L.C Diuer et TOrgie
Cédant aux instances de sa femme, Picard, malgré ses nombreuses relations, malgré les vingt millions de son actif, malgré les conseils du baron de Longueville, avait longtemps refusé de se donner un train de maison en rapport avec sa situation financière ; mais
madame Picard elle-même reconnut la ne'cessité de prendre un paru : elle comprit que la richesse impose certains devoirs.
Il fut de'cidé qu'on achèterait un hôtel, — qu'on recevrait, — qu'on donnerait des bals.
On était loin de ce temps où Constance, avec ses manches de soie noire, contrôlait sur le grand-livre les com pies-courants , égayée par le frais bouquet qu'elle recevait chaque matin de la tendresse attentive et fidèle de son mari.
Les nouveaux projets de Picard firent du bruit, et cette population, chaque jour plus nombreuse, de gens d'affaires, s'agita pour tailler sa part dans le gâteau de
quelques millions que Picard allait dépenser.
Chacun de lui recommander un architecte, de lui indiquer un hôtel à vendre.
Un hôtel de la rue Saint-Lazare fut acheté sept cent mille francs, sur lesquels l'entremetteur prélevait un droit secret de cinquante mille francs L'architecte soumit à Picard des plans qui bouleversaient l'ancien hôtel de fond en comble.
Il proposait de vastes écuries, qui devaient rappeler les écuries princières de Chantilly, — de nombreuses remises , une vaste cour, grands et petits appartements, jardins , serres chaudes , serres tempérées, etc., elc.
Le génie fécond et ruineux de cet architecie dévorait tant de terrain qu'on fut contraint d'aclieier les deux maisons contigiiës pour les démolir et pour relier la place qu'elles occupaient à celle sur laquelle l'ancieii hôtel était assis.
Ledain avait été admis dans les bureaux de Picard, et il n'avait pas tardé à se faire remarquer par son assiduité et par son zèle.
On le trouvait à son bureau dès six heures du malin; on l'y trouvait le soir. Sa capacité, sa passion pour le travail, lui conquirent la confiance aveugle de Picard, qui continuait en dehors de ses grandes afïaires de Bourse les opérations de sa maison de banque, mais en laissant à Ledain, pour ces
DE m ME. 2*3
art'aires-Hij iinu t'0iiif»1èle Jiherlé d'acliUii.
I.( s îjppoiiueiueiîls de Ledain avaient elé s\R( essiveuieiil élevés à viiigl - ciiu| mille francs , et Picard lui faisait une belle part dans les bénéfices de toutes ses ( nlrepriscs.
Ledain futcbargé d'indiquer à l'arcbilecte des dispositions nouvelles pour rétablissement d(;s bureaux, il n'oublia pas de se réserver, pour cabinet, un j^çrand salon avec antichambre. Sur des glaces dépolies, on lisait :
LHredimi ijéuérale. — Càbmet du direcleur.
Picard ne voyait dans cet envahissement de son commis principal que des preuves de zèle, de dévouement.
Pour le service des écuries, on fît choix d'un piqueur sortant d'une très- grande maison.
Douze chevaux de sang furent achetés en Angleterre; on y acheta même plusieurs chevaux de course, qui furent confiés à un entraîneur. Us devaient courir sous le nom d'Anatole Picard ; c'était un moyen de poser tout d'ahord ce jeune étourdi comme protecteur de la race chevaline, comme homme de progrès, comme se préoccupant de hautes questions d'agriculture, qui cependant ne le préoccupaient guère.
* Pour le service intérieur de l'hôtel, on chargea le baron de Longueville du choix d'un contrôleur général, et de tout le per-
sonne! ; le baron, à son tour, chargea Frédéric, son valet de chambre, de cette mission ; à son tour, Frédéric réunit pour ainsi dire en assemblée générale tous ses camarades. On procéda, par scrutin, à l'élection de ce contrôleur et de tous les domestiques qui devaient être placés sous ses ordres.
Celui qui obtint la majorité des voix et qui dut prendre l'engagement, vis-à-vis de ses électeurs, de les tenir au courant des grandes aft'aires de Bourse de la maison Picard, était à la hauteur du rôle qu'il allait jouer; il s'appelait Alexandre.
Après avoir végété comme domestique pour tout faire chez un avocat, chez un médecin et chez un directeur de théâtre , il
2T» CINQ CKM Mtl.U: FP.ANCS
avait élô admis, en Angletoifc, dans le persoiiii"! du Rffonnu clth; à son retour en France, il se [)lnça d'abord chf'Z une gi'aade irag/'djenne el ensuite elie/ un cardinal.
!)'un sérieux ijnperlurbahle, Alexandre donij;ui en toute occnsiaji i\ am langage , à s 'S altitudes, à ses gestes et jtisqu'à son silenrç, l'appar^mce la plus respect iieuse; à iQui ce qu'on disail, U n'avait jamais qu'une réponse :
— Oui, milord... oui, monseigneur.
il lui en coiila beaucoup, il se sentit presque hu[nilié d'être contraint de répondre à Picard : Oui , monsieur — tout court.
Alexandre avait oniprunlé aux anciens
DE BENTE. 279
maîtres qu'il avail seivis qiiL'lque chose de ihéàtral; mais tout, dans son service, se disposait , s'exécutait sans trouble , sans a|2fitation et surtout sans bruit ; on ne l'entendait pas fermer une porte, poser sur table une assiette, une pièce d'argenterie; il écoulait sans avoir l'air d'entendre : il ne se fut jamais trahi ni par un mouvement de surprise, ni par un sourire ! C'était le Taileyrand de l'office.
Comme il eut à faire, dans celte maison qu'il révolutionnait, l'éducation de tout le monde , même celle de Picard , il y prit bientôt une grande autorité ; il ne coraman dait pas en maître, — mais on faisait toutes ses volontés.
Jamais une observation sur la dépense : on savait qu'il n'aurait consenti à aucune lésine , et que la moindre économie eût dérangé la haute philosophie du service somptueux qu'il organisait.
Plus affligé encore que surpris de cette révolution d'intérieur, le vieux Laurent demanda à prendre sa retraite, à la vue de cette armée de nouveaux laquais.
Des instances furent faites près de lui; il céda , à la condition de ne rester attaché qu'au service personnel de madame Picard.
Ce fidèle serviteur ne trouva ni un mot de plainte, ni un mot de raillerie contre ses
mailres, mais il ne tarissait pas en quolibets sur monsieur le contrôleur général, sur monsieur le valet de cliambre , sur messieurs les valets de pied ; il ne consentit jamais à dîner à la même table qu'eux. A côté de cette domesticité en habits à la française galonnés d'or et en bas de soie, il lui fut permis, à lui seul, de garder son ancienne et modeste livrée.
Dans ses accès d'ironie et presque de colère , il faisait quelquefois sourire cette bonne madame Picard, qui, loin de s'enorgueillir de ce grand train de maison, en était souvent importunée.
Cependant Blanche et sa mère se plaisaient à se retrouver seules dans les serres
282 CfNQ CENT Mir.l.F. FRA\rS
remplies de fleurs anx formes, aux couleurs et anx parfums les plus rares.
Depuis la nouvelle situalion du banquier, un second Idver commençait.
Tous les travaux terminés (on avait travaillé jour et nuit), l'argenterie, la verrerie, le linge de table achetés, la cave montée par les soins du baron, Alexandre déclara qu'il était en, mesure de donner à dîner à vingt-cinq ou trente personnes.
Il ne s'agissait plus que de trouver des convives.
Tout le parquet eût accepté l'invitation de Picard. Ce financier heureux, faisant chaque
OE RRNÏB. 283
jour de grosses alVairi^s, était airnô à la ïioui'se ; mais chacun veut surfaire sa po^i^. lion sociale, et Piiard Ini-niême, cet homme sinjple, niO(]este, se iaissail aller à penser que, dans un si splendide holel, il ne dovail recevoir que de i>;rands noms, des céléhrilés, ce qu'on appelle le beau iiiojide.
Cependaîit il invita d'abord ses collègues des divers conseils d'administration dont il était menibro.
ï.e comte de la Hoserie, le baron de Longueville et le docteur Burdin lui même furent inscrits les premiers sur la liste.
Pour donner de l'éclat à ce personnel de convives, Picard eut la pensée de consulter
le réperloire où figuraient tous ceux qui recevaient de sa maison des actions au pair dans toutes ses entreprises.
On voyait là des gens de tous rangs, de toutes conditions. Mais dans cette foule de courtisans de la fortune, les uns étaient trop peu importants, les autres trop haut placés.
Picard regretta ce jour-là d'avoir rompu avec le comte de Rhétorière, homme considérable et considéré. On eut donc grand'peine à trouver un brillant personnel qui voulût bien essuyer les plâtres de cette fortune et de ce luxe improvisés.
— ,1e peux , dit à Picard le baron de
Longue ville, te trouver un convive qui te fera honneur. Je connais un vieux général de l'empire, le général Crouart... dont tu as dû entendre parler. . . Il cherche à emprunter une somme de vingt-cinq mille francs; prêtela-lui, c'est un galant homme, il te remboursera; il viendra te faire visite, tu l'inviteras, et tu auras ainsi à ta fable un général célèbre, avec son grand cordon de la Légion d'honneur.
On eut le général et son grand cordon. Le baron de Longueville parvint en outre à recruter deux princes italiens, un grand seigneur hongrois et un comte polonais, tous réfugiés.
On eut voulu pouvoir, même à prix d'ar-
2H# (;i^<J CL.NT MILLE FliA.NCS
geul, oonverlir pour la circonslance de bons roturiers en mauvais geiitilsliomnies.
On parvint cependant à racoler vingtcinq convives.
Chargé de régler le cérémonial du dîner et d'en composer le menu , Alexandre fit des merveilles. La carie imprimée sur vélin, entourée de lilels d'or, et que nous donnons ici, excita surtout l'admiration du baron; elle mérite d'èii-e citée.
La table était garnie de Heurs, à la Louis XIV.
Les hors-d'œuvre variés, parmi lesquels s'élevait unédiiicede crevettes à la Joinville, odraiçnl le tableau le plus pittoresque. .
DE Ui,Niii. 2*7
4 POTÀGKS.
Le potage à la torliie, — le colbert à Ja royale, — ia bisque tî écire visses, ~ le polage à la Bagratioii.
i hors-d'okuvre chauds.
Les kiaiiiousky , — les boudins à la Richeliou, - les côtelettes de homard à la Vicloria, — les rissoles à la d'Orléans.