III
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des esclaves et des servantes, des chars et des chevaux.
Quand ÆX'i-yu (Jivaka) fut en possession de toutes ces richesses, il revint dans la ville de la Résidence Royale (Râjagrha) et se rendit à la demeure du prince Wou-wei (Abhaya) ; il dit au portier : « Allez annoncer au prince: que AX°1-yu (Jivaka) est déhors. » Le portier s’acquitta de ce message et le prince lui ordonna d'inviter aussitôt K'i-yu (Jivaka) à entrer; quand celui-ci fut entré, il se: prosterna la tête contre terre, puis, après avoir rendu hommage, il s’assit de côté; il raconta en détail au prince: Wou-wei (Abhaya) ce qui lui était précédemment arrivé, et il déclara qu'il voulait offrir au prince toutes les riches-
ses qu’il avait acquises (1). Le prince l’en détourna en lui
disant qu'il ne fallait pas lui faire un tel présent et en l’engageant à employer cette fortune à son usage personnel.
Telle fut la première cure que fit Æ’i-yu (Jivaka).
En ce temps, dans le royaume ÂXiu-chan-mi (Kauçâmbi), il y avait le fils d’un notable dont les intestins s’étaient noués dans son ventre tandis qu'il jouait sur une roue; ce qu'il mangeait et buvait n'était plus digéré et ne pouvait. pas non plus être éliminé ; dans ce royaume, il ne s'était trouvé personne qui püt le guérir; les gens de là-bas ayant appris que, dans le royaume de Mo-kie (Magadha), il y avait un grand médecin qui excellait à guérir les maladies, ils envoyèrent dire au roi : « Le fils d’un notable du royaume de Aiu-chan-mi (Kauçàämbi) est malade ; X'i-yu (Jivaka) peut le guérir ; nous vous demandons, ô roi, de: nous l’envoyer. » Alors le roi P’ing-cha (Bimbisâra) appela K'i-yu (Jivaka) et lui demanda : « Le fils d’un notable du royaume de AXiu-chan-mi (Kauçämbi) est malade; pouvezvous le guérir ? » Comme il répondait qu'il le pouvait, le roi reprit : « Puisque vous le pouvez, je vous autorise à
(1) Pour remercier le prince de l'avoir autrefois recueilli (cf. p. 331, lignes 11-20).
si
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aller le guérir ». Alors Æ’1-yu (Jivaka) monta en char etse rendit à AXiu-chan-mi (Kauçâmbi) ; quand il arriva, le fils du notable était déjà mort; des musiciens sortaient en escortant son corps; en entendant ce bruit, A'i-yu (Jivaka) demanda : « Que sont ces airs dé musique et ces sons de tambours? » Quelqu'un qui était près de lui lui répondit : « C’est le fils de notable pour lequel vous veniez qui est mort. Ce que vous entendez, c'est la musique des musiciens qui l’escortent. » ÆA'1-yu (Jivaka) savait fort bien distinguer entre eux tous les sons; il dit donc : « Allez dire qu’on fasse revenir ce corps; ce n’est point un cadavre. » Quand cet ordre eut été donné, on revint aussitôt. Alors Æ'i-yu (Jivaka) descendit de son char ; il prit un couteau bien tranchant et fendit le ventre de l’enfant ;il mit au jour l’endroit où les intestins étaient noués et le montra au père, à la mère et à tous les parents en leur disant : « C’est pour avoir joué sur une roue que ses intestins se sont noués ainsi, en sorte que les aliments et les boissons n'étaient plus digérés ; mais ce n’est pas à dire qu’il soit mort. » Alors donc il lui dénoua les intestins et les remit à leur place, puis il recousit le ventre et les chairs se rejoignirent; il le frotta avec un bon onguent ; la blessure guérit aussitôt et les poils repoussèrent en sorte que la plaie n'était en rien différente d’une place où il n’y aurait eu aucune blessure. A la suite de cela, le fils du notable récompensa Ær-yu (Jivaka) en lui donnant quatre cent mille onces d’or ; la femme de ce fils de notable lui donna aussi quatre cent mille onces d’or ; le notable lui-même et sa femme en firent autant, chacun d’eux lui donnant quatre cent mille onces d’or.
K i-yu (Jivaka) fit cette réflexion : « Celui qui a été mon maître, je dois reconnaître ses bienfaits. Maintenant je prendrai les seize cent mille onces d'or etje les donnerai au grand maître du royaume de To-lch'a-che-lo (Taksaçilà), Pin-kia-lo (Pinñgala). » Avant ainsi songé, il prit son or
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et se rendit auprès de son maître ; il lui rendit hommage en posant le visage sur ses pieds, puis il lui offrit cet or en disant : « Je désire, à grand maître, que vous daigniez accepter ceci. » Son maître lui dit : « Faîtes-en plutôt des offrandes ; je n’ai pas besoin de ces richesses. » Æ'i-yu (Jivaka) ayant insisté au plus haut point, Pin-kialo (Pingala) accepta cependant cet or; X’1-yu (Jivaka) lui présenta ses adieux, et, après avoir rendu hommage à ses pieds, s’en alla.
En ce temps, dans le royaume, il y avait la fille d’un kia-lo-yue (grhapati) qui était âgée de quinze ans ; le jour où elle allait se marier, elle éprouva soudain des douleurs de tête et mourut. Æ’i-yu (Jivaka) en fut informé et se rendit à sa demeure; il demanda au père de la jeune fille : « Quelle était la maladie habituelle qui a été cause de la mort prématurée de cette jeune fille? » Le père répondit : « Ma fille, dès son enfance, a éprouvé des maux de tête qui ont augmenté de jour en jour et de mois en mois ; ce matin, ces douleurs se sont déclarées plus fortes que jamais et ont déterminé sa mort. » Ai-yu (Jivaka) entra alors et, avec le (bois du) roi-médecin, il éclaira l’intérieur de la tête de la jeune fille et y aperçut des vers rongeurs qui, grands ou petits, s’engendraient les uns les autres et étaient au nombre de plusieurs centaines ; les vers dévoraient son cerveau, et, comme son cerveau avait été entièrement mangé, elle était morte. Alors (Jivaka) lui ouvrit la tête avec un couteau d’or ; il en sortit tous les vers qu'il enferma dans une jarre ; puis il frotta la blessure avec trois sortes de graisses surnaturelles ; la première sorte répara les dommages faits dans les os par les morsures des vers; la seconde sorte régénéra le cerveau; la troisième sorte guérit la blessure extérieure faite par le couteau. Puis (Jivaka) dit au père de la jeune fille : « Faites-la reposer tranquillement et ayez soin qu’elle n’ait aucune frayeur.-Dans dix jours elle
LOS, ds de
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doit être entièrement guérie et telle qu’elle était auparavant. Quand ce terme sera arrivé, je reviendrai. » Quand K'i-yu (Jivaka) fut parti, la mère de la jeune fille se mit à pleurer et à crier, en disant : « Mon enfant est morte pour la seconde fois ; y a-t-il jamais quelqu'un qui ait pu vivre après qu'on lui a ouvert le crâne ? Comment le père a-t-il laissé cet homme s'emparer ainsi de notre enfant? » Le père l’arrêta en lui disant : « X'i-yu (Jivaka), à sa naissance, tenait dans sa main un sac d’aiguilles pour l’acupuncture ; ensuite 1l a renoncé à une haute dignité pour exercer la médecine et il n’a fait cela que pour le plus grand bien de la vie de tous les êtres ; il est un roi-médecin désigné par le ciel; comment pourrait-il agir d’une manière déraisonnable? Il vous a fait la recommandation d’avoir grand soin de ne pas causer defrayeur à la malade ; or, maintenant, au contraire, vous pleurez et vous criez de manière à l’effrayer et à l'agiter ; vous allez faire en sorte que notre enfant ne pourra plus vivre. » En entendant ces paroles du père, la mère cessa de se lamenter et tous deux entourèrent de soins leur fille ; celle-ci resta immobile pendant sept jours ; le septième jour, au point du jour, elle poussa un soupir et se réveilla comme quelqu'un qui reprend ses sens après avoir dormi; elle dit : « Je n’éprouve plus maintenant le moindre mal de tête et tout mon corps se sent à l'aise ; qui m'a soignée pour que je sois dans cet état ? « Son père lui dit : « Vous étiez déjà morte lorsque le roi-médecin Æ’r-yu (Jivaka) est venu exprès pour vous donner ses soins ; il vous a ouvert la tête, en a retiré des vers et c’est ainsi que vous avez pu revivre ». Alors il ouvrit la jarre et en sortit les vers pour les lui montrer; en les voyant, la jeune fille fut épouvantée et se félicita fort de la chance inespérée qu'elle avait eue, disant : « Telle est donc la puissance divine de Æi-yu (Jivaka) ! Il me tarde de pouvoir reconnaître son bienfait. » Son père lui dit : « A1-yu
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(Jivaka) m'a assigné un rendez-vous en me promettant de venir aujourd’hui. » Un moment après, en eflet, X'i-yu (Jivaka) arriva. La jeune fille, toute joyeuse, sortit par la porte pour aller à sa rencontre ; elle lui rendit hommage en posant son visage sur ses pieds; elle se mit à deux genoux, joignit les mains et dit : « Je désire, à K'i-yu (Jivaka), être votre servante et, jusqu'à ma mort, vous servir pour reconnaître les bienfaits que vous m'avez rendus en me rappelant à la vie. » Æ’i-yu (Jivaka) lui répondit : « Je suis un maïitre-médecin et je vais en tous lieux pour guérir les malades sans avoir jamais de résidence fixe ? À quoi emploierais-je une servante ? Si vous voulez absolument me récompenser pour le service que je vous ai rendu, donnez-moi cinq cents onces d’or; te n’est pas que je veuille me servir de cet or, mais voici pourquoi je vous le demande : tout homme qui a étudié une doctrine doit remercier son maître ; quoique ce ne soit pas mon maitre qui m'ait enseigné ce que je sais, je n’en suis pas moins son disciple ; aussi quand j'aurai reçu votre or, je le lui donnerai. » La jeune fille présenta alors cinq cents onces d’or qu’elle offrit à X’1-yu (Jivaka) ; celui-ci les accepta et en fit don à son maître.
De cela, X’1-yu (Jivaka) annonça au roi son intention de s’en retourner momentanément pour voir sa mère; il arriva donc dans le royaume de Wei-ye-li (Vaiçâli). Or il y avait dans ce royaume le fils d’un kia-lo-yue (grhapati) qui aimait à s'exercer aux choses de la guerre ; il avait fabriqué un cheval en bois haut de plus de septpiedset chaque jour il s'entraînait à sauter sur son dos ; dès le début de son étude, il réussit à monter sur le cheval, et, à la longue, il devint de plus en plus habile; mais soudain, un jour, il dépassa le but, manqua de point d’appui, tomba à terre et mourut. À’1-yu (Jivaka) en fut informé ; il se rendit aussitôt auprès de lui et se servit du (bois) roi-médecin pour éclairer l’intérieur de son ventre ; ilaperçut alors que son
bites te
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foie s'était retourné à l'envers ; le souffle vital s'était trouvé
arrêté et ne pouvait plus passer ; c’est ce qui avait causé sa mort. À’i-yu (Jivaka) lui ouvrit le ventre avec un cou-
‘teau d’or et, plongeant sa main dedans pour l'explorer et d'arranger, il remit le foie à l'endroit ; ensuite il frotta le
malade avec trois sortes d’onguents divins ; le premier
-onguent répara les points que sa main avait palpés; le
second fit circuler le souffle et la respiration ; le troisième
ferma la plaie produite par le couteau. Quand il eut fini,
(K’i-yu) dit au père : « Ayez soin qu'on ne lui fasse aucune frayeur. Dans trois jours il devra être guéri. » Le père se conforma à ces instructions, fit reposer tranquillement le malade, le soigna et le surveilla ; quand arriva
le troisième jour, le jeune garçon poussa un soupir et s’éveilla ; il avait l'apparence de quelqu'un qui reprend ses
sens après avoir dormi; il put aussitôt se lever et s’as-
seoir, Un moment après, X’i-yu (Jivaka) vint à son tour;
le jeune garçon sortit tout joyeux pour aller à sa rencontre ; il lui rendit hommage en posant son visage sur
ses pieds, puis, se mettant à deux genoux, il dit: « Je
désire, Ô Æ’i-yu (Jivaka) devenir votre esclave et jusqu'à ma mort vous servir pour reconnaître le bienfait que vous
m'avez rendu en me faisant revivre. » Æ'i-yu (Jivaka) lui
répondit : « Je suis un maïître-médecin et je vais en tous lieux pour guérir les malades ; les familles des malades se disputent pour me servir; qu’ai-je besoin d’un esclave ?
Ma mère s’est donné beaucoup de peine pour m'élever et
je n’ai pas encore pu la récompenser pour la bonté avec
laquelle elle m'a soigné. Si donc vous désirez me remer-
cier pour le service que je vous ai rendu, donnez-moi cinq cents onces d’or que j'emploierai à récompenser ma mère pour sa bonté. » Il prit donc cet or et l'offrit à (sa mère) Fille-de-manguier. Puis il retourna dans le royaume de Lo-yue-lche (Râjagrha).
Après que Æ’i-yu (Jivaka) eut guéri ces quatre per-
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sonnes, sa renommée se répandit dans tout l'empire et il n’était personne qui n’en fût informé. Dans le Sud il y avait un grand royaume qui était à 8.000 /i de distance de Lo-yue-tche (Râjagrha) ; le roi P’ing-cha (Bimbisâra) et les divers autres petits rois lui étaient tous soumis. Or le roi de ce royaume était malade depuis plusieurs années sans pouvoir guérir (1); il souffrait constamment d'accès de fureur; il regardait insolemment les hommes et les faisait périr; quand quelqu'un levait les yeux pour le voir, il le tuait, et quand quelqu’un baissait la tête et ne la relevait pas, il le tuait aussi ; les hommes qui marchaient trop lentement, il les tuait, et ceux qui marchaient trop vite, il les tuait aussi; ceux qui étaient de service à ses côtés ne savaient que faire de leurs mains et de leurs pieds; quand un maître-médecin avait composé un remède pour lui, le roi craignait qu'il n’y eût mis du poison et le faisait périr. Innombrables étaient ceux qu'il avait tués en diverses occasions, ministres, femmes du harem et médecins. Cependant sa maladie s’aggravait de jour en jour; l’ardeur du poison attaquait son cœur ; il suffoquait et avait la respiration courte ; il y avait comme un feu qui brülait son corps. Ayant entendu parlerde X1-yu (Jivaka),ilenvoyaune lettre au roi P’ing-cha(Bimbisära) pour lui notifier qu'il mandait X’i-yu (Jivaka)auprès de lui. A’1-yu (Jivaka), qui avait entendu raconter que ce roi avait mis à mort beaucoup de médecins, en fut fort effrayé ; quant au roi P'ing-cha (Bimbisära), ayant pitié du jeune âge de Ki-yu (Jivaka), et craignant qu'il ne fût mis à mort, il désirait ne pas le faire partir, mais, d'autre part, il redoutait d’être châtié ; le père et son fils se serraient donc l’un contre l’autre, se livraient jour et nuit au chagrin et ne savaient quel parti prendre.Enfin le roi P’ing-cha (Bimbisâra) emmena Æi-yu (Jivaka) et avec lui se rendit
(1) Le texte tibétain traduit par Schiefner nous apprend que ce roi était Canda Pradyota.
SÛTRAS DIVERS (N° 499; 315
auprès du Buddha; il l’adora en posant le visage sur ses pieds, puis il dit au Buddha : « O Honoré du monde, ce roi a un caractère méchant et je crains qu'il ne fasse périr le roi-médecin ; faut-il que celui-ci aille vers lui ? » Le Buddha répondit à Æ’1-yu (Jivaka) : « Dans une existence antérieure, vous et moi avons fait serment de travailler ensemble à secourir tout l’univers : moi, soignant les maladies de l’âme; vous, soignant les maladies du corps ; maintenant, j'ai obtenu de devenir Buddha ; c’est
pourquoi, conformément à notre ancien vœu, vous devez
rassembler tous les êtres devant moi (pour que je puisse les guérir). Le roi est gravement malade ; il s’est adressé à vous de loin; pourquoi n'iriez-vous pas auprès de lui? Allez promptement le secourir ; imaginez quelque bon procédé pour faire qu'il guérisse certainement de sa maladie ; ce roi ne vous tuera pas. »
Ki yu {Jivaka), ayant recu l'influence majestueuse du Buddha, se rendit alors près du roi ; il examina son pouls, puis il éclaira son corps au moyen du (bois) roi-médecin ; il constata que, dans les cinq viscères du roi et dans ses
cent veines, le sang et le souffle étaient désordonnés et
que cela tenait à un venin de serpent qui entourait tout son corps. Æ1-yu (Jivaka) dit au roi : «Je puis soigner votre maladie, et, quand je l’aurai soignée, je vous garantis la guérison ; il faut cependant que j'entre et que je voie la reine-mère afin de m’entendre avec elle sur la composition du remède ; si je ne vois pas la reine-mère, le remède ne saurait être préparé convenablement. » En entendant ces paroles, le roi n’en comprit pas la raison et il eut grande envie de s’emporter ; cependant, comme il souffrait de la maladie dans son corps, comme il connaissait de longue date la renommée de Xi-yu (Jivaka) et comme, à cause de cela, il s'était adressé à lui de loin dans l'espérance d'en recevoir du bien, considérant d’ailleurs que Ai-yu (Jivaka) était un jeune enfantet ne devait point y entendre malice,
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il prit patience et accorda ce qui lui était demandé; il chargea donc un serviteur eunuque de l'introduire auprès de la reine-mère. | Ai-yu (Jivaka) dit à la reine-mère : « La maladie du roi peut être soignéé : mais maintenant il faut composer le remède, et, comme il faut n’en révéler que secrètement la recette et ne pas la divulguer, il importe d’écarter les assistants. » La reine-mère fit donc partir les serviteurs eunuques. X’i-yu (Jivaka) dit alors à la reine-mère:« En examinant la maladie du roi, j'ai reconnu que le sang et le souffle de son corps étaient entièrement empoisonnés par un serpent ; il semble qu'il y ait là quelque chose de nonhumain. De qui exactement le roi est-il le fils ? O reinemère, dites-moi la vérité et je pourrai le guérir ; si vous ne me la dites pas, le roi ne pourra jamais se rétablir. » La reine-mère lui dit: « Autrefois je me trouvais dans la salle aux colonnes d’or et je m'étais couchée en plein jour; soudain un être vint et se posa sur moi ; j'étais alors comme hébétée, dans un état intermédiaire entre le rêve et la veille et il me semblait que j'avais un cauchemar; j’eus des relations sexuelles avec cet être et soudain je m’éveillai ; je vis alors un grand serpent, long de plus de trente pieds qui s’éloignait de dessus moi (1); puis je m’aperçus que j'étais enceinte ; le roi est certainement le fils de ce serpent. J'étais honteuse de cette aventure, et c’est pourquoi je n'en
(1) D’après le texte analysé par Harpy (Manual of Buddhism, p. 244), le père du roi aurait été un scorpion. La tradition qui veut que le père du roi ait été un serpent paraît être plus ancienne; elle rappelle la légende relative à Alexandre le Grand que sa mère Olympias croyait avoir conçu sous l'influence d'un serpent (SCHIEFNER, Mémoires de l'Ac. des Sciences de St-Pétersbourg, t, XXII. n° 7, p. IV, n: 2). On la retrouve d’ailleurs en Chine où la mère du futur empereur ÆXao-tsou, fondateur de la dynastie des Han en 208 avant J.-C., devint enceinte après qu’un dragon fut monté sur son corps pendant son sommeil; Xao-isou fut considéré comme le fils de l'Empereur rouge qui s'était manifesté sous la forme d’un serpent et c'est pourquoi, dit-on, il put triompher d’un autre serpent qui étaitl’Empereur blanc, représentant de la dynastie des Ts’in (cf. SSEu-MA TS'IEN, ‘trad. fr., t. II, pp. 325 et 321).
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avais soufflé mot; mais maintenant, jeune homme, vous vous êtes aperçu de ce qui en était; quelle merveilleuse science est La vôtre! [Si la maladie du roi peut être soignée, je souhaite vous confier la vie du roi; maintenant, pour la soigner], quel remède faut-il employer? X’i-yu (Jivaka) répondit : « J'ai seulement besoin de beurre fondu. — Hélas, jeune homme, s’écria la reine-mère, gardez-vous de parler de beurre fondu, car le roi déteste en sentir l'odeur et même il déteste en entendre prononcer Le nom ; on compte par centaines et par milliers ces hommes qui, en diverses occasions, ont péri pour avoir parlé de beurre fondu. Si maintenant vous en parlez, certainement on vous fera périr. Si vous en donnez à boire au roi, vous ne pourrez jamais faire descendre (cet aliment dans son corps); je désire que vous ayez recours à quelque autre remède ». K'i-yu (Jivaka) répliqua : « Le beurre fondu combat le poison ; aussi celui qui est malade à cause du poison détestetil sentir le beurre fondu. Si la maladie du roi était légère et due à quelque autre poison différent, il y aurait d’autres remèdes par lesquels on pourrait la guérir ; mais, comme le venin du serpent était violent et qu'il a fait tout le tour du corps, on ne peut plus le détruire que par le beurre fondu.Maintenant il nous faut transformer le beurre fondu en l’épurant de manière à ce qu'il devienne un liquide sans aucun goût ; le roi le boira alors tout naturellement sans s’apercevoir de rien ; ce remède descendra et la maladie sera guérie certainement ; ne vous inquiétez donc pas. »
Puis Æ’i-yu (Jivaka) sortit et vint auprès du roi; il lui dit: «Je viens d’avoir une entrevue avec la reine-mère et je lui ai révélé la recette du remède : maintenant, elle va le confectionner ; il sera prêt dans quinze jours ; mais j'ai cinq désirs à formuler ; si vous consentez à ce que je vais vous demander, votre maladie pourra aussitôt guérir; mais,
si vous n’y consentez pas, votre maladie sera inguéris-
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sable. » Le roi lui ayant demandé en quoi consistaient ces cinq désirs, À’i-yu (Jivaka) dit : « En premier lieu, je désire que vous tiriez de votre magasin d'armures et que vous me donniez un vêtement neuf qui n'ait pas encore élé porté par vous ; en second lieu, je désire qu'on me laisse entrer et sortir à ma fantaisie sans que personne me reprenne ; en troisième lieu, je désire chaque jour être admis à voir seul à seules la reine-mère et la reine sans que personne me l’interdise ou me le reproche ; en quatrième lieu, je désire, Ô roi, que, lorsque vous boirez le remède, vous le buviez entièrement en levant la tête une seule fois et sans vous arrêter au milieu de cet acte ; en cinquième lieu, je désire avoir l’éléphant blanc royal qui parcourt huit mille li; qu’on me le donne pour que je le monte. »
En entendant ces paroles, le roi se mit fort en colère et dit: « Enfant, comment osez-vous m’exprimer ces cinq désirs ? Je vous somme de les justifier tous par un bonne raison; si vous ne les justifiez pas, je vous ferai périr sous le bâton. Comment osez-vous demander un de mes vêtements neufs ? C’est sans doute parce que vous voulez me tuer, revêtir alors mes vêtements et vous faire passer pour moi! » A'i-yu (Jivaka) répliqua : « Pour composer le remède il est nécessaire d’être net et purifié ; or, je suis venu ici depuis longtemps et mes vêtements sont couverts de souillures ; voilà pourquoi je désire avoir un vêtement du roi pour m'en servir quand je composerai le remède. » Le roi comprit alors et dit: « S'il en est ainsi, c'est fort bien. Mais pourquoi voulez-vous pouvoir entrer et sortir par la porte du palais sans que personne vous l'interdise ou vous le reproche ? ne voulez-vous pas en profiter pour amener des soldats qui m’attaqueront et me tueront ? » K'i-yu (Jivaka) répondit : « À diverses reprises déjà, Ô roi, vous avez employé des maïîtres-médecins ; mais vous les avez tenus tous en suspicion et vous ne vous êtes fié à aucun d’eux; puis vous les avez fait périr et vous
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n'avez pas avalé leurs remèdes ; aussi, (quand je suis venu,) tous les ministres disaient-ils que vous alliez me faire périr à mon tour. Cependant, comme votre maladie était fort grave, j'ai craint que des gens du dehors ne suscitent des troubles ; or, si vous m’autorisez à entrer et à sortir sans que personne me l'interdise ou me le reproche, les gens du dehors sauront tous que Votre Majesté a confiance en moi, que par conséquent vous prendrez certainement mon remède et que votre guérison est assurée ; ils n’oseront plus avoir des intentions de révolte. » Le roi dit: « C’est fort bien. Mais pourquoi voulez-vous entrer seul chaque jour pour voir ma mère et ma femme ? Seraitce que vous voulez vous livrer avec elles à la débauche ? » Æi-yu (Jivaka) répliqua : « O roi, les gens que vous avez tués en diverses occasions sont extrêmement nombreux ; aussi vos sujets, grands et petits, sont-ils tous saisis de peur etne désirent-ils point le rétablissement du roi; il n’est donc aucun d’eux en qui on puisse avoir confiance ; si maintenant je m'associais l’un d’eux pour composer le remède, il profiterait d’un instant où je serais distrait pour jeter dedans quelque poison sans que je m'en aperçoive; cela ne serait pas peu grave. C’est pourquoi, en songeant à qui je pourrais me fier comme à des personnes dont les sentiments ne sont pas douteux, je n'ai trouvé que votre mère et votre femme. J’oserai donc être introduit auprès de la reine-mère et de la reine pour composer avec elles le remède qui sera prêt quand on l'aura fait cuire pendant quinze jours ; voilà pourquoi je désire entrer chaque jour (auprès d'elles) afin de veiller à ce que le feu soit bien égal. » Le roi dit: « C’est fort bien. Mais pourquoi voulezvous que, lorsque je boirai le remède, je le boive d’un trait et sans m'arrêter au milieu? Ne serait-ce pas que vous voulez y mettre du poison et que vous craignez que je m’en aperçoive ? » K’i-yu(Jivaka) répliqua : « Le remède est dosé suivant certaines proportions ; les émanations et
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les goûts qui le composent doivent agir simultanément; si vous vous arrêtez au milieu, il n'y aurait plus de liaison mutuelle (entre les éléments du remède). » Le roi dit: « C’est fort bien. Mais pourquoi voulez-vous avoir mon éléphant et le monter ? Cet éléphant est le joyau de mon royaume ; il peut parcourir huit mille /i en un jour; c’est grâce à lui précisément que j'ai pu imposer ma domination sur les autres royaumes. Si vous voulez le monter, ne serait-ce pas que vous désirez me le voler et le ramener chez vous, puis attaquer mon royaume avec votre père. » K'i-yu (Jivaka) répliqua : « Sur la frontière sud de votre pays, dans les montagnes, il y a une herbe médicale merveilleuse qui pousse à quatre mille /! de distance d'ici; quand vous boirez le remède, il est nécessaire que vous ayez de cette herbe pour en manger après. Voilà pourquoi je désire monter sur cet éléphant afin d’aller la cueillir en partant le matin et en revenant le soir, en sorte que le goût du remède soit encore présent. » Le roi entièrement éclairé, accorda donc tout ce qui lui était demandé. K'i-yu (Jivaka) se mit alors à épurer le beurre fondu par la cuisson et, au bout de quinze jours, il l'eut rendu pareil à de l’eau claire ; il en obtint en tout cinq dixièmes de boisseau ; puis, en compagnie de la reine-mère et de la reine, il sortit en tenant le remède ; il annonça au roi qu'il pouvait le boire et lui exprima le désir que l’éléphant blanc fût harnaché etfüt tenu prêt devant la salle du palais ; le roi y consentit; quand le roi vit que le remède était simplement comme de l’eau claire et n'avait aucune odeur et aucun goût, il n’y reconnut point du beurre fondu; en outre, comme la reine-mère et la reine avaient assisté en personne à la confection de ce remède, il fut convaincu que ce n’était pas du poison; alors donc, conformément à ce qui avait été convenu d’abord, il le but entièrement d'un seul trait. X’i-yu (Jivaka) monta alors sur l'éléphant ets’en retourna tout droit dans le royaume de Lc-yue-lche (Räâja-
te sn
grha); cependant, quand Æ'i-yu (Jivaka) eut franchi trois mille li, comme il était jeune et que sa force de résistance était faible, il ne put supporter la rapidité de la course ; la tête lui tourna et sa fatigue fut extrême ; alors donc il s'arrêta et se coucha. HAE NE,
Quand l'heure de midi fut passée, le roi fit un rot et sentit l'odeur du beurre fondu ; il se mit alors fort en colère et s’écria : « Le petit garçon s’est permis de m ingurgiter du beurre fondu; je m'étonnais qu’il me demandât mon éléphant blanc, mais c’est précisément parce qu'il voulait se sauver loin de moi. » Le roi avait un ministre nommé Corbeau (Kâka) qui était un homme vaillant ; sa puissance surnaturelle lui permettait d'atteindre à pied. cet éléphant ; le roi appela donc Corbeau et lui dit: «Allez promptement à la poursuite de ce garçon et ramenez-lemoi vivant; je veux le faire périr sous les coups de bâton en ma présence. Cependant, vous manquez toujours de frugalité et vous mangez et buvez avec avidité ; c'est pourquoi on vous a appelé Corbeau; or les gens tels que ce maître-médecin se plaisentsouvent à se servir du poison; si donc ce jeune garçon vous offre de la nourriture, gardez-vous dela manger.»
Corbeau reçut ces instructions et se mit en marche ;il rejoignit A’1-yu (Jivaka) dans la montagne et lui dit: «Pourquoi avez-vous ingurgité au roi du beurre fondu en prétendant que c'était un remède? C'est pour cette raison que le roi m’a ordonné de vous poursuivre et de vous sommer de revenir ; revenez donc en toute hâte avec moi; en présentant vos excuses et en vous avouant coupable, peut-être aurez-vous quelque chance de conserver la vie; mais si vous vous obstinez à vouloir partir, je vous tuerai sur-le-champ et vous ne sauriez m’'échapper. » A'i-yu (Jivaka) songea à part lui: «Quoique j'aie trouvé un moyen pour me procurer cet éléphant blanc, je ne saurais plus échapper ainsi ; il faut maintenant que j'invente quelque
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autre stratagème, car comment pourrais-je m’en aller à la suite de cet homme ? » Il dit alors à Corbeau : « Depuis ce matin je n'ai rien mangé ; si je me mets en route pour revenir, je mourrai certainement ; mieux vaut que vous m’accordiez un peu de répit pour que je trouve dans la montagne des fruits à manger et de l’eau à boire ; quand je serai rassasié, j'irai à la mort! » Voyant que K’i-yu (Jivâka) était un jeune garçon qui était tout effrayé par la crainte de la mortet qui s’exprimait péniblement, Corbeau eut pitié de lui et lui accorda ce qu'il demandait en disant: « Dépêchez-vous de manger et nous partirons ; nous ne pouvons rester ici longtemps. » X’1-yu (Jivaka) prit alors une poire eten mangea la moitié ; mais il versa dans l’autre moitié une partie d’un poison qu'il avait mis sous son ongle, puis il la posa à terre ; il prit en outre une tasse d’eau, et, après en avoir bu la moitié, il fit aussi passer dans ce qui restait de l’eau un peu du poison qu'il avait sous son ongle ; ensuite il reposa la tasse à terre. Puis il dit en soupirant : « Cette eau et cette poire sont des remèdes célestes ; elles ont un parfum pur et sont d’ailleurs exquises ; si on en boitet si on en mange, cela fait que le corps est bien portant, que toutesles maladies guérissent, que le souffle et la force sont en même temps doublés ; il est regrettable qu'on ne les trouve pas sous les murs de la capitale du royaume pour que tous les habitants puissent y avoir part, et il est fâcheux qu'elles restent inconnuesdes hommesau fonddes montagnes.»Ayant ainsi parlé, il s’avanca dans la montagne pour y chercher d’autres fruits. Corbeau était d’un naturel glouton et il ne savait pas se contenir pour le boire et le manger; de plus il avait entendu ư1-yu (Jivaka) faire l'éloge deces remèdes célestes et enfin il avait vu Æ'i-yu (Jivaka) lui-même en boire et en manger, en sorte qu'il pensait que ces aliments n'étaient certainement pas empoisonnés ; il prit donc ce qui restait de la poire et la mangea ; il acheva de boire