HENRY BAUER
A Emile Fagitet.
Qu'il déborde d'une avant-scène ou qu'il s'enl'once, opaque, en l'ombre d'une baignoire, qu'il préside de haut à des apothéoses, qu'il brandisse des anathèmes ou des hosannahs, qu'il tousse ou ([u'il tâche à dormir — sur un pied — , ce gros homme a toujours l'air d'être tombé de quelque part.
C'est l'éternel Ecroulé.
Il aurait pu être — pour pas cher — le sphinx qu'on trouve, sans le chercher, sur les routes de Sophocle, un sphinx jeune, ne sachant qu'un mot par an et sachant le garder pour lui.
Mais ce n'est pas un sphinx : il n'est pas mystérieux, il se montre partout, il est partout cl partout il dit son mot avant qu'on le lui demande. « Beauté, liberté, drame, nouveau,
justice, individualisme, virtuel, compréhensif, idiosyncrasie, truisme, contingence ». Il est très parisien, on le laisse parler, on l'écoute — et on ne l'entend pas, tant il crie fort.
Il est la tête de Turc sur laquelle on ne frappe pas, le gong sourd sur lequel résonne le néant ; il est le prétexte à sourire qu'on conserve pieusement— parmi des respects — pour en avoir au moins un. Je sais des gens qui eurent le dandysme de l'admirer et je me suis peut-être amusé à ce jeu, petit jeu des longues dédicaces et de l'outrance dans l'antiphrase. Soyons sincère : je n'ai pas la sérénité qu'il faudrait pour parler de cet homme : il m'est cher et je l'aime.
Je l'aime, non pour avoir aimé ses livres, pour m'être attendri avec lui sur sa jeunesse, ses mémoires et sa mémoire, pour avoir erré avec lui — sans éclat — parmi des émeutes, des prisons et des convictions, pour avoir voyagé avec lui sur des navires de guerre et avoir attendu le génie dans une île politique de l'Océanie.
Jene l'aime passeulement pourses amours, pour ses idylles de 1868 et de 1869, pour sa générosité, sa bonté, la facilité et la rondeur ardente de son patronage. Je l'aime parce qu'il a de gros yeux d'enfant, et une grosse âme d'enfant, une âme
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boursoullée cravoir trop soniincillc et d'avoir trop marché, une ànio qui s'est lait des bosses eu des eliutes, en des heurts, ici et là. Je l'aime pour son innocence obstinée et parce qu'il est ffros. J'ai connu — et sans doute jM. Franc-Nohain aussi — un éléphant insupportable et malchanceux. Il tombait sans cesse sur des œufs et sur des assiettes, et, chaque fois qu'on le menait dans le monde, il y faisait, sans intention, des malheurs. Il arrêta — en s'asseyant dessus — des pendules
qui allaient depuis Charles-Quint, jeta la discorde en des groupes ouvriers qui s'entendaient depuis la mort de M. Jaurès et lut peut-être des romans russes devant S. M. le Tsar. C'était un brave éléphant, mais tout a une fin dans ce monde. On le trouva un peu lourd, et comme <tn ne pouvait l'empêcher de casser en rond quelque chose, on le mit dans une chambre en lui disant : « Tu pourras briser ici tout ce que tu voudras, mais tu ne pourras sortir d ici. »
Henrv Bauër,
Et notre ami ne sort plus de la littérature et des généralités. Il trône, il règne, il affirme. 11 est toujours sûr de tout — et de lui.
Je trouverais touchant un homme qui viendrait nous dire : « Je suis un pauvre homme. Je ne sais pas. On m'a f. .. là et là, dans la politique, dans l'art ; on m'a fait émettre des idées sur l'esthétique, sur l'éthique icono-économique, sur les magistrats et sur les comédiennes ; moi, j'ai bien voulu, mais je n'ai jamais rien compris à rien, et je suis un pauvre homme. Lorsque je m'assieds à ma table de travail, écrasé par ma masse à moi, je me demande : Que pourrai -je dire encore ? Voilà une plaisanterie qui dure — et la plaisanterie, c'est moi. Si l'on me disait un jour que ce que j'écris, ce n'est pas écrit et ce n'est pas, je serais tranquille et j'aurais le droit de me reposer. Si, quand je penche ma tête grise vers la jeunesse, quand je dis aux jeunes : Je viens à vous^ je suis avec vous, les jeunes me répondaient : « Merci, «je pourrais jlancher, désarmer et dormir. Mais on me crie : Bravo ! On me dit que je suis le défenseur des opprimés, le paladin énorme et fort des idées de demain, le chevalier de Wagner et de Dostoïev^ski, l'inventeur d'Ibsen, de Borras et de Cauvin. J'ai révélé aux foules,
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après M. (le ^'oltail•e tout de même, qu'il y avait des erreurs judiciaires et que la lumière uous venait du Nord. J'ai été beau, j'ai été héroïque et je suis enchaîué pour jamais à mon héroïsme et à ma beauté. On me promène de banquets en batailles, d'apothéoses en apostolats. On me demande des révélations et des divinations et des cris. Ah! pouvoir me taire! Pouvoir dormir comme un pauvre homme — que je suis ! »
Mais on ne peut contraindre les gens à être touchants.
Et notre ami est touchant, sans ça.
Il est touchant au théâtre, à la ville, en ses romans (il en existe un), en ses nouvelles, en ses rêves, en son intimité et en sa splendeur. Qu'il écrive les phrases les plus orgueilleuses, les plus dédaigneuses, les plus tranchantes, il est touchant. C'est qu'il a son écriture à lui. Les mots se heurtent, les ellipses culbutent les k-peu-près et les hiatus, et tout ça donne une prose molle et pâteuse, un bafouillis qui se hausse à l'héroïsme, et qui, avec des efforts et des ahans et des coups de reins, demeure en route, fatigué, suant, sans consistance. Ça fait de la peine ; on pense qu'il y a peut-être quelque chose là-dedans, <[uelque chose qui n'a pas pu sortir, quelque
chose de grand et de haut à deviner. Nous devinons, nous découvrons les syllabes fatidiques : « Beauté, liberté, drame, nouveau, justice, individualisme, virtuel, compréhensif, idiosyncrasie, truisme, contingence ». Ce sont toujours ces onomatopées , ces motifs qui reviennent , qui sautent aux yeux d'abord et qui empêchent le lecteur de s'aventurer en cette bouillie de nuages.
Notre ami a écrit plus mal — et c'est cela qui est touchant.
Notre ami s'est inquiété, a peiné, a travaillé : il travaille, il peine — et il fait sans cesse ces progrès, ayant besoin d'en faire sans cesse. Et ce sont des mots sur ce qu'il y a de plus angoissant et de plus noble.
Il était la rançon de la Beauté qu'il nous offrait et peut-être était-il nécessaire de rapprocher la Beauté, le Ciel, l'Avenir et l'Utopie — de la foule. Il fallait quelqu'un pour alourdir, pour vulgariser la Vérité, la Beauté et le reste.
Et puis, voilà bien des prédestinations pour un homme de bonne volonté, pour un homme qui a fait quelque chose qui, après tout, a peutêtre voulu faire quelque chose — et que j'aime.
Et je ne ferai jamais mieux que lui son apologie — qu'il a faite.
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Que les réactionnaires lui doivent la pire reconnaissance pour ses efforts novateurs et pour avoir alenti de sa niasse l'essor vers les demains victorieux, vers l'Irréel et l'Impossible, que les vaudevillistes lui doivent la pire reconnaissance pour leur avoir refait une existence et une virginité par un martvrologe ; que, patriarche stérile, il ait laissé venir à lui les petits enfants des autres, que ses nouvelles ne soient pas méchantes, que son vocabulaire ne soit pas riche, ça ne peut pas m'empècher de laimer. Kt j'ai de l'ambition pour lui. Les ofl'orts du (]hat-Xoir ont fait de M. Francisque Sarcey une institution nationale. Il est l'oncle de tous, le protecteur et le jouet de tous. Il tient tant à notre gaieté et à notre Aie que les revues de fin d'année n'en veulent plus et que, peu il peu, parmi les accidents de voiture et de chahuts d'étudiants on le laissera redevenir — modestement — M. Francisque Sarcey.
Pourquoi notre ami, au sortir des apothéoses et des apologies, ne deviendrait-il pas, pour nous, une institution internationale ? On cherche une récompense à lui offrir. La voilà, Institution internationale !
Il est bon. Il s'est prêté aux entreprises les plus téméraires et ne les a pas empêchées de
réussir. Il a prêché dans tous les déserts ; il a été aussi Don Quichotte que possible, — au poids — quesais-je? Je l'aime et il s'aime. Et il ne lui déplaît pas d'entendre autour de lui le murmure des gens qui — comme moi — sans malice, le respectent et l'admirent. C'est une providence un peu tyrannique mais pas méchante. C'est une providence et une institution. Ça durera. Cet ennemi du vaudeville sera cent ans encore, glorieusement, un personnage de vaudeville. Il affirmera que Napoléon n'a pas fait le Code Portalis, découvrira le génie et les idées nouvelles à l'ancienneté et sera de plus en plus, avec plus d'autorité et d'éclat, notre ami. Et nous continuerons à aimer ce Dieu puissant qui, sans lassitude, fait la Beauté, la Grâce et la Foi.
Octobre 1896.
Ce que c'est que de nous ! Je publie les lignes qui précèdent comme je les ai retrouvées, stupide ! Je ne me souvenais plus de les avoir écrites et qu'elles eussent été refusées pour leur audace.
Elles sont lâches aujourd'hui.
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C'est un fantôme d'article. Il a la valeur d'une reconstitution historique et légendaire. M. Sarcey est mort et la Norvège a été enterrée dans une apothéose et deux galas . VA tant d'événements se sont laissé attendre !
Ilenrv Bauër les a devancés — par habitude. Il ne faut pas craindre de le louer ici, absolument et de l'admirer. Pour une fois, sa paladinerie lui a coûté quelque chose — et tout. Il s'est sacrifié, sans un mot, aux idées qui prenaient leur revanche. Aujourd'hui, M. Henry Bauër n'est plus rien — qu'un brave et un brave homme. Il habite non loin de chez moi — ce qui est un secret rapprochement. Nous avons pris, pour revenir des mêmes répétitions générales le même omnibus, le balai. Nous avons éprouvé des cahots fraternels.
Knfin, dans nombre de circonstances et autres incidents, l'attitude d'Henry Bauër a été digne et belle.
.Je ne veux pas écrire ici une palinodie. Non que la palinodie me répugne. Retour sur soi-même, retour à une époque où l'on avait une autre opinion, c'est une façon de se rajeunir et de rayer de l'éternité des années qui, souvent, n'ont été que des rides.
jNIais l'occasion ne se présente pas ici.
L'affaire Dreyfus, entre tous ses échecs, a eu ce résultat de jeter dans les bras l'un de l'autre des ennemis irréconciliables, d'elïacer des injures mortelles et de prêter du génie h des gens qui avaient des convictions ou de la gueule. J'en sais qui entrèrent dans la littérature par la petite porte du toril, d'autres qui, après vingt ans d'efforts, n'étaient pas parvenus à avoir du style et qui eurent, pour une signature au bas d'une liste, le talent, la gloire et le secret de lécriture artiste.
Et l'on parle de l'esprit de corps !
Revenons à la question. M. Henry Bauër est parfait, respectable, — et mieux — dans une situation modeste ; c'est qu'elle lui convient mieux. Dans un moindre format, ses phrases et ses exclamations ont de la force, ses violences portent, son humanité et sa divinité s'affirment. Il a gardé ses fidèles et ses amis. Il en a acquis d'autres. Si je rappelle la phase la plus cruellement éclatante de sa vie, si j'évoque sa grandeur et sa tyrannie, n'est-ce pas un peu pour qu'elles lui soient rendues ? Ily trouvera son compte — et nous aussi.
Fé^'rier 1901.