‹ Cinq ans de séjour au Soudan FrançaisChapitre 35 sur 36 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Fin de l'hivornage, — Témoignages de sympathie des noirs. Considérations sur leur caractère.

La fin de l'hivernage approche et avec elle l'époque de mon retour en France, et malgré le désir que j'ai de me retrouver au milieu des miens, ce n'est pas sans un serrement de cœur que je songe qu'il va me falloir quitter, peut-être pour n'y pas revenir, ce séjour si redouté par la plupart.

L'attachement que je ressens pour ce pays et l'intérêt qu'il m'inspire provieniient de deux causes: là, d'abord, où tant d'autres ont eu à souffrir sans répit des ardeurs de la température et de l'insalubrité locale, j'ai résisté facilement à ces deux agents de destruction, terribles pour les Européens; deplus,je crois avoir été utile dans la mesure de mes moyens et dans la modeste sphère de mon activité; je puis dire que j'ai obtenu des résultats qui ont frappé beaucoup des officiers en mission dans la colonie; ici, je suis quelqu'un, et ce n'est pas sans amertume que j'abandonne la position que je me suis créée par mon travail, pour redevenir, dans la métropole, une unité quelconque de la multitude.

Les témoignages de sympathie que je reçois constamment de tous ces pauvres diables me tiennent fort au cœur, et je n'ai qu'un désir^ si les circonstances me favorisent, c'est de refaire sur une plus vaste échelle ce que j'ai commencé sans aucun moyen d'action et sans môme que mes fonctions me donnent une autorité suffisante pour suppléer à la pénurie de mes ressources.

Dès que je me suis vu suffisamment familiarisé avec le dialecte et les habitudes des indigènes, ma première idée aurait été d'utiliser ces connaissances pour appliquer à la culture toutes les forces que je voyais disponibles et les terrains immenses qui ne demandaient qu'à produire.

Pour cela je n'avais rien^ ni argent, ni outils, ni matériaux d'aucune sorte, j'ai dû me contenter de ce que je trouvais sur place, et dès que j'ai pu réunir quelques captifs dans le village infime qui s'était groupé autour de ma case, j'ai obtenu avec l'aide de leurs bras une réussite si appréciable que je me demande à quels résultats on arriverait si l'on disposait de toutes les ressources désirables. Pour moi, qui veux croire que l'idée de colonisation a un but plus élevé que de multiplier les possessions lointaines, je demeure convaincu, jusqu'à preuve du contraire, que les noirs ne tarderaient pas à comprendre toutes les richesses qu'ils pourraient tirer de la terre, jusque-là négligée.

Pour obtenir d'eux une modification radicale de leur apathie, tant de fois séculaire, il ne s'agit pas de se substituer à eux, pour faire rendre au pays ce qu'il doit rendre, et c'est l'écueil dans lequel on est tombé jusqu'à présent.

A-t-on l'idée d'installer dans une colonie quelconque une exploitation? Yite on fait venir de France, à grand frais, des équipes d'ouvriers qui résistent mal au changement de pays et, soulFrant du cHmat, ne peuvent travailler convenablement.

Pour réussir, il faut rendre les indigènes les instruments de leur propre prospérité ; ils sont susceptibles d'apprendre, et, guidés par des hommes à initiative, d'exécuter d'une façon suffisante tout ce qui leur est indiqué; d'ailleurs le profit qu'ils arriveraient à tirer de leur travail contribuerait singulièrement à ouvrir leur intelligence.

En un mot, au lieu de considérer les indigènes comme des gêneurs dans leur propre pays, il faudrait voir en eux des auxihaires utiles et peu exigeants.

C'est ce que je me suis efforcé de faire chaque fois que j'en ai eu l'occasion, et je m'en suis toujours bien trouvé. Je n'en veux pour preuve que les nombreuses marques de reconnaissance que je me suis attirées par ce moyen bien simple.

Ainsi, lors de la famine, un service tout naturel que j'ai pu rendre à ces malheureux m'a permis de voir

qu'ils étaient susceptibles de gratitude; pendant cette période néfaste, c'est par familles que les indigènes mouraient chaque jour dans les villages avoisinant le fort, alors que les magasins contenaient des vivres qui auraient pu soulager leur détresse ; mais il est vrai d'ajouter qu'on ne pouvait les leur livrer sans compromettre, peut-être, la subsistance des hommes jusqu'à l'arrivée de la prochaine colonne de ravitaillement. Au moment de l'installation de ma petite colonie, indépendamment du prêt de mil que j'avais obtenu du commandant, j'avais pu faire des achats assez considérables; ces approvisionnements, distribuésavec parcimonie, me permirent de soulager bien des misères; il n'y avait rien là que de très naturel, mais le fait de se soucier du bien-être de ses semblables parut aux nègres une chose tellement extraordinaire qu'ils en conservèrent une confiance inaltérable en ma protection. Quand, après bien des mauvaisjours, ils retrouvèrent un peu d'aisance, leur premier soin fut d'essayer de me rendre les services qu'ils avaient reçus de moi; il ne se passait pas de jour que je ne visse arriver dans ma case de nombreux présents que je me serais bien gardé de refuser, comme le font la plupart des Européens en pareil cas, sous prétexte qu'ils ne veulent rien accepter des indigènes. Je m'efforçais au contraire de manifester ma vive satisfaction à ceux

qui m'apportaient des cadeaux, tout en me réservant

de les en dédommager par la suite; mes camarades s'amusaient beaucoup de cet excès de délicatesse qu'ils jugeaient ne pouvoir être compris des noirs. Je soutiens au contraire que lorsque les indigènes ne sont pas obligés, soit pour obtenir la faveur de quelqu'un, soit pour apaiser le courroux d'un chef, de faire un présent, ils sont bien plus heureux d'offrir que de recevoir.

Ainsi, à une autre époque, j'avais eu Toccasion de faire restituer à une pauvre vieille femme une vache qui s'était trouvée mêlée à un troupeau réquisitionné ; la femme m'en avait gardé une vive reconnaissance, et bien que le village qu'elle habitait se trouvât situé à plus de douze kilomètres de Kita, elle n'aurait pas manqué chaque dimanche de venir m' apporter deux œufs frais et de me renouveler ses remercîments, tout en déplorant que sa misère l'empêchât de me faire des présents plus dignes de moi.

Il m'arrivait souvent de lui faire glisser une pièce de vingt sous par l'intermédiaire de Nadouba ; elle s'empressait aussitôt d'aller sur le marché oii elle achetait quelque volaille qu'elle m'apportait encore, en protestant qu'elle avait rencontré une personne de son village qui lui en avait fait cadeau.

Je n'ai naturellement pas à tirer vanité de rattachement que me portaient les nègres, pas plus que des raisons qui l'avaient motivé, et je ne raconte tous ces

détails, qui paraîtront peut-être insignifiants , que pour éclairer d'un jour bien peu connu le caractère de ces grands enfants, si décriés, qu'on appelle les noirs; et, dût-on me trouver bien optimiste, j'ajouterai qu'à la reconnaissance des bons traitements^ le nègre joint, la plupart du temps, l'oubli des mauvais .

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