Cinq ans chez les sauvages
Tu me pardonneras, lecteur, si je te demande de n'avoir pas vingt ans. Ce n'est pas pour mon plaisir : c'est pour toi.
J'ai besoin que tu aies encore un peu de cœur, d'estomac, de jeunesse enfin, que tu sois maître de changer de maîtres et de t'en passer, que tu puisses faire front à la vie et l'arrêter un instant au bord de la bonne route et de l'abîme.
Moi, je reviens de loin. Ne pense pas que je veuille mentir, imaginer ou te raconter des histoires : je te ferai même grâce de la mienne. Mais j'ai charge d'âmes — et de la tienne. Le pays que j'ai étudié pour toi est tout proche de toi. Tu peux y entrer comme chez toi, tu apprends sa langue en quelques nuits : tu n'as qu'à désapprendre le français classique et polij,
lu t'acclimates tôt : tu n'as qu'à oublier les beaux jours de soleil et la Nature libre et lumineuse, les gens qui travaillent, l'obscure élite d'effort, de pensée, d'énergie monotone et persistante, les traditions et les préceptes : c'est bien vite fait.
Tu n'as plus alors à compter avec la France, avec l'Europe et l'univers : tu n'as plus à toi qu'un décor, le reflet d'une électricité livide sur les pernicieux joyaux d'une table de café, quelques buveurs plus ou moins sincères, quelques causeurs pas sincères du tout. Ils ne relisent pas et ils n'ont pas lu : la culture classique ne leur suffisant pas, ils s'en passent.
Leur journal, celui qui les paie, pour y apprendre leur copie par cœur, un autre journal (ou le même) pour la « copie » d'un ami qu'il faudra dénigrer dans la journée avant de la démarquer, un journal pour les faits divers à développement, idées générales et paradoxes un grand journal du soir pour la digestion de Fapéritif — et c'est l'érudition, un souci de s'instruire, l'aliment substantiel et rare d'un appétit de gloire et de bruit. Au reste, il y en
aura toujours assez pour emplir un clablissement public, éblouir sans danger les bourgeois qui s'y viennent distraire et enflammer d'une émulation redoutable les jeunes gens dont tu es, lecteur.
Ecoute. 11 n'y a plus d'enfants, il n'y a plus que des u mômes m. Ils appartiennent non pas même à une génération pot-au-feu, mais à une dégénérescence petite-marmite. Notre bohème est médiocre, sournoise et truqueuse. Ils sont loin, les beaux et larges besoins qui créent le génie quand il en faut, avec de l'argent !
On est patient.
La littérature est devenue une carrière oii l'avancement est lent, comme partout, où les succès sont des pourboires et des gratilications, où il s'agit d'attendre la retraite de celui-ci et de démolir celui-là, — pour prendre leur place. On ne croit plus que la terre et le ciel sont assez larges pour tous ceux qui ont quelque chose à dire, quelque chose à chanter, une force de vérité, d'épopée et de lyrisme ; on « fait son trou » aujourd'hui quand on y a fait tomber quelqu'un : la gloire n'existe plus
en soi, infinie : on se la rationne, comme en temps de disette, par peur ; on n'aperçoit plus le soleil de la notoriété et de lapostérité : la littérature est un régiment mixte qui a un « cadre », oii Ton entre par le Saint-Cyr du livre et le Saint-Maixent du journalisme.
On ne cherche plus de voies nouvelles : on tente de se glisser en une ruelle toute percée : on désire non l'immortalité mais une survivance. On demande une inspiration non au Passé, ou à la vie ou à l'Au delà, mais au goût du jour (ou de l'avant-veille), on n'écrit pas un conte ou une chronique, on «fait » du Marcel Prévost ou du Bergerat. Puisque ça a réussi!...
Et le plat du jour dévient l'ordinaire.
Qu'on me passe ces termes de gargote : le drame contemporain, littéraire ou social, est question de gargote : la soupe et le bœuf. Et l'on tue ainsi dans son rôle, son prestige et son essence même, l'Art, la Littérature, le Verbe.
La preuve que nous ne sommes pas dans un siècle nouveau, c'est que nous n'avons rien à y mettre.
En un univers où tout se transforme, oij la
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force mécanique se multiplie à l'infini, oii tout„ •lans la vie quotidienne et son expression, devient plus large et plus serré, où l'existence insensiblement tourne à une féerie successive etdurable, la France s'isole à écouter je ne sais quel interminable conte de nourrice sèche, quoi ronronnement de chatd'égout et de lupanar.
Nous avons donné et laissé la parole à des jouvenceaux qui, au sortir de collèges douteux, récitaient et transcrivaient de mémoire, avec des fautes personnelles, les petites saletés qu'ils avaient lues en cachette et qui leur tenaient lieu de fonds, de doctrine et d'humanités : les crîtiques, pour les applaudir, se faisaient aussi ignorants qu'eux elles louaientde leur originalité et de leurs savoureuses promesses.
Cependant les autres peuples du monde travaillaient pour la gloire de leur langue à eux. Je ne parle pas de Sienkievicz : c'est du roman français, que nous admirons parce qu'il nous revient et qu'il naus revient de loin, comme le sonnet d'Italie, alors que nous avons laissé se
perdre le secret de ces épopées de lumière, de mouvement, de candeur, longues, fortes et gracieuses qui retiennent obstinément l'attention et l'émotion. Je ne parle même pas de la sensualité harmonieuse de d'Annunzio : je marréle au roman d'idées, à la vigoureuse et vibrante illustration de nos jours, de nos besoins, des nuits et des années, à la confession des maisons silencieuses et des rues, à la transcription religieuse de l'interrogatoire par la Fatalité des mendiantes et des joueurs, des prostituées et de nous tous, aux fictions de vérité concentrée et jaillissante, de vérité électrique, irradiante et qui sont comme un philtre de pitié et de bon et juste bouleversement. C'est la Matilde Serao du Pays de Cocagne^ c'est le Ferez Galdos de Miséricorde^ c'est Tolstoï. On ne les imitera pas, ceux-là : il s'agirait non de copier, mais de voir, de sentir, avant, d'avoir du cœur et du génie autour.
Et les Français préféreront toujours des histoires à l'Histoire.
Te faudra-t-il donc, lecteur, ne pas cesser de mépriser ceux-là que tu liras? et ne considé-
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rer tes lectures que comme un passetemps moins fatigant que les charades? N'y apprendras-tu qu'à ne pas écrire?
Je l'imagine sur la lin de cette année sublime de « philosophie » au collège.
Tu ne t'es préparé ni n>i baccalauréat ni à la vie, tu t'es enivré de raison et d'hypothèses, de systèmes et de postulats. Tu crois à tout et au doute. Au hasard du cours de ton professeur, tu t'es donné à tous les maîtres, tu es cette belle chose : le disciple en soi, toute bonne volonté, toute pensée, en un épanchèment, une explosion de pensée jeune, généreuse, à peine avertie, riche, — du sang, du lait, du feu. Et l'acte d'amour, pour toi, est un acte de foi.
Tu es en province.
Tu rêves sur Paris.
Paris, c'est la tour Saint-Jacques-la-Boucherie où monte Biaise Pascal lourd d'une découverte, tremblant de science et déjà sûr de Dieu, c'est Notre-Dame, c'est l'Arc-de-Triomphe, c'est le Louvre et les bibliothèques, une fièvre convulsée, un creuset oîi la flamme
bleue de la vie intense parfait le métal neuf et viril de l'intelligence et de l'énergie.
Tu n'interroges pas ta vocation : elle t'emporte. Tu as besoin de dire ton mot dans l'effroyable concert des plaintes et des imaginations humaines. Tu ne décentralises pas la renommée. C'est Paris qui sera ton champ de bataille, le centre de tes efforts.
Tu y viens.
Descendant, comme tous, d'une des plus nobles familles de la gueuserie départementale, tu comptes gagner ta vie et tes éperons, en outre, les éperons dont tu stimuleras la cavale publique.
C'est alors que le drame commence et qui n'est tragique que pour toi. Tu rencontres des concurrents ; ce ne sont pas ceux que tu prévoyais. Ils ont un avantage sur toi : ils sont sur place. Ils ont fait leurs études à Paris et, nés Parisiens, le sont devenus de leur application à connaître par leur petit nom les chevaux de l'autre année et les jockeys d'avanthier : ils aspirent au titre de petits féroces par leur zèle à remplir tous leurs devoirs négatifs
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de bourgeois. Ils rentrent chez eux à midi pour la demie et mangent le pain et le reste que des parents souvent établis, ménagent à leur faim de résultats positifs : les enfants ne sont littérateurs et ne débutent qu'entre leurs repas. Ils ont le vivre, le couvert, le gîte et des rentes pour plus tard : au pis-aller, ils ont un commerce à reprendre ! que leur faut-il de plus? Réussir, — à peine, — dans notre partie à nous. Comprends-tu, lecteur de ma province, qu'ils ont barre sur toi ? Quand tu déclares aux auteurs de tes jours que tu veux te faire écrivain, ils te maudissent et tu les fuis.
Dans la grand'ville, les ancêtres disent à leur rejeton : « Essaie! Au fond, la maroquinerie ne va pas si bien ! » Les petits ne se tàtent ni sur leurs aptitudes, ni sur leur destinée. « La littérature, c'est son nom imprimé sur un journal et on vous donne de l'argent pour », c'est (ou ce sont) des relations toutes faites avec des femmes de théâtre, ce sont des informations surprises, des secrets à écoulement facile, des sujets de chroniques et de pièces qui se lèvent de ci, de là, ainsi que des
lapins, c est une façon de jeter sa gourme à peu (le frais, d'être jeune sans jeunesse, avec des bénéfices, ce sont des relations utiles et des relations agréables, (utiles aussi), des poignées de mains et des baisers qui vous posent, qui vous situent, qui vous débarrassent vite du titre pesant et uniforme de Monsieur : on est Chose ou Machin ou Légion avant que de satisfaire à la loi sur le recrutement. C'est bien le diable si, entre temps, à force de relier un cahier tacite d'expressions, on ne trouve pas dans les aventures et le style des autres de quoi justifier sa présence dans un monde oii l'on s'est - insinué et d'où, par veulerie, on ne chasse jamais personne.
Et toi, mon ami de province, tu auras travaillé beaucoup, beaucoup — pas assez. Tu te décourageras petit à petit.
Ou tu échoueras à toutes tes tentatives, n'osant pas pénétrer dans la cage des imprimés ou tu réussiras à demi — et ce sera ta perte. Je m'explique.
Si tu restes inédit, tu t'obstines : aigri, te renfermant de plus en plus en toi-même, n'ob-
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servant plus, ne rêvant plus, tu tournes dans un cercle de l'enfer, tu ne te nourris plus que de ton amertume, tu t'enivres de ton impuissance et tu fais continûment le même livre qui restera toujours aussi jeune et'aussi inédit.
A moins que tu n'abdiques et que tu te contentes alors de mépriser la littérature, de l'ardeur haineuse et tendre d'un déserteur pour l'armée.
' Si, au contraire, la chance a couronné ton effort, tu deviens prisonnier de ton succès.
Tu as des camarades de succès, des aînés affectueux et protecteurs, des émules, une petite troupe d'élite qui te lie les bras de chères étreintes, qui t'empêche d'écrire et de penser : on cause et toi aussi, — sans fm. Tu as des lectures et des désirs de lire : ça constituera ton fonds scellé, clos. Tu ne sauras plus, bientôt, ce que tu sais et ce que tu ignores : tu parleras de tout, en tas, — en tas menu, — avec cette assurance qui craint les démentis et qui les intimide d'avance.
La vie emportera dans sa vertigineuse monotonie toutes tes velléités, les sursauts de ton
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ambition et ta force et ton âme. On te demandera des flonflons pour ce public que tu projetais de guider, on te fera entrer dans l'escadron des tziganes du roman pour femmes, dans l'état-major du dialogue ou dans la territoriale de la nouvelle à tant (pas tellement tant) la ligne ou le paquet. Tu seras confondu dans la masse, tu te déformeras à son image. Et la farce continuera, la farce qui ne peut pas durer : la mauvaise fée empêchera toujours la littérature de s'élever, Timagination française de grandir.
Il faut le dire : jamais nous n'avons eu autant d'homnwîs de valeur qui ont pu donner une âme à l'érudition et à la science, qui ont porté leurs investigations sur les points les plus divers, qui ont triomphé de tous les sols, de tous les temps, qui ont exhumé, récréé, inventé, qui nous ont faits riches de la richesse la plus lointaine : l'épigraphie, l'exégèse, la sémantique nous offrent tous les secrets. Je ne parle pas de la science : elle est merveilleuse de bonté complexe.
La littérature devrait — c'est son devoir
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strict — s'exercer sur ce domaine inouï; c'est à elle, tout cela, c'est du sang pour elle : il lu» faudrait assimiler tout cela, nous en faire un idiment facile, nous le présenter en beauté, en sinvplicité, discipliner ces unités de connaissances : elle les dédaigne. Voilà. Elle retourne à son vomissement d'hier, à l'adultère, au col> lage, à la jalousie de rapport, à la trahison salement féconde.
Ah ! mon Dieu! quand donc, à l'école, parlera-t-on librement de l'amour, de l'acte ! Quand verra-t-on des femmes nues et des sexes, comme s'il en pleuvait, dessinés en plein au tableau noir? Le jour où l'eflort pour savoir ne se portera plus sur ces détails d'anatomie et de sensibilité, on apprendra plus et mieux. C'est parce qu'on prête le prestige du mystère et l'attrait de la honte à ce qu'il y a de plus simple et de plus naturel qu'on s'attarde sur ce sujet.
Il y a tant de minutes à gagner dans notre lutte contre le néant ! Donc nos gloires les plus pures et les moins contestables sont techniques. On n'est un grand homme que pour
une classe de l'Institut et pour des Facultés de province. Le boulevard n'exige que l'apparence de la notoriété, et la gloire, ici, se nourrit de son homme. Elle n'en laisse bientôtqu'un nom qui s'effrite et deux ou trois mots qui surnagent jusqu'à la prochaine chronique ou la promotion rouge qui suit.
- Jusqu'ici le procédé n'était que du procédé, rien. Aujourd'hui, c'est plus que du style, c'est la langue même. Vous trouverez toujours un article enveloppé dans des notes de musique, une nouvelle traînant sur une valse : on compte sur un fredon, sur la moitié d'une obsession canaille pour faire passer le poisson d'une anecdote, pour l'accompagner et l'imposer. On apprend ainsi : le cadre avant le dessin : c'est un passe-partout. Il n'y a pas dix ans, on était tout aux discussions des deux critiques, impressionnisme et dogmatisme. Aujourd'hui tout est dogmatisme mais on est dogmatique sans dogme. On laisse croître la mauvaise littérature dans l'ivraie de la publicité. On vante de cosfiance ce qu'on ne croit pas digne d'être lu. On n'osait pas, avant-hier, citer dans les ma-
nuels, les noms des classiques du jour, archidécorés, archi-commentés, archi-imités.
Avouons-le, la littérature est à vau-l'eau — et quelle eau! — se repaissant de sasanie, échouée, lamentable. Et la littérature, c'est la France.
Nous lui devons la vie. Je crois que c'est une œuvre belle de reprendre les tenanciers actuels des petites boutiques et des bazars de phrases et de mots. C'est surtout aux jeunes, aux tout jeunes, qu'il faut de la vérité. Je parle de ceux qui sont encore innocents et qui n'ont pas commis le crime. Ceux-là, ces derniers, il est peut-être temps, tout de même, de les corriger ou de les faire taire. Ils se sont mis à plusieurs pour s'offrir une tournée d'échos, de médaillons et d'études : chacun payait son écot en nature, au tarif : une rhapsodie de dix mille lignes contre une réclame de deux cents mots.
Ce qu'il y a de plus mauvais en eux, ce n'est pas leurs principes : ce sont leurs modèles. Ils vivent sur une admiration menteuse qui ne s'est pas démentie car jamais le public ne fut plus bas. Il ne lit pas mais il n'a pu établir de
degrés dans son indifférence. Et puis il faiil aller au théâtre pour y voir la même mésaventure sous toutes ses faces et avec des verres de jumelles à dix sous qui diffèrent. Quand on se sera persuadé «l'occuper ses « soirées » à une lecture solennelle des chefs-d'œuvre au lieu d'échanger, dans une salle de spectacle, des calomnies de couloir ou d'y exhiber des chapeaux de baignoire, des épaules de balcon et des croupes de foyer, le danger social sera un peu conjuré. (Qu'on me pardonne d'écrire cette phrase qui semblera prud'hommesqueà cause qu'elle est du Jean-Jacques Rousseau). Mais le grand remède, c'est la famille et l'individualisme, à la fois : il n'y a pas antinomie. L'individualisme, c'est l'effet personnel, c'est la mise en valeur de sa valeur à soi, sans coterie, sans coalition intéressée, frauduleuse, sans association de malfaiteurs toute prête à de multiples trahisons.
La panacée universelle, c'est le tDavail. De plus, le travail, c'est le lien le plus étroit de la famille humaine, c'est le secret d'éternité. L'iniini faisceau du travail, c'est la puissance et
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rinlelligence, c'est la soliilarilc (''ncr^iquc, pensante, agissante, ee sont des conquêtes de toutes parts qui servent à tous, qui s'unissent dans le rayonnement et l'unité de la Beauté, de la Force et de l'Idée. (Juo pourront conlr.' cette œuvre les quelques escouades misérables qui se poussent de gloussements et de bruit autour de trois riens fraternels? La courte échelle est toujours courte — et il s'agit de monter très haut.
Pardonne-moi, jeune homme, de t'ennuyer <le ces périodes pompeuses et familières. Je t'amuserai tout à l'heure, mais je veux t'étre utile, t'aider à démêler parmi le Ilot de tes souvenirs, de tes désirs et de tes appétits, ton âme et ton rôle dans cette existence q«i s'ouvre à toi.
Tu peux être une solide colonne de l'édilice commun ou un flambeau.
Interroge-toi bien et longuement.
Dès que tu auras commencé à parler, tu ne pourras plus te taire.
Es-tu sûr- d'avoir toujours quelque chose à dire? : ^
Pèse loyalement ta responsabilité. Ne te lance pas avec quelques phrases, quelques vérités. Tu dois être apôtre, absolument, ou catéchumène, car on ne sait plus mourir à temps, mourir jeune, enveloppé dans une page qui ne mourra pas.
Ah! mon ami, quelle vieillesse immédiate et désolante : un métier de chanteur, alors qu'on a pu espérer une féconde tribune à vie !
Compte dans tes auteurs habituels les cadavres, les spectres déchus. Fais le départ des épithètes volées, des formules et des titres d'hier, du pillage trop innocent, du démarquage contraint !
Tu voudrais être un de ceux que tu connais seulement pour t'oublier, pour perdre ta fièvre, le bourdonnement et le bouillonnement de ton sang rêveur dans une noyade de mots, dans une mare d'anecdotes endormeuses et de rires répudiés? Si ton adolescente fatuité se complaît à une notoriété de terrasse, dis-toi que, par destination, les hommes connus sont trop connus, qu'ils épuisent en poignées de mains suspectes, en saints sans lendemain leur gloire et
l'ironique faveur de l'époque, qu'ils meurent au jour le jour et que leurs successeurs ne leur survivront pas.
Cherche dans les gazettes d'il y a vingt ou trente ans les noms défunts des illustrations d'alors : il n'en reste que des veuves ruinées et ensevelies dans un bureau de tabac, un bouquin, parfois, dont les quais ne veulent plus et cette détresse atroce, l'oubli de ce qui ne fut jamais. Ne te montre pas, ne te prodigue pas. Lis, regarde, n'écris que quand il le faut. La lutte pour la vie, c'est la lutte pour la vie de tous, c'est le dévouement perpétuel, signé lorsqu'il y a danger, anonyme si l'action suffit. Ne fais rien pour ton maigre intérêt, pour ta vanité, pour la mauvaise satisfaction d'un vain éloge.
Tu es dépositaire d'un peu de feu du ciel dont tu es comptable et que tu dois distribuer : ta lumière ne doit pas servir à ton apothéose périssable : fais-en des armes, des outils, du pain, perces-en des routes vers la perfection et le bonheur.
Et puis, voilà bien des mots ! J'en ai honte
7ê PltHFAC£
devant l'ardeur que j'évoque, devant le lubeur que je veux susciter. Je suis si loin encore de cette utopie qu'il faut réaliser !
Je terminé sur un conseil : neutre pas, jeune homme, dans le pays que je décris : ne sois pas « homme de lettres », sois un homme.
Décembre 1900.
LE GRAND-AIGLON
Edmond Rostand.
LE GRAND-AIGLON
A Alfred Capus.
Oh ! quand lu débarquas dans ma ville natale.
Edmond Rostand.
Figaro, 30 uoi'cmbre 1900
Lorsque tu débarquas, poète dans l'arène Des spectacles du soir,
Il me sembla revoir le Collier de la Reine, Et le Domino noir.
Ton front que dépouilla le souci de la rime,
Poil à poil, par flocon, Resplendit à mes yeux, comme une blanche cime
Ou bien tel qu'un flot qu'on
Aurait blanchi dans Londre ou qu'on aurait, comète,
Tondue ainsi qu'un œuf Et qui réfléchirait, dans sa nudité nette.
Le soleil de Brébeuf.
Nudité s'allongeant, harmonieuse et forte,
En dôme comme l'Institut ; Et des mèches flottaient sur ton collet, en sorte
Que tu bouclais. T'en souviens-tu ?
Tu t'en souviens, Rostand, car tu boucles encore.
Et chauve ici, chevelu là, Rassurant le bourgeois qui t'adore et t'implore
Et dont la famille ulula
En ton honneur, tu peux d'Apollon porte-lyre
Te concilier les enfants, Enfants qtii dans le jour prépai'ent un collyre
Ou qui vont passer commandants.
Donc tu t'assieds puissant, tu te lèves auguste,
Classique et novateur Et l'univers, prostré, t'admire en pied, en buste,
Ti'ailé de More à Teur.
LE GHAND-AIGLON 31
Lorsque dans un couplet qui s'essouffle d'un asthme,
Hélas ! congénital, Tu fais rimer Erasme avec enthousiasme,
Ce n'est que dérai-mal,
Lorsque ta fantaisie a des ailes postiches,
C'est que le costumier Passa dedans ton rêve et te bâtit des niches :
Virgile a son fumier...
M. Rostand, interrompant.
Fous-moi la paix ! c'est la patronne !
Le Récitant, tâchant à continuer.
Heureux celui qui voit ! Moi, je ne vois personne !.. .
M. Rostand, décisif.
C'êsI l'heure de ma Muse ! Elle arrive, elle arrive, De son allure vive...
Pour l'écouter, je vais m'asseoir. ..
Adieu, Monsieur ! Monsieur, bonsoir !
[E.vit le Récitant.)