XII. — La trahison
Il eût été, dans une certaine mesure, consolant pour nous, Messieurs les députés, si les mobiles de la violation de notre régime dont nous fûmes les spectateurs, devaient être recherchés dans une conception sincère des intérêts nationaux. Ce dernier soulagement ne nous est pas, hélas! donné. Si les libres institutions du pays furent abolies par des coups d'État successifs, elles le furent pour le bien des ennemis de la Grèce, à cause d'une monstrueuse trahison dont l'Hellénisme tomba victime. En prononçant Messieurs, ce mot, j'en mesure tout le sens, et je le répète; car j'ai la conviction inébranlable, car je crois de toute la force de mon âme que tout ce qui a eu lieu du temps du despotisme, constitue la plus flagrante trahison nationale que notre histoire ait jamais mentionnée. Je sais qu'on a abusé sans frein de cette accusation. Les mots de « traître » et de « trahison » étaient même devenus, récemment, des titres d'honneur pour ceux auxquels ils étaient attribués. De même que la notion de toutes choses, celle du patriotisme et celle de la trahison aussi, ont été complètement altérées. Nous avons vu le titre de traître décerné non seulement à des hommes politiques, qui ne cherchaient qu'à assurer l'avenir de l'Etat et à poursuivre les idéals de la nation, mais encore aux soldats qui combattent sur la frontière grecque, qui arrosent de leur sang le territoire grec et qui, en sacrifiant leur
vie, défendent la Grèce contre ses ennemis barbares et héréditaires. {Applaudissements.)
Nous devons rétablir, aujourd'hui, le véritable sens de ce mot. Nous devons rendre à cette terrible accusation le poids qu'elle comporte ; nous devons la lancer contre ceux qui la méritent, contre les vrais responsables. Point n'est besoin de fouiller notre histoire nationale et de nous attarder à des études diplomatiques et historiques ou de disséquer les. multiples relations de notre pays, pour trouver les responsables et pour démontrer le crime national commis. Certaines vérités, simples et sommaires, nous montrent, à elles seules, avec force, où tendait la politique que le roi déchu a tracée en vertu de ses points de vue personnels et qu'ont soutenue des hommes politiques avilis au point de renier leurs propres opinions et leurs obligations élémentaires à l'égard du pays. Le but de la politique personnelle de la couronne est clairement discerné par qui constate le fait que tous les ennemis de notre race, non pas seulement la Bulgarie, ou la Turquie, ou l'Autriche, ou l'Allemagne, mais tous nos ennemis réunis, sans exception, applaudissaient ouvertement à la politique du roi, l'acclamaient publiquement et ne dissimulaient pas leur affection envers celui qui, par sa politique, leur a rendu d'aussi précieux services. Cette politique n'a rempli d'une profonde amertume que deux nations. Ce sont les nations auxquelles notre État doit son existence et son progrès, auxquelles nous sommes attachés par des liens sacrés de sentiments et d'intérêts; ces deux nations, je les ai nommées : ce sont la France et l'Angleterre. La politique royale n'a mécontenté que ces deux nations, les seules amies de l'Hellénisme. La joie qu'éprouvaient nos ennemis et la douleur que provoquait à nos amis la politique royale, n'ont rien que de trop naturel. Dès le début du
conflit européen, les tendances et les intentions des deux groupes belligérants à l'égard des intérêts de la Grèce avaient été nettement marquées ; la position de cette dernière était donc, elle aussi, nettement déterminée. Si l'arbitraire du roi l'en a éloignée, cela signifie simplement que les plus hauts intérêts ont été sacrifiés, non pas à des idéals nationaux élevés, mais par simple attachement à l'empereur d'Allemagne. Si l'on a sacrifié la Grèce, ce fut pour le prestige de la famille impériale allemande.
Le roi, cet usurpateur du pouvoir politique, cet instrument de ses obligations familiales et personnelles, n'a eu qu'une seule résolution ferme et inébranlable : de ne permettre, en aucun cas et d'aucune manière, à la Grèce de se dresser contre l'Allemagne et son empereur. Le roi et la reine ont maintenu cette ferme résolution, non seulement au prix de sacrifices nationaux, mais aussi avec abnégation et en se sacrifiant eux-mêmes. Ils n'ont pas hésité à livrer des territoires grecs, mais ils n'ont pas hésité non plus à renier leur trône pour le bien de l'empereur. Ils n'ont pas hésité à livrer à l'ennemi les troupes nationales, leurs armes et leurs munitions, mais ils n'auraient pas hésité non plus à se livrer eux-mêmes en holocauste, à livrer leur propre existence et celle des êtres qui leur sont le plus chers, afin que leur auréole familiale, l'auréole des Hohenzollern ne fût le moins du monde ternie. Qui n'était le prisonnier de cette résolution fondamentale n'avait qu'à regarder autour de lui pour trouver la voie nationale et la vraie position de la Grèce.