, 4

Ce peuple — dont jé suis, car tout bon Can se considère un peu de souche française — faut terrible, c'est de se mettre

culotte d'un seul homme.

adien -a un désans cesse dans la

Si, par hasard, cet homme a la diarrhée, toute la

nation à la foire.

Je crois qu'il est temps de-mettre un frein, füt-il d'or, à ce funeste travers.

La persistance äpre et brutale d'un homme à soutenir quand même, jusqu'à la dernière heure, un projet qui, aux yeux de toute personne désintéressée, est absolument irréalisable, a quelque chose de parti- Culièrement honteux.

On se demande quel but indevinable peut avoir cet homme, si ce n'est celui de s'enrichir.

Dépenser un milliard cinq cents millions, encore.

passe Mais vouer à la mort tant de malheureux ouvriers, inutilement, sans espoir de réussite, à quoi bon ?

Car, non seulement les travaux du Canal isthmique ontenglouti d'énormes capitaux péniblement amassés. mais des milliers et des milliers d'existences hu- Maines ont été bénévolement sacrifiées à la chimère

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