LA VACHE ENRAGÉE
LA VACHE ENRAGEE
A Séverine.
Je ne sais si jamais vous avez eu faim, si vous savez ce que c'est — et c'est une science très difficile. Il n'y a pas de manière de s'en servir parce que la mendicité est une question de mots et de grimaces , la pitié une question d'heures et parce que les sourires du destin sout furtifs et facétieux. Mais si personne ne sait avoir faim , des gens ont faim — qui ne le disent pas et qui vivent comme ça, sans en vivre.
Ils ont, parfois, un domicile — où il n'y a rien à vendre, — parfois aussi — moins souveut — ils y ont un lit sur lequel ils peuvent s'étendre et tâcher h dormir. D'ailleurs, ils peuvent aussi dormir sur le plancher ou sur quelque carrelage de briques.
« Qui dort dîne » a dit un vieil aÔamé et c'est vrai : même il arrive qu'en se réveillant, on se sente si lourd qu'on vomit de n'avoir pas mangé.
Il arrive même qu'on ne se réveille pas — et ça fait de la copie.
Mais le sommeil ne vient pas toujours : des pensées, des doutes, des désespoirs, tout le jeu des amertumes et des hontes s'entrechoquent, pleurent et crient ensemble: on est trop vieux, même à vingt ans, pour danser tout seul là capucine- et rien n'est triste comme une chambre triste où il ne reste rien à manger, fût-ce un morceau de ces fromages-pierres qui se gardent cent ans, une chambre triste où l'on sait que l'eau n'est pas fraîche et que l'unique verre n'est pas sûr. Regarder les murs nus et les fenêtres sourdes, fixer le plafond gris et l'ironique table-toilette, ça donne faim. On sort.
Dans la rue, on est souffleté par les rêves les plus magiques, on est ébloui par les plus délicieux reflets de ciels, et des parfums et des relents d'au delà vous emplissent la bouche. On ne marche peut-être pas très droit parce que rien n'enivre comme la faim d'abord et parce qu'on est assailli par l'idéal à droite et par l'in-
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fini il gauche, qiuî Tavonir vous tire en avant et que la théorie des souvenirs, des souvenirs heureux (on en a toujours), vous saisit par les ailes qu'on a dans le dos, ailes de détresse et d'horreur. Tout prend un air de mystère, les maisons dansent un peu, les rues s'ouvrent, larges comme l'enfer et des omnibus passent qui chantent des noms de rues où l'on pourrait trouver des amis et un peu d'argent, des rues lointaines, presque mythiques où, à pied, on arrivera trop tard. Les omnibus se succèdent, changeants. Lorsqu'ils sont complets, on se dit : « Ah! tant mieux! celui-là, au moins, je n'aurais pu le prendre. Pas de regrets ».
D'autres courent, vides, vides et si vides qu'ils appellent , qu'ils invitent. Mais on n'a ni trois sous ni six. L'on a envie de tout. Les voitures qui se frôlent l'une l'autre, lubriques et rivales, les hôtels qui s'étagent, la colonne de Juillet et la colonne Vendôme, les chiens de luxe, les restaurants à prix fixe et les cabarets à la carte, les filles, les femmes du monde, les fleurs naturelles et artificielles deviennent des objets de désir.
Et du génie vous pousse, en route. Ah ! ce ne sont pas des phrases toutes faites, prêtes h être
imprimées, cène sont pas des notes de musique, mais ce sont les. pires symphonies et les pires poèmes : tout ce qu'on a lu jusque-là, la superbe la plus qualifiée de Flaubert et de Hugo , les ironies les plus profondes et les plus pénétrantes, la fantaisie la plus folle et la plus sublime, toute science aussi et tout dédain, les vers, la prose, la subtilité, la simplicité, le chaos du talent, du désordre, de la gloire, de l'éternité et le relief des phrases et le velouté des mots, le rythme des syllabes, la courbe des motifs, tout se presse, tout s'amoncelle, tout se donne : c'est un amas de chefs-d'œuvre et c'est le chef-d'œuvre pur, harmonieux, liturgique. Ah ! ce sont les moments où on se sent quelque chose là — et quelque chose dans le ventre : il n'y manque qu'un peu de pain.
Le chef-d'œuvre devient parfait : on le voit autour de soi, on le lit dans les étoiles qui se lèvent, pâles, et qui vous sourient; il vous enveloppe d'un halo, vous sépare de la rue et de sa vulgarité, se dresse entre vous et les filles qui passent, les divinise, en fait des archanges de fatalité et de fraternité lointaine qu'on ne retrouvera jamais sur sa route, mais qui l'auront éclairée un jour.
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L'on rencontre tout de même ensuite les deux francs ou les cinquante centimes qu'on cherche, — ou on fait comme si on les avait trouvés, — car on s'obstine h vivre et on mange peu, mais un peu. Et le chef-d'œuvre n'est pas écrit.
Car on retombe des paradis-enfers où la faim vous avait — si gratuitement — fait monter. On peut écrire des « choses très bien » mais pas plus.
Ça vous conduit à la gloire qui aime les œuvres modérées, même dans l'outrance, aux honneurs et aux vertes académies.
Juin 1897.
DÉDICACE
DEDICACE
Je ne sais plus, petite fille, où tu vécus, où tu es morte. 11 me serait facile de retrouver le journal où tu tenais toute en quatre lignes comme entre les quatre planches de ton cercueil. \Ça s'appelait : suicide.
A quatorze ans, quelque part vers le Tarn, tu allais chercher dans une maison abandonnée un clou, une poutre, une vieille corde et tu payais de ta vie la plus jolie phrase qui soit, une phrase que tu avais écrite, pensée et rêvée :
... « Le plaisir de mourir sans peine vaut bien la peine de mourir sans plaisir. «
Petite, petite, tu me permettras bien maintenant de t'embrasser et de vouloir appeler et happer dans cet air de printemps ton âme inquiète et vagabonde : tu es, à toi seule, toutes mes mortes et tous mes morts, tu es le meilleur d'eux et de moi.
C'est en toi que j'évoque Jean de Tinan, Mal-
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larme et ceux et celles dont je tremblerais à écrire le nom.
Tu es plus: le néant lui-même.
Ce n'est pas un chagrin, un désespoir, une furie qui te jettent à l'Au delà, c'est ton idée de t'en aller. Le plus tôt vaut le mieux. Tu n'es pas pressée, mais pourquoi n'en pas finir tout de suite? Passer... passer...
Tu es tellement le néant que tu en deviens sophiste et styliste.
« Le plaisir de mourir sans peine vaut bien la peine de mourir sans plaisir. »
Tu t'ennuyais, petite, d'avoir du génie au village.
Il ne t'a manqué que Paris.
Ici tu n'aurais pas eu le temps de mourir et tu n'aurais pas pensé.
Je ne sais pas si tu avais horreur des gens.
Tu craignais la vie.
Petite chose délicate et frileuse, tu te mettais en boule contre la douleur, tu étais jolie et belle, un marbre tendre à qui la chaleur et le froid faisaient des niches, et tu avais envers la souffrance non pas une répulsion mais une pudeur.
Mais ne pas avoir mal, ce n'est pas le secret de la vie,
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Je t'aime.
J'ai songô h loi tout ce matin parmi les places et les rues de cette ville que tu n'as pas connue.
Tu ne t'y serais point amusée : c'est tout petit. J'ai pu à peine tuer une heure à aller partout, je retombais sans fin sur les boutiques et les cafés de la veille. C'était pourtant un clair matin, frais d'un soleil ingénu et qui vous souriait dans les glaces et aux angles des pavés. Mais il n'y avait personne dans les rues pour se réjouir avec moi ; de temps en temps', un homme ou une fille sortait d'un trou de porte avec un gros paquet, des enfants traînaient des charrettes. Le reste, la masse d'humanité pour qui Dieu a fait l'air et le soleil, tout le monde était à l'intérieur, courbé sur des tâches, derrière des carreaux dépolis, dans du noir, ou pis, dans du gris. On n a droit au soleil que le dimanche, quand il y en a.
Vois-tu, le matin, ça n'est pas pour les gens de lettres. Leur petit lever, l'apéritif de onze heures pour le quart est sans éclat : c'est un petit apéritif. Il faut attendre le soir, pour être bien sûr qu'on n'a pas travaillé, qu'on ne travaillera pas : alors, on crie, pour soigner sa gloire au jour le jour, pour être éclatant et beau.
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Eh bien ! ma chère morte, les gens que j'ai rencontrés ne m'ont pas paru méchants, bien moins méchants qu'il y a deux ou trois ans : c'est peut-être parce qu'il faisait soleil ou que j'étais mal éveillé et que je prenais, de la vérité, juste ce qui manquait à mon rêve : la lumicie.
J'ai pensé à toi et à ce livre que je ferme. J'ai pensé que tu n'avais pas eu tort de mourir, puisque tu ne pouvais pas t'entendre avec la vie et que je devais te dédier ce recueil où il y a des morts, de la mort, de la sincérité et, je crois, un peu d'àme.
Je te le dédie pour prouver qu'il n'est pas méchant.
J'ai en ce moment le cœur noyé de tendresse. Je voudrais avoir sous la main tous les hommes dont j'ai parlé pour les embrasser ensemble. Lorsqu'on a étudié quelqu'un, quand on a cherché son ressort, quand on l'a démonté, remonté, il devient notre enfant; nous l'avons fait. Et il n'a plus même ses défauts, puisqu'ils sont là sur le papier: il se dresse, débarrassé de ses imperfections, clair et grand comme un héros. D'ailleurs, ce n'est pas fini.
Je n'ai jamais pu aller à une répétition générale, à une exposition, à un lieu où l'on
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trouve en bloc le Tout-Paris, le ci-devant Montniailro, Montparnasse et le Tout-Paniasse sans éprouver un horrible malaise, une angoisse et un remords : j'y voyais tant d'êtres à disséquer, tant de gidouilles où souffler, tant de pages à écrire ! Ces Messieurs-là, hélas ! c'est à moi, et, bon gré, mal gré, il faudra que j'en fasse de la prose, des vers dans mes mauvais jours, que je les découvre, les décrive, les juge in partibiis infideliuni.
C'est plus une tâche qu'une vocation.
J'aimerais mieux, petite fille, vivre et mourir comme toi. Mais j'ai un devoir envers les hommes.
Lorsqu'on se sent un je ne sais quoi d'énergie et de perspicacité , le goût de la vérité et de l'équité, de l'ardeur dans ses amitiés et pas de haine, lorsqu'on peut se rendre le témoignage d'être désagréable et pas flatteur, prêt h sacrifier des relations précieuses h des critiques utiles ou à des idées, quelles qu'elles soient, lorsqu'on a des choses h dire, enfin, il faut vivre, il faut écrire et parler.
Le monde où nous sommes est à nous : nous sommes responsables des sottises que nous entendons , des crimes que nous n'empêchons
pas : notre existence entière doit être un apostolat, non de cris, mais de faits, une longue carrière d'exemples tranquilles, d'avis discrets, nous devons persuader sans en avoir l'air, corriger comme par hasard, sans nous en rendre compte.
Voilà, petite, pourquoi je suis insensible au plaisir de mourir sans peine : j'aurai plaisir à la peine de vivre.
Tu me pardonneras de t'avoir prise pour confidente. J'ai eu tant de confidents et tant qui m'ont trahi ! Toi, tu me garderas une place au ciel des chimères et des songes où je te rejoindrai après avoir gagné mon songe par des labeurs et des résultats.
Il faut travailler, il faut savoir que le travail est ce qu'il y a ici-bas de plus élégant et de plus jaloux, que le travail n'est pas la besogne, qu'il faut le concevoir et le digérer, qu'il est partout et en tout, que, lorsque nous respirons (à la condition de posséder la science de respirer), c'est une gorgée d'idéal et une traite à payer sur notre œuvre de cette terre, que l'oisiveté ambulante, la flânerie au bord des fleuves et des arbres, l'atonie contemplative aux terrasses des cafés, c'est du travail à exprimer et
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que toutes nos sensations, tous les spectacles qu'on nous offre, nous les devons.
Nous les devons à la suite ininterrompue des êtres et des choses, à la chaîne de l'humaine éternité, et nous sommes les scribes de notre conscience et de notre époque.
Tu vois, ma bonne morte, que je ne fais pas de style en ce moment : j'improvise un catéchisme de bonne volonté et de volonté.
Il ne faut pas lire les beaux livres, ainsi que te l'enseignent les professeurs, la plume à la main : tu ne pourrais plus les relire. Pas d'érudition utilitaire : la vie ne te demande pas des notes prises, une fois pour toutes, elle te demande une nuance d'esprit, de « lumière sur tout », cette lumière enfin souvent un peu confuse et brouillée, hésitant sur ce détail et sur celui-ci mais générale, universelle, qui brille en tes yeux et en ton sourire, qui t'emplit et qui fait de toi un homme comme il faut, — comme il en faudrait.
Nous subissons encore la terreur qui s'abattit sur nous en 1870-71. La Guerre est plus qu'une catastrophe, c'est une ère. Elle rompit la tradition, nous détacha de l'Empire et de ses actes, de son luxe et de sa littérature. La République
hésitante et vacillante, ses essais de suicide et ses tentatives d'établissement, la gêne des lendemains de défaite, les lamentations héroïques et les appels de clairon pour le relèvement, tout sépara l'époque des époques précédentes, de leur effort, de leur gloire, tout fit de la France une nation jeune, réduite à elle-même, ne voulant pas de la culture antérieure, de la littérature de la veille. Les survivants se défendirent comme ils purent : les enfants ne furent pas élevés dans leur culte. On leur donna des sabresbaïonnettes à huit pieds.
Puis, il y eut l'inévitable réaction, la paix à tout prix, l'anarchie poétique et politique, tout, rien.
Reprenons-nous aujourd'hui.
Nos aînés d'hier ont inventé ce qu'ils ont retrouvé.
Nous pouvons déchiffrer nous-mêmes les mélodrames et vaudevilles de 1833, les Mémoires de 1829 et les folies sans lieu ni date. Nous pouvons refréner l'étroite frénésie des affaires, de la « publicité » conquérante, — le fléau moderne — du mensonge tarifié auquel personne ne croit plus, de cette lutte au couteau à pain et au cure-dent, qui s'aiguise depuis vingt ans.
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Nous pouvons être des Français et non des sauvages, la France de toujours et non ce pays qui s'étoufle, tout de suspicion, d'espionnage, de vociférations et de ricanements : il ne faut que du talent et de la confiance.
Tu me pardonneras, petite fille, d'avoir, en cette dédicace, adressé la parole à d'autres que toi : j'ai charge d'âmes.
Ton âme à toi est magnifiquement insoucieuse. Libre, elle s'épand et plane sur notre anxieux esclavage, de sa ténuité tragique, de sa fuite et de sa langueur.
Permets-nous de vivre et d'agir.