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[Cinq ans après]

':^^L y aura cinq ans le 23 juin, que les restes du |W^ premier archevêque de Saint-Boniface reposent k^ en paix à l'ombre de sa cathédrale, entourés du ^ respect, de la piété et de la gratitude de son ^^' ^ illustre Successeur, crardien aftectueux de sa '^ mémoire, ainsi que du cierge et des fidèles de son diocèse.

Au retour de ce touchant anniversaire, j'ai voulu déposer sur sa tombe quelques fleurs composées de notes rapides sur la carrière si bien remplie de cet homme de bien, et de nos sentiments de reconnaissance pour les œuvres sorties de sa main bienfaisante.

Ce n'est pas la vie de cet illustre prélat que je me propose de présenter en ce moment. Son histoire, intimement liée à celle du Nord-Ouest, dépasserait de beaucoup le cadre plus modeste que je me suis tracé. Je ne me propose que de buriner les traits les plus marquants de cette grande figure, dont l'ombre plane encore sur nos vastes prairies, rassembler ce qu'il y a de plus saillant dans ce noble caractère et mettre en pleine lumière les côtés par où il a su s'imposer davantage à notre affectueuse admiration.

Ce n'est donc qu'un simple tableau que je viens offrir, dégagé des mille incidents de cette vie mouvementée, pour ne laisser voir que les qualités dominantes du cœur et de l'esprit du premier archevêque de Saint-Boniface.

Le long et pénible apostolat de Mgr Taché couvre une période de 49 ans, toutes remplies de labeurs incessants et de douloureux sacrifices. Pendant près d'un demisiècle, il se dépensa pour le bonheur de ceux qui lui étaient confiés et embrassa dans sa sollicitude pastorale tout le Nord-Ouest.

Il venait d'entrer dans sa 22e année, lorsqu'il aborda sur les rivages de Saint-Boniface.

C'était en 1845. Le poste le plus avancé au nord, lui fut confié à l'aurore de sa vie de missionnaire. Ordonné prêtre à l'automne de 1845, il partait au printemps suivant, avec Mgr Lafièche, pour aller fonder la mission de Saint- Jean-Baptiste, à l'île à la Crosse.

Le choix de ce poste s'indiquait tout naturellement comme l'endroit le plus favorable à l'exercice de leur ministère. En effet, cette mission était peu éloignée du Portage La Roche, oii se faisait le grand rendez-vous des brigades de la rivière McKenzie avec celles du Fort Garrv. L'île à la Crosse se trouvait donc sur la grande voie de l'ouest et du nord et à la porte des trois grands lacs de l'extrême nord. Bientôt les infirmités de Mgr Lafièche ne lui permirent guère d'entreprendre de lonsfues courses.

Mgr Taché était à cette époque un voyageur infatigable, et qui dans plus d'une circonstance, rendit des points aux traiteurs de la compagnie de la baie d'Hudson. Les canots ou les raquettes semblaient pour lui n'offrir que des charmes.

Il paraîtrait que ce n'était pas commode d'aller camper plus loin que lui ou de le dépasser sur la route.

Pendant que Mgr Lafièche instruisait les sauvages de la mission, Mgr Taché se portait donc vers les régions environnantes, annonçant partout la bonne nouvelle. Il s'avança jusqu'au lac Athabasca et fut le premier missionnaire à visiter ce lac.

Ces deux illustres évêques avaient le don des langues. Quel travail ingrat il leur fallut s'imposer pour apprendre les idiomes des peuplades qu'ils venaient évangéliser !

Il n'existait alors qu'un vocabulaire très imparfait et une petite grammaire fort élémentaire sur la langue crise. Ce travail avait été préparé par le Rév. M. Thibault, mais on ne possédait encore aucun manuscrit, sur la langue montagnaise, qui était celle des sauvages du Nord.

Pour apprendre les mots de cette langue et deviner les règles qui la gouvernent, Mgr Taché n'avait qu'un interprète métis sans instruction. Jamais si pauvre pro-' fesseur n'eut d'élève plus fjicile et mieux doué. Au printemps de 1847, il parlait suffisamuient le montagnais pour commencer à prêcher dans cette langue. Ses missions eurent un tel succès, que même quelques années avant sa mort, des vieux Montagnais en conservaient encore un touchant souvenir.

Toutefois, nommé en 18-30 coadjuteur de Mgr Provencher. il dut bientôt dire adieu à l'île à la Crosse et prendre la direction du diocèse.

Il s'élança alors à travers les prairies, les raquettes aux pieds, escorté d'une traîne à chiens. C'était là tout son équipage épiscopal. Dormir sous la voûte des cieux, enseveli sous la neige, jusqu'à 63 nuits dans un seul hiver, se porter d'une tribu ou d'une mission à une autre, souftrir de la faim et du froid, perdu au milieu de ces immenses solitudes, et exposé parfois à périr pendant les tempêtes d'hiver, se trouver le plus souvent au contact de sauvages grossiers et superstitieux, fonder des établissements nouveaux, pourvoir aux besoins des missionnaires et de toutes ces chrétientés éparses sur un si vaste territoire, tel fut l'abrégé des premières années de son laborieux épiscopat.

Sous son souffle inspirateur, on vit se dresser des autels Juillet.— 1S'J<J. 3

près des postes de la compagnie de la baie d'Hudson les plus fréquentés. Qu'Appelle, Saint-Albert, Lac- La-Biche, Saint-Laurent, Athabasca, devinrent des missions permanentes qni firent souche. De ces centres rayonnèrent de zélés Oblats à la poursuite des camps sauvages et érigeant plus tard des chapelles dans des régions plus éloignées, jusqu'à ce qu'ils eurent atteint le cercle boréal.

Lorsque Mgr Taché mourut, les Esquimaux qui habitent dans des huttes de glnce sur les rives de la mer Polaire, avaient entendu les paroles de snlut, et le territoire qui relevait autrefois de sa juridiction épiscopale, constituait deux diocèses et deux vicariats apostoliques. Quoiqu'il ne fût chargé dans la suite que de l'administration du diocèse de Saint-Boniface, il ne se désintéressa jamais de ce qui avait été auparavant son héritage. Il continua à entourer de sa puissante protection et de ses lumières ces missions lointaines et difficiles.

Il suivit avec intérêt les développements de la foi dans ces contrées et Saint-Boniface demeura le centre distributeur de tout ce qui était nécessaire pour les missions du McKenzie.

Lorsque Mgr Provencher s'éteignit, en 1853, le diocèse de Saint-Boniface ne comptait que deux paroisses et trois prêtres séculiers.

Mgr Taché laissa, à sa mort, 38 paroisses desservies par des religieux et des prêtres séculiers, et un grand nombre de missions confiées pour la plupart à des PP. Oblats. Il avait établi trois communautés nouvelles : les PP. Jésuites, les chanoines réguliers de l'Immaculée Conception et les Cisterciens Réformés. Il appela deux communautés nouvelles de religieuses : les sœurs des Saints-Noms de Jésus et Marie et les fidèles compagnes de Jésus. Le collège Saint-Boniface, l'hôpital du même endroit, des pensionnats dans sa ville épiscopale, à Winnipeg et dans plusieurs paroisses, furent construits sous sa direction

MGK ALEXANDRE TACHE, O. M. I. 35

iiumcdiate ou avec sou coucours et «ou assistauce. Bref, il

n'est pas un endroit de l'archidiocèse qui ne rappelle le

souvenir de sa sollicitude, de sou dévouement et de ses

sacrifices.

On ne couipreudrait toutefois que très superficiellement le caractère de Mgr Taché, si l'on s'en teuait exclusivement au récit de ses pénibles voyages et des diverses œuvres sorties de ses mains bienfaisantes. Tout ceci n'est pour ainsi dire que le côté extérieur de ce grnnd évêque, tel que ses contemporains ont pu le saisir.

Pour retrouver et réunir dans un harmonieux ensemble les traits épars de sa physionomie, il faut chercher ailleurs et pénétrer jusque dans la partie la plus intime de son âme, pour y découvrir tout ce qu'elle contenait de grandeur et de bonté Dieu avait déposé de riches trésors dans ce coeur d'élite, qui le faisait gémir sur toutes les douleurs et s'intéresser à toutes les infortunes. Ces nobles sentiments ont ceci de particulier qu'au lieu de s'épuiser par les aumônes qu'on en fait, ils s'augmentent au contraire d'autant. Aussi, Mgr Taché sut les multiplier en les déversant avec surabondance sur tous ceux ([ui lui étaient confiés. Sensible à l'excès, le moindre heurt le blessait douloureusement et était pour lui une cause de grande souffrance. Son âme se meurtrissait à toutes les aspérités de la vie, à un tel point, qu'on serait presque tenté de croire que son organisme si délicat se fût mieux accommodé aux calmes douceurs d'un cloître, fju'aux froissements nombreux inhérents à une carrière épiscopale.

Cette tendresse si touchante était relevée cependant par uu esprit vigoureux et (jui ne connaissait pas les lassitudes de la lutte. Aussi il tint feruie le gouvernement de son église pendant les tempêtes ({ui l'agitèrent.

Comme les Macchabées des Israélites, il demeura sur la brèche, combattant pour les siens, réclamant avec des accents émus et une éloquence virile, les droits imprescriptibles de la vérité et de la justice.

A certains moments, quand des événements graves se produisirent, sa parole autorisée ébranla tout le pays et fut répercutée par toute la confédération. Qu'il faisait beau de le voir au milieu de ces jours tourmentés, calme et serein, conservant toujours son même état d'âme et un merveilleux tact des circonstances.

L'adversité ne put rien contre sa douceur, tout comme la prospérité n'avait pu altérer sa modestie.

A côté de ce grand évêque, homme de lutte, placé au siège d'une province qui a connu bien des orages auxquels il fut intimement mêlé, il existe un homme affectueux, tendre, timide parfois, qui se répand avec ses amis en un flot de paroles caressantes. C'était là surtout qu'il se révélait entièrement. On sentait qu'il éprouvait une excessive jouissance dans ce commerce intime oii il semblait pour ainsi dire vous mendier une parole d'afl'ection.

Il a moins connu que qui que ce soit, cette petite passion qui s'appelle la vanité.

Il a pu aimer la gloire, je veux dire celle qui consiste à faire triompher la vérité ; mais il a dédaigné le bruit. On ne saurait avoir l'âme plus haute que la sienne. Les consolations banales et les joies éphémères n'avaient aucun charme pour lui. Il préférait goûter les douceurs du renoncement chrétien.

Il conserva toute sa vie, une véritable tendresse pour la population métisse et les sauvages. Son âme s'échappait souvent des occupations dévorantes de son épiscopat pour se transporter vers les missions qui avaient été les témoins de ses premiers labeurs et de ses premières souffrances.

Aussi ce ne t'nt pas sans de vifs sentiments d'inquiétude qu'il vit rOuest s'ouvrir aux tiots pressés de l'émigration. Sans doute il aimait trop son pays, pour ne pas se réjouir des développements de ses ressources et de l'augmentation de ses richesses. Mais, au-dessus de ces intérêts matériels, une préoccupation plus grave hantait son esprit. Il se demandait avec crainte et angoisse, ce qu'allaient devenir les anciens colons du pays, en face des vai2;ues envahissantes des nouveaux venus.

Il faut bien l'avouer, le progrès est un mot fascinateur qui a enfanté bien des intortunes et qui broyé souvent les races qui s'attardent à ne pas suivre son char triomphant. Il ressemble à ces chariots immenses qui, dans l'Inde, portent les idoles et écrasent pour arriver au temple les fidèles qui se précipitent en foule sous ses roues meurtrières.

Les changements que les. nouveaux colons apportèrent dans le pays le transformèrent en peu d'années. L'ancienne population qui l'habitait, fut surprise et enveloppée de toutes parts par une société et une organisation nouvelle pour laquelle elle n'avait pas été préparée. Le caractère d'un peuple, œuvre lente des siècles, ne se modifie pas dans un jour.

Habitués à des moeurs simples et à de longues courses au sein des prairies désertes, les métis ignoraient les contraintes de notre civilisation.

Les uns erraient par caravanes, à la poursuite des troupeaux de bisonsqui couvraient la plaine et dont le nombre semblait dépasser tout calcul. D'autres chargeaient les légendaires charrettes de la Rivière-Rouge, dont les moyeux en bois faisaient gémir tous les échos des alentours de leurs voix stridentes, et transportaient les richesses de la compagnie de la baie d'Hudson dans les divers postes échehninés jusqu'aux pieds des montagnes Rocheuses. D'autres enfin dirigeaient les barges chargées

de fourrures vers la factorerie d'York, pour en rapporter les étoffes des manufactures anglaises. Ils étaient les souverains du pays.

Dans leurs longs voyages, ils s'arrêtaient près du premier cours d'eau qui leur plaisait, y plantaient leurs tentes et allumaient le feu du camp, auprès duquel ils apprêtaient leur frugal repas, tandis que d'autres, nonchalamment couchés sur le gazon, se perdaient dans des rêveries ou des nuages de fumée.

Tout cet état de choses et les jouissances qu'il leur apportait est disparu pour toujours. On comprend avec quelle triste mélancolie Tancienne population se rappelle ces beaux jours d'antan et regrette amèrement d'avoir été troublée dans le milieu qui lui convenait si bien. Elle aimait tant à humer l'air frais de ces déserts.

Forcée de se résigner à une vie sédentaire, cette race s'est étiolée et amoindrie.

Elle avait sa grandeur et sa beauté, dans ses prairies natales, nu sein de cette existence vagabonde. La civilisation, en la forçant à briser avec ses traditions, lui a porté une blessure cruelle qui ne s'est jamais cicatrisée. C'est à nous d'étudier leurs douleurs avec une attention compatissante, d'interroger ces angoisses que nous ne pouvons plus déjà comprendre et de bien nous rendre compte des froissements de cette ancienne société refoulée jusque dans ses derniers retranchements et dont on arrache comme par lambeaux les habitudes qui lui étaient naguère si chères.

Mgr Taché, qui avait vécu avec eux et conservait pour eux, dans les replis les plus intimes de son cœur, des affections toutes particulières, assista à cette transformation d'un peuple avec souffrance et regrets.

Il s'ingénia de mille façons à leur porter secours et à les couvrir de sa protection.

Il ne faut pas s'étonner, après cela, si le nom de Mgr

Taché possédait chez eux une intluence si extraordinaire et une puissance si prépondérante. 11 faut, dit saint Ambroise, qu'un évêque ait deux choses toujours ouvertes, le cœur et la main : le cœur pour aimer ses frères et la main pour les soulager et les bénir.

Ces paroles ont reçu leur application entière dans la conduite de Mgr Taché pour ses chers métis.

On peut bien dire en effet, sans exagération, (ju'il avait la main toujours tendue pour les secourir et le cœur plein de compassion pour les consoler et les encourager.

Il semblait qu'il était incapable de rien refu-ser quand il s'agis.sait de leur être utile. Il avait vécu dans leur commerce intime et il se plaisait à répéter qu'il n'existait pas une seule famille métisse qui lui fût inconnue dans tout le Nord-Ouest. De tait, il connaissait pour ainsi dire l'histoire intime et la généalogie de chacune de ces familles. Il possédait une si heureuse mémoire que lorsque quelque métis désirait avoir des renseignements sur ses ancêtres, il s'adressait infailliblement à Mgr Taché et ne manquait pas d'être satisfait. Bref, il était un véritable répertoire vivant des hommes et des choses du Nord-Ouest d'autrefois.

Vous me demanderez peut-être oîi il avait puisé cette sûreté de jugement, cette vaste érudition qui lui permettait de piirler pertinemment sur presque toutes les questions, cette intuition presque prophétique des événements qui se préparaient pour l'avenir et cette sage prévoyance qui caractérisait tous ses actes. Demandez-le plutôt à la brise de l'Ouest et à ces immenses plaines (\u\ ont été les témoins de ses courses apostoliques. Elles vous (liront (pie le silence de ces déserts est bien propre aux irraves méditations et invite aux profondes réflexions. ]jà méditatiou élève les pensées et leur donne une

solidité qu'on ne retrouve point chez les esprits superficiels qui ne prennent pas le temps d'approfondir leur sujet.

La retraite et le silence du désert répondent à des besoins du cœur de l'homme et la solitude chrétienne est rarement stérile. Que de fois, monté sur ses raquettes, suivant péniblement la traîne à chiens, n'ayant pour tout compagnon qu'un pauvre sauvage, pendant que le souffle glacial du nord faisait entendre sa voix plaintive, Monseigneur, livré à ses seules pensées, s'entretenait de graves problèmes et de leur solution pour le bonheur des âmes qui lui étaient confiées.

La vie contemplative mûrit et développa sa haute intelligence. Il n'y a pas de meilleure préparation pour former les grands caractères. C'est du fond des déserts et des cloîtres que sont sortis les plus puissants génies qui ont gouverné le monde et régénéré l'Europe.

La véritable science s'allie mal aux occupations absorbantes et au bruit distrayant de la foule.

Mgr Taché puisa dans ces longues heures de recueillement, des ressources pour les jours d'épreuve de son épiscopat.

Pendant sa carrière apostolique, il vit le fruit de nombreuses années de sacrifices emporté par le souffle des mauvaises passions, comme ces plantations luxuriantes des oasis que dessèche en un instant le simoun du Sahara. Il est une chose toutefois bien consolante, hâtons-nous de le dire, et qui révèle toute la grandeur de son caractère.

Les coups de la fortune et l'ingratitude des hommes infligèrent à son cœur des blessures bien sanglantes, mais ne réussirent jamais à décourager ce grand lutteur, cet athlète de la justice. Il ne connut ni les enivrements de 11] gloire, ni les abattements de la défaite. Se repliant sur

lui-même, il trouvait dans la grandeur de son anie et la voix de sa conscience nn appui ferme qui lui permettait de demeurer calme et confiant.

Mgr Taché avait passé une partie de sa vie au contact de la sauvagerie. On serait tenté de croire que dans ce milieu, il n'eut guère trouvé d'occasions de se former aux belles manières et aux exigences des rapports sociaux. C'était un fait notoire, cependant, que toutes les fois qu'il se trouvait en grande compagnie, il faisait le sujet de l'admiration, par le charme de sa conversation, le sel gaulois dont il l'assaisonnait et la noblesse de ses manières. Il déployait dans tous ses rapports un tact et une distinction qui indiquaient dès l'aVjord un esprit supérieur. C'est qu'il trouvait dans son cœur des trésors de sentiments généreux, qui s'épanchaient naturellement sur tous ceux qui l'approchaient.

Il avait l'amabilité courtoise des chevaliers du moyen âge. Sa politesse innée, son esprit communicatif et bienveillant, le sourire affectueux qui se promenait sans cesse sur ses lèvres donnaient un attrait irrésistible à son commerce. Il avait recueilli dans ses lointaines missions une foule d'anecdotes dans la note gaie. Il savait même, à l'occasion, émailler ses récits de quelque allusion spirituelle à certains défauts qu'il désirait corriger chez ses ouailles et décocher un trait mordant, tout en ayant l'air de l'émousser le plus possible. Ceux qui se sentaient touchés étaient les premiers à admettre que la morale était bonne à prendre.

Il était d'une initiative incessante. On sentait l'eft'ort attentif et persévérant d'une main laborieuse et énergique. Il voulut toute sa vie contrôler lui-môme les finances de son diocèse.

Il fit valoir le patrimoine épiscopal avec sagesse et économie. Un père de famille aurait pu apprendre de lui bien des choses sur la manière de gouverner sa maison. Aucun détail ne lui échappait ou lui paraissait être une quantité négligeable. C'est ainsi qu'il surveillait la construction de tous les édifices religieux, se ftiisait rendre compte des travaux qui s'y faisaient et jusqu'au plus petit meuble qui ornait choque salle. Habitué de bonne heure à régler jusqu'aux moindres minuties de son archevêché, il conserva ce soin jusqu'à sa mort. Dans les dernières années de sa vie, on le pressait, bien des fois, de se décharger de cette administration miticuleuse sur quelque membre de son clergé, mais ce fut toujours peine inutile.

Comme écrivain, Mgr Taché a laissé des pages inoubliables. Qui n'a senti des larmes inonder sa paupière en lisant les adieux déchirants qu'il fait à sa bonne mère, lorsqu'il s'éloigne du rivage natal pour aller ensevelir son existence au Nord-Ouest ?

Dans ses ouvrages, on sent battre, pour ainsi dire à chaque ligne, son cœur ardent pour le bien et on est émerveillé en même temps des beautés littéraires qu'il sème à pleines mains. Son âme facilement vibrante s'enthousiasme à la vue des beautés de la nature et trouve des accents d'une poésie suave et mélodieuse.

Dans ses derniers écrits, on entend parfois les gémissements de son âme blessée.

La vallée de la vie n'est plus illuminée des feux de l'aurore II la considère aux derniers rayons du soleil prêt à disparaître dans la brume et ses yeux se voilent de larmes. Un vent de tristesse semble avoir passé sur sa lyre et sa voix devient souvent angoissée. On y retrouve des mélodies désolées sur lesquelles planent des ressouvenirs de jours meilleurs.

Les idées qu'il réjjund dans ses écrits, ont le plus souvent pour source, des observations qu'il a faites luimême. Son expérience et la sûreté de son jugement lui viennent du travail original et direct de ses facultés au contact des hommes et des choses.de son tact rapide et de son attention infatigable et minutieuse. C'est sur la pratique et non sur la spéculation que se basent son opinion et ses calculs. Jamais son regard ne demeure superficiel et sommaire. Il plonge dans les angles obscurs et dans les derniers fonds, pour bien saisir la raison ultime des choses.

De là son goût pour les détails, car ils sont le corps et la substance de l'objet. La main qui ne les a pas saisis on qui les lâche ne tient (pi'une écorce, qu'ime enveloppe. Aussi, à cet endroit, sa curiosité est insatiable. Il avait horreur des notions vagues, écourtées et de surface.

Son style est animé, tlexible, d'un tissu délicat sur lequel se détachent des fils habilement noués qui chatoient et flattent l'œil.

On y admire surtout l'habileté avec laquelle il sait rendre, au moyen de jolies et subtiles nuances, les impressions les plus fugaces et les plus flottantes.

Comme orateur sacré, xMtrr Taché jouissait d'une srrande réputation. Les foules accouraient au temple pour entendre sa parole chaude, vibrante, débordant de vie et d'onction. Son éloquence ne s'arrêtait point à l'épiderrae pour ne caresser pour ainsi dire que l'intelligence et faire sur l'âme l'eftet stérile d'une mélodie agréable.

Elle pénétrait comme le glaive, jusqu'au centre et à la moelle du cœur, pour y enfoncer le trait victorieux de la grâce, le germe de la conversion et du salut.

Sa parole majestueuse et tendre tombait à flots préci-

pités de sa bouche, et faisait naître de profondes émotions.

Il s'élevait facilement à de hautes considérations d'un ordre supérieur, et, dans les circonstances solennelles, il planait comme un lûgie dans les hauteurs intellectuelles, vers lesquelles il entraînait ses auditeurs avec des élans irrésistibles.

Celui que Dieu appelle à de grandes choses doit boire la coupe jusqu'à la lie. Il semble ([ue telle est la grande loi qui s'impose à l'humanité. Dieu se plaît à broj'er davantage ces élus de sa droite, qu'il a choisis pour être les instruments de ses miséricordes. La véritable grandeur ne s'allie qu'aux vertus solides ; or, c'est la souffrance qui épure les cœurs et consume tout ce qui ne repose pas sur des motifs supérieurs, pour n'y laisser que les éléments des choses vraiment dignes d'admiration. C'est que les épreuves sont une quasi-nécessité pour empêcher les amis de Dieu de s'attiédir au contact du siècle et de tourner leurs affections vers des choses éphémères. Mgr Taché eut l'insigne privilège d'être servi à merveille sous ce rapport. Dieu lui donna un grand cœur pour aimer et souffrir et, comme il le réservait à l'accomplissement de grands desseins, il ne lui ménagea pas les sacrifices et les douleurs. Il dilata pour ainsi dire son âme pour augmenter en lui la puissance de mieux ressentir les épreuves de son épiscopat.

Les plus cruelles lui furent réservées au déclin de sa course. Elles hantèrent sa couche funèbre et empoisonnèrent les derniers jours de son existence. Il mourut avant d'avoir vu luire l'aurore d'une ère meilleure. Ce soleil s'est couché dans les nuages et l'éclat du matin ne le réveillera plus.

Sou iiuiu lie s'effacera juiuiiis de hi iiiéiiioire de ceux qui l'ont connu et l'histoire lui réservera une page d'honneur comme un des grandj! évêques de l'église du Canada et comme l'un des hommes les plus illustres, les plus bienfaisants et les plus patriotiques auxquels le Canada ait donné naissance. Il a combattu toute sa vie pour la vérité. La vérité ne vieillit pas et ceux qui la servent participent à sa jeunesse éternelle et à son incomparable beauté.

La mémoire des hommes de bien se perpétue de génération en génération et brille éternellement d'une auréole de gloire.

Toutefois il est une autre récompense autrement précieuse qui est réservée aux hommes vertueux et bienfaisants. C'est la seule, d'ailleurs, que recherche la vertu et qui soit digne d'elle. C'est la jouissance d'un véritable repos après les agitations de la vie et la possession d'un bonheur assuré après tant d'amères -déceptions.

Aussi, aujourd'hui, qu'il fuit bon pour ce zélé missionnaire, ce vaillant évêque, de presser dans ses bras, dans la ■cité des élus, son illustre prédécesseur Mgr Provencher.

i^.-CLl . ^^t H ^ ho vniHC.

Saint- Bon ifiice, 5 juin 1899.

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