‹ Cinq ans chez les sauvagesChapitre 15 sur 16 · LOUISE FRANCK · texte numérisé non relu

LOUISE FRANCK

nilnablement, remords à cabas, remords éternel.

div elle est — simplement — non le talent, — ce serait peu, — mais la misère, le malheur, la j)itié et l'rmotion. Cette petite bonne femme qui rit plus souvent qu'à son tour, qui plaisante avec des humoristes et des consommateurs sans mandat, cette petite bonne femme qui, à la scène, marche gravement comme on roule, qui, à la ville, marche de biais, une, deux, une, deux, cette petite bonne femme qui pleure peu, qui n'aime pas à se lamenter, qui ricane pour ne pas giincer, et qui tord sa bouche en une grimace pour ne pas la tordre en une menace, cette petite bonne femme dont on ne perçoit le charme et la grâce qu'en cherchant bien et qu'en le voulant absolument, cette petite bonne femme, donc, est toute émotion et toute mélancolie.

Il y a, dans les rues populeuses et lointaines où l'on ne passe jamais, dans des rues sourdes et gluantes où tout est familial, jusqu'aux rixes et aux suicides, des mendiants de quartier qui se traînent longuement sur les pavés, et dont la voix monte, tremble contre les vitres étroites, traverse les corridors gris et les cloisons piquées de punaises. La voix pleure : « Ayez pitié,

messieurs et clames, d'un pauvre vieillard, quatre-vingt-dix-huit ans, incapable de gagner sa vie », Et cette mélopée se scande et demeure, gluante comme la rue et profonde.

Les ménagères et les mégères, les ouvriers, les chômeux, s'arrêtent en leur travail et écoutent cette voix. Ils ne peuvent voir le mendiant, puisqu'ils habitent sur le derrière ; ils ne peuvent lui jeter des sous, puisqu'ils n'en ont pas. Ils écoutent pieusement, respectueusement: c'est la misère qui leur parle, qui crie. Ils sont misérables ; ils n'ont pas de quoi manger — et ils ont pitié: la misère et la vieillesse qui marchent à leur porte — et quel horizon devant eux, par delà cette cour puante et borgne ! Vivre — comment ? — vivre jusqu'aux extrêmes et impossibles limites de la vie, dans le dénuement, dans l'horreur! Et une émotion les tient, les pauvres gens, un respect, une tendresse pour la Reine Misère.

Il y a aussi, aux heures où l'on tâche à boire, aux terrasses des cafés, de vieilles femmes courbées, tassées, cassées qui, déjà si penchées, se penchent vers vous, mvstérieuses dans le mystérieux crépuscule. « J'ai quatre-vingt-six ans, mon petit jeune homme, et j'ai faim. » Le discours continue, un peu par delà la tombe, et ce

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sont, après une aumône dont on a honte, des remerciements, des souhaits, des bénédictions qui font peur.

On sait le nom de ces femmes quand on les arrête, on sait le nombre de leurs condamnations et leurs âges : elles ont soixantedouze ans à peine. Mais, quand on les entend, elles ne semblent pas de ce monde. Elles jaillissent de notre propre cœur, de notre cœur d'enfant, de notre cœur nostalgique. Elles viennent entretenir, parmi le jardin de notre sensibilité, la Heur rare et frêle de l'attendrissement , du respect, de la fraternité. Ce sont peut-être les femmes qui paient la rançon du bonheur de notre mère ou de la beauté de notre fiancée. J'ai toujours eu envie de les baiser sur la bouche.

Ces sensations éparses, ces fugitifs et ardents attendrissements, Louise France me les permet toujours, me les offre quand je la vois. Lente, dolente, lourde, elle n'est pas la misère qui se raidit, la fière misère au masque méchant qui se dresse, nue, pour ne pas étaler ses haillons et qui vend sa dernière chemise pour acheter un couteau ; elle n'est pas la misère qui a honte, qui attache les poils d'un la[)iu volé h sa mantille

déchirée et qui fabrique des pièces de cent sous pour avoir l'air d'en avoir.

Elle est la misère consentie, après tant de luttes, acceptée comme on accepte une cellule dans une prison. Misère pas plus fière pour ça, pas moins fière non plus, considérée comme habitude, comme seconde nature, comme seconde patrie, la misère qui a des gestes pour Ijureaux de bienfaisance et des saints pour vieille dame secourable.

Et comme elle a du talent, en outre, comme elle est vraie, pénétrante, cruelle, douce, infinie ! Elle a été grotesque avec conscience, avec amour ; elle a été la mère Ubu, elle a été tous les trumeaux de Lorrain, elle a même été quelques pantomimes défuntes et sans gloire. Elle joue de sa laideur — et elle n'est pas laide — avec un cynisme touchant. Dans un article — elle est écrivain — elle conta jadis qu'Agar l'appelait : Mon herlou blond. Berlou blond : c'est à pleurer. Berloii blond! c'est le berlou blond qui fit la croulante et caricaturale Eva la Tomate de Mademoiselle Fifi. Berlou blond ! c'est le berlou blond qui fit la concierge sanguinaire et sentimentale de Charité., de Lucien Gleize. Et c'est le berlou blond qui est si peuple qu'il est le

LOUISE FHANCE

peuple, si peuple qu'il est inénarrable de comique dans les scènes de fausse distinction, si peuple ([u'il aime sa mère et qu'il se crève pour elle !

Pauvre petit berlou blond ! on t'appelle la mère France — et depuis si longtemps que ça ne te rajeunit pas. Ah !

non ! tu n'as pas de coquetterie ! et tu n'es pas (ière. Tu as passé du Théâtre-Libre, où tu avais lait pleurer, où tu avais serré le cœur des foules, à VŒm>re où tu continues. Tu fis toutes les boîtes, tous les cercles et voici que tu deviens banlieue!...

Louise France, passionnée d'art et d'art nouveau, qui aime tant h créer, à donner dans des pièces nouvelles et de formule nouvelle, fait la Frochard des Deu.x Orphelines et Marie des Anges de la (jfn, au boulevard de la Chapelle et aux Batignolles. Du courage! Louise: on voudra peut-être de toi aux Ternes ou à la Glacière.

Il y a eu pourtant des artistes, des poètes, des

Jean Lorrain.

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génies qui composèrent des drames où on n'avait pas à bouger, pour des ruines nationales et internationales !

Louise France est alerte, sa voix grasseyé quand il faut, se brise, éclate, glisse, monte, s'épand et meurt, pathétique et épique : nous çvons encore dans l'oreille une chanson, les chansons qu'elle chanta, et nous avons éternellement envie d'en pleurer. Elle est tragique, frissonnante comme la vie et la mort, elle est faite pour le musée de l'émotion , elle est ellemême le musée de l'émotion.

Décembre 1891 .

EN MARGE

EN MARGE

A Henry Ferrari.

Lorsque quelqu'un, sur le boulevard vous dit : « J'ai lu votre livre, » il faut répondre: « Moi aussi. Oui, j'ai lu votre livre. Quel charme et quelles heures d'ivresse je vous dois ! »

— Vraiment? fait l'autre. Eh bien! j'allais vous dire exactement la même chose !

Va c'est un libre échange de compliments. Or, je rencontrai l'autre jour le célèbre Oscar Légion.

— J'ai lu votre livre, annonça-t-il, aimablement.

La réponse ordinaire me montait aux lèvres mais soudain je me sentis gêné. Quel était le dernier volume d'Oscar Légion ? Et tandis qu'il trouvait des louanges, mon embarras grandit. Quel était au juste ce dernier volume?

Éperdu, craignant de perdre la mémoire, je

brusquai mes effusions et mes remercîments, et lorsque je lui criai : « Au revoir, cher maître ! » je courais déjà vers la Bibliothèque nationale. J'effeuillai les divers catalogues. J'y découvris des ouvrages d'un Légion (Jean-Baptiste) sur la statistique de l'émigation serbe (Paris, chez Pick de l'Isère, éditeur, 1864), une Grammaire hindoue de M. Légion (Isidore^ qui datait de 1822 et la Monographie du 35^ bataillon de Chasseurs à pied par Taide-major Auguste Légion, mais pas la moindre tragédie, le plus petit traité de magie, le plus modeste roman du cher maître Oscar Légion.

Je savais, comme tout le monde, qu'il était fondateur de sept « revues importantes et de dix-huit « revues jeunes « (qui moururent pour leur gloire), administrateur de trois journaux, président de cercles, cénacles et académies, arbitre de tous les problèmes ésotériques et protecteur de tous les théâtres à côté, mais je me rappelai maintenant que jamais je n'avais lu une ligne de lui dans une de ses revues, que jamais, je n'avais entendu une scène de lui sur l'un de ses théâtres.

Alors ? alors ?

Alors, Oscar Légion qui semblait né parmi

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les littérateurs et les artistes, qui s'éternisait parmi eux, qui les faisait éclore sous ses pas, n'était ni un artiste ni un littérateur. Et il vivait en marfc de 1 art et de la littérature.

En mor^e !

On aperçoit dans les bureaux de rédaction, dans les brasseries et aux répétitions générales des messieurs très gentils et qui ne tiennent pas beaucoup de place. Ils connaissent tous les hommes illustres, éminents ou tout simplement fameux : ils ont vu leurs photographies rue de Rivoli ou passage JoulTroy.

Ils ont une facilité merveilleuse à connaître les gens. Aperçoivent-ils un individu qui leur semble intéressant, qu'on entoure ou qu'on isole ? ils se penchent vers leur voisin dont ils ignorent sérieusement le nom et murmurent : Dis, mon vieux, quel est donc celui-là, à gauche.' Le voisin ne perd pas son temps à dévisager le curieux: on le tutoie, donc. . Et il renseigne: — Comment ? tu ne le remets pas ? mais c'est Chose !

— Ah! merci! c'est étrange! j'ai été au collège avec lui et j'ai déjeuné chez lui il y a quinze jours? Il a donc quelque chose de changé dans la figure? non, c'est sa cravate!

ah ! ah ! eh bien ! cette cravate-là, ça en fait un autre homme !

Le voisin rit et le curieux marche résolument vers Chose : — Eh bien ! mon cher, mon petit Chose, ça va bien !...

C'est une « belle relation » de plus !...

A mesure que ses relations s'étendent et deviennent plus belles, le monsieur tient un peu plus de place, va de l'un à l'autre, serre des mains non sans nuances, discute, désapprouve, « s'emballe » fait dire de lui qu'il est « une nature, » « un tempérament, » une « personnalité. » Son nom? On le sait à peu près et d'ailleurs c'est un pseudonyme c'est bien porté) et quelle importance cela a-t-il ? Bientôt c'est tout à fait un camarade : on l'estime. Il n'encombre pas de copie le journal ou la revue et ne parle jamais de ses œuvres, ce qui lui permet de parler plus sévèrement de l'œuvre des autres, conte des anecdotes et se laisse payer des bocks.

Bientôt il prend à part ses nouveaux amis, leur livre des détails sur sa vie privée : il est gêné en ce moment...

L'ami est lui aussi « sfêné en ce moment.

D'ailleurs en tous les moments... (échange de

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sourires pâles et tristes), mais ce sera pour lui un plaisir, un véritable plaisir... s'il veut bien accepter un louis... «

Le monsieur prend un visage de fatalité, accepte, recommence le lendemain dans la même embrasure la même comédie avec un deuxième ami, et au bout d'un mois, les artistes et les hommes de lettres disent :

« 11 est intéressant, ce pauvre garçon. Il est d'un courage admirable, ne se plaint pas et a de la dignité, ne fait pas joujou avec sa misère et ne se drape pas dedans puisque en somme, son veston est de bonne coupe. Je l'aime bien, et vous ? Et il est intelligent, distingué, consciencieux, et il travaille ! »

11 travaille !

A quoi? Les jours et les mois peuvent passer, on ne verra pas apparaître le moindre opuscule du monsieur. Mais qui s'en doute ? On est pris tout entier par l'âpre recherche dans le roman de X... ou de X..., de la bévue, de l'épouvantable bévue qui le <( coulera « — h la petite semaine!

Cependant, il faut se donner l'air de faire quelque chose. Le monsieur s'établit conférencier, éditeur de petits papiers ou critique d'art : ce n'est pas un métier fatigant.

n trouve les sujets et les textes de conférences qui sont honorables et glorieux. Ce ne sera pas une causerie sur Flaubert ou sur a les jeunes, « sur Henri de Régnier ou Joachim du Bellay, sur Léonard de Vinci ou M. d'Annunzio. Il annonce « un commentaire avec récitations, musique de scène et décors » de l'œuvre de M. Capo de Feuillide. « Oh! oh! lui dit-on, c'est rare ! Quel goût ! Quelle érudition ! et comme vous aurez beau jeu pour faire glisser en des voiles pers toute votre fantaisie et toute votre mélancolie ! » Le monsieur ne sait pas du tout comment il débutera, comment il continuera et comment il finira. 11 ignore avec sérénité M. Capo de Feuillide. Et, quant aux commentaires, il connaît de réputation ceux de César. Mais il a l'air sûr de lui, confiant en son étoile et prêt à se révéler poète de premier ordre, orateur et philosophe. Et, comme dans le Maçon :

Les a-amis sont tou-oujou-oiirs là !...

— Mon cher, fait l'un, insisterez-vous sur la grâce mélancolique, sur la douce amertume, sur le sentiment équivoque de l'infini qui... ?

— Soyez tranquille, fait le monsieur.

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— A la place, lait un aiilre, je ferais rouler toute ma conférence sur l'ennui de vivre et sur la difficulté qu'il y a à notre époque de dire qu'on s'ennuie.

— Et moi, fait un autre, je profiterais de l'occasion pour dire toute ma pensée sur le vers libre, les ballades en fausse prose et les défauts de la philosophie néo-grecque...

D'autres encore espèrent que le monsieur caractérisera, à propos de M. Capo de Feuillide, les génies et les vices divers de Mahomet, de Victor-Hugo et de M. O.-W. Milosz.

Imperturbable, le monsieur déclare aux autres qu'il avait bien l'intention de parler de ceci et de cela et qu'il les remercie de comprendre sa conférence comme lui.

Il a le droit de les remercier ; grâce à eux, il tient sa conférence, son début, ses épisodes, sa péroraison, et aufur et à mesure: «tiens ! permettez ! une idée qui me vient ! » il note, note, note.

Il ne s'agit plus que de mettre en ordre, d'élaguer, de composer. Ce n'est pas lui qui s'en chargera. Il met bout à bout, à la va comme je te pousse, les bouts de conversations et les idées de ses conseillers et va trouver un ami dont il n'a pas encore usé.

— Que pensez-vous de ces matériaux?

— Oh ! s'exclame le juge, flatté de cette marque de confiance, quelle richesse d'images ! quelle subtilité ! quelle finesse ! quelle poésie 1 quels aperçus féconds ! mais si j'osais vous donner un avis, je vous dirais de mettre ce passage avant celui-là et de ne pas disserter sur Hugo avant d'avoir « liquidé » Mahomet. N'est-ce pas votre avis ?

C'est mon avis, dit le monsieur, froidement.

Et il n'a pas à s'inquiéter des « récitantes » et des décors. Les éternels amis, poètes ou peintres ont — toujours — des tableaux, des tables, des étoffes et des tragédiennes (du plus effroyable talent) à placer. Pourvu que les tragédiennes se nomment Bathilde ou Hedvig, pourvu que les étoffes soient bizarres et les tables quelconques, tout fait l'affaire du monsieur, et çà ne lui coûte rien. La conférence emplit ou n'emplit pas la salle et le monsieur a beaucoup de succès et les camarades qui reconnaissent leurs idées au passage sont vraiment heureux d'être « en communion artistique » avec le monsieur; ce sont des applaudissements, des remercîments, des enthousiasmes, et le monsieur peut se poser : il a fait une confé-

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rence; il y a beaucoup de gens qui n'en ont pas fait autant.

11 est consacré, plus choyé qu'auparavant par les littérateurs et peut vivre avec plus de tranquillité, en marge de la littérature.

Il y a aussi les petits papiers. C'est plus simple : le monsieur, pour légitimer sa prise de possession dune revue, expose de temps en temps au directeur de cette revue qu'il va lui donner des fragments inédits de Nietzche, de Ruskin ou de T. Petronius Arbiter. Ces fragments, il ne les a pas, car, n'est-ce pas? il les donnerait tout de suite, mais il sait où les trouver et il est seul à savoir où les trouver. Oii ! leur intérêt et leur charme, et les lumières nouvelles qu ils donnent sur le monde ! Lui, le monsieur, lors- <{u'il y songe, il a envie de pleurer — d'émotion — et il frémit : ce sera sa gloire, sa gloire de modeste éditeur, et ce sera la gloire de la revue (jui les publiera, et la revue qui les publiera, c'est la revue où il est actuellement. Que personne, au moins, n'en entende parler!

Kt personne n'en entend parler. Le directeur

est muet et le directeur de l'autre revue, en lace, le directeur de la revue ennemie, au coin de la rue, le directeur de la revue de l'autre côté de l'eau, tous les directeurs de revue, tous les directeurs de journaux restent muets et attendent. Le monsieur a un prétexte pour aller de temps en temps, fréquemment, tous les jours, à cette revue, à ce journal, dans toutes les revues et dans tous les journaux, pour dire aux directeurs: <( Chut ! je crois que je les tiens ! Pourriez-vous pas m' avancer quelques sommes sur ces imminents papiers?», pour serrer la main aux rédacteurs d'un air protecteur — déjà, — pour être partout, pour s'imposer, pour encourager, pour réprimander.

Puis les temps arrivent où, pour ne pas parler de ces papiers, personne n'y songe plus, où les directeurs passent les avances aux « profits et pertes » et passent la main ou meurent, et l'on ne se rappelle plus que le monsieur est venu dans la maison pour placer des petits papiers : on est accoutumé à l'y voir, — qui sait ? il y est né peut-être ? — on le salue, on le révère, et il se laisse saluer et révérer.

Quant à la critique d'art, c'est enfantin. Il «uffit de considérer un tableau, un monument

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<m un arbre et de dire : « Oh ! » ou de dire : «Ah!)) C'est une réputation assise, une compétence indiscutée. Le monsieur a un motif (le vivre en marge et de vivre, car ce n'est pas une fonction gratuite.

Le monsieur ne se contente pas d'« exercer)) chez les artistes et de recevoir avec bienveillance de celui-ci un fauteuil creusé, fouillé, ciselé et niellé, de celui-là son portrait en pied, etc. , etc. ; il donne aussi des « séances )) dans le monde, conseille, indique les tentures fatales et les tapis prédestinés, les tableaux qu'on doit acheter si Ton ne veut pas être méprisé et les statues ([u on doit avoir dans sa chambre à coucher, comme talismans et comme fétiches.

Car le monsieur qui vit en marge de la littérature vit en même temps en marge du monde. kl c'est une autre chanson.

Le monsieur n'est plus ici le bon garçon que nous avons vu dans les bureaux de rédaction. C'est un gentilhomme dédaigneux, dune politesse aiguë, de manières strictes et de nuances.

On le « reçoit » parce qu'il vit en mar^e de la littérature, et en marge seulement. Il n'est pas le grossier ouvrier qui ahanne et s'épuise, c'est un explorateur élégant qui revient, — en assez bon état, — d'un enfer, d'un pays sauvage et maudit, — où l'on ne peut aller. Il peut donner des détails sur la méthode de travail de l'illustre B... et sur la maîtresse de l'illustre C..., il peut parler de tout et de tous. Les paradoxes de café, les aphorismes de bureaux de rédaction resservent ici, oh ! pas allégés ou mieux habillés ! non ! les mêmes que làbas ! il faut bien que le monsieur garde sa hardiesse ! Et si, une fois encore, si, deux fois, il fait une conférence, ou s'il réédite, à propos d'un autre M. Capo, sa conférence, il aura la plus flatteuse file de voitures, il « aura » des duchesses et des marquises, et des chanoinesses aussi, il « logera» tous ses billets à des prix extravagants, et d'autres salons s'ouvriront pour lui.

Certes le monsieur n'y sera qu'en marge. 11 y sera en marge parce qu'il est discret, ne récite pas de vers au piano et ne rend pas les dîners qu'on lui offre.

Dans la littérature, il sera en marge aussi,

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parce qu'on n'a pas de raison pour le haïi' il n'écrit pas), et parce qu'il ne parle pas encore beaucoup. Mais à force d'entendre des choses, il finit par en savoir ; à force d'écouler, il finit par parler beaucoup. Alors, il devient pivot dans la littérature et dans le monde. Dans le monde, il enchante ses auditeurs par son originalité, etc., etc., et les gens de lettres sourient bruyamment à ses « mots». Il est une force parce qu'il n'a pas de passé, parce qu'il n'aura jamais de passé, parce qu'il n'a pas d'antécédents (littéraires), parce qu'on ne peut lui jeter à la tète telle phrase de son roman ou telle erreur de date. Et comme, dans le monde, après avoir fait de brillantes affaires, courtaoes artistiques, «lancements» de salons, «lancements» (le notabilités littéraires (un nouveau poète lyrique h cinq louis le cachet), il trouve une héritière qui s'était juré d'épouser un homme de génie, il a son salon à lui, ses revues, ses journaux, ses théâtres, comme Oscar Légion, encou- 1 âge les débuts, met en rapports les gens de lettres et les gens du monde, semble aux uns l'incarnation même de la littérature, aux autres lincarnation du monde, est heureux, décoré, toujours sympathique, s'épanouit et, dirait Fran-

cisque Sarcey, quitte la marge sans la quitter, .C'est un maître de plus — et ce n'est pas le moins contestable.

Cette industrie peut paraître assez peu nouvelle. Le monsieur qui vit en marge, c'est le Parasite des comédies de Plaute, c'est le Tartufe de Molière et c'est l'Ecornifleur de M. Jules Renard. Mais il est mieux que cela. Il est moderne. Croyez bien qu'il est le dernier symboliste et le dernier boudhiste, et qu'il est naundorftiste aussi.

Il y a toujours eu des gens pour faire leur cour à auteurs de succès, pour s'asseoir à leur table au café et au banquet de la vie, — et ils payaient quelquefois les consommations. C'étaient des gens qui, en leur soif de gloriole, croyaient boire un peu de gloire au fond de leur verre, — et ils étaient à peine ridicules.

Le monsieur qui vit en marge fait mieux : il vit de la gloire et du talent des autres. Il n'a pas l'air d'y toucher : il est aimable mais il ne perd pas de temps à écrire des chefs-d'œuvre ou des livres qui ne réussiraient pas ; l'artiste travaille;

EN MAnCE

pendant ce temps, le monsieur va, se montre, et. de poignée de main on poignée de main, va à la fortune et à la notoriété. Sur son âpre chemin, l'artiste recueille les haines et les jalousies les plus diverses, le monsieur qui vit en marge est aimé de tout le monde, des vieillards qui l'ont connu humble, qui lui ont rendu service et qui lui sont reconnaissants de ne pas leur en vouloir, et des jeunes gens qu'il protège, qu'il raffermit sans trop de morcrue.

et pra-

Rodenbach .

tuitement.

Y a-t-il là un danger?

Jadis, les chroniqueurs se demandèrent pour- ({uoi le talent se faisait rare et imaginèrent que c'était la faute des amateurs. Et ils firent de la peine à d'honnêtes millionnaires et à de braves gentilshommes qui, héroïquement, à la sueur de leurs fronts armoriés, composaient des livres peu méchants. Leur ardeur pugnace et féroce

épargna les gens de la marge : c'étaient des camarades et ne valait-il pas mieux n'écrire pas qu'écrire trop ou écrire mal ? Il ne s'agit pas de faire une nouvelle croisade. La suprême vertu des croisades est qu'elles sont vaines. Jamais il n'y eut tant d'amateurs que depuis les anathèmes de M. Descaves ou de M. Rodenbach. Comment combattre les gens qui vivent en marge ? Les forcer à écrire ? Que dirait Molière ? que dirait le public? Je ne connais que les p oi 's morts pour estimer et admirer les auteurs au poids, au poids de leurs œuvres.

Il faut ne pas prendre les choses au tragique et s'en remettre à Dieu et au diable qui, prétend saint Dominique, reconnaissent toujours les leurs. Il faut seulement observer que le nombre des chevaliers de la marge va grandissant et que c'est un peuple aussi digne d'intérêt que le peuple des camelots, des majors de table d'hôte, etc., etc. Ceux-là eurent leurs Balzacs, leurs Privat-d'Anglemont, leurs Ernest d'Hervilly et leurs Richepins.

Les chevaliers de la marge n'ont pas d'historien, — et ils n'en demandent pas : ils ne veulent rien que vivre parmi nous et de nous et vivre de ne rien faire.

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Et le commerce des chevaliers de la marge prospère !...

Le commerce? fi donc! C'est devenu plus et pis qu'une industrie, (ju'unc institution, — c'est une carrière.

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