‹ Cinq ans d'histoire grecque, 1912-1917Chapitre 60 sur 71 · DÉPUTÉ D'ÉTOLIE & D'ACARNANIE · texte numérisé non relu

DÉPUTÉ D'ÉTOLIE & D'ACARNANIE

RAPPORTEUR DE LA COMMISSION DE LA MAJORITÉ, CHARGÉE DE LA RÉPONSE AU DISCOURS DU TRONE

(Séance du 24 août if)i~:

I — Le but et les moyens de la trahison

Le Président. — M. Cafandaris a la parole.

G. Cafandaris. — Nous voilà arrivés, Messieurs, après de longues épreuves, à une des étapes de notre vie nationale; cette étape nous permet de tenter un examen autant que possible précis des événements de ces trois dernières années et de débattre en toute liberté certains points de vue relatifs à l'évolution ultérieure de notre régime.

Je me bornerai, Messieurs, à examiner la question constitutionnelle. Il serait impossible qu'un seul discours comprît toutes les questions soulevées par l'action générale de ces trois années. Je ne suis pas d'ailleurs, de par ma nature, partisan des longs discours.

La crise qui s'est abattue, Messieurs, depuis plus de deux ans sur notre pays, est une crise multiforme :

c'est une crise nationale, constitutionnelle, morale et sociale'qui n'a, cependant, qu'un seul point de départ : l'effort du roi déchu d'entraîner la nation dans une voie qui devait, selon toute évidence, servir ses préférences personnelles et ses relations dynastiques, et dont tout le monde pouvait facilement discerner le terme : ce terme c'était l'abîme au fond duquel l'avenir de notre race devait fatalement sombrer. Le but poursuivi était immoral; les moyens utilisés pour sa réussite étaient également immoraux. Tout le monde sait quels furent ces moyens : c'était la violence et la corruption. Ils apparurent tous les deux simultanément au cours de notre vie publique. Nul n'ignore aujourd'hui que cette simultanéité n'était point une simple coïncidence, un fait du hasard, mais qu'elle était voulue et préméditée.

Le 5 mars igi5 le roi éloigna du pouvoir le Gouvernement parlementaire du pays ; il porta ainsi au régime le premier coup décisif. Ce même jour, la propagande allemande dirigée par le baron Schenk inaugurait ses travaux, en corrompant une partie de la presse quotidienne de la capitale.

Les deux immondes moyens employés par le monarchisme pour le triomphe de sa politique antinationale ont marché ensemble la main dans la main, de même qu'ils s'étaient engagés ensemble dans le chemin depuis parcouru. La méconnaissance du régime évolua en une politique intérieure de terrorisme, qui a a! teint son point culminant lors des scènes de décembre dernier; quant à l'achat matériel des consciences, il s'est développé en un système complet, en une organisation parfaite, qui, sans plus se borner à employer de l'argent, a étendu, tel un poulpe, ses bras remplis de poison jusqu'au plus petit recoin de terre grecque, sur toutes les classes sociales, les classes bourgeoises aussi bien que paysannes, sans épargner ni les branches de

['.administration, ni les casernes, qui étaient son principal objet. (Applaudissements .)

Il est inutile, Messieurs, de vous rappeler la manière vraiment impudente employée pour ce honteux prosélytisme qui tendait à inculquer à la nation l'idée de son désarmement moral et matériel. • Toute fraîche est encore dans notre mémoire l'image de la fange morale qui coulait, hélas ! tel un torrent, du côté du palais, des cabinets politiques et des agences allemandes, prête à couvrir complètement sous son épaisse couche de saleté notre honneur national et social. Vous conservez encore certainement, Messieurs, le souvenir de la manie, de la passion vraiment dévergondée — je ne puis employer d'expression moins forte — avec laquelle l'Etat officiel cherchait à semer autour de lui le marasme moral et à intoxiquer les veines du peuple d'inconscience et d'amoralité, pour que ce dernier ne put pas suivre l'évolution de sa propre et combien tragique destinée. J'ignore, Messieurs, s'ils ont obtenu le but poursuivi, s'ils ont réellement réussi à corrompre le peuple; il est pourtant incontestable qu'ils sont parvenus à dilïamer le nom grec aux yeux de la conscience universelle, de la conscience de nos amis aussi bien que de nos ennemis, et à abaisser l'estime dont ce nom était entouré, au point qu'un publiciste italien très connu, examinant les causes pour lesquelles l'Italie s'est dépêchée de sortir de la neutralité, pouvait mentionner entre autres la suivante : « Nous nous sommes hâtés, dit-il, de déclarer la guerre, parce que nous entrevoyions l'approche du danger moral par lequel l'or allemand menaçait l'Italie, parce que l'argent germanique avait commencé à être dépensé chez nous sans compter pour l'achat de consciences et parce que nous ne voulions pas voir la société italienne s'abaisser au niveau où la société grecque s'était abaissée. »

H. — Le crime contre la Constitution

Mais, Messieurs, un système aussi immoral et aussi digne de mépris que celui qui tendait à égarer et à corrompre le peuple ne pourrait ni fructifier, ni même s'esquisser aux yeux de la société grecque, si l'on ne prenait pas en même temps le soin d'ébranler jusque dans ses fondements la liberté du régime et d'abolir la souveraineté populaire qui, exercée avec toute la force et l'envergure qui lui appartient de droit, eût étouffé dans son berceau toute tentative, quelle qu'en fût l'origine, destinée à miner la consistance morale de la société.

Le premier coup contre le régime fut asséné, je l'ai déjà dit, par la crise ministérielle provoquée en mars 1910, à la suite de l'éloignement du pouvoir du Gouvernement légitime, du Gouvernement parlementaire du pays. Cette crise avait une signification bien nette qui était la suivante : le facteur irresponsable du régime formulait l'exigence d'avoir, de droit, une politique personnelle, indépendante et contraire à celle du Gouvernement responsable et de la majorité de la Chambre, cette dernière dût-elle se trouver d'accord avec l'opinion publique. Le roi croyait encore pouvoir imposer cette politique en exerçant les prérogatives que la lettre des dispositions constitutionnelles accorde pour la forme à la couronne. Cette exigence insolente n'eût pas mérité, Messieurs, de devenir l'objet d'un débat dans la Chambre, si notre problème constitutionnel ne s'était aussi étroitement enchaîné avec la crise nationale, si l'altération du véritable sens de notre charte constitutionnelle n'avait pas servi d'arme pour tromper vulgairement l'opinion publique en ce qui concerne la crise nationale et en ce qui concerne

la politique de guerre qui constituait et constitue toujours le point de vue prédominant, la question principale de ces dernières années.

On a formulé, Messieurs, des théories suivant lesquelles notre régime accorde soi-disant au roi le droit d'exercer une politique personnelle. D'aucuns sont même allés plus loin et ont articulé des opinions qu'on était en droit de regarder comme ne pouvant plus être soutenues par des citoyens libres. On est allé jusqu'à étendre les limites du pouvoir royal au préjudice des droits du peuple. Plus encore. Soit ouvertement, soit implicitement, on est allé jusqu'à soutenir la théorie du droit divin. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que l'on peut, même à notre époque, obscurcir la conception morale, politique et scientifique, au point que des théories, regardées à juste titre comme disparues d'une manière définitive dans les sombres profondeurs de l'histoire humaine, puissent remonter à la surface et régler la vie contemporaine?

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