S CINQ ANS APRES
Aussi ce ne fut pas sans de vifs sentiments d'inquiétude qu'il vit l'Ouest s'ouvrir aux flots pressés de l'émigration. Sans doute il aimait trop son pays, pour ne pas se réjouir des développements de ses ressources et de l'augmentation de ses richesses. Mais, au-dessus de ces intérêts matériels, une préoccupation plus grave hantait son esprit, Il se demandait avec crainte et angoisse, ce qu'alluient devenir les anciens colons du pays, en face des vagues envuhissantes des nouveaux venus.
[l faut bien l'avouer, le progrès est un mot fascinateur qui a enfanté bien des infortunes et qui broye souvent les aces qui s'attardent à ne pas suivre son char triomphant. Il ressemble à ces chariots immenses qui, dans l'Inde, portent les idoles et écrasent pour arriver au temple, les fidèles qui se précipitent en foule sous ses roues meurtrières.
Les changements que les nouveaux colons apportèrent dans le pays le transformèrent en peu d'années, L'ancienne population qui lhabitait, fut surprise et enveloppée de toutes parts par une société et une organisation nouvelle pour laquelle elle n'avait pas été préparée. Le “aractère d’un peuple, œuvre lente des siècles, ne se modifie pas dans un jour.
Habitués à des mœurs simples et à de longues courses au sein des prairies désertes, les métis ignoraient Îles contraintes de notre civilisation. |
Les uns erraient par caravanes, à la poursuite des troupeaux de bisonsqui couvraient la plaine et dont le nombre semblait dépasser tout calcul. D'autres chargeaient les légendaires charrettes de la Rivière-Rouge, dont les moyeux en bois faisaient gémir tous les échos des alentours de leurs voix stridentes, et transportaient les richesses de la compagnie de la baie d'Hudson dans les divers postes échelonnés jusqu'aux pieds des montagnes Rocheuses. D’autres enfin dirigeaient les barges chargées
de fourrures vers la factorerie d'York, pour en rapporter les étoffes des manufactures anglaises, Ils étaient les souverains du pays.
Dans leurs longs voyages, ils s'arrêtaient près du premier cours d’eau qui leur plaisait, y plantaient leurs tentes et allumaient le feu du camp, auprès duquel ils apprêtaient leur frugal repas, tandisque d'autres, nonchnlamment couchés sur le gazon, se perdaient dans des rêveries où des nuages de fumée,
Tout cet état de choses et les jouissances qu'il leur apportait est disparu pour toujours. On comprend avec quelle triste mélancolie, l'ancienne population se rappelle ces beaux jours d'antan et regrette amèrement d’avoir été troublée dans le milieu qui lui convenait si bien, Elle aimait tant à humer l'air frais de ces déserts,
Forcée de se résigner à une vie sédentaire, cette race s'est étiolée et amoindrie,
Elle avait sa grandeur et sa beauté, dans ses prairies natales, uu sein de cette existence vagabonde, La civilisation, en la forçant à briser avec ses traditions, lui a porté une blessure cruelle qui ne s'est jamais cicatrisée, C'est à nous d'étudier leurs douleurs avec une attention compatissante, d'interroger ces angoisses que nous ne pouvons plus déjà comprendre et de bien nous rendre compte des froissements de cette ancienne société refoulée jusque dans ses derniers retranchements et dont on arrache comme par lambeaux les habitudes qui lui étaient naguère si chères.
Mgr Taché, qui avait vécu avec eux et conservait pour eux, dans les replis les plus intimes de son cœur, des affections toutes particulières, assista À cette transformation d’un peuple avec souffrance et regrets.
Il s'ingénia de mille façons à leur porter scuurs et À les couvrir de sa protection.
I ne faut pas s'étonner, après cela, si le nom de Mgr
Taché possédait chez eux une influence si extraordinaire et une puissance si prépondérante. Il faut, dit saint Ambroise, qu'un évêque ait deux choses toujours ouvertes, le cœur et la main : le cœur pour aimer ses frères et la main pour les soulager et les bénir.
Ces paroles ont reçu leur application entière dans la conduite de Mgr Taché pour ses chers métis.
On peut bien dire en effet, sans exagération, qu'il avait la main toujours tendue pour les secourir et le cœur plein de compassion pour les consoler et les encourager.
IT semblait qu’il était incapable de rien refuser quand il s'agissait de leur être utile. Il avait vécu dans leur commerce intime et il se plaisait À répéter qu'il n'existait pas une seule famille métisse qui lui fût inconnue dans tout le Nord-O:est. De fait, il connaissait pour ainsi dire l'histoire intime et la généalogie de chacune de ces failles. Il possédait une si heureuse mémoire que lorsque quelque métis désirait avoir des renseignements sur ses ancêtres, il s'adressait infailliblement à Mgr Taché et ne manquait pas d’être satisfait. Bref, il était un véritable répertoire vivant des hommes et des choses du Nord-Ouest d'autrefois.
Vous me demanderez peut-être où il avait puisé cette sûreté de jugement, cette vuste érudition qui lui permettait de parler pertinemment sur presque toutes les questions, cette intuition presque prophétique des événements qui se préparaient pour l'avenir et cette sage prévoyance qui curactérisait tous ses actes. Demandez-le plutôt à la brise de l'Ouest et À ces immenses plaines qui ont été les témoins de ses courses apostoliques. Elles vous diront que le silence de ces déserts est bien propre aux graves méditations et invite aux profondes réflexions. La méditation élève les pensées et leur donne une
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MGR ALEXANDRE TACHE, O0. M. I. Il
solidité qu'on ne retrouve point chez les esprits superficiels qui ne prennent pas le temps d'approfondir leur sujet.
La retraite et le silence du désert répondent à des besoins du cœur de l’homme et la solitude chrétienne est rarement stérile. Que de fois, monté sur ses raquettes, suivant péniblement la traîne à chiens, n'ayant pour tout compagnon qu'un pauvre sauvage, pendant que le souflle glacial du nord faisait entendre sa voix plaintive, Monseigneur, livré à ses seules pensées, s'entretenait de graves problèmes et de leur solution pour le bonheur des âmes qui lui étaient confiées.
La vie contemplative mâûrit et développa sa haute intelligence. Il n’y a pas de meilleure préparation pour former les grands caractères. C'est du fond des déserts et des cloitres que sont sortis les plus puissants génies qui ont gouverné le monde et régénéré l’Europe.
La véritable science s'allie mal aux occupations absorbantes et au bruit distrayant de la foule.
Mer Taché puisa dans ces longues heures de recueillement, des ressources pour les jours d'épreuve de son épiscopat.
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Pendant sa carrière apostolique, il vit le fruit de nombreuses années de sacrifices, emporté par le souflle des mauvaises passions, comme ces plantations luxuriantes des oasis que dessèche en un instant le simoun du Sahara. Ilest une chose toutefois bien consolante, hâtons-nous de le dire, et qui révèle toute la grandeur de son caractère,
Les coups de la fortune et l’ingratitude des hommes infligèrent à son cœur des blessures bien sanglantes, mais ne réussirent jamais à décourager ce grand lutteur, cet athlète de la justice. Il ne connut ni les enivrements de le gloire, ni les abattements de la défaite. Se repliant sur
ui-même, il trouvait dans la grandeur de son âme et la voix de sa conscience un appui ferme qui lui permettait de demeurer calme et confiant.
Mgr Taché avait passé une partie de sa vie au contact de la sauvagerie. On serait tenté de croire que dans ce milieu, il n'eut guère trouvé d’oceasions de se former aux belles manières et aux exigences des rapports sociaux. C'était un fait notoire, cependant, que toutes les fois qu’il se trouvait en grande compagnie, il faisait le sujet de l'admiration, par le charme de sa conversation, le sel gaulois dont il l’assaisonnait et la noblesse de ses manières. [l déployait dans tous ses rapports un tact et une distinction qui indiquaient dès l’abord un esprit supérieur. C’est qu'il trouvait dans son cœur des trésors de sentiments généreux, qui s'épanchaient naturellement sur tous ceux qui l'approchaient.
[l'avait l’amabilité courtoise des chevaliers du moven âge. Sa politesse innée, son esprit communicatif et bienveillant, le sourire affectueux qui se promenait sans cesse sur ses lèvres, donnaient un ‘attrait irrésistible à son commerce. Il avait recueilli dans ses lointaines missions une foule d’anecdotes dans la note gaie. Il savait même, à l’occasion,émailler ses récits de quelque allusion spirituelle à certains défauts qu’il désirait corriger chez ses ouaulles et décocher un trait mordant, tout en ayant l'air de lémousser le plus possible. Ceux qui se sentaient touchés étaient les premiers à admettre que la morale était bonne à prendre.
IT était d’une initiative incessante, On sentait l'effort attentif et persévérant d’une main laborieuse et énergique. Il voulut toute sa vie contrôler lui-même les finances de son diocèse.
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Il fit vaioir le patrimoine épiscopal avec sagesse et économie. Un père de famille aurait pu apprendre de lui bien des choses sur la manière de gouverner sa maison. Aucun détail ne lui échappait ou lui paraissait être une quantité négligeable. C’est ainsi qu’il surveillait la construction de tous les édifices religieux, se faisait rendre compte des travaux qui s’y faisaient et jusque du plus petit meuble qui ornait chaque salle. Habitué de bonne heure à régler jusqu'aux moindres minuties de son archevêché, il conserva ce soin jusqu’à sa mort. Dans les dernières années de sa vie,on le pressait, bien des fois, de se décharger de cette administration miticuleuse sur quelque membre de son clergé, mais ce fut toujours peine inutile,
Comme écrivain, Mgr Taché a laissé des pages inoubliables. Qui n’a senti des larmes inonder sa paupière en lisant les adieux déchirants qu’il fait à sa bonne mère, lorsqu'il s'éloigne du rivage natal pour aller ensevelir son existence au Nord-Ouest ?
Dans ses ouvrages, on sent battre, pour ainsi dire à chaque ligne, son cœur ardent pour le bien et on est émerveillé en même temps des beautés littéraires qu’il sème à pleines mains. Son âme facilement vibrante s’enthousiasme à la vue des beautés de la nature et trouve des accents d’une poésie suave et mélodieuse.
Dans ses derniers écrits, on entend parfois les gémissements de son âme blessée.
La vallée de la vie n’est plus illuminée des feux de l'aurore. Il la considère aux derniers rayons du soleil prêt à disparaître dans la brume et ses yeux se voilent de larmes. Un vent de tristesse semble avoir passé sur sa lyre et sa voix devient souvent angoissée. On y retrouve des mélodies désolées sur lesquelles planent des ressouvenirs de jours meilleurs.
Les idées qu’il répand dans ses écrits, ont le plus souvent pour source, des observations qu'il a faites luimême. Son expérience et la sûreté de son jugement lui viennent du travail original et direct de ses facultés au contact des hommes et des choses, de son tact rapide et de son attention infatiguble et minutieuse. C’est sur la pratique et non sur la spéculation que se basent son opinion et ses calculs. Jamais son regard ne demeure superficiel et sommaire. Îl plonge dans les angles obscurs et dans les derniers fonds, pour bien saisir la raison ultime des choses.
De là son goût pour les détails, car ils sont le corps et la substance de l’objet. La main qui ne les à pas saisis ou qui les lâche ne tient qu’une écorce, qu’une enveloppe. Aussi, à cet endroit, sa curiosité est insatiable. Il avait horreur des notions vagues, écourtées et de surface.
Son style est animé, flexible, d'un tissu délicat sur lequel se détachent des fils habilement noués qui chatoient et flattent l'œil.
On y admire surtout l’habileté avec laquelle il sait rendre, au moyen de jolies et subtiles nuances, les impressions les plus fugaces et les plus flottantes.
Comme orateur sacré, Mer Taché jouissait d’une grande réputation. Les foules uccouraient au temple pour entendre sa parole chaude, vibrante, débordant de vie et d’onction. Son éloquence ne s’arrêtait point à l’épiderme pour ne caresser pour ainsi dire que l'intelligence et faire sur l’âme, l'effet stérile d’une mélodie agréable.
Elle pénétrait comme le glaive, jusqu’au centre et à la moelle du cœur, pour y enfoncer le trait victorieux de la grâce, le germe de la conversion et du salut.
Sa parole majestueuse et tendre tombait à flots préci-
pités de sa bouche, et faisait naître de profondes émotions,
Il s'élevait facilement à de hautes considérations d’un ordre supérieur, et, dans les circonstances solennelles, il planait comme un aigle dans les hauteurs intellectuelles, vers lesquelles il entraînait ses auditeurs avec des élans irrésistibles.
Celui que Dieu appelle à de grandes choses doit boire la coupe jusqu’à la lie. Il semble que telle est la grande loi qui s’impose à l'humanité. Dieu se plait à broyer davantage ces élus de sa droite, qu'il a choisis pour être les instruments de ses miséricordes. La véritable grandeur ne s'allie qu'aux vertus solides ; or, c'est la souffrance qui épure les cœurs et consume tout ce qui ne repose pas sur des motifs supérieurs, pour n’y laisser que les éléments des choses vraiment dignes d’admiration. C'est que les épreuves sont nne quasi-nécessité pour empêcher les amis de Dieu de s’attiédir au contact du siècle et de tourner leurs affections vers des choses éphémères. Mgr Taché eut l’insigne privilège d’être servi À merveille sous ce rapport. Dieu lui donna un grand cœur pour aimer et souffrir et, comme :l le réservait à l’accomplissement de grands desseins, il ne lui ménagena pas les sacrifices et les douleurs. [ dilata pour ainsi dire son âme pour augmenter en lui la puissance de mieux ressentir les épreuves de son épiscopat.
Les plus cruelles lui furent réservées au déclin de sa course. Elles hantèrent sa couche funèbre et empoisonnèrent les derniers jours de son existence. Il mourut avant d’avoir vu luire l’aurore d’une ère meilleure. Ce soleil s'est couché dans les nuages et l'éclat du matin ne le réveillera plus.
Son nom ne s’effacera jamais de la mémoire de ceux qui l'ont connu et l’histoire lui réservera une page d'honneur comme un des grands évêques de l’église du Canada et comme l’un des hofhmes les plus illustres, les plus bienfaisants et les plus patriotiques auxquels le Canada ait donné naissance. Il a combattu toute sa vie pour la vérité. La vérié ne vieillit pas et ceux qui la servent participent à sa jeunesse éternelle et à son incomparable beauté.
La mémoire des hommes de bien se perpétue de génération en génération et brille éternellement d’une auréole de gloire.
Toutefois il est une autre récompense autrement précieuse qui est réservée aux hommes vertueux et bienfuisants. C’est la seule, d’ailleurs, que recherche la vertu et qui soit digne d’elle. C’est la jouissance d’un véritable repos après les agitations de la vie et la possession d’un bonheur assuré après tant d’amères déceptions.
Aussi, aujourd’hui, qu’il fait bon pour ce zélé missionnaire et ce vaillant évêque, de presser dansses bras, dans la cité des élus, son illustre prédécesseur Mgr Provencher.
D ‘P Lrud homane.
SF.
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Saint-Boniface, 5 juin 1899.