‹ Cinq ans d'histoire grecque, 1912-1917Chapitre 71 sur 71 · XIII. — L'avenir · texte numérisé non relu

XIII. — L'avenir

La politique, Messieurs, observée durant la période monarchique a mené notre pays au bord de l'abîme. Si le peuple grec a évité la catastrophe, il le doit encore une fois à une violente secousse, à une nouvelle révolution. Honorons ceux qui ont menée cette révolution à bon terme, mais veillons attentivement à l'avenir. Nous avons déjà acquis l'expérience qu'alors même que les dangers nationaux sont clairs et évidents et que nous pouvons les éviter, il est toujours difficile d'obtenir le salut. Durant plus de deux ans, la volonté d'un seul homme conduisait sciemment la Grèce droit à sa ruine. Je suis à même d'affirmer que le roi déchu n'ignorait pas — il ne pouvait du reste pas l'ignorer — que si ses souhaits étaient exaucés, si sa politique se réalisait à la lettre, la Grèce subirait des dommages matériels et moraux et jusqu'à des démembrements qui abrégeraient sa vie. Car, il ne pouvait ignorer — il l'avouait du reste — que si ses prévisions d'une victoire allemande se réalisaient, cette victoire comporterait immédiatement pour la Grèce la perte des Iles, qui seraient placées de nouveau sous la souveraineté turque ; l'anéantissement de l'Hellénisme de l'Asie- Mineure, ce qui laisserait le champ libre à l'extension commerciale de l'Allemagne; la perte définitive de ia Macédoine qui serait attribuée soit à l'Autriche soit à la Bulgarie, mais qui, en aucun cas, ne resterait grecque. Le roi déchu n'ignorait point tout cela, ni ne le dissimulait dans ses entretiens intimes; mais il avait un espoir, le suivant : que la Macédoine serait placée sous la souveraineté austro-allemande, que les empires centraux feraient une expédition pour l'occuper et

pour séparer la Bulgarie de la petite Grèce, celle-ci transformée en un protectorat allemand. Mais l'évolution de la guerre n'a pas été sans démentir cet ultime espoir. L'impuissance de l'Allemagne et de l'Autriche à distraire la moindre force militaire a fait de la Bulgarie le seul agent militaire des empires centraux dans les Balkans et a adjugé la Macédoine à la Bulgarie, provisoirement, du moins, et en cas de victoire allemande. Mais même cette tournure des événements n'a pas modifié les pensées et les décisions du roi déchu. Celui-ci n'était quJun prisonnier traîné et entraînant la Grèce, captive elle aussi, derrière le char des Hohenzollern. (Appla ud issements .)

Le terrible danger a heureusement disparu, Messieurs. Nous pouvons être plus optimistes. Mais nous avons, avant tout, le devoir de chercher les garanties nous assurant que la Grèce ne courra pas de semblables dangers dans l'avenir.

Les dangers encourus par notre patrie ne furent pas causés uniquement par la personne du roi déchu, mais aussi par l'institution même de la royauté. Ne nous trompons pas, Messieurs. Là où il y a des rois, les droits populaires sont en danger.

Aucun peuple, dùt-il être le plus développé au point de vue politique, ne peut, en maintenant l'institution delà royauté, être tranquille sur le sort de ses libertés et de ses intérêts nationaux. Naturelle et explicable est la tendance des rois à concentrer entre leurs mains le plus de pouvoirs possible. « Imbéciles, a dit Thiers, sont ceux qui s'étonnent de cette tendance des rois et impuissants ceux qui s'y soumettent. » {Applaudissements.) La pensée des souverains n'est jamais exempté, même quand il s'agit des questions nationales, d'une arrière-pensée dynastique. Si les rois s'intéressent aux affaires nationales, ils s'intéressent, cependant, princi-

paiement à consolider le dogme monarchique dans le monde.

Il est possible, Messieurs, que, lorsque le bruit des armes sera apaisé, le rois ne seront plus, comme l'a dit l'honorable président du Conseil, que des présidents de Républiques. Quant à moi, je souhaite que, pour le bonheur de tout le monde, il en reste le moins possible. {Applaudissements.) Je sais que le moment n'est pas encore venu de se prononcer sur le régime du pays. Ceux qui ont créé le présent état des choses, en ont fait dépendre la vigueur et la durée des décisions de la prochaine Assemblée nationale, qui ne tardera pas à être réunie. En attendant cette réunion, il est de notre droit et de notre devoir de préparer l'opinion publique, de créer et de renforcer les tendances démocratiques qu'on y rencontre. C'est ce que je fais précisément en exposant aujourd'hui mes conceptions purement personnelles.

Dellios. — Mais vous parlez contre le régime établi.

G. Cafandaris. — Contre le régime établi, tel que vous le concevez vous autres, je parlerai toujours. Nous formulons donc des suggestions et des ré 11 exions afin que l'opinion publique ait atteint assez de maturité lorsque le peuple sera invité à poser les fondements définitifs du régime du pays. Il y a des gens qui regardent les tendances démocratiques et la liberté humaine comme des crimes impardonnables et qui nourrissent un respect absolu envers tout ce qui constitue le régime établi. Mais les régimes ne demeurent pas stationnaires, de même que rien dans le monde ne reste dans l'immobilité. Ils ne reçoivent jamais une forme définitive et inaltérable. Sur ce point aussi, comme dans les autres branches de la pensée et de l'activité humaines, les peuples ont le devoir de se créer des buts supérieurs auxquels ils doivent tendre, des idéals

auxquels ils doivent aspirer. L'idéal de l'humanité est aujourd'hui démocratique et c'est à la liberté démocratique que tend la conscience des peuples les moins cultivés. C'est vers ces idéals que nous voulons orienter L'âme nationale. Si la présente forme du régime est aujourd'hui indispensable, si le moment n'a pas encore sonné de faire de notre démocratie une vraie république, nous allons certes supporter provisoirement ce régime comme une désagréable nécessité. Mais nous avons le droit de pousser l'opinion publique à ne pas se résigner indéfiniment à un régime politique dont elle a fait récemment une aussi amère expérience. Nous avons le droit de dire que ce serait une véritable lâcheté, si la pure conscience de la nation ne poussait pas un cri de protestation contre une institution qui a fait courir tant de dangers à la Grèce.

Messieurs, lorsque le corps souverain sera convoqué, toutes les hypothèses seront soumises à son examen et l'on développera amplement devant lui les pensées qui détermineront sa décision sur la forme définitive du régime. Mais nous avons dès aujourd'hui le devoir d'empêcher que le préjugé monarchique prenne racine et se développe chez nous. Nous avons le devoir de préparer l'opinion publique afin qu'elle soit prête à adapter notre régime aux véritables intérêts et idéals du pays, de manière à exclure radicalement tout mouvement rétrograde vers le monarchisme et vers la tyrannie. Or, le danger d'un pareil mouvement est malheureusement plus grand et plus grave chez nous que dans n'importe quelle autre société. Car notre atmosphère politique est viciée ; car nous avons vu avec quel empressement nos hommes politiques renient leurs obligations envers le peuple pour encourager les tendances les plus absolutistes ; car nous avons vu ces hommes répudier leur amour-propre politique et déserter

leur poste de gardiens des droits populaires, pour se transformer en agents de l'antichambre royale. Du moment que notre récente histoire nous fournit de pareils exemples, nous avons le droit de dire que nous acceptons l'institution royale comme un régime provisoire et d'intensifier nos forces et nos efforts pour le triomphe intégral de l'esprit démocratique qui prédomine dans le monde. (Applaudissements prolongés et enthousiastes de la Chambre et des tribunes.)

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