I.o Bal
Sur les incitations du baron, le général Crouart se rendit près d'une de ses vieilles amies, madame la marquise de Pommereuse, retirée au fond du quartier du Luxembourg, et voluptueusement blottie sous un édredon de cinquante mille francs de rente,
— Marquise, lui dit-il, un des gros bonnets de la finance m'a rendu en galant homme un service d'argent. U fait son métier d'homme riche : il donne des dîners et des bals splendides. Parti, je crois, d'un peu bas, le banquier Picard étale un grand luxe ; il a une riche galerie, un nombreux domestique, des salons dorés; il ne lui manque qu'une compagnie de gens comme il faut. Il donne un bal dans douze jours ; s'il pouvait vous plaire d'y assister, vous m'obligeriez I Les salons de Picard n'ont probablement jamais vu une marquise.
Florine de Pommereuse, née de Courtalin, avait aimé lennonde et les plaisirs ; ses beaux jours dataient de la restauration. Présentée sous Louis XVill, elle tenait un haut rang à
la cour et dans la noblesse du faubourg Saint-Germain. Issue d'une noble et riche famille du midi, elle épousa encore jeune le marquis de Pommereuse, officier supérieur des gardes du corps du roi, qui devait un jour mourir en Allemagne, où, sujet fidèle, il suivit, en 1830, la branche aînée des Bourbons.
L'indemnité des émigrés avait arrondi les revenus de l'ancienne maison des Pommereuse.
Malgré ses soixante ans, on retrouvait dans la marquise des restes de beauté et des traces de coquetterie. Elle mettait du rouge, se préoccupait de ses coiffures, de sa toilette. Elle se plaisait à se parer de bijoux, de ba-
giies, de pendants d'oreilles, de carcans, de colliers. Elle avait conservé de la gaieté , un esprit jeune, un cœur tendre et charmant.
Le général remit à la marquise, pour le bal du nouveau millionnaire, une invitation qu'elle accepta. Il lui assura que toutes les personnes présentées par elle seraient accueillies avec distinction dans les salons du banquier.
Cette fête fut tout de suite pour la marquise une grande affaire. Elle étaitau nombre de ces dames respectables qui portaient le plus vif intérêt à Marie Durand ; elle s'empressa de faire venir madame Dominique, la protectrice, la seconde mère de Marie.
— Madame Dominique, lui (jit-elle, vous savez combien j'aime votre intéressante protégée. Je tiejis à lui causer une surprise, à iui niénager un divertissement. Je suis invitée à un grand bal, chez un de ces financiers qui font aujourd'hui, en trois mois, d'effrayantes fortunes à la Bourse. Je veux y présenter Marie comme une de mes nièces : vieille marquise, je serais isolée, délaissée au milieu de ce monde où je ne rencontrerai certainement personne à qui parler : la compagnie de Marie me vaudra des assiduités ut des empressements ; la beauté de la nièce attirera les galants autour de la tante. Je me charge, bien entendu, de la toilette de bal : tous ces préparatifs, auxquels il faut vite songer, m'égayent déjà ; cela me rappelle mon bon temps !
Marie accepta avec reconnaissance l'aimable et flatteuse proposition de la marquise ; bien élevée, elle n'éprouvait aucun embarras à se présenter dans un salon ; fille d'un colonel, commandeur de la Légion d' Honneur, elle avait le droit d'y tenir dignement sa place. Elle ne pouvait d'ailleurs se douter que le banquier Picard ne fût autre que le célibataire Eugène Rémond qu'elle avait plus d'une fois reçu chez elle.
Il fut convenu que le jour du bal, Marie dînerait de bonne heure chez la marquise et qu'elle s'y habillerait.
Madame de Pommereuse et madame Dominique se faisaient une joie de présider à la toilette de Marie, d'en surveiller, d'en
soigner les moindres détails; elles étaient peut-être toutes deux plus èmotionnècs que la jeune fille elle-même.
Pendant douze jours, cette toilette devint le sujet de tous leurs entretiens , de leurs études les plus sérieuses ; elles en arrivaient aux discussions, à force de zèle. Elles tenaient à ce que leur protégée, qu'elles regardaient comme leur enfant, fût la perle du bal.
Enfin, le grand jour arriva.
Marie se retira dans la chambre à coucher de madame de Pommereuse , se fit coiffer ; elle se chaussa de bas de soie blancs et de souliers de satin blanc ; elle revint ensuite à
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moitié vêtue dans le salon qu'éclairait un grand nombre de bougies : un peignoir garni de dentelles appartenant à la maîtresse du logis lui couvrait à peine les épaules , les bras et la poitrine.
La marquise lui enleva en riant le peiguoir...
— Aladame Dominique, s'écria-t-elle...
mais voyez donc cette petite morveuse l a-t-elle le bras blanc et potelé ! a-t-elle une belle poitrine I a-t-elle une peau de satin ! Peste ! ma mie ! si tu n'avais pas pris le bon parti de rester sage, lu ne manquerais pas d'amoureux I
Marie, un peu embarrassée de cette sortie
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sur les grâces de sa personne , se hâta , en rougissant, de passer sa robe de bal. C'était une simple robe de tarlatane, à trois jupes relevées par une rose entourée de quelques boutons et d'un léger feuillage.
Une rose était aussi le seul ornement choisi par le goût de la marquise pour parer les beaux cheveux de Marie, dont les nombreuses nattes aux brillants reflets étaient assez longues pour tourner deux ou trois fois autour de sa tête.
A peine madame Dominique eut-elle attaché la dernière épingle, à peine eut-elle relevé le dernier pli , que par un mouvement presque involontaire, Marie courut devant une glace pour se regarder des pieds à la tête.
— Mon père et ma mère, dit-elle en souriant, seraient bien surpris et bien heureux s'ils voyaient leur pauvre fille ainsi parée.
— Ma toute belle, répliqua la marquise, bien des duchesses envieraient les trésors de la pauvre fille. Je donnerais tout ce que je possède pour être jeune et jolie comme toi. On m'a dit aussi, à moi, que j'étais belle... il y a longtemps! J'ai même reçu, autant que je puis m'en souvenir, plus tl'une brûlante déclaration : c'était peine perdue! J'estimais et j'aimais M. de Pommereuse : mais les galants propos, les déclarations font toujours plaisir. C'est même un devoir, pour les femmes, de se dooner la peine de plaire.
— Si je plais dans, ce bal, répondit Marie
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en riant, ce sera grâce à vous ! Je suis Cendrillon, et vous êtes ma bonne fée, raadame la marquise I
— Tu n'arriveras pas au bal du banquier Mirliflor dans une voiture attelée de six chevaux gris pommelés ; mais j'ai donné l'ordre à mon cocher et à mon valet de pied de porter la grande livrée de ma maison.
Tout était prêt pour le départ ; madame Dominique jeta une pelisse noire sur les épaules de la marquise, vêtue en grande dame, toute couverte de diamants ; elle jeta une pelisse rose sur les épaules de Marie , ravissante par son bon air, par sa modestie , par son élégante simplicité. •
On remarquait une grande foule, beau-
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coup de mouvement, aux abords de l'hôtel Picard, splendidement illuminé.
Des gardes municipaux à cheval, des sergents de ville, maintenaient l'ordre au milieu des curieux et des nombreux équipages qui se succédaient sans interruption.
Dix heures et demie sonnaient, lorsque la voiture de la marquise s'arrêta devant le perron. Un moelleux tapis en recouvrait les marches et se prolongeait tout le long du grand escalier, oii des masses de camélias s'épanouissaient dans des jardinières au treillage doré , à la lumière éblouissante de riches torchères qui portaient des milliers de bougies. •
Dans la première antichambre, des valets
de pied, des chasseurs, des huissiers, formaient une haie pour le passage des arrivants. Les dorures étincohiient partout dans cette antichambre, d'où l'on pouvait entendre déjà les vives mélodies d'un orchestre nombreux, aux soU les plus coquets, aux basses les plus puissantes.
Le valet de pied de la marquise, dont la livrée de grande maison fut remarquée, prit les pelisses de ces deux dames; la marquise et Marie eurent ensuite à traverser un salon dont les glaces descendaient jusqu'au parquet, et devant lesquelles les invités pouvaient réparer jusqu'au moindre désordre (le leur toilette.
Le suisse frappa doux coups de sa halle-
barde, et un huissier put annoncer avec fierté, d'une voix de stentor :
— Madame la marquise de Pommereuse I
Ce titre et ce nom de noble famille retentirent dans toutes les salles du bal, non sans y produire un grand mouvement de surprise et de curiosité. La société qui remplissait les salons se composait surtout de femmes d'avoués, de banquiers, de notaires, d'agents de change et d'hommes d' affaires !
Tous les regards se dirigèrent vers la porte d'entrée, et chacun d'admirer les grands airs de la marquise et la beauté sympathique de Marie, séduisante de grâce, de distinction et de timiiiité.
Que de questions on se faisait déjà à l'oreille !
— D'où vient cette marquise de Pommereuse? — Quelle est cette jeune personne qui l'accompagne, si charmante, si modeste, si élégante?
Tout le monde se rangeait sur leur passage ; elles étaient les bienvenues !
Picard, chamarré de plaques sur la poitrine, de grands cordons d'ordres étrangers, se précipita, avec le vieux général Crouarl, au-devant de la marquise de Pommereuse.
— Je vous présente ma nièce, dit la marquise à Picard; et la jeune Marie, baissant