‹ Cinq ans chez les sauvagesChapitre 2 sur 16 · LA MUSE, M. ROSTAND · texte numérisé non relu

LA MUSE, M. ROSTAND

La Muse

Les métaphores que j'apporte à ton génie Ont germé cependant que les siècles...

M. Rostand

Pardon !

C'est un alexandrin, ma Muse, et je te prie De me les réserver tous, ternaires ou non,

En pur don !

A mon particulier dès lors que tu t'adresses. Tu peux parler en libres vers.

L^ Muse En vers libres ?

M. Rostand

En vers libres.

le grand*aiglon 33

La Musb

Edmond, tu baisses, Mais je veux flatter ton travers.

(Scandant.) J'ai laissé sur ton front courir des ecchymoses; Je t'ai choisi, je t'ai marqué, Et sous ton rond monocle arqué, Ta paupière a le ton des roses...

Le blanc de tes yeux et tes dents Ont l'éclat des perles...

M. Rostand, interrompant.

Ma chère ! Laisse ici ton huître perlière :

Tes éloges sont excédants.

La Muse, enthousiaste.

Ta moustache a le pli d'une aile conquérante

Et ton sourire est velouté Comme un souris de fée à baguette amaranthe.

Ton vœu, toujours, est écouté

Sans que ta bouche le formule.

Pape tacite, Edmond, ta mule,

De mille bouches, en secret.

Est baisée, après mille bouches.

Que veux-tu ? J'ai, par un décret,

Parmi des promotions louches,

34; CINQ ANS CHJiZ LES SAUVAGKS

D'une rosette agrémenté Ton désuet revers de moire.

Et je t'ai rendu la santé :

Embrasse-moi pour le pourboire !

M. Rostand, simple.

Je t'embrasse ! Mais c'est bien parce que c'est loi !

La Muse, s' essuyant la bouche.

Deux heures sonnent au beffroi :

C'est l'heure où le poète aux visions s'exerce.

M. Rostand, cynique,

Varlets du château du Passé, baissez la herse! Fantômes, paraissez ! Je ne vous attends point. Le Midi m'a vu naître et, sur un autre point Du Midi, je m'en vais, convalescent qu'on berce, Achever de guérir .. .

La Muse

J'improvise plus loin :

Tu t'en vas ! La campagne à peine te retrouve Que les pousses, déjà, violent les sillons. C'est la joie ! A tes pieds qu'accourt lécher la louve, Tu vois du Ti'ansvaal s'accroupir les lions. Au fait, où vas-tu ?

LB GRAND-AIGLON .{o

M. Rostand

Je pars pour Cambo. Nature, ; ' Tu t'es faite plus belle en ce trou !

La MtJSE

C'est un trou ?

Quand dans un trou s'enfonce, en ton être, le clou Des clous, le trou devient l'écrou de la geôle où S'enferme pour jamais la gloire la plus pure !

{Réi'ant).

Cambo ! Lieu d'avenir ! O villégiature ! Quand, beau, de ton tombeau, khan, décampa Flambefiu.

M. Rostand, interrompant, ajfolé.

Allitération^des désola...

La Muse, majestueuse

Tout beau !

J'avoue avec candeur que je me trompais d'heure.

Oui, j'oublie, hélas ! j'oublie où Je descendis puisque ta richesse, ô demeure, --''i

Vous évoqua tout vif, mon cher Montesquiou !

M. Rostand, amer.

Vous avez, d'un seul mot, brisé mon existence. Reproche inconscient, vous avez prononcé Quelque chose de plus qu'une dure sentence...

La Musb, vivement, pour s'excuser.

Pardon ! ton papier de tenture est plus foncé !...

M. Rostand, acec aofomé.

Laissez !... laissez-moi seul avec ma conscience,

Laissez-moi seul avec ma nature, laissez

Mon âme simplement m'accorder audience

Et laissez-moi me confesser, les yeux baissés...

Je te connais, mon âme, et j'ai mal. Ton malaise,

C'est la beauté, c'est la grandeur, ce sont les Dieux,

Les anges, l'océan, les lacs et la falaise,

Les limbes, les héros et l'énigme des cieux.

Tu sens tout et de tout, tu fais de la tendresse

Pour moi, du charme et de la grâce, du divin.

Un délice infini, de l'extase sans cesse.

Le paradis pour moi s'est ouvert large et fin.

Et j'ai voulu traduire en langue de blasphème

La révélation, le souffle, le secret.

Quand le mot me manquait, quand s'enfuyait le thème,

Je recourais à quelque à peu près, sans regret.

LE GRAND-AIGLON 37

Etre homme ! avoir besoin de gloire comme un autre,

Ecrire, avoir besoin d'acteurs et de journaux !

Aux visions de Dieu se dérober, apôtre

Pour des interviervvers et des clients lourdauds !

J'ai vu venir, timide, entre deux cors, un cistre,

Trois cornets à piston et la flûte, un ministre

Qui trembla pour fixer, en la mouillant d'un pleur,

Sur mon gilet à cœur, l'étoile de l'honneur.

Triomphe, j'ai mangé ta manne à pleines lèvres,

Mon inspiration, vous l'ouvrâtes, orfèvres.

Automatiques, les bravos universels

T'ont tressée, ô couronne ! Et les Manés, Thécels,

Phares fatals des Babylones décadentes,

L'ange les écrivit dans mes strophes. Acanthes,

Lauriers, myrtes, glaïeuls, lys, iris, tournesols,

J'eus les plantes, les fleurs. Les chapeaux, les faux-cols

Usurpèrent mon nom, j'eus des enfants indignes.

Des assassins et des cafés de nuit; des lignes

De tramways naissaient sous mon baptême absolu

Et des contrefaçons du sirop de Tolu.

Les honneurs m'ont comblé. Le comble de la chance,

Je le comblai ; je suis le cerveau de la France,

Son cœur, son empereur, son aigle. Mais — pourquoi?—

Je ne suis pas content de moi

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