CHAPITRE XXVII
Départ de Kita. — Fantasias. — Escorte. — Descente du fleuve en chaland. — Saint-Louis transformé. — Inauguration de la statue du général Faidherbe. —Retour en France.
J'ai reçu vers la fin de janvier l'avis officiel de mon congé et je fais mes préparatifs pour mon retour en France. Dès que la nouvelle de mon départ s'est répandue parmi les noirs , j'ai vu se succéder dans ma case des files interminables d'indigènes qui venaient m'apporter leurs adieux et leurs souhaits de me voir revenir promptement au milieu d'eux ; je ne puis m'empêcher, moins par amour-propre que par émotion, de noter les démarches flatteuses et touchantes dont je fus l'objet de la part de tous mes amis les noirs.
Les chefs voisins organisèrent des sortes de cortèges où ils venaient^ accompagnés des griots et de la jeunesse de leurs villages^ chanter mes louanges, suivant la coutume du pays, et déplorer ma prochaine absence. Plusieurs se réunirent pour donner en mon honneur un tam-tam gigantesque qui dura toute une nuit et pendant lequel les salves de mousqueterie alternaient avec la musique bizarre qui rythmait la bacchanale.
Enfin, le 4 février, j'étais prêt à quitter le fort de Kita,
quand tous les hommes de mon petit village vinrent me supplier de les autoriser à me servir d'escorte jusqu'au poste de Kayes, où je devais m'embarquer .sur les chalands.
Les otficiers du fort eux-mêmes, avec lesquels mes relations avaient toujours été très cordiales, firent la première étape avec moi. Ils me quittèrent le 4, au soir, à Boudouvo. Le cinq, au matin, je disais adieu aux environs de Kita et au lieu de notre campement qui avait été pendant si longtemps le but de nos promenades quotidiennes.
Le retour à Saint-Louis a lieu en deux grandes étapes : la première, de Kita à Kayes, se fait à cheval et dure de quinze à vingt jours; la seconde, de Kayes à Saint-Louis, se fait par le fleuve, soit en chaland pendant la saison sèche, soit en aviso pendant l'hivernage. Dans le premier cas, et c'est le nôtre, cette dernière partie du voyage peut duj'er de vingt-cinq à quarante jours; dans le second, elle est rapidement faite et dépasse rarement huit jours.
Le commencement de ce voyage s'effectue sans incidents notables, par une température relativement clémente et au milieu d'un pays que j'ai déjà parcouru et dont l'uniformité désespérante n'est pas faite pour vous distraire de l'ennui du voyage; le dix-huitième jour, nous rencontrons la colonne expéditionnaire du lieutenant-colonel Galliéni, qui se dirige sur Kita; dans
la même journée, nous arrivons àDiamou, station terminus du chemin de fer de Kayes.
C'était la première fois que mes hommes voyaient un chemin de fer qu'ils appellent du même nom que les canonnières, Cisi Koulan, c'est-à-dire: bateau àfumée; ils s'empilèrent sur une plate-forme au milieu des caisses et des bagages ; tandis que je prenais place sur la seconde plate-forme, avec quelques officiers et fonctionnaires.
Rien n'était plus comique à voir que l'effroi de mes nègres, quand la machine se mit en marche après avoir sifflé à plusieurs reprises ; ils semblaient se croire perdus, et plus d'un devait regretter dans son for intérieur d'avoir mené si loin son attachement pour moi....
J'avais, par faveur spéciale, conservé Nadouba avec moi; ma pauvre petite sauvage, absorbée par le départ de son toubab, échappait aux inquétudes de ses compatriotes ; elle était bien triste et commençait à comprendre que les hommes qui se servent de machines semblables à celle qui nous entraînait n'étaient pas faits pour vivre de la vie de son pays.
Après six heures d'un trajet accidenté par des cahots invraisemblables, nous arrivons à Kayes à deux heures du matin.
Malgré l'heure avancée, je me rends avec tout mon monde à la case où j'habitais autrefois, et j'y trouve deux anciens camarades revenus depuis peu dans le
haut Sénégal ; ils m'offrent l'hospitalité, tandis que mes noirs campent au dehors.
Le vingt-cinq février, après avoir reçu les adieux des braves gens qui avaient tenu à ne me quitter que lorsque le vovage devenait impossible pour eux, après leur avoir recommandé Nadouba, je m'embarque sur le chaland qui doit me conduire jusqu'à Saint- Louis.
J'ai pour compagnons de voyage deux capitaines et un médecin de la marine. Quatre autres chalands, qui nous suivent, contiennentchacun dix soldats européens que le mauvais état de leur santé oblige à rapatrier.
Les chalands usités pour les transports des hommes et des marchandises sur le Sénégal sont des bateaux plats de huit à dix mètres de long, de deux à trois mètres de large, presqu'entièrement couverts d'une sorte de bâche en paille qui donne contre les ardeurs du soleil une protection bien illusoire; la navigation se fait tantôt à la voile, tantôt à l'aviron, et enfin le moyen le plus rapide est la cordelle avec halage sur la rive ; c'est sur un aussi primitif bâtiment que nous devons séjourner pendant près d'un mois avant d'arriver à Saint-Louis; aussi, àpeine avons-nousmis le pied à bord que chacun choisit sa place et cherche à se caser le mieux qu'il, peut.
Le chargement de notre vaisseau amiral se trouve composé des quatre personnes indiquées plus haut,
de leurs domestiques, de cinq noirs formant équipage et d'une série de colis dont les formes bizarres compliquent singulièrement la situation; pour comble de bonheur, la seule place qui reste disponible pour faire la cuisine est le gaillard d'avant, où une barrique sciée par la moitié et remplie de terre sert de fourneau et chauffe toute la journée pour préparer la nourriture de. tout ce monde.
Nous avons donc constamment dans la figure une fumée épaisse et une odeur détestable que rendent encore plus intolérables les quarante degrés de chaleur qui régnent constamment sous cette étuve; encore notre chaland est-il privilégié. Je n'insisterai pas 'outre mesure sur ce que peuvent être les quatre autres occupés par des dysentériques dans un tel état de faiblesse qu'ils ne peuvent remuer et par conséquent prendre les précautions les plus élémentaire de l'hygiène.
Pour nous, c'est avec une immense joie que nous voyons arriver chaque soir le coucher du soleil qui nous permet de déserter notre embarcation et de descendre à terre où nous longeons la rive à travers la brousse et dans une fraîcheur relative ; mais cette inoffensive distraction qui ne nous est permise que sur la rive gauche du fleuve, censée dans toute sa longueur sous le protectorat Français, nous est souvent impossible quand nous approchons d'un village Toucouleur, à cause des manifestations par trop hostiles des habi-
tants; d'autant plus que les officiers ont reçu les instructions les plus sévères pour éviter tout semblant de conflit et que nous ne pouvons nous exposer à nous laisser insulter, alors que nos chalands portent le • pavillon français en tête du màt.
Les aimables riverains, malgré le désir d'en venir aux mains, qui leur est inspiré par l'état d'affaissement dans lequel ils voient nos soldats, doivent donc se contenter de se porter en masse sur la berge et de gesticuler avec leurs armes, en nous envoyant les épithètes les moins flatteuses. Malgré notre extrême prudence, nous avons bien de la peine à rester calmes devant cette hostilité par trop bruyante.
Un jour, entre autres, nous avions accosté pour acheter du lait pour nos malades, quand nous vîmes arriver une bande d'hommes qui, sans aucune provocation de notre part, prirent tout à coup l'attitude la plus menaçante 5 quelques-uns sortirent des revolvers cachés sous leurs boubous et nous tinrent en joue jusqu'à ce que, hés par les recommandations reçues, nous ayons pris le temps de nous repHer en bon ordre.
On aurait dit que ces gens connaissaient la consigne qui nous avait été donnée, tant leur audace était grande et tant ils multipliaient les bravades.
Après cette aventure nous prenons le parti de ne
plus aborder qu'à la nuit close, et alors seulement que
la nécessité de faire des provisions s'imposerait absolument.
A quelque temps de là, nous sommes réveillés, une nuit, par une odeur mtolérable et dont nous ne pouvons d'abord nous expliquer la cause, puis de temps en temps nous remarquons que notre chaland, amarré à la rive, est heurté par des corps entraînés par le courant.
Le lendemain, à la première heure, au moment de nous mettre en route, nous apercevons une quantité innombrable de cadavres de moutons qui couvrent le fleuve; néanmoins, nous nous mettons en route afin de fuir le plus vite possible cette peste, mais plus nous avançons, plus il y en a,, et c'est par centaines que nous les voyons flotter pendant deux jours de suite. Ils s'accumulent à de certains endroits, où le courant est faible, au point de gêner notre navigation qui s'effectue au milieu de miasmes pestilentiels dont on ne peut se faire une idée. Enfin, nous sortons de ce mauvais pas et, le 16 mars, nous arrivons à Malou où un aviso est venu à notre rencontre ; nous y prenons passage et trois jours après nous débarquons à Saint-Louis au milieu d'une animation extraordinaire causée par l'inauguration de la statue du général Faidherbe.
Quel contraste entre cette journée et celle où, cinq ans auparavant, j'avais pris pied dans cette colonie !
La ville m'avait alors produit, si l'on s'en souvient, la pénible impression d'une cité déserte et dévastée par un fléau, morte au commerce, morte à la vie sociale, silencieuse et particulièrement triste, et voilà qu'aujourd'hui je retrouve cette ville égayée par des magasins à finstar de Paris ^ des cafés étincelants de dorures, oii la présence du traditionnel garçon en veste noire et tablier blanc étonne quelque peu ; et en raison des fêtes qui vont être données, la place du Gouvernement est encombrée d'estrades, de mâts, de chevaux de bois, de tirs à la carabine, et de spectacles forains.
Les maisons sont pavoisées et des députations d'indigènes venues de toutes parts égayent les rues de leurs types variés et de leurs costumes bariolés; des Maures, juchés sur^des chameaux, des Yolofs, montés sur des chevaux nerveux du désert, se livrent à des fantasias auxquelles se prête mal l'étroitesse des rues ; le canon tonne; les troupes, en grande tenue, se rendent sur la place, pendant que des milliers de noirs^ quittant leurs villages de Guet'N'dar et N'dar'Tout, se répandent en masses bruyantes à travers la ville.
La cérémonie se passe comme les cinq cents inaugurations de statues qui ont lieu en France chaque année, et, après avoir assisté à la revue par laquelle elle se termine, les noirs vont se livrer aux divertissements variés offerts par la municipalité.
Pendant qu'autour de la statue les fonctionnaires prononçaient des discours que le bruit de la mer nous empêchait d'entendre, j'avais devant moi deux noirs, richement vêtus, qui examinaient ensemble le monument en bronze florentin.
— (( Celui y a faire ça, dit l'un d'eux en haussant les épàu\es,yapas corinaït Faidherbe, parce que si lui y a connaître, y a pas faire noir comme ça.
— « Ah! toi y a pas malin, répond l'autre, le plus sérieusement du monde. C'est bon général qnà demandé à faire son portrait noir comme ça, pour montrer que lui, y a toujours bien aimé les noirs... »
Le 22 mars, après avoir traversé le Gayor en chemin de fer, je in'embarque à bord d'un transport de l'État, le Sénégal, et je suis tout surpris de me retrouver, après tant de mois de campement et d'installations provisoires et précaires, au milieu du luxe et du confort de ce navire.
Au moment où nous allons prendre la haute mer, je ne peux détacher mes regards de ce pays dont je commençais à me faire une seconde patrie, où tant de grandes choses peuvent être exécutées par celui qui s't n sentira l'énergie et qui, comme moi, y cherchera autre chose qu'un emploi banal destiné à lui assurer l'existence de chaque jour.
LE SENJi©AL I
DE KHAYES A BAFOULABE