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Cinq cent mille francs de rente

BOULETARD DES ITALIENS, 15, EN FACE DE LA MAISON DORÉE. La tiadaction et],la reprodaction sont léserrées.

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Une Scène de famille

Vers 18^8, dans une des rues du faubourg Poissonnière , un honnête homme se fit banquier.

Cette nouvelle maison de banque s'était imposé les règles de conduite les plus se-

a CINQ CENT MILLE FRàNCI

vères ; elle voulait choisir et limiter ses opérations de finances ; elle ne devait se charger que de recouvrements d'effets sur la province, avec escompte et droit de commission, de dépôts d'argent, ou d'avances de fonds sur de bonnes valeurs; spéculations industrielles, jeux de Bourse, devaient surtout lui être interdits.

A défaut de la célébrité que donnent vite les grandes affaires et les hautes relations, la maison Picard (ainsi s'appelait le fondateur et le chef de cet établissement) mérita et obtint bientôt une réputation d'ordre et de probité.

Tout y était simple et modeste.

Adolphe Picard avait commencé sa vie

dans des conditions assez humbles ; on peut dire de lui ce qu'on se plaît à répéter de beaucoup d'enrichis et de parvenus :

« Il vint à Paris en sabots. )>

Son père tenait une maison d'épicerie dans un chef-lieu d'arrondissement du département de la Seine-Inférieure; entraîné par les idées nouvelles de 89 qui émancipaient la bourgeoisie, cet épicier libéral fit des sacrifices pour donner à son fils unique une certaine instruction.

C'est ce grand mouvement politique et social de 89 qui a élevé le niveau des intelligences dans notre pays ; c'est 89 qui a donné à la France tant d'esprits éminents et, il faut

le dire aussit tant d'ambitions effrénées qui ont agité et qui agiteront encore le dix-neuvième siècle.

On apprit au jeune Adolphe à lire et à écrire; on lui apprit même l'orthographe, même un peu de latin, et beaucoup d'arithmétique.

Dans sa petite ville» Adolphe Picard passait pour un savant ; les fortes têtes de l'endroit disaient qu'il irait loin.

Dès que ce jeune savant de province atteignit l'âge de dix-huit ans, il ne songea plus, comme tant d'autres, qu'à trottiner dans les boues de Paris. Le jour de son départ, il reçut de sa mère deux louis d'or, et on lui

DE RENTE. j

souhaita toutes lëS prospérités qu'on avait rêvées pour lui. Nul ne doutait de ses sUccès et de Sa fortune.

A son arrivée à Paris, il se pla^a comïtië commis t liez un épicier en gros de la rue de la Verrerie, auquel son père l'aTait fefcôriimandé ; c'était là , pour parvenir à la richesse, le chetrtin le plus long, ïiials peutêtre lé plus sùi». Il y fut initié à Cet art merveilleux de trouver des centaine^ dé mille francs dans des bénéfices et des économies de centimes. Comme M. Jaci^lies Laffitte dans sa jeunesse, Picard était capable de se baissét* dans la rue j5oUr ràitiasser une épingle.

3i^rttôt il se ta courtier marran de m^r-

chandises; dans ses relations d'affaires il montra tant de droiture et d'intelligence, qu'il put en quelques années, par la multiplicité des ventes et des achats dont le chargeait sa nombreuse clientèle, mettre de côté loyalement la somme considérable de deux cent mille francs.

Picard perdit son père et sa mère, qui ne lui laissèrent qu'une succession des plus modiques.

Né en 1804, il comptait à peine vingtcinq ans lorsqu'il se maria; celle qui lui avait inspiré son premier amour devint sa femme.

Ce fut alors que, déjà très-connu dans le

petit commerce de Paris, il songea à fonder sa modeste maisoji de banque.

Sa femme, jeune orpheline, lui apporta pour dot cent mille francs, dont elle hérita pour toute fortune ; total : trois cent mille francs dans la communauté.

Madame Picard, que son mari n'appelait jamais que par son petit nom : Constance, était une charmante personne, bien élevée, instruite, fort entendue; chez elle l'intelligence, la religion du devoir, le goût du tra- \ail, je dirai presque le goût des affaires, s'alliaient à des grâces naturelles.

Or[>heline dès son bas âge, élevée au fond d'une petite ville de la Seine-Inféiieure , où

fè CINQ CENT MlfclÈ FRANCS

Pidârd l'avait connue tout enfant, Constance avait dû à l'esprit et surtout au bon cœur d'une vieille parente une forte et sainte éducation.

Dans les premières années de ce jeune ménage, — si un bordereau d'effets à escompter vous eût amené dans les bureaux de la maison Picard, vous eussiez surpris, penchée sur un énorme registre de comptes courants, une jeune ferttme la plume à la main , portant un court tablier noir , des manches de soie attachées au-dessus du coude, et travaillant, travaillant toujours ; c'était madame Picard.

Dans cette attitude de commis , dans cette tenue d'expéditionnaire, Constance se

DE REWTE; fit

montrait séduisante presque à son insu.

A Paris surtout, dans plus d'une grande maison de commerce, les femmes prennent la part la plus active aux affaires, s'en préoccupent avec passion, les surveillent et les dirigent avec intelligence. Leur esprit net et positif» leurs manières d'une décence agréable, leur élégance modeste, qui seraient peutêtre dépaysés, mal à l'aise dans un salon, plaisent et réussissent dans la situation qu'elles se sont faite. Acheteurs de tout rang, petite bourgeoise ou duchesse , sont traités par elles avec tact, avec convenances, avec les nuances les plus fines. La tenue réservée, les mœurs simples et sévères de ces femmes laborieuses, en même temps qu'elles sont de bons exemples pour leur intérieur, inspi-

i% CINQ CENT MILLE FRANCS

rent au dehors confiance, estime et respect.

Des cheveux noirs, soyeux, mais difficilement contenus, bien que plusieurs fois repliés et contournés sur eux-mêmes, couronnaient le large front de Constance, un front d'un blanc mat; ses grands yeux d'un bleu clair , d'une expression douce et tendre , semblaient protégés par des sourcils et des cils noirs. On pouvait observer en elle une grande distance entre l'extrémité des sourcils et la naissance des cheveux sur les tempes : signe extérieur de l'esprit d'ordre , d'après les partisans du système de Gall.

Cette physionomie un peu mélancolique souriait rarement ; mais elle souriait toujours avec esprit, avec un Un à-propos, et

alors elle s'illuminait de tout le'clat d'une bouche aux lèvres fraîches qui laissaient voir des dents blanches, petites et épaisses.

Une mise toujours simple ne donnait que plus de relief à l'élégance sympathique, à la taille harmonieuse de cette jeune femme sans prétention.

A la première vue, Louis XIV s'extasia

devant un des petits mérites de la duchesse

de Bourgogne : elle savait manger! Constance

savait s'asseoir, se lever, marcher comme

H une duchesse de Bourgogne.

Chez la femme surtout, la grâce dans les attitudes atteste les plus heureuses proportions, des attaches fines et délicates; certai-

ih CINQ CtNT .MILLE lllAKCS

nés poses, cerlaines coiiteiiaiices naturelles révèlent même du goût, de l'esprit et quelquefois jusqu'à un sentiment de vertu et de dignité.

Tous ces attraits féminins auxquels on s'efforce de suppléer quand ils font défaut, Constance cherchait presque à les dissimuler ; elle ne voulait plaire qu'à un seul, à son mari, et elle se montrait pleine de confiance dans h durable affection de celui qu'elle aimait et qui l'avait aimée presque dès l'enfance; toute sa coquetterie, c'était le luxe d'une minutieuse propreté.

La place qui lai était réservée dans les bureaux se reconnaissait à l'ordre, à la netteté de toutes choses; à cette place, dans un

éiëgHUl petit vas© d'étagère, s'épanouissait chaque jour une fleur iiouvelle. Picard savait trouver chaque matin pour Constance la fleur la plus charmante de la saison : une rose, un dahlia, un camélia, une toufl'e de violettes. Les fleurs que lui donnait son mari étaient les seuls bijoux dont Constance ainiàt à se parer.

Cet intérieur calme, modeste, ne manquait cependant point de gaieté ; des distractions, des plaisirs peu coûteux suffisaient pour tempérer les soucis des affaires.

Toute question entre le mari et la femme était précédée de ces petits noms : Adolphe, Constance, prononcés avec des inflexions de voix toujoui's affectueuses et tendres ; plus

(1 une fois même, Constance était distraite (l'une addition ou de la lecture de son courrier par un baiser qu'elle recevait de son mari avec une dignité charmante, avec un bonheur contenu.

Les difficultés, les tracas inséparables de nombreuses affaires, jetaient bien parfois quelques nuages passagers sur le riant horizon des jeunes époux : mais les peines à deux pèsent moins sur le cœur : deux âmes étroitement unies résistent presque gaiement à des malheurs qu'elles peuvent réparer ensemble.

On se plaisait au travail dans la maison Picard; mais on n'y était pas pressé de faire fortune.

DE RENTE. f 7 ■

La régularité , rexaclitude dans la correspondance, dans les comptes et bordereaux, agrandirent bientôt le cercle des re-' lations et le chiffre des affaires.

Très-peu de temps après son mariage, Constance mit au monde, à un an de distance, deux jolis enfants : un garçon et une fille. Cette maison semblait bénie I On leur donna les noms de Blanche et d'Anatole. Anatole était l'aîné.

Des devoirs, des soins nouveaux tinrent la mère de famille un peu plus éloignée des affaires de la maison de banque, dont la prospérité croissante avait d'ailleurs déjà rendu nécessaire la collaboration de cinq

ou six commis aux écritures.

ISk CINQ CENT ftUtlE FRANCS

Les petits évéïiemenls auxquels nous faisons assister le lecteur se passaient en 1851.

La maison Picard avait toujours dirigé ses relations commerciales avec tant de prudence; elle s'était abstenue avec tant de persévérance de toute équivoque entreprise, qu'il lui fut facile de lutter contre deux révolutions, celle de 1830 et celle de 1848, sans que son crédit eût chancelé, sans qu'elle eût cessé un seul jour de pyer à bureau ouvert.

Un soir, — une belle soirée d'été, - vers les dix heures, après une journée bien remplie par le travail et par les affaires, madame Picard retint son mari près d'elle, dans un bpudoir dont les fenêtres donnaient sur le

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jardin d'une maison voisine. Une des portes de ce boudoir s'ouvrait dans la petite chambre de jeune fille réservée à Blanche. L'entretien des deux époux devait être sérieux et solennel : il s'agissait d'un secret et d'un aveu. Constance s'approcha de son mari ; tous deux étaient émus.

— Qu'as-lu donc à m'apprendre , ma chère amie? dit Picard, en serrant dans les siennes les mains de sa femme,

— J'ai à t'apprendre que j'ai peut-être mérité tes reproches ; depuis plus d'un mois je renferme dans mon cœur un secret que j'aurais dû te confier : M. de Rhélorière, l'un de nos commis les plus assidus, aime ta fille, et, ce qui est plus sérieux, il est aimé.

ÎO CINQ CbNT MILLE FRANCS

— Un grand secret, en effet ! mais comment l'as-tu surpris ou deviné ?

— Mon Dieu! on tient aujourd'hui à honneur de donner beaucoup d'instruction à ses eufants, et on apprend trop de choses aux jeunes filles. On éveille leur imagination, on excite leur esprit, on émeut leur cœur par des études historiques et littéraires. Blanche, cette charmante enfant, a, tu le sais, pris goût à ces études. Il y a plus d'un mois, j'ai découvert, dans un tiroir qu'elle avait oublié de fermer, un album, avec ce titre : Mes rêves et mes pensées. Une seule page a mérité mon attention, et après l'avoir lue et relue, je l'ai détachée. Tiens, la voici.

Surpris, agité, le père de famille lut

à haute voix ce qu'avait écrit sa fille :

« L'heure du mariage approche pour moi I Quelle épreuve terrible et périlleuse I Je voudrais pour mari quelqu'un dont la condition me permît de m'associer à ses travaux. Que de zèle, d'affectueux dévouement il trouverait en moi !

» J'ai remarqué que M. de R... , l'un des commis de mon père, se plaisait beaucoup dans cette maison ; il s'y montre très-assidu à ses devoirs. Ne cherchant aucune distraction, il semble n'aimer que le travail, peut-être parce qu'il travaille au milieu de^ nous. Il me regarde beaucoup, avec une respectueuse tendresse.

^ CJNQ CENT MILLE FRAÎNCS

» Je ne veux point interroger mon cœur, de peur d'y surprendre des sentiments trop peu en contradiction avec les siens. Je me laisse aller à croire qu'il aurait pour sa femme toutes les délicates attentions qui seraient si nécessaires à mon bonheur.

» Je voudrais, moi aussi, comme ma mère aimée, recevoir chaque matin de mon mari une fleur nouvelle ; il me faudrait un intérieur tranquille, gai, et non pas la solitude qui fait naître de tristes et dangereuses pensées.

» M. de R... n'a jamais osé me parler, ce qui me prouve qu'il aurait beaucoup de choses à me dire ; je n'oserais jamais non plus lui adresser une question, même la plus in-

différente ; aurais-je donc, moi aussi, beaucoup de questions à lui adresser ?

» Mon cœur est préoccupé du présent, inquiet de l'avenir : préoccupations, inquiétudes toutes nouvelles pour moi ! Mes pensées de bonheur ne seront-elles que des rêves ? »

Cette lecture fut interrompue par un léger bruit... le bruit d'un soupir, d'une plainte.

Une porte s'ouvrit ; une jeune fille entra. C'était Blanche. Elle veut parler : des sanglots étouffent sa voix ; pâle, les cheveux en désoi'dre, elle tombe éplorée aux genoux de son père et ne peut faire entendre que des paroles entrecoupées de larmes.

— Pardonnez-moi , je n'obéiraï jamais qu'à votre volonté !

La porte, en s' ouvrant, avait éteint la seule bougie allumée dans le boudoir, et la physionomie de la jeune fille n'en paraissait que plus attendrissante , éclairée par les faibles lueurs d'un ciel parsemé d'étoiles.

Blanche, dans l'éclat de la jeunesse, réunissait toutes les grâces naturelles , tous les attraits de sa mère.

De douces paroles furent vite prodiguées à cette pauvre enfant :

— Calme-toi, lui dit son père en l'em-

brassant , nous n'avons d'autre ambition que ton bonheur.

Sa mère, qui pleurait, la rassura à son tour avec des baisers.

En se souvenant des pensées qu'elle avait écrites, Blanche, toujours à genoux comme une Madeleine repentante, n'osait lever les yeux, bien que sa pudique rougeur fût plus facile à cacher dans la pâle clarté d'une belle nuit.

Relevée et soutenue par sa mère. Blanche regagna sa chambre, sinon calme, du moins pardonnée.

Resté seul un instant, le père de famille.

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allant vite au fond des choses, se consulta sur le parti à prendre.

Après avoir passé plus de vingt ans dans les affaires, l'ancien commis de la rue de la Verrerie, l'ancien courtier marron possédait une fortune de quinze cent mille francs; ce capital, engagé dans les affaires, rappor-. tait chaque année de très-beaux intérêts. Sa fille était belle et pouvait sans doute prétendre à un maringe plus brillant selon le monde; mais dans son émotion, Picard se préoccupait surtout de rendre au plus vite le calme à sa fille, à sa femme, à toute sa maison qui n'avait jamais été troublée par un tel orage.

Constance vint annoncer à son mari

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que Blanche se montiait plus tranquille, plus raisonnable.

— Espérons, dit-elle, que le sommeil dis^ sipera ce trouble , cette agitation d'une enfant; mais je ne t'ai pas tout dit. — Après avoir découvert les secrètes pensées de Blanche, j'observai son attitude, ses façons près de M. de Rhélorière, l'attitude et les façons de M. de Rhétorière près d'elle. Je fus bientôt convaincue que ces deux jeunes cœurs s'entendaient sans se parler. M. de Rhétorière se sentit observé par moi : il me demanda respectueusement un entretien; tu étais absent. Il m'avoua ses vœux, ses projets, ses espérances ; il me parla de sq famille et du nom honorable qu'il portait : son père, mort jeune encore, appartenait ù

la magistrature. Fils unique, il a hérite' pour toute fortune de six mille francs de rentes ; il a un oncle, M. le comte de Rhétorière, général en retraite , grand officier de la Légion d'honneur, et dont il est le seul héritier. Le général possède cinquante mille francs de rentes en terres, ce qui représente un 1res- gros capital. Cette fortune lui vient surtout de sa femme, dont il n'a pas eu d'enfant , et qui mourut il y a quelques années. Son neveu lui avait écrit déjà pour le prier de demander la main de ta fille ; mais ce pauvre jeune homme vient de recevoir de son oncle un refus en termes durs et fâcheux. Cette lettre le met au désespoir.

« Puisque mon oncle me déshérite, je

n'ai plus, dit-il, qu'à quitter cette maison, d'où j'emporterai d'ineffaçables souvenirs I » Et sur mes instances, il m'a remis cette lettre d'un vieux soldat qui n'aime pas les banquiers, et qui aurait surtout voulu que, comme lui, son neveu eût l'honneur de recevoir trois ou quatre blessures sur le champ de bataille.

M. Picard lut à voix basse la lettre du général.

« Mon cher neveu,

» Ta résolution de te vouer aux comptes courants, et le mariage d'argent que tu souhaites, trompent toutes mes espéiances. Après avoir échoué dans ton examen pour l'école de Saint-Cyr, tu aui-ais dû l'engager et cou-

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rir gagner ton épaulette de sous lieutenant en Afrique.

» Votre compte est crédité, débité; — fai le plaisir de répondre à votre honorée du... Voilà donc quel sera le roman de ta vie ! J'aime mieux : En avant, marche! On ne sait pas où Ion va, mais on arrive.

» Sous les drapeaux, nous tuons en ennemis des hommes que nous ne connaissons pas; mais nous secourons en frères des camarades que, la veille, nous n'avions jamais vus. Vous autres gens d'argent, vous ne tuez, vous n'aimez, vous ne secourez personne !

» Ta vie de caserne et de champ de ba-

DE UliJNJE.

taille m'eût rajeuni ; j'étais tout prêt à payer tes dettes de garnison. Je sais par souvenir la joie que cause à un neveu, qui oublie de compter, le billet de cinq cents francs d'un oncle économe; j'eusse même été heureux de faire des surprises de ce genre à un officier aimé de ses chefs et de ses soldats, obligeant, généreux envers ses camarades, et n'ayant d'autres vices de cœur que d'être un panier percé.

» Je refuse donc d'intervenir en ton nom auprès de la famille Picard; ne sois même [MIS étonné si un jour je te déshérite ; je ne veux pas que ma belle ferme de Normandie figure dans ton actif,

» J'avais rêvé de doux ombrages pour

ta vieillesse, après vingt ans de service, cinq ou six campagnes, avec le titre de général, trois ou quatre blessures (j'en compte cinq sur mes états de service); mais puisque tu ne dois pas venir me remplacer sous les arbres que j'ai plantés dans la commune où mon nom, je puis le dire, est aimé et respecté, je ne veux pas que mon bien soit peut-être vendu par petits lots, pour le plus giand bénéfice de ton encaisse,

» Enferme donc à double tour ion cœur et ton avenir dans un coffre-fort ; marie-toi si tu veux, fais fortune si tu peux ; tes destinées ne m'intéressent plus. J'ai encore en toi un neveu, je n'ai plus un fils.

» Le général comte de Riiétorière. »

— Que dirait ce grognard de la grande arme'e, s'écria Picard avec un certain orgueil mêlé d'ironie, si des gens d'argent donnaient leur fille et une belle dot à son neveu déshérité ? Le jeune de Rhétorière est intelligent, travailleur, honnête, bien élevé ; le général saura que pour les gens d'argent, les qualités d'esprit, de caractère et de cœur sont un capital !

— Pourtant , mon ami , ne précipitons rien, reprit Constance.

— Ne laissons pas partir ce jeune homme

de notre maison^ répondit Picard ; il peut

assurer le bonheur de notre Blanche. Une

vie modeste, occupée, où toutes les émotions

appartiennent à la famille, où toutes les 1. 3

aiiibilions apparlieiineut à l'avenir (\es enfants, une vie pareille a ses sollicitudes, niais elle a aussi ses (^puc^^ivs et ses joies : ne pouvons-nous pas tous deux regarcier en arrière sans tristesse et sans rqgre^ ?. Allons 1 la maison Picard ne perdra rien à s'appeler un jour la maison Ulictorière.

Laurent, un vieux domeslic^ijiç au ^çrviœ^ de la famille Picard depuis vingt ans, interrompit cet entretien.

— Un grand laquais en livrée, dit-il, vient dç se présenter pour savoir à quelle heure monsieur était visible; je lui ai répondu ceci : M. Picard est trop à ses affaires pour quitter souvent sa maison ; il est chez h^ tous les jours et presque à toute heure.

Dt; R^^Tli. 35

Ou rQtiiouvait dans ce vieux Laurent, le domesùqjae d'autrefois, esclave de ses devoirs, content de son sort, respectant,, honorant ses maîtres, et souvent dévoué,, aux jours de malheur, jusqu'à l'hcroïsmc.

Le^ domestiques d'autrefois él^i eut, pour ainsi dire, des arbres animés dont les racines vigp,ureuses vivaient, profondément attachées aj^.sql,, kMM(iison (1) ;, souvent ils naissaient, ils^ se mariaient, ils. mouraient. sm sein.de.,l^,ip,êrac,fftwille, qu'ils aimaient, dont ils étaient aimés, et leurs €;t>fai>ts se montraient dignes de l'héritage de bonne renomnaée. qui venait de leurs aïeux*. Lies domestiques d'aujourd'hui ne sont, le plu5

(1) Domus.

souvent, que des ouvriers d'occasion et de passage : on les prend à l'année, au mois, à la journée, à l'iieure ; il n'y a aujourd'hui, entre le domestique et le maître, qu'un marché qui se conclut sans qu'on se connaisse, sur de vagues renseignements, et qui peut se rompre sous le moindre prétexte.

Constance se sépara de son mari, oppressée, souffrante, agitée par des mouvements nerveux; elle se retira dans la solitude de sa chambre, où elle pouvait souffrir sans le laisser voir.

Pour ne pas inquiéter ceux qui l'entouraient et qui lui étaient chers. Constance, dont la santé depuis un certain temps s'était altérée sans aucun changement extérieur

dans sa personne, contraignait sa physionomie à une douce sérénité, cachant ainsi sous un masque des douleurs quelquefois poignantes qui l'accablaient.

Un Iliner d^iinis.

Lorsque i'on concentre ses émotions dans le cercle étioit du foyer domestique, les sentiments de la famille prennent toute l'exaltation, toute la fiévreuse sollicitude des plus violentes passions du cœur humain.

La révélation des premiers battemenls du cœur de Blanche, le pudique repentir de cette innocente enfant, avaient vivement ému M. et madame Picard, et pendant plusieurs jours, leurs préoccupations se trahirent par une silencieuse tristesse.

Sans avoir échangé une seule confidence, un seul mot dé leur douleur, ils se savaient tous deux en proie aux mêmes inquiétudes, aux mêmes tourments.

Oe fut dans une pareille situation d'esprit et de cœur que M. Picard reçut, à son grand étonnement, une invitation à dîner d'un Certain baron de Longueville, qu'il avait tiré de plus d'un mauvais pas p«r des services d'argent : voici le billet du baron :

Dfe Rïlts'rE. i^

« Mon cher Picard, » La foi'tiiiie a répare ses torls ertvei-s ttlttî. Je lui pardonne : je suis riche! Tu m'as secouru dans les jours difficiles ; viens rire chez moi avec noire camarade de cûllége le docteur Bernard, dans (m des beaux joUt'S de ma prospérité. Je t'attends dîner mardi prochain, à six heilt*es et demie, rue de la Pépinière, n'' 50.

» Baron de Lon(Uîfviu.k.

» P. S. Je t'invite par écrit; ton vieux do* mestiquea répondu à mon valet de pied que tu étais tout entier à tes affaires : je n'ai pà* voulu contrarier tes goûts, tnoi qui n'ai ]à^ mais fait passer les affaires qu'après les plaisirs, V»

kk CINQ CENT MILLE FRANCS

Ce nouveau personnage qui daignait pardonner à la fortune sa pauvreté d'autrefois, avait débuté sur le théâtre de la vie parisienne dans l'emploi de commis de nouveautés : au collège (il poussa ses études jusqu'en troisième), il se distinguait déjà par des habitudes d'élégance ; à quinze ans, il portait, sous l'empire, des bottes à la SouvarofT et des carricks à huit ou dix collets. Ses façons juvéniles de grand seigneur, ses enfantines recherches de toilette l'avaient fait surnommer le baron : c'était une espèce de sobriquet-épigramme qui lui resta, et dont il se fit dans le monde un titre de noblesse. Il finit par prendre ce titre au sérieux, et il se disait noble sans rire.

Dans sa première et sa seconde jeunesse,

DE RENTE. ÀI

Longueville esaya de tous les métiers, même de celui d'homme de lettres. Soyons juste : aucune académie, même de province, ne (couronna ses œuvres légères, trop légères ; aucun journal ne publia ses articles. Esprit futile, incapable d'application, il commençait tout, il ne finissait rien ; sa bonne humeur était sa seule supériorité, et c'en est une. Il savait rire de tout et de tout le monde, de ses amis et de lui-même. Remuant, intrigant, familier et abusant de la familiarité ; s'agitant pour de petites choses, pour des puérilités, il inventait mille combinaisons, hasardait mille bassesses pour une invitation de bal, pour une invitation à dîner; il tenait à se montrer, à parler de tout, à se dire l'ami du monde entier, des gens d'esprit, des gens riches,, des femmes du monde,

(les beautés à la mode du jour, et même des coquines à la moijie... pour la nuit. Il aimait à placer au milieu de ses causeries vulgaires, mais frottées d'un certain esprit, : « J'ai dîné hier chez le marquis... Le bal de la comtesse él^it charmant!... Nous a,vons j,oué hier gros jeu, aux Provençaux... j'ai perdu cent louis. »

On l'écoutait, on l'acceptait; sa confiance en son propre mérite lui donnait un aplomb qui allait souvent jusqu'à l'elTronterie. Quant à sa forlune, ce n'était qu'qn va-etvient, ce que l'on appplle des. hauts et des bas. De revenus assurés, gagnés par le travail : aucun; il vivait d'expédients, de coups de dés, à la grâce de Dieu,

Ç^lte ej^islepçe de (lasards et d'uventurç;^ est celle de bien des gens. La profession de ces gens-là est de n'en avoir aucune ; ils vivent du métier, du talent, de la fortune et de hx position d'autrui.

Le baron eut des jours difficiles ; dans le temps dç ç.ejne , il ëçoul^ait yolop|t,i^r§ Jes mauvais conseils de la misère : il se, me^^t au-dessus du q^u'en dira t-oii. Mais (^ai;^ la prospérité, son bç>^ naturel reprenai^t le dessus : il se donnait alors, comme un nouvea^jluxc, tous les §emblapls dç, 1^ d,çliçatesse et de la probit,é. 11^ reçleveiiait ^alanjy homme, et se montrait niême obligçi^i^ et g,én,éi:eux. ,

Consta^çe pressa son mari d'accepter l'in-,

vitation du baron, espérant qu'il trouverait du moins quelques distractions dans ce dîner d'amis.

Au jour et à l'heure indiqués, M. Picard se présenta rue de la Pépinière, 50.

Un domestique en livrée — galons d'argent, culotte de panne rouge, bas de soie blancs, — faisait l'office de concierge dans un petit hôtel qui n'était habité que par le baron.

Les appartements de ré(^ption occupaient tout le premier étage. On y montait par un large escalier orné de vases de fleurs et recouvert d'un tapis aux couleurs éclatantes, retenu au bas de chaque martphe par de petites tringles dorées. L'ametiblement du

salon et des pièces voisines représentait oc luxe improvisé et criard que fournissent à grands frais, du jour au lendemain, aux enrichis de la veille, les tapissiers les plus vulgaires. Pas un tableau, pas un de ces objets d'art ou de haute curiosité, qu'on ne parvient à collectionner que par des recherches patientes, en épiant l'occasion.

Un valet de pied, dans une tenue de livrée irréprochable, avait à peine annoncé à haute voix : « Monsieur Picard ! » que le baron se jeta dans les bras de son ami avec cordialité, et peut-être aussi avec une certaine joie vaniteuse.

De Longueville prit sur la cheminée trois billets de mille francs.

50 CINQ CEJNÏ MILLE FttANCS

— Il me faut d'abord, S ëcria-t-il en souriant au banquier, payer mes dettes. Tu es généreusement venu à mon secours, et c'est ton dévouement qui a posé ia première pierre de ma fortune.

La porte du salon s'ouvrit de nouveau, et on annonça le docteur Bernaid.

— Cher baron, quels scxnt aujourd'hui tes illustres convives? dit le docteur ébloui de Umt de lumières et de magnificence.

— Je n'attends plus personne; pour bien dîner, ajoula-t-il prétentieusement, il faut, comme le dit un célèbre gourmand, être trois comme les Grâces, ou neuf comme les Muses. Les Grâces dîneront aujourd'hui

Dii UtNiË.

lout à leur aise, les coudes sur la table.

Spj)t heures sonnèrent ; les deux battants de la salle à manger s'ouvrirent. Un maîlie d'hôtel vêtu de noir, cravate blanche, prononça d'une voix solennelle :

— Monsieur le bai'on est servi !

Rien de plus coquet que celte table surchargée d'argenterie aux armes du baron, couverte de linge de Saxe lout neuf, richement damassé. La douce lumièredes bougies se jouait dans les cristaux et à travers les jours des ciselures élégantes des cloches, des réchauds, des seaux à vin de Champagne.

Tout ce luxe, lout cet éclat, se relléiait

sur la physionomie épanouie et triomphante du baron : il avait voulu étonner ses deux convives, et il était tout surpris lui-même de son opulence.

Le menu du dîner était inscrit sur une carte de vélin, entourée de vignettes coloriées, comiques et appétissantes. Par leur nombre, par leur forme et par leurs couleurs, les verres finement gravés suppléaient à la carte des vins.

Les convives, bien assis, bien installés, avec leurs coudées bien franches, - le mouvement du service commença.

— Tu as la parole, mon cher baron, dit Picard : raconte-nous ton roman des Mille et une Nuits.

Sceptique et rieur, d'une morale trèscommode, ne manquant ni de verve ni d'esprit, fort à l'aise avec deux camarades de collège du même âge que lui , le baron donna l'ordre de se retirer aux valets de pied placés derrière chaque convive. Frédéric, le maître d'hôtel, resta seul chargé du service. Il méritait cette faveur.

— Frédéric, ajouta le baron, est un confident et presque un ami. Pendant les mauvais jours, un plaisant disait de nous deux : Le baron est supérieur à Frédéric par l'intelligence; mais Frédéric est supérieur au baron par les capitaux.

En maître d'hôtel de bonne maison,

iifi CINQ CENT MiLtE FRANC»

Frédéric ne se permit pas de sourire.

— Kh bien I puisque vous le voulez, continua le baron, voici mon histoire :

Fatigué de voir tant de gens partir de si bas et monter si haul, je résolus, moi aussi, de prendre la peine d'arriver ou plutôt de parvenir ; on parvient plus vite qu'on n'arrive ! Pour sa fortune comme pour sa santé, il faut d'abord choisir le climat, le milieu dans lequel on doit vivre ; quand on veut avancer sur la route qui conduit aux succès et aux millions, il faut ne hanter que les puissants du jour, les enfiants gâtés de la fortune, et comme Gil Blas, se mettre à leur suite, une plume, une serviette ou un plumeau à la main.

DB BENTË. 55

Je me liai tl'abor^l, par de fréquentes et obséquieuses causeries, au foyer de l'Opéra, avec le directeur d'un journal influent : c'était un homme d'un grand esprit, quoiqu'il eut de l'influence.

Sollicité par tous les ministres, courtisé dans toutes les petites églises, sans préjugés, p * sans ambitioji, il se montrait obligeant pour tout le monde et dévoué pour ses amis ; 11 aidait, iJ protégeait les succès dans son journal, mais il se plaisait souvent à les dénigrer dans son intimité; il brutalisait hs^ i^ens qu'il avait le mieux servis, le mieui^ appuyés. Je me fis son souffre-douleur l Coinnte il riait de bon cœur dans toutes les occasions que je lui ménageais dp s'écrier d'une voix reteijtissante : « Cet imbécile de jmaa \

ce stupide baron ! cette f. . . bête de baron ! »

Je me montrai heureux et fier des épitbètes variées dont il affublait mon nom et ma personne ; elles me donnaient la mesure de ma faveur du moment. En toute occasion je parlais de mon ami le journaliste; à tout propos, je parlais de son journal, de l'article de la veille, de l'article du jour, et même de l'article du lendemain ; je faisais ainsi refléter sur moi le crédit et l'importance du personnage dont j'étais le plastron familier. Tout cela se passait, bien entendu, à une époque où les journaux avaient de l'importance et du crédit.

J'eus une seconde bonne fortune : un de mes amis se cassa la jambe. Il était l'un des

chefs d'une maison de banque mêlée à toutes Ses grandes entreprises, à toutes les grosses affaires du jour. Tant qu'il garda le lit, je me fis sa garde-malade; dès qu'il put se lever, je me fis sa béquille. Quand on l'invitait à dîner, la béquille recevait aussi son invita» tion ; je devins ainsi le convive indispensable de tous les dîners d'affaires, puis le bouteen-train des grosses parties de jeu et des parties fines. J'ai pleuré, il y a quelques jours, sur la tombe d'un régent de la Banque : il avait la prétention de bien jouer le whist, et cette prétention me valait trente mille francs de rentes.

Les amitiés de nos Oiivrards du jour ne sont pas stériles ; il ne s'est pas formé upe société anonyme, une société en comman-

58 CINQ CENT MltlR FRANCS

dite, sans bénéfice pour moi ; j'ai o]){onu d'emblée des paquets d'actions au pair, et l'on prenait la peine de les vendre pour mon compte au premier flot de la prime; je me suis fait ainsi, en très-peu de temps, un capital de quatre cent mille francs, que j'ai au moins doublé par d'heureuses opérations de Bourse, bien conseillées et bien dirigées.

Tu vois, mon cher Picard, qu'il est bien loin de nous le temps où j'allais te demander assez humblement un billet de mille francs que tu me donnais de si bon cœur !

— Voilà, mon cher baron, ton budget de recette, répondit l^icard ; mais tu ne nous dis rien de ton budget de dépense.

— Patience ! mes nouvelles et brillantes

DE REÎSTE. 59

relations firent du brnit; les beaiitc^s célèbres, les sohriquela les mieux alteU'S de Paris vinrent bientôt frétiller autour de moi, non point par amour, mais par un calcul tout simple. Mon rôle de familier dans une véritable population d'enrichis me donnait du crédit dans les boudoirs, et mon crédit dans les boudoirs ajoutait à ma faveur près de ces pauvres diables de millionnaires, presque tous vieux et blasés, courant toujours» en chancelant, après un plaisir nouveau.

— Tout ce monde-là, dit le docteur Bernard, en vidant un verre de vin de Champagne, a-t-il un peu d'esprit ?

— Ce petit monde de femmes a du moins un j<rand fond de gaieté et de philosophie ;

tout les passionne, rien ne les afflige ; leur cœur est une lanterne magique : tous les Desgrieux y passent ! Des pointes de leurs diamants, elle écrivent (celles qui savent écrire), sur les glaces de Véry ou des Frères Provençaux, leurs petits noms accolés aujourd'hui à un Alfred, demain à un Arthur. Ces noms restent amoureusement tracés ; ils y restent longtemps : seuls, les amours et \§s diamants s'en vont !

Malgré mes cinquante ans, ces joyeuses filles courent après moi : elles savent que j'ai souvent pour mon propre compte des entraînements de cachemires et*de mobiliers ; souvent, aussi, pour leur faire une bourse de jeu, il me suffit d'apostropher l'orgueil de quelque riche ami; je m'écrie : « Com-

ment ! vous avez plus de vingt millions (dans ce monde de finance, les millions comptent pour des quartiers de noblesse), et vous ne prêterez pas cinquante louis à cette jolie Madone! à cette charmante Ibrahim. » On les prête, et les cinquante louis sont plus que doublés dans la soirée, par les chances heuieuses du jeu ou par des emprunts nouveaux.

Le docteur Bernard, tout en respirant avec volupté le bouquet d'un grand vin de Bordeaux, interrompit brusquement le récit du baron.

— Voilà, dit-il, un premier cru d'une bonne année ; c'est un vin droit, bien fondu, dans toute sa maturité.

62 CliNO CLiM .MILLE TilANCS

Il se lit un court silence pendant lequel les trois amis dégustèrent religieusement la fleur de la cave du baron.

— Kh bien ! messieurs , reprit l'amphitryon, c'est encore à mon état dans le monde que je dois ce privilège, qui est presque un monopole aujourd'hui, de ne compter dans ma cave que des vins naturels, des vins faits, 4les vins qui rappellent les grandes qualités de ces vignobles d'autrefois, attenant aux riches abbayes. Les marchands de vin me font la cour comme les jolies femmes, pour que je daigne leur indiquer des connaisseurs assez riches pour payer les bonnes choses le prix qu'elles valent. Ainsi, vous le voyez, mes chers amis, si je suis un imbécile, une f... bêle, comme le disait mon ami le journa-

DE UimH' 63

liste, je n'en ai que plus d'esprit à m'être fait tout seul une position qui nie donne du crédit, des vins d'élite, de l'importance, de l'argent, des jolies femmes et des Ilatteurs.

— Mon cher baron, dit le docteur, tu es le Gil Blas de notre pays et de notre temps ; tu ne hantes, il est vrai, ni les Scipion, ni les don Raphaël, mais tu as su découvrir plusieurs comtes d'Olivarès qui se sont ciiargés de la fortune , seulement, je crains fort que tu ne sois moins ferré sur la philosophie et sur le latui que le brillant élève du collège d Oviédo, quoique l'Almanach des vingt-cinq mille adresses te donne le titre de baron et la qualité d'homme de lettres.

— Il ne faut pas croire, répliqua l'amphi-

dk CINQ CENT MILLE FRANCS

tryon, que je sois à court d'une citation de Virgile ou d'Horace :

Iiupavidum lerient ruinie.

Si t'ractus illabatur orbis.

Traduction libre : J'ai dîné à vingt-cinq sous, le front calme et serein.

Aujourd'hui, je règne : j'ai des revenus, j'ai un capital! je donne des poignées de main à presque tous les membres du Jof/eeî/'s- Clab, et même à ces pauvres doctrinaires qui ont toujours beaucoup d'esprit, qui nont plus de pouvoir ni de portefeuilles, mais qui regrettent les portefeuilles et le pouvoir. J'ai pour camarades de cii^ares les célébrités à la mode dans les arts et dans les letlres; j'ai

pour camarades de chasse des comtes, des ducs, des princes et des ministres ; je tutoie les plus grands noms et les personnages les plus hauts placés; je les écrase tous par la tenue de mes gens, de ma maison, par ma mise de bon goût et toujours soignée, par la variété de mes costumes de chasse; ils m'envient mes maîtresses; ils sont jaloux de mon bonheur au jeu; enfin,

Ma fortune est bien haut, je peux ce que je veux! comme dit le vieux Corneille.

Bernard ! à savant, savant et demi ! apprends donc que lorsqu'on vit avec des gens qui ne sont que riches, il faut être deux fois

lettré, — pour soi et pour eux.

— Mais en dehors de ces dépenses d'esprit, dit Picard, ta vie doit te coûter cher?

— Premières représentations, spectacles à bénéfice ; toute solennité dont le prix des i)illets est aux enchères; bal de la ville, bal de la cour, bal d'actrices ; courses de Satory, de la Marche, de Chantilly exigent ma présence. Ma vie d'oisif est très-occupée ! Du plus loin qu'ils m'aperçoivent, ces nombreux millionnaires, dont quelques-uns ne sont riches que pour se priver de tout, ne manquent pas de s'écrier : — Baron, qu'y a-t-il de nouveau? Et il faut par mes récits les faire assister gratis à tous ces plaisirs que j'ai payés, et qu'ils se refusent. Mon métier est de tout savoir, l'anecdote de la cour,

1>Ï ntMli. 07

le scandale de la ville, le secret des coulisses. C'est pour ces millionnaires harpagons que je viens de louer ce petit hôtel , et de m'y établir somptueusement.

Ils seront ravis que je leur donne chez moi de bous dîners ; ce sera pour eux une économie qui leur coûtera cher. Cependant, rassure-toi. Picard : mon actif dépasse mon passif, comme vous le dites, je crois, dans vos balances de Un d'année ; mais, toi, mon vieil ami, ma ressource dans les crises financières, la dernière balance t a-t-ellc complètement satisfait?

— Je vis, répondit Picard en souiiant, sous un climat tempéré ; je crains peu les orages... je ne cours pas après les millions.

— Tu fais bien, répliqua le docteur Bernard, il en est de l'argent comme des liqueurs spiritueuses : l'excès ne conduit pas à la satiété.

— Dès que lu le voudras, reprit le baron, on t'offrira une belle part dans les grandes affaires. La maison Picard, dit-on, est une maison respectable, mais tu te fais trop petit : je ne te donne pas deux millions, tu n'es qu'un bourgeois en finance. Il ne dépend que de ta volonté de devenir marquis, duc, prince. Je voudrais que mon ami Picard eût un jour, comme tout le monde, cinq cent mille francs de rente, qu'il se plaçât à la tête de notre commerce, de notre industrie, qu'il devînt un Mécène intelligent des arts et des lettres.

On méprise trop l'argent; je me fais l'avocat de l'argent : l'argent seul rend possibles les bonnes actions et les grandes choses; pour moi, je veux, comme millionnaire, aller très-haut... aussi haut que possible.

— Prends garde de tomber ! dit en riant le sage docteur.

— Bernard, tu es de ces gens qui n'osant rien, voudraient que tout le monde vécût comme eux, les bras croisés.

— Tu te trompes; j'ai aussi mes entreprises : je viens d'ètie chargé par le ministre d'une mission dans un département décimé par une épidémie.

CINQ CE^'T MÎLf-E FRANCS

— Allons, mes amis, buvons donc à nos surrps, à la fortune, n la gloire! Il faut que Bernard soil de l'Académie des sciences; il faut que le banquier Picard soit régent de la Banque et sénateur... ça s'est vu! quant à moi, je me contente d'une médiocHië... de beaucoup de millions.

Ce mot millions était pou** ainsi dire stéréotypé sur les lèvres cupides du baron.

Les trois arhis choquèrent leurs verres. Le ton fraternel et gai de leurs causeries et les excellents vins de f amphitryon avaient excité les esprits, attendri les cœurs. Picard, lui-même, d'un caractère calme et froid, souriait aux projets, aux vœux, àiix espérances du baron.

DE ftlîNTÈ. ïi

— Quand lu le voudras, ajouta de Loiigueville, je te présenterai à tous ces messieurs. Tiens, les coulisses de l'Opéra sont un terrain neutre : viens-y un soir avec moi ! j'ai mes grandes entrées , je suis bien avec tout le monde, et surtout avec le directeur.

— Quelle figure ferais-je au milieu de ces dames les actrices, au milieu de la jeunesse dorée?

— Notre jeunesse dorée manque souvent d'argent !

Le docteur Bernard , gourmet comme tous les médecins, commençait l'éloge du dîner, des entrées, du poisson, du rôti, lors-

qu'un valet de pied lui présenta deux lettres sur un plateau d'argent.

— Oh ! docteur, fit le baron, nous sommes entre amis ; c'est un moyen usé que de se faire persécuter, même à table, par des malades qui vous appellent.

— Il y a deux espèces de médecins, ceux qui dépensent leur temps à courir après les malades; ceux qui se consacrent à des travaux, à des concours, et qui font que les malades courent après eux.

— Je sais que tu es des seconds, Bernard ; lis tes lettres. ^

Tandis que le docteur rompait un des cachets :

— Tiens ! . . . dit Picard , je reconnais l'écriture de ma femme ; elle te prie sans doute de venir voir Blanche : celte charmante enfant est un peu souffrante. Les mères s'effrayent toujours; mais, c'est égal... viens nous voir dès demain.

Le docteur lut le billet de madame Picard ; à cette lecture il se troubla , il devint pâle ; sa physionomie peignait l'étonnement et l'effroi. Heureusement, les deux autres convives venaient de quitter la table ; ils ne purent rien surprendre de la subite émotion du docteur.

Les trois amis prirent le café dans le salon. Pour cacher sa douleur ou pour l'oublier, le docteur Bernard con'inua à contredire.

fè CINQ CENT MILLE FRANCS

-- Je pars demain soir, messieurs, ajouta-t-il.

— Eh bien ! nous te verrons à ton retour, répondit le baron. Mais toi , Picard, je ■veux te faire dîner prochainement avec nos plus habiles capitalistes ; il y en a, dans le nombre , qui l3ont spirituels et aimables : l'argent ne rend pas bête.

— J'accepte à l'avance ton invitation , rtiais tu fie me feras pas sortir de ma vie de famille et de pot-au-feu.

Dix heures sonnèrent.

-*- Je vais faire ma malle , dit le docteur.

-r- Je vais retrouver ma femme et ma fille, (lit Picard.

— Je vais à l'Opéra, dit le baron ; je verrai le ballet dans les coulisses.

1j^ Arrêt de mort. — Aiiaitolc. — Un Coup de «lé de deux iiiilliou!».

Le lendemain du dîner du baron de Longue ville, dès sept heures du matin, M. Picard donnait dans ses bureaux lexemple du travail et de l'activité : il signait la correspondance, contrôlait les règlements sur le livre

des comptes courants , visait les bordereaux el répondait à tous venants.

Blanche avait retrouvé le calme : elle savait que M. de Rhétorière, bien que déshérité par son oncle, restait dans la maison; cette décision de famille était plus qu'un pardon : c'était presque un consentement.

Après avoir passé une nuit sans sommeil, madame Picard attendait impatiemment le docteur Bernard , à qui elle avait écrit la veille au soir ; la lettre lui avait été remise chez le baron de Longue ville. Elle se tenait assise devant une petite table encombrée de livres et de papiers ; elle froissait convulsivement une lettre qu'elle avait lue et relue.

Il était à peine neuf heures du matin lorsque le docteur arriva. Un incident grave et triste l'amenait près de madame Picard.

— Mon cher docteur, lui dit-elle, presque sans lui laisser le temps d'entrer et de s'asseoir, cette lettre que voici a été écrite et cachetée hier par vous, dans cette chambre ; elle est adressée à celui de vos confrères qui, pendant votre absence, doit vous remplacer comme médecin dans cette maison : elle s'est trouvée mêlée sur cette table à d'autres lettres d'aiîaires ; par distraction je l'ai ouverte , et mes regards n'ont pu se détacher de cette phrase qui est mon arrêt de mort : Ce n'est qu'avec les plus grands soins que nous

pourrons conserver madame Picard à sa famille I. . 6 .

r* pendant tvoi§ o.u quatt^e annéçs au plua. La dou-

l^^iir qwç j'en ai resseptie au cœur n'aurait pjliS été aussi vive, aussi poignante, si je n'étais en effet atteinte d'une maladie mortçlle. Je garde cette lettre ; elle contient pour moi m^ triste, vfms utile aY^rûsseipept.

Éniu, profondément affligé, le docteur s'efforça de se contredire.

— J'ai eu grand tort, répondit-il, de prophétiser. Notre science peut si rarement prévoii' et affirmer ! en trois ou quatre années '>i une crise peut se produire. La santé des

femmes d'ailleurs est si trompeuse 1 Leur sensibilité nerveuse, presque toujours surexcitée, peut faire croire à toutes les maladies organiques et cependant ne laisser au-

i. Dli ui-Mt. 83

cwm trace des graves et fugitifi? syiiiiiiôiut^h qu'on a cru observer.

Bernard , pour faire douter de la science et de son savoir, employait tous les raisonnements, faisait tous les eftbrls d'esprit auxquels ont recours d'ordinaire les niédeciiis dans le double but d'inspirer à leur malade une confiance aveugle et de conserver un client.

— C'est à moi de vous rassurer, mo\\ cher docteur, répliqua madame Picard ; vous ne m'avez rien appris : je souflre en secret depuis un certain temps, vous le savez ; n'étiezvous pas le seul confident de mes douleurs? Je ne croyais pas le terme de mes maux si prochain : je vais donc me préparer à bien

mourir ; mais j'ai une prière à vous faire, une prière sacrée... c'est ma volonté dernière ; il faut (jue vous me juriez de laisser ignorer à mon mari , à mes enfants, la gravité de ma maladie et son prochain dénoûment. Ils m'aiment tant...

Une larme s'.échappa de ses yeux.

— Ils m'aiment tant qu'ils soutîri raient trop de cette longue agonie ; voyez votre confrère, et, à votre tour, exigez de lui le secret.

Le docteur, dont la physionomie grave et sévère peignait cependant la vive émotion et la souffrance morale, insista de nouveau, mais vainement, pour casser l'arrêt qu'il

avait rendu lui-même ; il promit une inviolable discrétion.

Vers la fin de cet entretien, dont les deux interlocuteurs éprouvaient un si pénible embarras, un bruit de portes qui s'ouvrent et se ferment violemment se fît entendre : le jeune Anatole entra brusquement ; il se jeta au cou de sa mère, et après plus d'une question à laquelle il ne laissait pas le temps de répondre, il conta tout d'un trait ses projets de plaisirs pour ses trois jours de liberté.

Anatole n'avait quitté le collège que depuis trois ou quatre ans, pour entrer en pension chez un professeur de droit; il y était logé et nourri; à la veille de passer ses examens

86 (;i:q CMVT^MiLr.K francs

pour In Ii(>oiice, il n'avait de soriie quo tous les douze ou quinze jours.

— Malgré la présence du docteur, chère mère, tu te portes bien ? Je viens d'embrasser mon père ! Comment va Blanche ? Je reste avec vous toute cette journée; mais demain nous nous réunissons, cinq à six anciens caruarades do collège, les uns élèves eu médecine ou en droit, les autres de l'École polytechnique ou de Saint-Cyr. Dès neuf heures du matin, rendez-vous à la salle d'armes. Nous déjeunons, nous montons à cheval ; à cinq heures, à l'école de natation ; à sept heures, au Palais-Royal Nous payons à dîner à ce pauvre Tiiiberge, qui, en finissant cette année sa rhétorique, tombe de Carybde en Scylla : d'élève il iievient prQ<

Oe RBNTE. 97

fesseuri II n'est pas très-fort, iitais nous l'ai" dions tous à être le premier : c'est une de ces machines à prix qui font la gloire des collèges. Son père est un portier du voisinage. Depuis des années, ce pauvre diable de Thiberge ne connaît que les ortolans dil réfectoire ; nous tenons à lui faire tâter demain d'un menu des Trois Frères plus ou moins provençaux. Le comte de la Roserie* notfe ancien camarade, se conduit bien : tout comte qu'il est, il ne dédaigne pas de venir avec nous ; et cependant, à sa majorité, sa vie s'est trouvée ouatée de quatre-vingt millô francs de rentes ! Il est déjà membre du jockey's'club ; il a une brillante écurie et jouit de ses entrées dans les coulisses de l'O^ péra. Dès la cinquième t celui de nous deux qui pouvait se procurer des cigares en don-

nait à l'autre, et nous fumions de compagnie. Son amitié pour moi résiste aujourd'hui aux vanités de la naissance et aux éblouissements de la fortune. Nous nous promettons de faire perdre un peu la tête au pauvre Thiberge, dont le seul défaut est de n'en avoir aucun.

Anatole comptait à peine vingt-deux ans. Il était de ces natures ardentes au bien comme au mal. D'un cœur d'or, il chérissait toute sa famille ; mais les premières passions l'entraînaient déjà vers les séductions du monde et le jetaient dans la fièvre de tous les désirs.

— Nous voulons aussi, ajouta Anatole, aller au théâtre ; on joue Phèdre demain. L'École de droit, l'École de médecine, l'École polytechnique et l'École de Saint-Cyr,

sont tout enthousiasme, tout amour pour Rachel. Le comte de la Roserie lui a déjà été présenté dans son petit hôtel de la rue Trudon.

D'un visage ouvert et sympathique, avec des dents blanches, une chevelure riche et bien plantée, une taille assez haute, Anatole était distingué de toute sa personne ; des efforts plus ou moins heureux d'élégance trahissaient déjà son impatience de conquérir sa place dans les rangs de la jeunesse brillante des clubs, du sport et des avantscène.

Il espérait surtout mettre à profit pour ses plaisirs l'expérience précoce et la haute position de son ami le comte de la Roserie.

Anatole savait son père à la tête d'une certaine fortune et d'une bonne maison de banque. Les élèves de nos collèges fument, etilsadditionnentleur richesse plus ou moins probable, dès les premières classes.

Le docteur Bernard, interpellant le jeune Anatole, essaya de le ramener à des idées sérieuses, à des idées d'avenir.

— A quelle carrière vous destinez-vous?

lui demanda-t-il.

— Cher docteur, je ne vois d'autre carrière devant moi que mes trois jours de liberté. J'ai d'abord un premier devoir à remplir, c'est d'être jeune. Je n'ai pas été cancre dans mes études ; soyez tranquille, je me tirerai d'affaire.

DE nENTE». -H

Échangeant un regard de tendresse avec sa mère, Anatole l'embrassa.

— N'est-ce pas, ma mère, que tu as confiance en moi ?

Elle eut grand'peine à contenir ses tristes pensées, et plus de peine encore à retenir ses larmes...

— Oh ! je suis bien sûr, répliqua le docteur Bernard, que vous ne resterez pas en route.

— Docteur, reprit d'une voix émue madame Picard, tel est le sort des mères : nous tremblons d'abord pour la santé, pour la vie de nos enfants; plus tard nous nous inquiétons de leurs penchants, de leur coq-

duite, (le leur avenir. Bien heureuses, entre toutes, celles dont on écoute les conseils et qui peuvent être témoins du bonheur de leur famille, la noble ambition de toute leur vie î

— Ma mère, demanda en riant Anatole, permets- lu qu'on fume dans ta chambre?

— Non, sans doute.

— Eh bien ! pour ne point te quitter, je ne fumerai pas.

Et, posant les doigts sur le clavier d'un piano, Anatole, tout en dansant sur sa chaise, se mit à jouer une polka. Une manquait pns d'un certain talent sur le piano et sur l'orgue; il était bon musicien.

Au bruit de ces mélodies vivement rhythmées, Blanche, vêtue avec la plus modeste élégance, le sourire sur les lèvres , vint embrasser son frère.

Blanche et Anatole s'aimaient de l'amitié la plus tendre — une amitié toujours gaie. Anatole saisit sa sœur par la taille et l'entraîna, presque malgré elle, dans le mouvement d'une danse dont il indiquait les temps en fredonnant une valse.

Quel contraste entre la folle gaieté de ce fils chéri, dont la vie commençait, et le secret désespoir de cette mère de famille, dont la vie allait finir, et qui se voyait déjà séparée de son mari et de ses enfants !

^^ V.l^i) CENT jui.j-i. rr.AM';5

U\ tiaiise bruyaptç i\\\ f^ère et çle h sœur ne fut pas interrompue par^'aiTivée du vieux Laurent : ils continuèrent à danser dans une chambre assez étroite, encQîiibrée de petits,, meubles, qu'ils menaçaient de renverser à cjiaque j^as. Pans su folje, Anatole allait aussi entraîner le père Laurent.

— Riez , chantez , dansez, jeunes gens, ieur dit d'une voix aflcctueuse le fidèle serviteur, qui avqit vu lîaîlre et grandir ces deux enfants; c'est de votre âge, mais ce n'est plus du mjeu !

-— Je viens, ajouta Lunrent, de la part du baron de ïiOnguevilie, en ce moment dans les bureaux : il prie M. le docteur Bernard de ne point partir sans qu'il ait

pu lui faiie uue dernière fois ses jicjieux.

A cenoindeLongueville, le jeune Anatole éprouva un senlimenl de surprise et de joie.

— Ce baron de Longueville... se dit-il, c'est lui qui ^ ouvert toutes Je^ portes des clubs, des coulisses de l'Opéra, des petites niaisons d actrices, à mon arpi la Roserie. Lié avec mon père, il protégera aussi ma jeunesse ! il me fera faire mes premiers pas, dans ce monde amusant que je brûle de connaître; grâce à lui j'éyjtçrîii les écoles, et j'échapperai à toutes les gaucheries d'un débutant.

Après s'êlre regardé dans une glacç pour grouper ses cheveux ^^ peu m déso^-dre.

après avoir relevé ses moustaches naissantes, Anatole descendit vite dans les bureaux; il avait hâte de se présenter lui-même au baron deLongueville.

— Voilà mon fils, dit M. Picard au baron; puis il continua de parler affaires avec un étranger, facilitant ainsi une conversation intime entre ce Mentorhon vivant et ce jeune Télémaque déjà très-passionné pour les Eucharis.

— Vous connaissez, monsieur le baron, dit Anatole, mon ami le comte de la Roserie ?

— Charmant garçon, qui a eu un grand bonheur, — celui d'entrer deplain-pied dans une belle fortune sans passer par les étri-

vières des usuriers. Le comte n'est pas un ignorant : il fait un peu de peinture, un peu de musique ; il ne souffre pas, comme la plupart de nos jeunes et riches héritiers, de cette maladie cruelle : l'oisiveté ! il ne fera pas comme eux : il ne se ruinera pas par ennui.

— Monsieur le baron, dans quinze jours je serai licencié en droit; me permettrezvous d'aller vous faire une visite avec mon ami de la Roserie ?

— Venez me voir, jeune homme : je vous indiquerai les mauvais courants, les bancs de sable à éviter sur cette mer orageuse de la vie parisienne. Quelques passagers y périssent corps et biens! Vos vingt ans auront

98 Cllsy CEai'4' MILLli FKAiNCS

ù se prëservei' des lettres de change, des coiïi{)l6s courants chez les bijoutiers à la mode, des liaisons avec bail; il faut toujours pouvoir quitter les lieux, même sans se prévenir quinze jours d'avance. Avec ces dames, pas de sottes excentricités; soyez seulement convenable : il faut que tout le monde vive ! . . . Vous fuirez les parties de ieu enlise amis intimes, ks parties de baccarat où l'on se paye en petits carrés de papier que l'on appelle des bons, excellentes valeurs ou fausse monnaie suivant la signature ; pas de paris de course, pas d'échanges ruineux chez les marchands de chevaux... Le plaisir, quand on eiit jeune, n'est pas une denrée bien chère; il n'y a de ruineux que le plaisir de la vanité.

Dp HEKTE. Uy

Un très-grand nombre de nos jeunes fous éprouvent un tel vertige en posant Je bout de leurs bottes vernies sur le marchepied d'une voiture bien attelée, qu'ils se ruinent en coohers, en valets de pied, en grooms, en harnais, en chevaux, en voilures de toutes formes : coupé, calèche, tilbury, cabriolet, phaéton, karric à pompe. Ils achètent même à grands frais, en Angleterre, des trotteurs, afin de se ruiner un peu plus vite!

Une fois libre, Picard interrompit la conversation fort animée de son (ils avec le baron. Le docteur Bernard vint renouveler ses adieux à tout le monde ; puis Longueville demanda à son ami le banquier un entretien secret et urgent, pour une aifaire de la plus haute importance.

100 CINQ CENT MILLE FR/iNGS

lis se réfugièrent dans un cabinet dont le baron prit soin de retirer la clef.

— Il s'agit, mon cher Picard, de ton avenir, de celui de ta lamille; il s'agit de prendre la place que tu mérites par ta longue pratique des affaires et par ta haute probité .

11 se forme en ce moment une riche compagnie pour une ligne de chemin de fer réclamée avec instances par de nombreuses et intéressantes populations.

Tous ceux qui ont souscrit les fonds nécessaires veulent te compter parmi eux et te placer même à leur tête.

11 tira de sa poche un volumineux manuscrit.

— Tiens, dit le baron, voici l'affaire, lis! tu verras là de grosses sommes et des noms considérables.

Picard examina très-attentivement cette liste de souscription.

— Comment! dit-il, le premier nom est le nom d'un ancien ministre des finances sous Louis-Philippe?

. — Pour tout le dire, ce n'est pas le ministre.

— C'est donc quelqu'un de sa famille?

— Notre associé est du même département; le ministre et lui ne sont pas parents.

iO^ r.INO CF.NT Mn.I-F. FHANCS

mais ils sont roiiipali'iotes. Tu compi'ends bien que tous ces petits détails sont pour loi, et qu'il est fort inutile de donner de pareils renseignements au public.

— Le second nom sur In liste est fort inconnu: M. Burdin... Est-ce un homme d'affaires?

— Non, maïs c'est un médecin.

— Est-ce un financier?

^— Non, mais il est chef de bataillon de la garde nationale.

— Est-ce un capitaliste?

— Non, mais il est chevalier de la Légion

DE RENTE. lOS

<l Honneiir; il a le rnérile ou le ridicule, comme tu voudras, de se donner un air grave et de pérorer à tout propos. Les actionnaires veulent qu'on les prenne au sérieux, et ils aiment qu'on leur fasse des discours en attendant qu'on leur distribue des dividendes... Le docteur Burdin nous sera utile : il fera les discours... et les courses.

— Je vois sur cette liste le comte de la Roserie. Je le connais un peu...

— Oh! celui-là est un ami de ton fds, et il dispose de gros capitaux ; il a au moins deux ou trois cent mille francs de rente.

— Tu vas même chercher des financiers au collège d'Anatole?

— Mon cher ami, crois-moi : même dans des affaires d'argent, les titres de noblesse ont leur valeur et leur prix. Il n'y a que ton nom qui puisse se passer de titre ; Picard, tout court, pèse plus dans le plateau de la finance qu'un duc et qu'un marquis!

^ — Enfin, ajouta Picard qui continuait

l'examen de la liste, voilà des banquiers qui ne me sont point inconnus. Mais ce Thomas, dont j'aperçois le nom, a fait faillite! il a obtenu, il est vrai, un concordat...

— Thomas a été malheureux, mais c'est un honnête homme.

— Je le sais, répondit Picard.

— Il se conduit bien, il donne des à-

compte à ses créanciers. Il se réhabilitera; on s'intéresse à lui ; toute la finance le protège, et comme notre affaire est excellente, nous désirons qu'il en soit. Je sais que son nom ne serait pas rayé, même par le ministre.

— Ah! le baron de Longueville... vingt ^ mille actions? premier crédit!

— Mon ami , souscris toi-même , toi surtout, pour vingt- cinq mille actions, et les premiers banquiers de Paris et de la province sont à nous. Nous l'emporterons sur toute autre compagnie, ou bien nous arriverons à une fusion honorable.

— Toutes les spéculations hasardeuses

sont en dehors de mes habitudes d'affaires, répondit Picard ; lorsqu'on engage sa signature pour une somme de pkis de douze millions, on doit tout prévoir et tout craindre ; il faut avoir dans sa caisse la somme pour laquelle on s'est engagé, et je ne l'ai pas!

— Crois-tu, par hasard, que j'aie dix millions dans ma poche? j'ai cependant souscrit vingt mille actions. Quand des actions font une prime, on n'est pas embarrassé de les vendre, et à plus forte raison est-il facile de les placer au pair. Tu ne sais donc pas que !es actions de cette ligne de fer feront au moins une prime de cinq cents francs? Tous tes correspondants, toute ta clientèle, assiégeront tes bureaux pour en deniander, pour en solliciter.

DE lUME. 107

— Je me suis fail la loi de m interdire les bonnes chances, pour me mettre à l'abri des mauvaises; ainsi, mon cher baron, tu ne vaincras pas ma résistance.

— Tu ne peux pas, du moins, me refuser de devenir le banquier de notre compagnie : tu ne payeras ainsi que l'argent que tu auras i-eçu. Vois donc les noms et les titres qui figurent dans notre conseil judiciaire! Nous avons la fleur des avoués, des agréés, des avocats et des notaires ; nous tenons à avoir la fleur des banquiers. On aimera mieux porter son argent chez toi que chez tout autre de tes confrères; ta maison est si haut placée! elle inspire à tout le monde une si grande confiance I

Picard accepta cette seconde proposition. Ce fut une imprudence, une faute.

Les mœurs légères, excentriques, la vie désordonnée, la morale trop facile du baron auraient dû éloigner Picard de toutes relations avec ce nouveau courtier d'industrie dont l'espèce abonde dans notre temps:

mais Picard était obligeant ; ses habitudes modestes, ses mœurs sévères, sa vie de famille mettaient une distance infranchissable entre lui et Longueville ; il croyait ne pas se compromettre en lui rendant service, en l'admettant à une indulgente familiarité.

Il se trompait.

Les intrigants, les gens sans dignité, sans

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honneur, sont habiles à faire cause commune avec un galant homme, pour forcer ainsi ce galant homme à faire cause commune avec eux. Us empruntent à l'autorité de son nom une recommandation flatteuse dont ils ont besoin et qu'ils exploitent. Ils gagnent chaque jour du terrain par leurs assiduités, par d'opportunes prévenances ; ils parlent sans cesse, avec ostentation, de leur chaud dévouement ; à les entendre, ils vous protègent, ils vous défendent, tandis que le zèle de leurs paroles vous discrédite. Si votre caractère respecté met leur nom équivoque dans un jour favorable, leur mauvaise réputation jette sur vous de fâcheux et tristes reflets.

Le baron avait intérêt à crier par-dessus

110 C1.\0 CUm MItLK l'RAiNCS

les toits les veitus de son ami Picard ; mais Picard, malgré toute sa bienveillance, ne pouvait que se taire sur le compte du baron.

C'était donc s'engager dans une mauvaise voie que de mêler son nom à des noms compromis, que d'ouvrir sa maison de banque à une spéculation qui ne devait réussir ([u'à force de réticences, d'intrigues et de mensonges. Picard ne donna son adhésion ni par ambition, ni par cupidité, mais par faiblesse et par imprévoyance.

Le baron venait d'obtenir une demi-victoire et il courut exploiter le nom de Picard à la Bourse, en le posant comme associé aux intérêts de la compagnie.

Plus l'époque indiquée pour l'adjudication

D£ UiiMii. Itl

de cette iigae do (ev approchait, plus les promesses d'actions nionlaienl dans laooulisse.

Dans rexagératioii habituelle de son langage, le baron s'essoufflait à répandre le bruit que la maison Picard était à la tète de la compagnie.

L'attrait d'une prime considérable qui ne pouvait, disait-on de tous côtés, manquer de s élever à cinq cents francs par action, fit envahir les bureaux de la maison Picard par la foule des demandeurs avides.

Le docteur Burdin et le bai'ou arrivèrent à ce résultat : leur compagnie bâtarde, grâce au nom honoré de Picard, fut prise au sérieux et entra daàis une fusion générale

avec des compagnies qui offraient de véritables et sérieuses garanties !

Une répartition définitive assura six mille actions à la maison Picard, qui cette fois les accepta, bien certaine qu'elles étaient placées à l'avance dans sa clientèle.

Après la signature du traité par le ministre, les promesses d'actions faisaient en effet cinq cents francs de prime, et Picard put réaliser en peu de jours un bénéfice net de deux millions. Gardant en outre deux mille actions en portefeuille, il fut appelé dans le conseil d'administration.

Picard entrait à pleines voiles dans cet océan agité, et souvent plein de tempêtes, des

grandes affaires, des grandes spéculations; il débutait presque malgré lui par un coup de maître.

— Ce Picard est-il heureux ! s'écria-t-on de tous côtés dans les bureaux des agents de change et dans ce monde d'oisifs intéressés à se persuader que le bien yient en dormant !

Picard recueillait ce qu'il avait semé. Il avait mis vingt ans à acquérir, à force de travail, d'économie, par une vie modeste, une solide réputation , un grand crédit : sa réputation, son crédit, le désignaient, dans cette circonstance , comme un homme spécial, qui donnait d'incontestables garanties d'intelligence et de probité à l'État et au

public.

Chacun touche du doigt une ou deux fois dans sa vie la Fortune, l'Occasion; mais que de gens qui laissent échapper par négligence , par distraction , par la mauvaise situation qu'ils se sont faite , les moyens que le hasard leur offre de s'élever ou de s'enrichir 1 Ceux-là seuls en profitent, qui se sont créé des titres , des droits et des aptitudes.

Seulement^ les uns font leur chemin aussi vite que l'aiguille à secondes, qui parcourt le cadran en une minute ; les autres n'arrivent à leur but que comme cette aiguille moins pressée, qui met douze heures à faire le tour du cadran. Picard commençait à courir comme l'aiguille à secondes, et c'était là le danger.

DE BENTK. 115

Le coup de dés , que ne voulait pas joiior le patient et laborieux banquier, lui causa une profonde agitation : il éprouva d'abord un certain orgueil à constater l'iniluence de son nom dans le monde financier.

Comme il u'ét;iit accoutumé à réaliser, avec beaucoup de travail, à la lin de chaque année, que de médiocres bénéiices , ce gain de ta{)is vert s'élevant a deux millions lui donna tous les vertiges de la fièvre.

On sauvegarde, on ménage, on respecte l'argent, fruit du travail. Le spéculateur, comme le joueur, ne traite qu'avec le dédain de la prodigalité l'argent que jette dans ses mains un caprice de la fortune.

Un premier succès rend ambitieux d'un second ; l'enivrement de l'orgueil devant des richesses si facilement acquises, la confiance en un avenir toujours heureux , le vif désir de dépasser ses rivaux sur la route des grandes entreprises, font bientôt prendre en pitié le jeu régulier, mais certain, des petites atfaires et des petits bénéfices.

Picard éprouva à son insu ces divers sentiments, et son âme jusque-là paisible, calme, vivant dans le sommeil de toutes les passions, n'en reçut qu'une plus violente secousse, qu'un plus profond ébranlement.

L'esprit fin et pénétrant de madame Picard démêla bientôt toutes les impressions

qu'avaient reçues de ce coup de fortune l'esprit et le cœur de son mari.

Par une intuition pleine de tendresse, elle s'affligea. de ce bonheur, dont elle comprenait toute la portée. Elle comprenait déjà que Picard n'était plus le père de famille laborieux et assidu ; que ce gros succès d'argent devait faire naître dans son âme deux funestes passions : l'ambition et la cupidité. Dans sa sagesse , elle prévoyait surtout que celui qu'elle aimait serait bientôt entouré d'intrigues, de complots, de tous les dangers qui menacent l'homme riche , et surtout l'homme devenu riche.

La situation d'un enrichi n'inspire aucun intérêt ; une grande fortune , promplement

gagnée, excite l'envie Me ceux qui manquent du nécessaire, et même de ceux qui ne se contentent pas de leur superflu.

L'envie est un vice si passionné, si naturel au cœur humain , que les lois de la société, (le la morale, et les préceptes de la religion, sont impuissants à le contenir, à le réprimer; malgré ces lois et ces préceptes, l'envie dispose des trappes , ouvre des abîmes sous les pieds de l'enrichi, dont l'ori^ueil fascine souvent la raison, égare l'esprit, endurcit le cœur.

(>onstance tremblait , de toute la vive affection qu'elle portait à sa famille, d'abord pour son mari que cette révolution d'argent si imprévue pouvait conduire à sa perte ; pour Blanche, dont le mariage n'était point

encore re'solu ; pour Anatole , que l'enivrement de faciles richesses pouvait entraîner à tous les de'sordres. Elle ne pensait qu'à l'avenir des siens.

Pour elle-même, ne savait-elle pas son sort I Ne savait-elle pas qu'elle n'avait plus beaucoup de temps à vivre, à souffrir?

A compter du jour où Picard entrait dans les rangs des millionnaires , on dressa contre lui toutes sortes de batteries ; on ourdit toutes sortes de complots contre cette fortune à peine assise ; de tous côtés, on tendit des pièges à cet homme, qui allait perdre la raison dans la plus triste des ivresses : celle de l'argent !

L'ne Surprise.

Cette grosse affaire qui donnait une prime de cinq cents francs causa dans Paris une certaine sensation.

Comme M. Picard était tout à la fois administrateur et banquier de la compagnie, il

i2U CINQ CEM MILLE FRANCS

devint le point de mire de toutes les cupidités. Ce ne furent que petits billets armoriés et câlins de marquises et de duchesses, billets parfumés et provoquants d'actrices et de femmes galantes, billets avec têtes de lettres de diverses administrations. Picard, ce jour-là, comptait beaucoup de connaissances, d'amis et même de parents.

On lui écrivit de la petite ville où il était né ; on lui rappelait des souvenirs d'école, des jeux d'enfance, des échanges de tartines, de taloches, de coups de poing, de coups de pied ; on cherchait à le flatter, à le rajeunir, pour le rendre généreux.

On se préoccupe aujourd'hui du cours de la rente, d'actions au pair, de primes, de

reports, dans les sous-préfectures et mêitie dans les villages. Plus d'un paysan s'avisent de vendre de bons quartiers de terre au rabais, mais à deniers comptants, pour doubler cette somme, en espèces, sur le tapis vert de la Bourse.

De ces quartiers de terre et de ces sacs d*écus que reste-t-il? Le plus souvent pas une obole.

Cette fièvre d'agiotage et de convoitise est déjà, dit-on, exploitée dans de petites villes, peu distantes de Paris, par des coulissiers qui s'en vont y porter le soir même, par les chemins de fer, le cours de la rente, du LyoUf de l'Orléans, de VEst et de l'Ouest, du Crédit mobilier, etc., etc.; ils tiennent boutique de

126 Cl^Q CLM Mii.Li': ir.ANCs

toutes ces valeurs, ils en vendent ou en achètent à terme, ils payent ou reçoivent en liquidation les différences : c'est la vapeur appliquée à la passion du jeu.

Les commis de la maison Picard reçurent comme gratification quelques actions au pair; le vieux Laurent tut le seul qui ne voulut rien demander. A ceux qui lui reprochaient sa ridicule discrétion, il répondait : Grâce à mes économies, j'en ai bien assez pour aller jusqu'avi bout, pour mourir avec un médecin, pour me faire enterrer avec un prêtre.

Le plus pauvre était le plus désintéressé.

Dans cette répartition d'actions à primes, le baron de Longue ville et le docteur Bur-

DE REiVre,, 127

diii lui-ménie parvinrent à obtenir une assez belle part.

Ignorant, ne sachant pas même l'orthographe, le docteur Burdin cultivait avec amoui' le lieu commun et déclamait les vérités de M. de la Palisse avec une gi*ande satisfaction de soi - même ; il avait son public.

De nombreux actionnaires trouvèrent le docteur Burdin si grave , si sérieux et si éloquent, que, sur leur demande, cet apprenti financier fut admis dans le conseil d'administration.

Le baron ne voyait, dans cette première allaire de Picard, que l'aurore d'un avenir illuminé de millions.

Un jour, quelque temps après la réalisation de deux cent mille francs de bénéfice, de Longueville et une dame voilée descendaient mystérieusement d'une voiture de place, à l'hôtel de la rue de la Pépinière.

Le baron ouvrit sans bruit, avec une petite clef d'or, une des portes d'entrée de son appartement; il conduisit dans sa chambre à coucher la dame voilée et alluma lui-même une bougie. Il avait eu le soin de donner congé pour cette soirée à son trop curieux valet de chambre Frédéric, en lui disant le matin : « Je ne rentrerai pas dans la soirée, je n'aurai pas besoin de toi. »

La dame voilée fit le tour de la chambre, pour bien s'assurer que personne n'était

cnché dans les armoires, derrière les rideaux: elle ne se décida à soulever son voile qu'après une inspection minutieuse.

— Tant de précautions t' étonnent, baron? mais j'ai donné mon cœur, tu entends... donné!... à un charmant jeune homme de vingt ans qui a de l'avenir et que je veux garder. Mes meilleures amies sont si méchantes, si envieuses ! si on me voyait entrer le soir chez toi... un libertin... elles feraient tambouriner l'aventure dans tout Paris. Voyons, que me veux-tu ? pourquoi ce mystérieux rendez- vous?

Cette femme, dont la mère avait traîné sa

vie dans les maisons de bouillotte et à Fras-

cati, comptait déjà de trente quatre à trente- I. 9

ViQ CINQ CEINT MILLE FRANCS

six ans. Le baron, qui le premier la présenta dans le monde riche, avait préparé sa célébrité en lui donnant un sobriquet (il aimait les sobriquets) : ill'avait surnommée /a Cardoville»

Souvent, quelques-unes de ces malheureuses qui font trafic de leurs charmes se laissent entraîner dans cette vie honteuse par les obsessions enivrantes que leur attire leur beauté. La Cardoville était belle; elle brillait surtout par une abondante chevelure d'une nuance dorée, par une peau éclatante de blancheur, par une splendide poitrine. Ses attraits comme ses vices étaient héréditaires, et l'on disait d'elle, dans le monde licencieux où elle vivait : <( C'est tout le corset de sa mère 1 »

Grâce au sobriquet et à une seconde éducation qu'elle avait reçus du baron, la Cardoviile vendait beaucoup plus cher les restes de sa beauté qu'elle n'en avait vendu les prémices ; ce n'est guère qu'après de publiques et d'innombrables galanteries que courtisanes et comédiennes deviemient des ragoûts de prince.

— Chère amie, dit le baron, depuis quelque temps, je vous ai toutes perdues de vue ; j'ai dû m'occuper de moi ^ul et de ma fortune. Voyons, dis-moi, où en ent aujourd'hui le personnel des fewiiies légères à Paris ?

— Mais tu me demandes là une Histoire

universelle l

— J'ai besoin de renseignements, j'ai besoin de tes avis, et peut-être de tes services.

— ïu veux me charger de quelque mauvaise action ; mais je te préviens que je tourne à la vertu.

— Très-bien I Voici ce dont il s'agit. Mon ami Picard, le gros banquier (le baron aimait à se vanter de ses relations avec la finance), vient de gagner des millions ; il est destiné à en avoir vingt ou trente avant peu de temps. Les millions donnent la danse de Saint-Guy : ceux qui les gagnent subitement, comme par un coup de baguette, sont pris d'une fièvre de plaisirs, d'excentricités, qui les arrache à leur logis et à leur famille. A

l'exemple de tous les millionnaires de ma connaissance, mon ami ne tardera pas à me prier de lui trouver un nid élégant, parfumé , où il soit sûr de rencontrer une fidèle et tendre colombe. C'est un bon mari, un bon père de famille : je ne veux pas qu'il puisse être compromis par quelque scandale, ïrouve-moi donc une petite femme discrète, tranquille, un peu pot-au-feu, qu'il puisse fréquenter sans danger ; il ne lésinera pas sur les honoraires.

— En amitié, comme autrefois en amour, tu as conliance en moi , et ta confiance est bien placée. J'ai ton alfaire : une charmante personne ; elle s'appelle Marie : c'est son vrai nom.

— Qu'est-ce que cela, dit Je bnron avec dédain, Marie?

— Je vais bien t'étonner, c'est une trèshonnête fille. Voici son roman ; nous avons toutes le nôtre !

— Je t'écoute.

— Marie est la fille d'un colonel qui ne lui laissa, en mourant, aucune fortune... pas un sou ; cette mort rendit Marie orpheline : elle avait déjà perdu sa mère. Marie vendit le mobilier dont elle hérita, se créa ainsi quelques petites ressources, et se plaça courageusement comme ouvrière dans une maison de lingerie. Le fils de la maîtresse de cette maison essaya de la séduire

en lui promettant le mariage ; mais, bien qu'il lui eût inspire de l'amour, elle résista ; ce faux don Juan ne tarda pas à l'abandonner pour épouser une dot. Les hommes nous accusent de les tromper, et ils ont raison ; conviens qu'en vous trompant nous ne faisons que prendre une revanche ! La jeune fille, désespére'e, vint se réfugier dans une des mansardes de la maison que j'habitais ; je la rencontrai plusieurs fois sur l'escalier : je fus frappée de sa beauté et de sa silencieuse tristesse.

~ Tu ne me fais pas un conte ? dit le baron.

— Je n'y ai aucun intérêt. Je continue. En rentrant un soir chez moi vers minuit,

je me sentis suffoqcëe par une odeur de charbon. Entraînée par un mouvement presque involontaire , je montai vite jusqu'à la mansarde de la jeune fille : je frappai ; on ne me répondit pas. La porte était si mal fermée, avec une si mauvaise serrure, que, d'un coup de pied, je l'ouvris.

Baron , je ne te dis pas de farces ! Je vis là un triste spectacle qui m'émut jusqu'aux larmes : Marie était étendue sur son lit, mourante ; au milieu de la chambre, des charbons brûlaient encore dans un réchaud ; j'ouvris toutes grandes la porte et la fenêtre. Marie faisait entendre les gémissements de l'agonie ; j'appelai au secours ; on vint aussitôt ; un médecin accourut, et, à force de soins , Marie put être rappelée à la vie.

Sur une table, je remarquai un papier ; j'y lus cette phrase : « Je suis seule : je me trouve trop malheureuse, je vais rejoindre mon père et ma mère. »

Une locataire de la maison, une brave femme, madame Dominique et moi, chacune à notre tour, nous passâmes plusieurs nuits près de Marie : elle nous en témoigna la reconnaissance la plus vive. Alors, je m'intéressai vivement à elle. Je n'hésitai pas à lui donner les tristes conseils que nous dicte l'expérience.

« Chère enfant, lui dis-je, sachez que la pauvre fille dans la misère, travaillant pour manger, n'est bonne qu'à être trompée, séduite, abandonnée ; mais si certains hom-

mes nous rencontreut, nous autres, parées de riches étoffes, couvertes de diamants, insolemment assises dans un équipage...

oh! oh !... c'est bien différent I Etoffes, diamants, équipages, nous devons souvent tout cela ; mais notre luxe les flatte, éblouit leur vanité bien plus encore que la nôtre, et, pour se pavaner de notre conquête qu'on envie, de notre élégance qu'on cite, ils nous couvrent de billets de banque, aumônes vaniteuses où la charité et l'affection n'entrent pour rien ! »

— Tu parles comme un livre, chère amie.

— Par malheur , les bons exemples comme les mauvais laissent des impres-

HE RKNTK. 139

sions ineffaçables. Dans sa famille, les moW honnêteté, vertu , honneur, sont les seuls qui aient frappe l'oreille de Marie, et malgré mes conseils, |)Uis sages qu'ils n'en ont l'air, son âme est aussi enracinée dans le bien que la mienne et la tienne le sont dans le mal.

— Mais, ma chère, c'est toi qui me proposes de faire une iriauvaise action, de cor» rompre une fille vertueuse !

— Ton ami fera une bonne action, au contraire , en éloignant d'elle ces chiens d'hommes capables d'abuser de sa jeunesse, de sa beauté, sans faire cesser sa misère. Madame Dominique, qui l'a soignée avec moi, a recueilli Marie dans une maison dont elle est, je crois, propriétaire, et où elle hî^-

bite maintenant; elle la loge, elle la nourrit, elle la traite comme son enfant.

Il faut que ton ami Picard se présente sous un nom d'emprunt et ne dise point qu'il est marié. Marie est sage , instruite , charmante, bien élevée; c'est une la Vallière que ton ami trouvera sur sa route, et de notre temps les la Vallière sont rares. Il vous faudra imaginer un prétexte pour cette première visite; ton ami le banquier offrira à Marie, que j'aurai prévenue, une place de demoiselle de compagnie près d'une sœur riche et veuve. Elle refusera ; mais vous vous serez introduits dans la place, et ce sera un grand pas de fait.

— J'ai bien suivi le drame en cinq actes

DE RENTE. IZil

que tu vieiis de me conter. Je vois comment il faudra s'y prendre avec cette jeune fille et surtout avec Picard ; il a bon cœur, cette fille lui inspirera de l'intérêt; l'amour viendra plus tard chez Marie par reconnaissance, et chez son protecteur par le souvenir de tous les sacrifices qu'il aura faits pour elle. Le jour où mon ami le millionnaire sera pris de la danse de Saint-Guy, je te demanderai l'adresse de ta la VaUière , tu lui annonceras notre visite avec tous les ménagements , c'est-à-dire avec toutes les ruses, avec tous les mensonges que tu jugeras nécessaires.

Le baron, dont l'imagination était chaque soir excitée par de fins dîners, s'approcha de la Cardoville et voulut se permettre quelque tendre familiarité d'autrefois.

'l/i2 (I^() ciiNT MiLLi: fi'Ancs

— Baron, des services d'amie tant que tu voudras... mais rien de plus. Je t'ai aimé, scélérat, et lu m'as quittée; j'avais cependant manqué ma fortune pour le rester fidèle!

A la grande surprise du baron, un bruit d'éclats de rire interrompit cette conversation qui allait tourner aux reprot^hes.

La Cardoville s'enq»ressa de baisser son voile et s'écria :

— Traître, il y a quelqu'un ici !

le baron sortit de sa chambre et se dirigea vers la salle à manger, d'où partaient les éclats de rire.

DE UtiNTE. 1/i3

î^a porte en était l'erniée, mais on pouvait entendre tout ce qui s'y disait.

Le baron, qui tenait à ne pas être accusé de trahison , revint dans la chambre pour cahiier les inquiétudes de son ancienne amie.

— Croirais- tu que mon valet Frédéric donne à souper dans mon linge de table, dans mon argenterie, à cinq ou six domestiques de ses amis ?

— Allons donc les écouter, reprit en riant la Cardoville.

Tous deux traversèrent le salon sans lumière, marchant sur la pointe des pieds, ayant bien soin de ne pas faire le moindre

\hk CINQ CENT MILLE FRANCS

bruit. Ils s'assirent de chaque côté de la porte de la salle à manger, pour ne rien perdre de ce qui pouvait se dire.

Il fallait entendre toutes les santés que les convives se portaient 1 Ils faisaient l'éloge des vins, singeant les manières et prenant le langage de leurs maîtres. Ils se donnaient aussi les uns aux autres les noms et les titres des personnages qu'ils servaient.

Frédéric s'appelait M. le baron ; le valet de chambre du comte de la Roserie s'appelait M. le comte, et, sous les noms, sous les titres de leurs maîtres, ils buvaient à grands verres comme des laquais.

Frédéric prit solennellement la parole.

DE BENTE. 145

— Vous savez que nous venons de gagner quelques cent mille francs et qu'un de nos auiis, le banquier Picard, vient de gagner trois ou quatre millions. La maison Picard doit nécessairement changer de face. Il se fera là de> grandes affaires, de gros béne'fîces, il faut donc qu'un des nôtres s' introduise dans la place et nous tienne au courant de toutes les opérations de Bourse qui devront réussir.

L'intérieur de cette maison est depuis longtemps gouverné par le vieux Laurent , domestique arriéré , qui ne songe qu'à faire des économies ; les conditions bourgeoises abaissent l'esprit! Il faudra initier M. Picard aux bonnes manières, au luxe , à une grande existence. Il faut que M. de Picard ait

un hôtel , une écurie , une chasse , un chà- I. 10

1A6 CINQ CENT MlLLli FRANCS

teau, un nombreux domestique et des maîtresses. Un valet de chambre intelligent fait ce quil veut de son maître, en flattant sa vanité, en cultivant ses mauvais penchants, en passant une main caressante sur toutes ses faiblesses. Tout le monde a les siennes; les maîtres ont les leiu^s ; nous-mêmes, nous avons peut-être les nôtres !

Je ne veux pas faire ici le professeur ; mais croyez que ma position inébranlable près du baron, je ne la dois qu'à de longues et sérieuses éludes.

J'étudie les variations de sa santé , j'étudie ses impressions, ses émotions de chaque jour, j'étudie jusqu'à ses digestions! Je ^^ourbe la lête dans les mauvais quarts

DE lUNlE. 1Û7

(riieure pour la relever aux bons iiioineiiUi.

Hier, je tenais à {|uestionner mon maître sur les chances de bénéfices que pouvaient avoir certaines actions; il avait beaucoup perdu dans la journée à la Bourse, et dans la nuit au baccarat ; l'instant était mal choisi ; le baron m'envoya promener ; pour se calmer il prit un bain. « Vous voilà en ma puissance , vous m'appartenez , lui dis-je * alors, en le voyant humble tomme le poisson dans l'eau ; vous serez bien forcé de me répondre maintenant. » Mais le baron se mit en fureur. Je changeai vite de langage ; nous ne sommes que des pots de terre I

« Le linge de M. le baron sera bien chaud, répliquai-je ; ce bain rafraîchira le sang de

M. le baron ! Il faut que M. le baron ait bien garde toute cette journée de prendre froid ! »

Ces paroles de dévouement firent leur effet, le baron s'attendrit, et j'obtins de lui tous les renseignements qui devaient m' être utiles.

Il est surtout pour nous, messieurs, un premier devoir : la llatterie , la flatterie à toute heure , en toute occasion. Les vaniteuses dépenses du baron : générosité ; les gains de Bourse ou de jeu : savoir-faire ! Je suis tout enthousiasme pour la maîtresse en faveur, tout dédain pour la maîtresse en disgrâce. Si je surprends monsieur heureux d'être au inonde , se mi-

DE RENTE. ik9

rant, s'admirant, levant la tête, tendant le jarret, je ne manque jamais de m' écrier : « Comme M. le baron a bonne mine! M. le baron ne s'est jamais si bien porté ! Comme M. le baron a l'air jeune ! Comme M. le baron doit encore plaire aux femmes 1 »

Un valet de chambre de l'antiquité se permettait, dit- on, de répéter tous les matins à son maître : « Souviens-toi que tu es homme! » Moi, je persuade tous les matins au baron qu'il est presque un dieu !

Le valet de chambre du comte de la Roserie proposa un toast en l'honneur de Frédéric.

On en était au dessert, et on ne trinquait plus qu'avec les viris les plus fins de l'Espagne.

150 CINQ CENT Sim.E FRAXf.S'

Le vrai baron, qui ëcoiilait la bouche Ix'ante et ne perdait pas un mot de ces entretiens, prenait assez gaiement cette incartade et ces roueries de l'impertinent Fréd(^ric; il approuvait même assez voJontiePs ses plans, ses projets sur la maison Picard.

— Messieurs, dit un des convives, pourquoi ne nous enrichirions-nous pas comme nos maîtres? Ayons comme eux nos agents de change et suivons la marche de leur jeu. Au parquet, les imbéciles changent leurs pièces de vingt francs eu pièces de vingt sous; ayons l'esprit de convertir nos pièces de vingt sous en pièces de vingt francs, et nos estomacs de laquais s'habitueront aux pate's de foie gras, aux homards, aux truffes, aux excellents vins, à tout ce que Frédéric

nous fait manger et boire, tout comme si nous étions barons, comtes ou marquis.

— Imitez-moi, reprit Frédéric; n'était la servielte que je suis quelquefois forcé de porter sous le bras, je m'habille comme le baron, j'ai autant d'esprit que le baron, et je lui ressemble à ce point qu'on se demande si c'est Frédéric qui copie le baron ou si c'est le baron qui singe Frédéric. Je suis déjà assez riche pour ne me refuser aucune des maîtresses de mon maître, lorsque ses maîtresses me plaisent. J'ai été aimé, mais presque ruiné par la dernière drôlesse qui a régné sur son cœur et sur sa bourse ; il la nommait la Cardoville.

Grâce à l'obscurité du saloji, [.onguevijje

ne put juger de l'émotion et de la colère de son ancienne maîtresse , pas plus que la Cardoville ne put voir quelle grimace faisait le baron, en apprenant qu'il avait eu pour rival son valet de chambre.

— Eh bien ! mon cher, dit à voix basse la Cardoville, n'ai-je pas eu raison de ne pas te dire le nom de'celui que j'aime? Tu ne te serais pas couché avant de lui avoir conté celte plaisanterie. Conviens qu'elle est drôle et que notre situation est assez comique.

Au milieu des éclats de la plus folle gaieté, Frédéric revint au côté sérieux de Y affaire.

— Messieurs, dit-il, qui choisissons-nous pour surveiller, pour îiiriger la fortune de la maison Picard?

—Je ne vois que toi à la hauteur de cette besogne, reprit le faux comte de la Roserie.

— Messieurs; je suis trop attaché au baron, il a trop besoin de moi pour que je le quitte; mais, je le reconnais, la besogne sera rude. Vingt ans d'économie, de régularité, d'ordre, de lésinerie, remplissent un logis de beaucoup de poussière et de beaucoup de toiles d'araignées. Il ne sera pas facile d'épousseter, de nettoyer, d'approprier ce taudis : il faudra batailler contre toutes les mauvaises habitudes des maisons honnêtes.

11 faudra prendre l'affaire de haut, rompre avec le passé, trancher dans le vif,

rSh CINQ CENT MILLE FRANCS

n'écouter aucune plainte, et n'accepter sur ]a de'pense aucun rabais. Il faudra du savoir-faire, de la décision, et une certaine impertinence. L'impertinence réussit assez, auprès des petites gens! Ainsi, messieurs, pensons-y sérieusement; cherchons, chacun de notre côté, un candidat, et l'élection se fet^a ensuite à la majorité des Yoix.

C'est une affaire qui en vaut la peine ! Jurons tous, le Verre à la rnaiii, de ne jamais servir chez ces gredi;is de bourgeois qui liardent avec, leurs domestiques; dévouonsnous à la vraie noblesse d'aujourd'hui, aux millions !

Le faux comte de la Roserie, après cette harangue de Frédéric qui fit vider bien des

m. Rr\TE, 15.")

verres, invita à souper... à la table de son maître, tons les convives présents, pour la semaine suivante.

Le baron et son ancienne amie crurent sage de battre en retraite.

— Vous avez là, baron, pour valet de chambre un coquin bien insolent et bien indiscret I

— Vous pourriez ajouter que j'ai eu pour maîtresse une femme. . bien digne de lui, bien peu digue de moi ! Ceci me prouve qu'avec de l'argent on peut tout avoir, tout acheter, excepté quelque chose d'honnête.

— Je te quitte... mon ami, tu fais de la morale, lu deviens bête.

Le baron, qui se piquait de façons de grand seigneur, reconduisit poliment la Cardoville jusqu'à la voiture, et comme les roués de la Régence, il s'empressa d'aller conter dans les coulisses de l'Opéra, en en faisant des gorges chaudes, le secret de sa mésaventure; il ne cacha que le nom de l'héroïne.

Il tenait à être le premier à en rire, pour se mettre à l'abri des moqueries et des quolibets — en les devançant.

En sortant de l'Opéra, le baron s'était rendu à ïortoni. Un tilbury, attelé d'un cheval de sang, bai brun, qui attirait tous les regards , s'arrêta à l'entrée de la rue Taitbout.

Un jeune homme d'une élégance irréprochable et du meilleur goût en descendit. C'était Anatole.

— Bonsoir, baron, s'écria-t-il en apercevant de Longueville.

Anatole n'avait la bride sur le cou que depuis un mois environ, et déjà il pouvait rivaliser de bonne tenue, de grandes manières avec les jeunes gens les plus à la mode et les mieux nés. Il prit le bras du baron et l'entraîna sur le boulevard.

Notre jeune échappé du collège n'avait-il pas déjà bien des choses à lui conter?

— Est-ce que votre père vous a donné un cheval et un tilbury?

158 CIAQ CîiM ..MlLLt IT.ANCS

— Je n'ai pas trop suivi vos conseils, baron, et mon luxe n'est qu'une preuve de mon crédit. J'ai fait un petit mensonge à mon père; il croit que le comte de la Roserie me prête ses domestiques, ses chevaux et ses voitures. Mais j ai du nouveau à vous apprendre : je suis amoureux d'une fenniie charmante qui prétend qu'elle n'a jamais aimé que moi; j'ai déjà donné quelques meubles, un peu de dentelles et de ^diamants. Notre bonheur est sans nuages; elle cmit à ma fidélité, je crois à la sienne; malheureusement, malgré les deux millions que vient de gagner mon père, ma bourse est un peu à sec. Indiquez-moi donc quelque usurier qui ne m'écorche pas trop...

— Jeune homme, vous voilà déjà dans la

iiiauvaise route que je vous avnis dit d'éviter. Tenez, ajouta le baron, en tirant de son portefeuille ([uelqiies billets de mille francs : avec moi du moins, vous n'aurez pas à faire de lettres de change. Nous compterons plus tard. Mais, voyons... je connais tout Paris; quel est le nom de votre brillante conquête?

— Ah! je crois que son nom n est qu'un sobriquet! on l'appelle la Cardoville.

Le baron partit d'un éclat de rire et il allait raconter l'anecdote de sa soirée; mais il réfléchit : « Ce jeune homme, se dit-il, a déjà fait quelques frais de premier établissement ; une autre ne lui serait pas plus fidèle : laissons-lui ses illusions; d'ailleurs, je

menacerai la Cardoville de tout dire si elle abuse de l'amour de ce jeune fou. » Il expliqua facilement son accès de gaieté par 1 etrangeté du sobriquet de la Cardoville, et il eut le bon goût de ne pas se venger de celle qui l'avait trompé.

Le baron pensait que son infidèle amie pouvait bien aimer ce beau garçon et tiendrait à ne pas trop l'endetter. Lui aussi, il avait encore des illusions I

Anatole, tout en lui faisant confidence de sa nouvelle passion, n'en pria pas moins de Longueville de lui faire obtenir ses entrées dans les coulisses de l'Opéra, et de le présenter à dix ou douze actrices presque célèbres qu'il lui nomma.

La surveillance paternelle manquait à ce jeune fou; il avait déjà perdu la tête en voyant tomber à l'improviste deux millions dans la caisse de son père. Picard se préoccupait de grandes affaires ; marié, et ayant toujours vécu en famille, il ignorait les séductions et les dangers qui entouraient son fils, et lui-même, depuis cette nouvelle et subite fortune qui avait fait tant de bruit.

Quant au baron, ce n'était point l'expérience qui lui manquait; mais son goût effréné pour les plaisirs, que l'âge n'avait point calmé; ses mœurs, plus que légères, ne pouvaient donner à Picard et à son fils que de fâcheuses leçons et de mauvais exemples.

ÎC2 CINQ CtNT MILLE FRANCS »E RENTE.

Anatole ne s'était point encore livré à la passion du jeu ; mais sur la pente de celte vie inoccupée et toute de plaisirs, il ne pouvait manquer de tomber lot ou tard dans toutes les folies.

Le baron quitta Anatole et rentra chez lui vers deux heures du malin. 11 ne retrouva aucun vestige des ripailles de la veille, et, par dignité, par amour-propre, il garda le silence sur tout ce qu'il avait vu et entendu.

Après toul, la morale de Frédéric n'étaitelle pas celle du baron !

Les Jeux de Bourse. — Eie général de Rhétorière. — Monsieur Ledain.

Rien n'était encore changé dans l'intimité de la maison Picard.

Le nouveau millionnaire était cependant, malgré lui, entraîné à un nouveau genre de vie. Ses matinées se trouvaient prises par

les visites intéressées d'une foule de gens à projets.

Il commençait à ne plus rejeter sans examen les inventions, les découverles utiles ou itiênie ridicules qu'on venait lui soumettre ; il regat'dait, du reste, presque comme un devoir de protéger, d'encourager le commerce, l'industrie, d'aider de ses capitaux les hommes intelligents, honnêtes et laborieux.

Grandes lignes de fer, entreprises de voitures publiques, quartiers nouveaux à construire, procédés économiques de fabrication, découvertes scientifiques, journaux littéraires ou industriels à créer, toutes les affaires, et des meilleures, affluaient chez

l'heureux banquier et le détournaient du train ordinaire et régulier de sa maison.

l.es habiles lui avaient surtout fait apprécier les avantages des sociétés anonymes. Dans ces sociétés , pas de responsabilité personnelle; l'honneur n'est pas engagé, on n'y compromet jamais son crédit, disait le baron : ce sont lesécus qui luttent, ils sont vainqueurs ou vaincus.

La société anonyme a surtout été inventée pour ces grandes conceptions dont le capital ne saurait être garanti par des fortunes individuelles. La spéculation ne peut d'ailleurs produire de grands mouvements à exploiter que lorsqu'elle agit sur une masse d'actions considérable.

Parlait-on au baron d'un capital de six à dix millions? il répondait en levant les épaules :

— Mais il n'y a rien à faire à la Bourse avec un si petit morceau : six à dix millions, ce n'est qu'une bouchée!

Picard s'était laissé convertir à ces affaires colossales d'un capital social d'au moins cent millions. Déjà célèbre par plus d'un succès, la maison Picard régnait despotiquement au parquet et dans la coulisse. Les opérations nouvelles dont elle se chargeait y excitaient l'engouement des spéculateurs ; les entreprises agonisantes qu'elle ressuscitait dans son crédit reprenaient aussitôt la faveur et la popularité.

De là, pour ce grand comptoir, des manœuvres qui lui assuraient des bénéfices illimités.

Lorsque le financier Picard devait, par des mesures administratives, peser sur des valeurs industrielles, les rendre lourdes sur le marché, il en jetait à l'avance par milliers dans la coulisse : ces valeurs étaient condamnées à la baisse.

Lorsqu'il devait remettre en crédit des valeurs délaissées, il faisait à l'avance une razzia de ces valeurs qui sojfraknt à vil prix : celles-là étaient vouées à la hausse.

C'était un jeu bien simple : le public recevait toutes les basses cartes, Picard et ses

170 CINQ Cl NT MIUE FRANCS

amis se donnaient tous les atouts. Ceux qui savent adroitement exécuter ces tours de gobelet passent aujourd'hui pour de grands génies en finances.

ji<{^e baron de Longueville vint un jour proposer à picard la plus savante, la plus admirable combinaison pour pêcher en eau trouble une masse de millions d'un seul coup de filet.

— Voici, dit-il, comment il faudrait s'y prendre .

Il s'agissait d'une ancienne ligne de chemin de fer, isolée, et comme oubliée dans un coin delà France. Les actions créées étaient de cinq cents francs ; elles descendirent à soixante-douze francs.

DE RFNTE. 171

— Fais acheter adroitement, dit le baron, les actions offertes sur la place ; quand elles seront entre tes mains, rejettes-en sur le marche jusqu'il ce qu'elles tombent à quinze ou vingt francs; la panique s'en mêlera, et tu rachèteras toutes les actions pour rien. Tu trouves ensuite le moyen de relier cette ligne de fer, d'un petit parcours , à une des grandes lignes qui prospèrent ; les actions achetées à quinze ou vingt francs remontent au prix d'émission, même avec une prime de deux ou trois cents francs. Les premiers actionnaires seront ruinés , mais tu gagnes douze ou quinze millions.

Picard, silencieux, paraissait hésiter.

— Mais n'hésite donc pas, s'écria le baron, ne fais-tu pas ton métier ? n'es-tu pas spéculateur? Qu'est-ce que spéculer? C'est vendre et acheter ; on achète bon marché et on vend cher, voilà tout; on ne spécule que pour s'enrichir; c'est le but. Qu'importent les moyens? Ceux qui perdent à ce jeu - là sont des imbéciles ; toi , tu ne fais qu'user des avantages que te donnent d'immenses capitaux qui , après tout , ne doivent pas rester improductifs dans tes mains.

Le banquier était devenu un homme cupide et ambitieux : il finit par adopter ce projet, qui aurait pu, d'ailleurs, être exécuté par un autre dans de moins bonnes conditions. C'eût été là une affaire gâchée I

Surmené par les conseils du baron, par la fièvre du jeu, par des concurrences jalouses, par la nécessité de mettre la main sur de gros bénéfices, puisqu'il pouvait subir de grosses pertes, — Picard se sentait forcé bien souvent de faire taire d'importuns scrupules de conscience, et de s'écarter de ses anciennes habitudes de prudence et de délicatesse.

L'ambition financière de Picard ne s'arrêtait pas même aux bénéfices fabuleux de ses jeux de Bourse. Avec l'aide de ses ressources immenses, il s'attaquait, par une concurrence redoutable, à des établissements privés. Il monopolisait, par des commandites décisives, plus d'un commerce, plus d'une industrie, par exemple, la nou-

nu CINQ CENT MILLE FRANCS

veauté, la confeclion , l'hôtel garni, et même jusqu'à la table d'hôte.

Il voulait, disait il, doter chaque département d'une succursale de la maison Picard. Il s'était promis d'écraser tous les banquiers , même les Rothschild I il visait sccj'èlement à révolutionner la Banque de France pour la i-eniplacer.

Dans son ivresse, Picard osait tout, et la fortune ne se lassait pas de protéger son audace.

Grisé par les millions, gâté par des flatteries perfides, intéressées, il ne pouvait plus s'arrêter sur cette pente du succès, pente plus rapide peut-être que celle du malheur.

D£ AENTB. i75

Le navire de la maison Picard, poussé par le vent, emporté par les flots, ne pouvait plus regagner les bords paisibles du rivage, qu'il se promettait autrefois de ne jamais quitter.

De nouvelles et nombreuses relations arrachèrent Picard aux dîners de famille. 11 dut surtout fréquenter ses collègues des conseils d'administration dont il laisuit partie.

Dans ces réunions, il se prit d'une grande sympathie pour le comte de la Roserie, qui lui fut présenté, et dont le bon sens, la bonne tenue, la précoce intelligence le surprirent et le charmèrent.

Le comte de la Roserie se tenait au cou-

raut des œuvres littéraires, des œuvres d'art, des mouvements de l'industrie ; il avait déjà visité presque toutes les grandes capitales de l'Europe. C'était un homme d'un très-aimable commerce ; mais il avait une très-bonne opinion de soi : il voulait être compté.

Avec toutes ses bonnes qualités, lin rien, une misère, le rendait même presque ridicule : il se montrait aussi entiché de son titre de comte, — que s'il n'avait pas eu le droit de le porter.

Sa couronne de comte resplendissait, brodée aux coins de ses mouchoirs, gravée sur la pierre fine d'une bague, en relief sur la boîte en or de sa montre, sur ses voitures, sur ses harnais, sur son argenterie, sur des

chaises en tapisserie , sur des coussins pour les chaussures. 11 était comte des pieds à la tête.

Le litre de gentilhomme lui dérangeait l'esprit ; il faisait toutes choses en gentilhomme : il vivait en gentilhomme, il aimait en gentilhomme, il montait à cheval en gentilhomme, il jouait en gentilhomme, il tirait l'épée en gentilhomme.

Aux moindres rassemblements populaires, il s'écriait, plein de dédain pour notre société démocratique :

— Vous verrez que nous serons encore forcés d'émigrerl

Une seule chose le passionnait autant que I. 12

478 CINQ CENT mifU^ FRANCS

scxa litre de comte : l'ai-geat! Il était cupide ! sans être avare.

Les grands succès de Picard le rendirent courtisan de la roture et de la fortune du banquiei'; il s'appliquait à lui plaire.

Dans les bureaux de Picard, pendant les fréquentes absences du chef de la maison, le zèle du jeune de Rhélorière suffisait à tout; il avait même pris, à force d'assiduité, une autorité reconnue par tous ; on le consultait, on l'écoutait , et les anciens clients ne s'adressaient plus qu'à lui.

Madame Picard se préoccupait des nouvelles distractions , des nouvelles habitudes de son mari. La mère de famille eût sou-

D£ RËMTB. 179

bailé que son mari et ses enfants restassent plus que jamais auprès d'elle, comme pour doubler Je temps trop court où elle pouvait encore les voir et les aimer. Blanche ellemême prenait souci de cette situation : elle pressentait de mauvais jours.

Quel fut l'étonnement du jeune de Rhétorière, lorsqu'au milieu des allants et venants, il vit entrer, un matin, son oncle le général !

— Monsieur Picard est-il ici ? demanda le général d'un ton bourru.

— Non, mon oncle, mais madame Picard est chez elle.

— Je viens remplir une mission dont j'ai

180 CINQ GEi\T MILLE FRANCS

été contraint de me charger. Mon conseil général m'envoie près de ton patron pour le décider à {ormer une compagnie sérieuse, qui donne enfin un chemin de fer à notre département. Pour peu que tu aies montré ma lettre qui te déshérite , je ne serai pas bien reçu ici ; mais enfin je fais mou devoir.

— Mon oncle, je vais savoir si, en l'absence de son mari, madame Picard peut vous recevoir.

Le jeune commis revint avecjoie annoncer au général qu'il pouvait monter au salon.

Au moment où madame Picard reçut ce visiteur inattendu et de fâcheuse humeur,

DE BENTE. 181

sa fille était près d'elle. Toutes deux étaient très-ëmues et surtout très-curieuses du motif qui amenait le général ; mais , dans cet entretien, les interlocuteurs ne tardèrent pas à changer de rôle.

La tenue modeste de la mère et de la fille, la grâce intéressante etsympathique de l'une, la beauté séduisante de l'autre, le parfum de mœurs honnêtes qu'on respirait dans cette maison surprirent et désarmèrent le général : il se trouva comme embarrassé de la situation que lui faisait près de cette famille la lettre écrite par lui à son neveu, et si pleine de préventions injustes.

Le vieux soldat changea de ton : son langage, ses fncons tournèrent à la phis aima-

188 CINQ CFNT MlUK FRANCS

ble bienveillance. II fit connaître le motif de sa visite et témoigna le désir de causer affaires avec M. Picard.

Tout cela fut bientôt dit, et chacun se renferma de nouveau dans une réserve qui trahissait l'intérêt de la situation.

Qui oserait le premier rompre la glace? Le général allait il faire amende honorable, désavouer ses opinions contre le commerce, contre l'argent? Ce fut lui, en effet, qui, le premier, aborda la question difficile.

— Si mon neveu vous a fait confidence d'une lettre que je lui ai écrite et d'une résolution que j'avais prise, vous devez, madame , avoir conçu de moi une mauvaise

DE ftfeNfÉ. 1R3

irlée. J'ai traité mon neveu durement, et je reconnais aujourd'hui t|lie j'îti eii tort; Heureusement ma lettre ne lui a pas nui dans la maison, puisqu'il y est reste.

— Monsieur le comte , répondit madame Picard, î^I. de RhétOriëre à toujours fait preuve de zèle, d'intelligence et d'activité; M. Picard en fait très-grand cas.

Le général, arrivé de la veille à Paris, ne se doutait pas de l'accroissement de fortune, de la transformation de la maison Picard.

— Ci'oyez bien, madame, que dès ce moment j'ai tout à fait changé d'avis; mon

neveu trouverait en moi un oncle moins fâcheux et de meilleure volonté.

— Votre neveu, général,, est digne, selon moi, de toute votre affection.

— Je suis heureux , madame, d'entendre de vous de telles paroles.

Pendant cet entretien, la physionomie de la jeune Blanche et de sa mère s'éclairait d'un rayon de joie et d'espérance, lorsque Picard, averti de la présence du général, entra dans le salon.

L'expression du visage est souvent plus ndiscrète que la parole elle-même. Le front du père de famille était soudeux.

Modeste banquier, il n'avait terni que peu de compte de la lettre de M. de Rhétorière. Devenu un homme important, considérable, il se souvint de cette lettre avec amertume, ressentiment.

Picard était habitué déjà à l'encens qu'on brûlait à ses pieds. Son attitude presque hostile et résolue n'échappa à aucun des acteurs de cette scène.

Cédant à sa nature vive et passionnée, le général, lui aussi, changea de sentiment et de langage ; il fît connaître très-sèchement le but de sa visite, et Picard s'empressa de répondre, sur le même ton, qu'il ne pouvait se charger de nouvelles affaires.

Après cette demande et cette réponse, le

tW CINQ CENt MtrXE FIIANCS

comte de Rhétorière salua avec nn respect aftècté et se retira sans mot dire.

Blanche quitta le Balon pour mieux cacher sa douleur, et les deux époux eurent à s'expliquer entre eux sur l'avenir de leur fille.

— Adolphe. .. dit Constance avec douceur, tu as bien mal reçu ce pauvre général !

— Oui, tu as raison, j'ai peut-être eu tort ; mais, aussi, ce vieux soldat fait trop bon marché des gens qui, par leurs capitaux, par leur intelligence, savent donner un nouvel essor aux progrès du commerce et de l'industrie I Le temps est au travail, aux affaires, et non pas aux coups de sabre. Une alliance avec

celte famille, dont le général est aujourd'hui le chef, serait une faute.

— Mais, mon ami, le jeune de Uhélorière ne pense pas comme son oncle ; il est actif, dévoué pour tous nos intérêts ; il te rend plus que jamais des services, et, si tu t'en souviens... c'est toi qui as voulu qu'il restât dans nos bureaux.

— Eh bien I j'ai eu tort ; nous devons penser à l'avenir de Blanche, et la présence d'un jeune homme qui a demandé sa main pourrait nuire à son établissement. J'ai en tête des idées nouvelles, j'ai un projet... j'ai fait un choix ! Quand j'aurai tout dit, tu coïnprendras comme moi qu'il nous fnut prendre un parli. Le jeune de Rhétorière n'a fait de

l^S CINQ CENT MILLE FRANCS

confidence qu'à toi seule ; charge-loi donc de lui apprendre, avec ménagement, mon refus définitif, fais-lui comprendre que les bienséances exigent qu'il songe à quitter cette maison.

C'était la première fois que Picard imposait sa volonté ; Constance en éprouva une émotion et une douleur qu'elle s'efforça de contenir : elle ne comprenait que trop bien qu' une triste révolution-s'était faite dans l'esprit et le cœur de celui qu'elle aimait. Elle courba la tête et promit d'obéir. Elle sentait que la moindre observation, la moindre discussion , en irritant son mari , le ferait persister plus encore dans ses nouvelles résolutions.

D£ BEMTE. 189

Comme pour se pardonner à lui-même ce premier acte de despotisme, Picard avait embrassé sa femme en la quittant 1

Le neveu du général fut donc appelé par madame Picard : elle lui raconta ce qui venait de se passer; tout en lui montrant la plus douce bienveillance, les plus vils regrets, elle lui fit pressentir la seule décision qu'il eût à prendre.

Le jeune homme en fut atterré ; les paroles lui manquèrent d'abord pour exprimer sa surprise et sa douleur.

M. de Rhélorière n'était point un esprit brillant ; il manquait de confiance en luimême ; mais son amour du travail, sa

lUU Cl^q CKINÏ MJLLli rUANCS

religiott du devoir, son esprit réiléchi el appliqué, la dignité de son caractère, les sentiments les plus généi-eux suppléaient à bien des qualités de convention ; d'ailleurs, il était jeune, élégant, distingué de sa personne ; on comprenait qu'il eût gagné le cœur d'une jeune fiile bien élevée.

— Madame, répondit- il avec émotion, j'aurai quitté ce soir cette maison pour n'y plus reparaître. Je n'oublierai jamais les égards qu'on m'a prodigués el la confiance dont on m'a honoré; je m' efforcerai d'imposer silence à des sentiments qui étaient pour moi le bonheur, et qui aujourd'hui ne sont plus qu'une cruelle souffrance...

M. de Rhélorière se retira. Blanche vint

se jeter au cou de sa mère : elles pleurèieul euseuible, agitées toutes deux par des seutimeuts bien dillérents.

— J obéirai, s'écria Blanche, à la velouté de iiioii père ; il peut nie défendre d'épouser M. de Rhétorière, mais je n'en époHserai point d'autre.

La mère et la fille comprenaient que c'en é^ait t'ait pour elles de cette vie toute d'intérieur et de famille, où le bonheur savait tenir la première place.

Paris est plein de gens qui se disent chaque malin en se levant : — Comment s'y prendre pour mettre la main sur le bien d'autrui? Paris est plein de ces fripons qui,

SOUS divers masques, jouant des rôles divers, font métier d'escroquer des aumônes, d'extorquer de l'argent, et qui demandent toutes les places vacantes ou non, semblables au milan qui cherche des yeux, dans les airs, des oiseaux dont il puisse faire sa proie. Toute cette canaille se mit à la poursuite des millions du nouvel enrichi. Les misères honnêtes souffrent en silence et dans l'ombre !

Parmi ceux dont la nouvelle fortune de Picard excitait le plus l'envie et la convoi- i tise, figurait un M. Ledain, qui entretenait depuis longtemps les relations les plus secrètes avec la Cardoville.

C'était un homme d'une cinquantaine Vannées ; sous des façons de paysan du Da-

nube, il cachait un fonds inépuisable de dissimulation et de perfidie; il avait fait sans y réussir tous les métiers ; ce n'était point l'intelligence qui lui manquait ; ce qui lui manquait, c'était un esprit droit, un cœur droit.

Une fois le pied dans votre logis, il tenait à vous épargner, à force de zèle et d'activité, tous soins, tous soucis d'affaires, — et au moment oij il complotait votre ruine, il criait sur les toits qu'il se jetterait dans le feu pour vous ; fusé flatteur, il eût, dans son obséquiosité, tué la mouche osant bourdonner à votre oreille ; il eût sali son mouchoir et la manche de son habit à chasser la poussière de votre chapeau et de vos bottes; expérimenté coquin, il se liait par tous les moyens avec

les bandits qui pouvaient aider l'exécution I. 13

de ses plans, de ses roueries, de ses crimes.

Ledain fui, un des premiers, averti par la Cardoville de la révolulion qui s'accomplissait dans la maison Picard ; il corrompit un commis obscur des bureaux, qui le tint au courant jour par jour de tout ce qui s'y passait. On ne larda pas à le prévenir du congé donné à M. de Rhétorière; il se mit aussitôt en campagne et dressa ses batteries. La personne qu'il choisit pour le premier confident de ses projets et de son ambition, ce fut la Cardoville. Il sollicita même son intervention.

— Vous savez à merveille votre Paris, lui dit-il, vous êtes intime avec toutes les femmes qui ont des liaisons dans la finance. Allez

DE. RliMlE. 195

(Jonc les li'oiivcr ei tenez-léur ce lai)i>aue :

« Ledaiii esL mi de mes vieux amis ; vantez sa probité, sa capacité; faites-le appuyer, recommander auprès du banquier JMcard. S'il est reçu comme commis dans cette maison, il la dirigera, il saura réserver notre pari d'actions au pair dans toutes les entreprises nouvelles qui se font, et il s'en fait beaucoup. »

Vous ajouterez :

« Puisque les millions courent les rues, il fiiut bien qu'ils prennent la peine de monter jusque chez nous. »

La Cardoville, très-cupide et très-entendue, se mil en route; elle eut le soin

lft€ CINQ CENT MILLE FRANCS

(le recommander à ses complices de ne pas montrer un intérêt direct pour Ledain, de peur d'éveiller d'injustes soupçons; elles ne devaient paraître s'intéresser à lui que pour rendre service à leur couturière, à leur marchande de modes ou à leur médecin.

Son langage positif fut compris, il inspira zèle et dévouement.

— Je ferai une scène ce soir, lui dit l'une de ses amies intimes, et comme on est trop poltron pour partir brouillé, on se réconciliera ; dans les réconciliations on obtient l'impossible. Je réponds de ton affaire.

— On me tourmente, dit l'autre, pour que je n'aille pas cette année à Bade : je jurerai sur la tombe de ma mère que je resterai à Paris,

et dès que votre affaire sera faite, je pars avec Ludovic.

— Je promettrai, dit celle-ci, de quitter le corps de ballet de l'Opéra : on m'en supplie ; je demanderai un congé au directeur, et lorsque votre protégé sera placé, je reprendrai mon service : vous aurez réussi et je n'aurai pas fait la bêtise de me retirer du théâtre.

— Je vous promets, dit celle-là, que votre protégé aura sa place. Un peu avant la visite que j'attends ce soir, je me mettrai au lit, je dirai que j'ai mes douleurs; on se désole lorsqu'on me voit malade, et dans ces moments de chagrin, on fait tout ce que je veux pour me guérir. Il n'y a pas huit jours que

198i CINQ CENT >|lfJ.K FRANCS

j'ai obtenu avec ees tlonloiirs-là rinqt nH'wm du Crédit mnbilirr.

La morale de Le(iain élait que los lionnêtes gens ne sont bons à rien et qu'on n'arrive à quelque ehose que par la canaille.

Les premières manœuvres de Ledain et de la Cardoville eurent un plein succès. A Paris, les recommandations se donnent facilement; sur des renseignements pris à la légère, on introduit chez soi un ennemi, on l'initie à des secrets de famille et d'affaires.

Ledain fut protégé auprès de Picard par trois ou quatre banquiers ; il n'entra d'abord, il est vrai, qiie comme simple commis aux écritures ; mais une fois dans la place, il était

bien s(\r de capter la confiance de son patron; il était sûr de se rendre indispensable, d'être mêlé à toutes les affaires et d'en prendre un jour la direction.

Son espoir, son ambition étaient de se créer une grande fortune en préparant la ruine de l'homme confiant (|ui allait se livrer à lui tout entier.

En haut et en bas , bien des intrigues se nouaient contre la maison Picard; bien des plans se combinaient pour duper sa confiance, pour, épier ses faiblesses, pour exploiter ses mauvais penchants, pour faire sortir de sa situation nouvelle des prétextes et des occasions d'entraînements dangereux et de folies, pour dresser enfin

contre lui tous les pièges où peut se laisser prendre un cœur enivré par la prospérité, sans expérience de tout ce mauvais monde.

Marie.

Chaque jour, la fortune de Picard augmentait : il marchait à pas do géant vers cette oasis de millions que lui avait fait entrevoir, dans un court avenir, le baron de Lc^ngueville.

Une fois lancé sur ce chemin, on ne

20/i CINQ CENT MILLE FRANCS

court plus après les bonnes affaires : les bonnes affaires courent après vous.

Le baron de Longueville ramassait chaque jour quelques miettes de cette grande orgie d'argent, où tant de parasites incapables mendiaient leur part.

Le jeune Anatole, en pleine eau de plaisirs, de folies, d'excès et de dépenses, voyait aussi, de son côté, s'accroître non pas sa fortune, mais son crédit.

L'intérieur de la maison Picard n'en était pas moins rempli de tristesse. Constance souffrait autant des absences fréquentes et prolongées de son mari que de celles de son fils Anatole, qui abusait de sa H-

berté. La pauvre Blanche, seule, restait près de sa mère, mais silencieuse et le cœur navré.

Madame Picard faisait mystère de toutes ses peines, de toutes ses inquiétudes, et s'efforçait de ne rien laisser voir de ses douleurs physiques et morales ; y pouvait-elle réussir? La volonté et la force humaine ont des limites.

Picard, en rentrant chez lui après des journées de grosses aft'aires qui lui causaient une agitation fébrile , ne trouvait plus dans son intérieur assez de distraction, assez de mouvement pour écarter ses préoccupations d'esprit. Soit avant, soit après le dîner, il se montrait fatigué, abattu; il dormait, et ne

206 CIMO CENT MiLLE FKANUS

cachait point assez le malaise et i'ciiiiui qui le gagnaient.

Les femmes seules s'ennuient et souIVrent sans se plaindre et sans qu'il y })araisse; mais il en esl aussi plus d'une qui, dans celte oisiveté, dans ce luxe que donne une grande fortune, se voyant délaissées, cherchent au dehors des distractions et des aventures; le mari et la femme vivent alors chacun de son côlé, comj>roniettant tous deux l'honneur de la maison et l'avenir des enfants.

En pareil cas, combien de femmes riches, n'ayant plus ni jeunesse, ni beauté, payent souvent leurs fautes tardives de cruelles humiliations et de sanglantes otVenses! Ainsi,

une d'elles redemando, nprès une rupture, son portrait qu'elle a donné entouré de diamants; on lui rend le portrait, mais on garde les diamants : c'est la seule chose à laquelle on tienne! Une autre n'obtient qu'au prix d'un argent qu'on lui emprunte à perpétuité, un semblant de passion qui s'arrête tout court lorsque l'argent vient à manquer; marché scandaleux, où celle qui donne et celui qui reçoit doivent éprouver la même honle, et qui appelle sur eux le même mépris.

Le baron de Longueville parvenait seul à distraire le grand financier, soit en lui parlant des entreprises dans lesquelles il était engagé, soit en l'entretenant de plaisirs et d'extravagances.

— Mon cher Picard, lui disait-il, pour se détendre l'esprit, pour conserver de l'entrain et de la verve, il n'y a qu'un moyen, c'est de se créer un petit ménage.

— Quelle figure, répondait Picard, feraisje dans ce monde que je ne connais pas ? Tu sais combien j'aime ma femme et mes enfants !

— Mais tout peut se concilier; je ne te conseille point de ces liaisons qui font scandale, et je ne te permettrais pas la moindre relation avec ces filles de plâtre qui scandalisent tout Paris. Viens un jour avec moi rendre visite à une jeune personne modeste dont je te conterai la louchante histoire ; tu trouveras chez elle des habitudes simples,

sans prétention ; tu es compatissant, ge'néreux, tu donnes volontiers à tous ceux qui te tendent la main : tu éprouveras quelque plaisir à tirer de la misère une pauvre fille bien élevée, jeune, charmante, et qui a déjà beaucoup souffert.

Longueville était intéressé, plus que personne, à ce que son ami le financier n'eût point le tort de se jeter dans des désordres publics.

— Il nous faudra prendre quelques détours pour arriver à cette orpheline, sage, craintive... et bien surveillée. Il nous faudra trouver un prétexte honnête pour nous faire ouvrir sa porte. Tu auras soin de te

présenter d'abord comme un simple céli- I. ik

balaiie. C'est convenable... et prudent.

Peu de temps après cette petite scène, Picard et Longueville , en sortant de la Bourse, se faisaient conduire, dans un fiacre, rue Cassette ; sans parler ou portier, ils montèrent cinq étages. Longueville sonna à une porte qui ne tarda point à s'ouvrir.

Une jeune fille reçut les deux visiteurs.

Elle avait une physionomie angélique , le sourire le plus fin et le plus sympathique, une taille élégante, des manières gracieuses. Elle était coiffée en bandeaux à la vierge ; elle portait une simple robe de mérinos d'une couleur foncée, et l'on voyait à sa ceinture une petite toufîe de violettes.

DE RENTE. 2il

Celte jeune fille de dix-huit ans environ montra d'abord de l'émotion, du trouble, quoiqu'elle eût été prévenue de cette visite par un billet de la Cardoville.

Du geste le plus gracieux, elle invita cependant ses deux visiteurs à traverser une petite pièce qui servait tout à la fois d'antichambre et de salle à manger. Deux chaises et une table couverte de toile cirée en composaient tout l'ameublement.

Ils passèrent dans un salon lambrissé, peint en gris ; au pied de chaque chaise un petit carré de tapisserie ; sur la cheminée, ornée d'une glace d'une médiocre dimension , une pendule à colonnes en albâtre ; de chaque côté de la pendule un petit flam-

beau doré et une tasse avec sa soucoupe; près du cadre de la glace étaient suspendues, d'un côté, une pelote recouverte de mousseline brodée et sur laquelle brillait avec son ruban rouge une croix de commandeur de la Légion d'Honneur; de l'autre côté, une miniature, un portrait. En face des deux fenêtres qui donnaient sur un jardin voisin, une alcôve entièrement fermée avec un fin grillage en cuivre derrière lequel se drapait un rideau en soie verte.

Chacun s'assit, le baron prit la parole, et son bavardage mit fin à l'embarras, à l'agitation que laissaient voir en même temps la physionomie de la jeune fille et l'attitude de Picard .

— Mademoiselle Marie, on m'a beaucoup

parlé de vous, de votre esprit, de votre instruction ; je vous présente mon ami , M. Eugène Rémond, grand financier et vieux garçon; il vient vous demander s'il vous plairait d'accepter la position de dame de compagnie près de sa sœur, riche veuve sans enfants.

Le baron tenait compte de toutes les recommandations de la Cardoville : il ne brusquait rien et n'omettait aucun mensonge.

— Je ne saurais, répondit Marie, accepter cette position, si honorable qu'elle puisse être. Je tiens à mon indépendance. Je suis pauvre et heureuse. Ne voyez en moi qu'une ouvrière qui vit de son travail.

2' 4 CINQ ClvNT mU.V] FRANCS

— Vous mériteriez , madeiiiaiscllo , u,ue vie plus brillante, dit le baron.

Les yeux de Picard restaient fixés sur cette jeune personne, qui, par sa simplicité, par sa beauté, par ses grâces naturelles, lui rappelait sa chère Constance dans les premières années de son mariage.

Marie répondit au baron en souriant :

— Je ne suis point à plaindre, monsieur : je travaille, je brode, je lis; des dames trèsrespectables, et entre autres la propriétaire de cette maison, madame Dominique, m'ont prise en amitié; l'été, je passe mes soirées au Luxembourg avec elles, et l'hiver dans leur propre salon.

— Comment!... dit Picard, cacher ainsi votre beauté et voire jeunesse?

— Je n'ai jamais connu que la vie la plus simple, la plus cachée ; ma famille n'était pas riche.

Cette conversation, qui ne s'étajt point engagée sans quelque embarras de part et d'autre, fut interrompue par le bruit d'uil^e porte qui s'ouvrait : l'étonnement de Picard et même du baron ne put échapper à Marie : elle s'empressa de les rassurer.

— Ce ne peut être, leur dit-elle, que madame Dominique, ma bienfaitrice; elle a une double clef de cet appartement ; elle peut entrer chez moi à toute heure.

On vit en effet paraître une femme d'une quarantaine d'années ; elle portait avec précaution deux assiettes couvertes, placées l'une sur l'autre, et surmontées d'un bol d'où s'exhalait le parfum d'un consommé.

— Mon enfant, c'est votre dîner que je vous apporte. Je ne croyais pas, dit-elle d'un ton presque sévère, rencontrer ici ces messieurs... mais je vais faire tenir tout cela chaud.

— Vous m'obligerez, ma bonne madame Dominique.

— Comme il vous plaira, mademoiselle; pour monter vos ciiiq étages, vous savez que j'ai toujours mes jambes de quinze ans.

Cette bonne femme s'éloigna.

— Puisque vous ne voulez pas renoncer à votre vie heureuse et indépendante, reprit le baron, ne pourriez- vous point, par l'intermédiaire des dames respectables qui sont vos amies, indiquer une personne qui acceptât la situation que nous venions vous offrir ?

— Il y a tant de gens qui souffrent, que je serais heureuse, en vous obligeant, de rendre service à quelqu'un qui méritât votre confiance.

— Ainsi , dit le baron à Marie, vous ne recevez personne, mademoiselle... on peut donc vous voir à toute heure? Si vous le

^ê CINQ CENT MILLÇ FRANCS

permettez , mon ami viendra chercher la réponse et les renseignements que vous voulez bien lui promettre.

Ce fut chose convenvie.

Picard se leva et s'approcha du portrait 3iV)ispendu à la cheminée.

— Que vois-je ! s*écria-t-il , quel est ce portrait ?

— r C'est celui de mon père, mort colonel de cavalerie , commandeur de la Légion d'Honneur.

— Je le reconnais ! mais... il s'appelait Durand ?

— C'est aussi mon nom : MarJe Durand.

— Ah!... oui, il parvint au grqde dp CQr lonel; c'était un officier très-distingué, un homme aimable, plein d'esprit et de cœur.

Picard fit un effort sur lui-même, pour ne point en dire davantage.

— Oserais-je vous demander, moa^^ieur, reprit Marie, quand et comment vous avez connu mon père ?

— C'était en 1836; je le rencontrai chez des î^piis; il n'était alor§ que capitaine et simple chevalier. Puisque vous me permet-r lez de revenir chercher quelques rensiçigRe-; ments, nous reparlerons du colonel Durapd,

que j'avais perdu de vue depuis longtemps, par suite de ses changements de garnison et de son départ pour l' Afrique.

— C'est là qu'il a été tué, monsieur, à la tête de son régiment, dans un engagement avecles Arabes.

— Mais vous n'avez donc pas obtenu une pension du gouvernement?

— Élevée par une tante assez riche et veuve, mais qui avait des enfants, je ne fis aucune démarche lorsque je perdis mon père; ma tante mourut bientôt, et je me trouvai presque sans ressources, n'ayant que mon travail pour vivre. Mes cousins et mes cousines, avec lesquels j'avais passé mon

enfance et les premières années de ma jeunesse, — peut-être un peu jaloux de moi, — m'ont abandonnée, et je suis trop fière pour aller leur tendre la main.

Les deux visiteurs ne lardèrent pas à prendre congé de Marie.

Picard, grâce aux conseils de la Cardoville, grâce à l'aplomb et à l'effronterie du baron, s'était donc introduit dans la citadelle, mais dans une citadelle bien gardée.

Le baron, émerveillé de la beauté de la jeune orpheline, en faisait le plus vif éloge.

Quant à Picard, Marie lui avait plutôt inspiré de l'intérêt que de l'amour.

— Tu ne croiras pas, dit-il à Longueville, ce que je vais te dire : lu m'as conduit chez cette jeune fille pour la séduire , pour la perdre ; — eh bien ! je ne continuerai à la voir que pour la sauver, pour éprouver ses bons sentiments, sa sagesse, et pour l'aider à se marier honnêtement !

— Mais, répondit le baron, le comte AImaviva se réservera le droit du seigneur ?

— Tu es aussi médisant que ce coquin de Figaro; tu ne crois qu'aux mauvaises actions, et tu soupçonnes tout le monde de mal faire.

— Mettre tout au pis, c'est le moyen de ne jamais se tromper.

— Cette visite me laisse presque un remords!... elle me donne l'idée d'offrir un riche présent à ma femme avant de venir au secours de cette pauvre fille. Il me semble que ce serait là un moyen de me pardonner à moi-même ce commencement d'infidélité.

D'ailleurs Constance va être forcée de recevoir il faut qu'elle ait des diamants comme tout le monde; conduis-moi chez un joaillier : je veux, en embrassant ma femme, la surprendre par des boutons d'oreilles et par une rivière de diamants.

Te présent fut acheté, offert et accepté. Constance se montra sensible à cette marque de tendresse de son mari.

— Je te remercie, mon ami, mais je ne

porterai pas souvent cette parure. Et elle se disait en elle-même que cet écrin n'enrichirait sans doute que la corbeille de mariage de sa fille.

Picard passa toute cette soirée, avec un nouveau bonheur, auprès de sa femme et de Blanche. '"

Anatole était censé s'occuper de hautes études : il demeurait ou devait demeurer dans un des hôtels du quartier des Écoles.

Le lendemain de la visite de Picard rue Cassette , madame Dominique remettait à Marie Durand une lettre cachetée, assez volumineuse. Ce pli contenait, avec une petite liasse de papiers, un billet ainsi conçu :

« Mademoiselle,

» En ma qualité de banquier, je vous ai comprise pour quarante actions dans la compagnie d'un chemin de fer dont je suis administrateur; j'ai vendu ces quarante actions aujourd'hui même à la Bourse, et j'ai pu réaliser à votre profit un bénéfice de cinq cents francs par action. Ci-inclus, 20,000 fr.

» Croyez à mes sentiments dévoués.

» Eugène Rémond. »

La jeune fille et madame Dominique restèrent ébahies. Marie compta en riant ces vingt billets de mille francs.

— Je ne prendrai pas cet argent ! dit-elle.

— Bien ! Marie , s'écria madame Dominique.

'Ji& CINQ CENT MILLE FRANCS

La jeune fille remit dans l'enveloppe la lettre et les billets de banque; elle cacha tout cela sous un paquet de linge , dans un des tiroirs d'une commode.

Deux ou trois jours après la réception de cette lettre char^jée, Marie s ecut une seconde visite de Picard... c'est à-dire de M. Eugène Rémond.

Il eut le bon goût, en arrivant, de ne te'moigner à la jeune tille que la plus respectueuse politesse. 11 lui demanda si elle avait pensé à prendie des renseignements et si elle croyait pouvoir lui indiquer une dame de compagnie digne de toute sa confiance.

Picard continuait son rôle.

1)1-; UKSTli. 227

La jjMin« (ill^^ lui lépondil quo clos daines lui avaii'iil promis d'y songer.

Tous deux. é|)j'o»ivèreJit d'abord mi embarras bien visible, el ce liU à qui ne parlerail point le piemier du billet de la veille el des vingt mille francs. Ceppiidanl ^Mai'ie ouvrit le tiroir de sa commode.

— Vous êtes généreux , monsieur ; je ne sais si vous avez été |)auvre, mais, du snoins, vous savez être riche. Cependant, je ne puis accepter de vous ni des aumônes ni des bienfaits.

— Pourquoi refuser des bénélipes légitimes que convoite et que sollicite aujourd'hui tout le monde , sans en excepter les mar- (|uises et les duchesses ?

228 CINQ CliNT MILLK FRANCS

— Que penseriez-Tous, et que n'auriezvous pas le droit de penser et d'exiger de moi , si j'acceptais cette soiiinie qui peut faire tant d'heureux? Si vous aviez une fille, se conduirait-elle autrement que je ne le fais en ce moment? Eh bien! je n'ai plus ni père ni mère pour me défendre , pour me conseiller : je suis donc obligée à plus de réserve encore, à plus de sévérité.

Marie posa la lettre qui contenait les vingt mille francs sur un coin de la cheminée ; d'un geste, elle pria Picard de les reprendre.

Il n'en fit rien, et la conversation continua.

— Ne soyez pas plus surpris qu'il ne faut l'être de mon refus, ajouta Marie; je vis

avec la plus stricte économie, mais je no manque de rien, Madame Dominique, que vous avez vue, me traite comme sa fille. Je suis peut-être assez habile en broderies : elle se charge avec la plus active tendresse de placer mon ouvrage, et elle en obtient un pri X assez élevé pour me loger, pour me nourrir, pour me donner encore un certain luxe de toilette qui, je l'avoue, réjouit ma petite vanité de jeune fille. Je crains que cette bonne et digne femme n'ait au fond du cœur un chagrin, qu'elle semble soulager en me prodiguant les soins les plus assidus. Elle a, dit-on, une grande aisance, etloueà son profit toute cette maison. Je n'ai pu encore lui arracher son secret; mais elle me répète souvent qu'elle a retrouvé la paix et le bonheur depuis que je suis son enfant. Elle ne souffrirait pas qu'une

'IM) CINO C.r.NT Mîr.LF. IIÎANCS

autre itinin que la sienne vînf à njon secours. Vous comprendrez loules ces l'aisons, qui, sans pouvoir vous blesser, vous expliquent et jnslifienl mou refus.

Picard éjjrouvait une vive surprise et un grand plaisir de cœur : il avait craint de trou- Ver tetie jeune fille uniquement prëoccujjée de robes, de chapeaux et de cachemires; tant de dighilé,de noblesse, de désintéressement ne firent qu'ajouter l'estime et le respeci à sou attachement pour Marie.

Apfës un entretien assez court, Pi^ c.ird, uti peu déconcerté, se leva : il allait se retirer sans reprendre les vingt raille francs; tuais la physionomie de Marie, plutôt émue qu'irritée, quelques paroles qu'elle

DE RF.NTF, '"31

prononça d'une voix plus suppliante que sévère, décidèrent Picard à lui obéir.

— Vous êtes une noble fille, lui dit-il, mais vous avez tort de me refuser. Vous auriez pu vous charger de disliibuer cet argent à des malheureux; vous auriez été dame dechîïrité!

— A nous autres pauvres filles, réponditelle, beaucoup de missions honorables sont interdites. On ne saurait où j'ai pris cet argent...

Marie persista dans son refus.

Picard prit congé de la jeune fille, qui pensa peut-être qu'elle ne re verrait plus celui dont elle venait de blesser l'orgueil.

23iJ CINQ CEiST MILLE FRANCS DE KENTE.

Elle se trompait. Picard était heureux de trouver un noble cœur dans la fille du colonel Durand. Il se promettait de lui assurer une petite fortune, qui lui permît de vivre honorablement. Il avait à payer une dette à la fdle du soldat.

VTl

lie %'ieo et la l'eHu.

Grâce an prétexte mis en avant par le baron, Picard put renotiveler ses visites chez Marie.

Mario ne se défiait pas de lui et 11 avait toute confiance en elle ; il en était venu à lui

raconter, devant madame Dominique, et en mettant les restrictions nécessaires à ses confidences, toutes ses émotions, ses inquiétudes, ses soucis d'affaires, ses joies d'amourpropre et d'orgueil.

Près des femmes, les hommes aiment à parler d'eux-mêmes, à leur confier les sentiments les plus secrets ; et les femmes qui savent écouter gagnent facilement la confiance de ceux qui éprouvent le besoin de ces effusions de cœur.

Marie se faisait une haute idée de ce nouvel ami respectueux que le hasard avait amené près d'elle ; ce n'était ni sa fortune ni sa générosité qui l'éblouissaieni : elle était fière d'avoir pu capiiver lionnèleuient un pareil

DE RENTE. i>37

homme, de lui avoir inspiré mi sincère attachement.

Picard était confiant, mais timide, auprès de Marie.

La vertu chez les femmes est comme le grand talent, comme le génie chez les hommes : elle inspire une craintive réserve et du respect.

Le baron de Longueville ne manquait pas un seul jour de questionner son ami sur ses

galantes prouesses.

— Tout ce que je peux l'apprendre, répondait Picard, c'est que Marie m'inspire un très-vif intérêt ; elle est une amie pour moi;

2d<J t;i>Q CENT MlILt; KH\N(.S

nos causei'ies me font du bien : j'oublie la hausse, la baisse, les reports, les primes, les liquidations de la quinzaine et du mois ; j'oublie les coulissiers, les agents de change, tout ce monde de joueurs maladroits ou malheureux qui se ruinent à tripoter des millions.

— Tu n'es pas de ces joueui's-là, répliqua le baron, et il n'est pas convenable qu'une petite tille lantersie un gros financier comme loi.

— Marie est sage, vertueuse: elle n'a jamais voulu accepter vingt mille francs, que je ne lui offrais cependant que comme bénéfice de Bourse.

-- Ainsi, dit le baron, lu crois à la vertu

nE HËNTli. ^i^

de celte jeune fille? Tu es liclicule! KUe couiiail la Cardoville, c'est par la Car.ioviile que nous avons pu la de'couvrir; la Cardoville m'a raconté, il est vrai, une longue histoire ; mais, comédie que tout cela! La Cardoville n'est jamais à court de comédies ni d'histoires. Il y a des mijaurées qui ont le courage de refuser vingt mille francs pour en obicnir cent mille et plus. C'est un jeu hardi, dangereux... et que toutes ces dames ne jouent pas. Rien qu'un billet de mille francs les éblouit... elles tombent dessus! D'ailleurs, 3Iarie rêve peut-être un mariage avec toi. 11 y a des grands seigneurs et des niillionnaires qui ont épousé leur maîtresse et même leur servante.

— Tiens, reprit le buron, il me vient

une idée ; il y a un moyen de l'édiûer sur les sentiments de Marie et de savoir où tu en es. La Cardoville prétend qu'elle lui a sauvé la vie ; elle prétextera une maladie et priera Marie de lui faire visite, dans un jour et à une heure indiqués. La jeune fille ne lui refusera pas ce témoignage de reconnaissance ; elle ira la voir, et dans leur entretien il ne sera question que de toi. Tu te tiendras caché, silencieux, dans un cabinet, et tu sauras à quel chapitre en est ton roman.

Consens à cette petite scène de cabinet, un peu vieille au théâtre; nous aurons ainsi tous les secrets du cœur de Marie, Tu sauras si tu n'es pas trop mystifié ; tu sauras si Marie est une coquine comme les autres; tu sauras enfin quels sont ses projets sur

DE RENTE. 2iil

toi, contre toi... La Cardo ville lui tendra des pièges pour l'obliger à tout dire. Dans ce monde-là, il est bien convenu qu'on a le droit de jouer les plus mauvais tours à ses meilleurs amis.

Picard hésita d'abord à se prêter à ce manège; cette visite chez la Cardo ville, cette connivence avec elle, avec le baron, répugnaient à ses mœurs honnêtes et délicates,

Cependant Longueville avait déjà, par ses mauvais propos, ébranlé la confiance de Picard; la curiosité, je dirai même l'intérêt que lui inspirait Marie, le décidèrent à se prêter à cette scène de comédie.

Il aurait ainsi des preuves certaines de la 1. 16

2/ri Cli\»J C.MT MILLE 1 BANCS

perfidie ou de l'honnêteté de sa protégée.

Du reste, dans tout ceci, il espérait le bien, beaucoup plus qu'il ne craignait le mal. il aimait à se persuader que cette jeune fille élait sincère, loyale, et qu'elle méritait la piotection dévouée qu'il se faisait un devoir si doux de lui réserver.

Au jour indiqué, le baron accompagna Picard chez la Cardoville; elle demeurait ]'ue Joubert; ils y arrivèrent avant l'heure de la visite de Marie.

Le baron ne se sentait pas d'aise; il s'agitait en pleine intrigue de bal masqué.

On montra à Picard le boudoir où il de-

DU. KEiNTE. 2^3

vait su cachei' et d'où il poun-aii (eut enlL'iidrc; les porles de dégageaient, les petits (;abiiiets ne manquaient pas dans cet a|>paitenient : c'était «onnue un petit ll]('àlre fort bien machiné.

r^e baron insista pour tenir co;nj)agnie à son ami, ne voulant pas lui permettre de SB livrer au décoiwagemenl, ni surtout de se décider à une rupture dans le cas où la conversation viendrait à mal tourner.

On sonna.

Chacun se hâta de se mettre en scène et de prendre sa place : les deux amis dans le boudoir ; la Cardoville dans le salon, sur un canapé, en robe de chambre de velouis

2i4 CINQ CENT MILLE FRANCS

rouge garnie d'hermine , la tête à demi couverte d'un bonnet des plus coquets et surchargé de riches dentelles, les pieds enveloppes dans un cachemire. La femme de chambre, vraie soubrette du théâtre de Regnard, alla ouvrir.

C'était Marie.

Sa mise pleine de hon goût et de simplicité contrastait avec l'élégance affectée de la maîtresse du logis ; elle portait un chapeau de velours noir, un ample collet de même étoffe, une robe montante de popeline couleur gris de fer, également garnie de velours noir.

Marie avait des mains et des pieds d'une

DL RENTE. 2/l5

finesse aristocratique , et on ne pouvait s'empêcher de les remarquer; aussi élaitelle chaussée et gante'e avec une certaine coquetterie.

Jeune, fraîche, distinguée, modeste, Marie ne pouvait qu'éclipser la Cardoville, dont la figure, déjà fatiguée, n'avait aucune distinction, et dont le regard n'avait que de l'effronterie.

La pauvre fille fut d'abord plus étonnée qu'éblouie de la richesse de l'appartemenf.

Le petit salon dans lequel on la recevait était tendu d'éloffe de soie* chinoise, avec oiseaux et fleurs brochés d'or sur fond blanc; presque tous les meubles étaient en

2'i6 r.ixo r.uNT milm- FiîArscs

bois dore, tapissés de celte uwuu) ('toiïe. Dos soieries jaunes et cramoisips couvraient aussi quelques fauteuils et quelques chaises (le formes variées et de fantaisie.

On l'oulnit aux pieds les plus splendides tapis.

Sur un des côtés du salon, une glace descendait jusqu'au parquet, entourée d'un large cadre doré où se jouaient des Amours ; sur la cheminée, une pendule et de riches candélabres, vrai Louis XVI : rançon d'un amateur de curiosités, qui avait passé par celte forêt de Bondy.

Çà et là, des coussins de toutes les formes, brodés en soie de couleur ou en or.

DR RFltTF. 2'|7

Sut" une U\hU\ des knopsakoR, dos bijoux, un petit paquet de billets de banque oubliés, — avec intention, — sous un serrepapiers qui représentait un Amour endormi.

Ce n'était pas le luxe d'une duchesse, d'une lemme de banquier; c'était bien \er salon d'une Cardoville.

Marie questionna la malade avec un intérêt sincère; elle fut bientôt rassurée.

Il s'engagea alors entre ces deux femmes, dont les idées, les mœurs, étaient si différentes, une conversation dont la conclusion fut assez singulière.

— Vous voyez souvent, demanda la Cardoville, M. Eugène Kémond?

rZlS CINQ CENT MILLE FRANCS

— J'ai à vous remercier, répondit Marie, d'avoir pu connaître par votre entremise cet ami d'un certain baron de Longueville ; M. Rëniond est un excellent homme, dont le cœur est ouvert à tous les bons sentiments, aux inspirations les plus généreuses.

— Il faut parler franchement, répliqua en riant la Cardoville ; cet homme généreux veut faire de vous sa maîtresse...

— Mais, madame.. . reprit Marie avec surprise, avec indignation. M. Rémond ne m'a jamais dit un mot qui exprimât autre chose que de l'amitié; s'il m'avouait d'autres sentiments et d'autres exigences, je ne le recevrais point chez moi.

Cependant, ajoiUa-t-elle, après quelques instants de réflexion , vous m'éclairez ; dès le lendemain de sa première visite, M. Rémond m'a envoyé vingt mille francs sous enveloppe.

— Vingt mille francs ! s'écria la Cardoville ; comme il y va f

— Il m'écrivit qu'il m'avait comprise dans une affaire pour quarante actions au pair, et qu'il les avait vendues avec prime. Je l'ai forcé de reprendre les vingt mille francs. Il s'est présenté chez moi pour m'offrir une place de dame de compngnie ; il prétend avoir connu mon père. Je commence à croire que vous avez raison : M. Eugène Rémond voulait faire de moi sa maîtresse I

fSi CINQ CENT MIUE FRANCS

Dès aujourd'hui ma porte lui est pour toujours fermée,

— Ma chère, vous faites de la vertu inutile ; le monde n'en conclura pas moins, des quelques visites de M. Rémond, qu'il a été votre amant.

-— Tenez, madame, à tort ou à raison, l'opinion du monde me préoccupe fort peu ; on ne vit guère que pour mériter et obtenir la sympathique estime d'une ou deux personnes. M. Rémond ne peut garder de moi qu'un souvenir qui m'honorera à ses yeux. Je tiens surtout à conserver l'amitié de madame Dominique que vous connaissez, à qui je dois tant, et qui ne m'a secourue avec une tendresse maternelle qu'en croyant

I>F. RF.XTE. 2.>1

à mon bonnètelô ; sa confiance en moi né sera jamais trompée. b

— Il y a des liaisons, (îil la Cardoville, qni, à force de durer, devienneni honnèles el se font pardonner. M. Rémond n'est pas homme à vous délaisser, à vous abandonner ; ce serait là une de ces liaisons qui durent, et vous auriez tort de le mettre à la porte.

— Je comprends tout ce que vous me dites et tout ce que vous avez le bon gont de ne pas me dire ; mais, quoique jeune, j'ai déjà passé par de rudes épreuves. Mon premier amour a été trahi ; celui que j'aimais a pu me délaisser ; il n'a pas eu le droit de me mépriser, et cependant, ma-

S52 CINQ CENT MlIJ.t: FRANCS

(lame, vous le savez, ma douleur m'a conduite au suicide. L'approche de la mort opère une terrible et heureuse révolution dans l'esprit et dans le cœur. On dit trop de mal de la mort, madame ! Quand elle vient à nous, à notre chevet, elle nous avertit, elle nous conseille : elle nous fait renoncer à toutes les faiblesses humaines, pour nous convertir à la religion de tous les devoirs. Il appelée à la vie par les secours de votre compassion désintéressée , je ne crois plus qu'aux bons sentimeuts ; oui, je crois à la bonté du cœur humain, et cette foi nouvelle me donne une douce joie que je ne veux troubler par aucun remords.

— Vous voilà dans le ciel, ma chère amie ! redescendons sur la terre. Avec votre sin-

gulière morale , vous perdez une fortune ; vous la regretterez, et, selon moi, il vaut mieux s'exposer à des remords qu'à des regrets.

— C'est sur ce point, répliqua Marie, que nous différons de sentiments. Avec une conscience en repos , je suis heureuse dès que je m'éveille : je suis heureuse de toutes choses : heureuse du rayon de soleil qui vient me faire visite à travers mes vitres ; heureuse d'une fleur, des chansons des oiseaux ; heureuse de mes lectures, de mes ouvrages à l'aiguille quand je les commence, quand je les finis. Il faut savoir se contenter des petits bonheurs. Les petits bonheurs sont de tous les instants ; chacun peut toujours en faire naître autour de soi. Je resterai fidèle

254 Cl-NO CliiXT MlLLli lUANCS

à des Iraditions de fomille; mon père, vieux soldat, disait qu'il ne connaissait que deux choses, le devoir et l'honneur ; je lâche de lui ressembler. Ce monde est plein de miséricorde ; il tend la main à tous ceux qui ont de la dignité et du courage. Chacun ne me traite qu'avec politesse, avec bonté, avec respect; j'ai même l'esj)oirde rencontrer un jour un honnête homme qui ne dédaignera pas de prendre jjour fënune une honnête tille.

La physionomie candide, virginale, delvlarie prenait peu à peu une exaltation angélique qui semblait charmer la Cardoville elle-même.

— Vous m'avez rendu la vie, ajouta la jeune tille, je ne veux pas en laire un mau-

vnis usage ; bien cJesfeiiiines se sont vendues très-cher, qui ont fini par mourir dans la honte, à l'hôpital. Je n'exagère rien, je suis plus heureuse dans nia niansaide que je ne le seraisnu milieu de tout ce luxe qui vous envi-

ron fie.

— Vous me rappelez de cruels souvenirs, dit avec émotion la Cardoville. Cette pauvre Mathilde est morte l'autre jour, sans que même son chien, que sa femme de ménage lui avait volé, ait pu suivre le convoi. Parmi les femmes plus ou moins belles que j'ai connues, quelques-unes sont devenues folles, d'autres sont mortes à Saint-Lazare après des années d'agonie, et n'ont eu d'autre tombe qu'une table de dissection ; c'est affreux à dire, mais j'en ai vu plus d'une mou-

rir soûles d' eau-de vie, dans la rue, aux éclats de rire de la populace... dans un égout !

Changeant de langage et d'attitude, la Cardo ville, troublée, oubliant même que Picard et le baron écoutaient, prit la main de Marie assise près d'elle :

— Vous avez raison , lui dit-elle avec tristesse, le bonheur n'habite pas ici : nos joies de vanité ne nous font pas oublier les inquiétudes de l'avenir ; la fatigue des plaisirs nous rend incapables de tout travail, de toute résolution, de tout courage ; l'orgie du lendemain peut seule nous reposer de l'orgie de la veille ; il nous faut abuser de tout jusqu'à l'ivresse, pour nous consoler des outrages jusqu'à l'oubli. Même ceux à qui nous

plaisons nous méprisent ; que pouvons-nous attendre de ceux à qui nous ne plaisons pas? Vous êtes heureuse de voir le monde en beau ! Avec notre façon de vivre, nous le voyons qu'en laid. Tant que nous sommes jeunes, courtisées, nous rions de tout ; mais les rides et les années viennent, les rides avant les années, et alors tout change autour de nous ; même celles qui ont gardé de quoi vivre vieillissent dans quelque ignoble compagnie. On rirait de notre repentir : nous sommes ailachées au poteau sur la place publique : il nous faut mourir dans la boue. Et cependant, lorsqu'une de nous rencontre un cœur qui lui pardonne, qui l'élève jusqu'à la prendre pour femme, — et cela s'est vu, — par respect de soi-même autant que par reconnaissance,

elle ne manque à aucun de ses devoirs. Elle I. 17

regrette si peu son ancienne vie, qu'elle ci'aindraitde perdre sa vie nouvelle. Pour moi, ma jeunesse se passe déjà, ma beauté se fane, ma gaieté m'abandonne ; je iinirai mal !

La physionomie de celte femme au front déjà ridé exprimait une profonde douleur ; Marie en fut attendrie.

— Jamais je ne vous saurai malheureuse, lui dit-elle en lui serrant affectueusement les mains, sans partager mon pain avec vous.

— Vous avez bon cœur, Marie !

— Si vous étiez malade, je vous soignerais connue vous m'avez soignée ; je ne

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VOUS abandonnerais pas, vous trouveriez nq# amie à voire chevet jour et nuit; quelles que soient nos croyances et notre conduite, que les hasards de ce monde nous aient placées en bas ou en haut de la société, ne sommes-nous pas toutes de la même lamille ?

Ces douces et indulgenles paroles, qui méritaient confiance , touchèrent jusqu au Ibnd du cœur la Cardoville ; par un mouvement presque convulsif elle se leva et se jeta au cou de 3Iarie ; puis, essuyant ses larmes :

— Ma chère enfant, dit-elle, je voulais vous convertir à ma vie agitée, tourmentée, fiévreuse, et c'est vous plutôt qui me rame-

%. A 4i»it».

nez à tous VOS bons sentiments; je voulais vous faire croire à mon bonheur, et c'est vous qui me faites croire au vôtre. Vous avez pris la bonne route ; dès ma plus tendre enfance on m'a jetée dans le mauvais chemin !

La femme de chambre entra dans le salon tout effarée.

— Madame, c'est Monsieur ! il voulait entrer malgré moi...

— Je vous en supplie, madame, dit Marie, qui tenait à n'être rencontre'e par personne chez la Cardo ville, donnezrmoi les moyens de sortir sans être vue.

La Cai'doville se précipita vers une porte

DE RENTE. 2fil

qu'elle ouvrit; elle y poussa Marie en lui disant :

— Vous allez trouver Vescalier de service, par lequel vous pourrez descendre et sortir.

Picard et le baron, sachant Marie partie, quittèrent le boudoir ; au même instant Anatole, qu'on appelait Monsieur dans la maison, entrait presque de force dans le salon.

Quel fut l'étonnement du père et du fils de se trouver réunis dans un pareil Hou, chez une pareille femme î

— Baron, vous m'avez trahi, dit Anatole, vous avez tout dil à mon père !

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Ce reproche donna au baron et à la Cai^ doville l'idée de mettre Picard à l'abri des soupçons de son fils et de sauvegarder ainsi la dignité paternelle.

— Mon cher Anatole, répliqua le baron, vous m'accusez injustement; des bavards vous ont dénoncé comme passant votre vie danscette maison. Votre père, pour s'assurer du fait, m'a prié de l'accompagner chez madame, voilà la vérité.

La Cardoville, qui ne manquait ni de tact ni d 'à-propos, et qui avait repris son sangfroid, adressa aussi des reproches au jeune Anatole.

— Voilà bien les jaloux f J'avais dit à mon-

sieur votre père que je ne vous voyais que rarement, et vous venez me démentir en entrant dans ce salon , comme Othello chez Desdémone! F.es jaloux n'ont jamais fait, ne font, et ne feront jamais que des sottises !

Picard, qu'on tirait d'embarras, et qui conservait ainsi vis-à-vis de son fils un rôle digne de son respect, semblait ne garder le silence que par un sentiment de convenance et de délicatesse.

Il ne pouvait en effet, chez la Cardoville et devant elle, reprocher à son fils ses assiduités près de cette femme.

Picard mit fin à cette scène en adressant à Anatole, fort ému d'avoir pu affliger

son père, ces paroles bien indulgentes :

— Je comprends que madame ait pu vous séduire ; mais vous avez des études à poursuivre, votre chemin à faire : votre place n'est point ici. Soyez à l'avenir plus prudent. . . vous saurez que vous êtes surveillé !

Anatole, après ces paroles, fut heureux de trouver l'occasion de s'éloigner, et le banquier, bien qu'affligé de surprendre son fils en pleine folie, alors que sa situation à luimême ne lui permettait guère de faire de la morale, balbutia des remercîments et des excuses à la Cardoville, et partit avec le baron.

En sortant de cette maison, où les érao-

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lions les plus vives s étaient succédé, les deux amis avaient hâte d'échanger leurs réflexions sur tout ce qui venait de se passer.

— Baron, dit Picard, vous m'avez tiré du danger; mais voyez où mènent un mauvais conseil et une première faute !

— Convenez , répondit le baron , que Marie est une fille adorable ; elle m'a ému ! Décidément c'est une très- honnête fille : c'est une place forte dont le siège sera long et difficile.

— Marie est charmante, elle m'intéresse, elle intéresserait tout le monde; mais je dois avoir le courage de ne plus la revoir pour ne pas la compromettre; D'ail-

leurs, (le quel droit reprocherais je à mon fils ses maîtresses, s'il pouvait m'accuser, moi époux, moi père de famille, de me livrer aux mêmes folies que lui? Finissons là cette intrigue où vous m'avez entraîné. Vous verrez la Cardoville, vous lui direz que j'ai rompu avec Marie, vous achèterez son silence sur toute cette affaire ; je donnerai tout l'argent qu'elle demandera. Quant à mon fils, je ne veux pas me montrer trop sévère envers lui ; il a le cœur bien placé, et la leçon d'aujourd'hui le rendra, je l'es- * père, plus circonspect et plus raisonnable.

Le baron pensa qu'il fallait laisser passer cet orage de regret et de sagesse. N'élait-il pas sûr, d'ailleurs, de reprendre son empire sur ce caractère faible, sur ce cœur plein

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de sensibilité, et que n'avaient point nsé les vives passions de la jeunesse.

— Je ferai, dit le baron, tout ce que vous nie demandez. Je verrai la Cardoville, ne craignez rien de ce côté : si elle a votre secret, j'ai le sien qui pourrait la perdre : une histoire de valet de chambre que je vous conterai; jamais, je vous le promets, je ne vous reparlerai de Marie.

Picard, tout en prenant la re'solulion de ne plus revoir Maiie, se promeltait de ne pas la perdre de vue, de ne pas l'abandonner, et de chercher tous les moyens de lui assurer un avenir heureux.

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