Cinq cents contes et apologues
(1) Les éditeurs du Tripitaka de Tôkyô, considérant que l'édition coréenne du Tsa pi yu king en un chapitre différait notablement de l'ouvrage en deux chapitres imprimé sous le titre de Tchong king siuan lsa pi yu king dans les éditions des Song, des Yuan et des Ming, ont pris le parti de reproduire l’une et l’autre de ces recensions ; nous ferons comme eux, mais en nous bornant, pour les parties communes aux deux recensions, à ne donner qu’une fois la traduction du texte chinois.
Le Tsa pi yu king en un chapitre porte, au-dessous du titre, la mention « compilé par le bhiksu Tao-lio TE) A » ; la même mention se retrouve en tête du Tchong king siuan tsa pi yu king en deux chapitres ; cependant la différence qui existe entre les deux recensions prouve que l’une au moins d’entre elles ne représente pas fidèlement la compilation attribuée à Taolio ; peut-être même aucune d'elles n'y correspond-elle d’une manière rigoureuse; en effet, les recueils de contes étaient, par leur nature même sujets à varier, chaque éditeur nouveau se croyant en droit d'ajouter des contes ou d’en retrancher ; il y eut donc un premier choix qui fut fait par un nommé J'ao-lio, quel qu'ait été d'ailleurs ce personnage sur lequel nous n'avons aucun renseignement; mais ensuite, quoique le nom de Tao-lio fût conservé, la compilation dont il était Pauteur fut sujette à grossir ou à diminuer au gré des éditeurs et c’est ainsi que nous sommes maintenant en présence de deux recensions notablement différentes.
Cequiest vraide l'auteur dela compilationl'estsans doute aussi du traducteur; le Tchong king siuan tsapi yuking indique que le traducteur fut le célèbre Kumäârajiva (Nanjio, Catalogue, app. I1,n° 59): mais le nom de Kumârajiva ne figure pas en tête du Tsa pi yu king, et peut-être la traduction originale de la compilation de Tao-lio a-t-elle été, elle aussi, l'objet de suppressions ou d'adjonctions nombreuses.
Malgré les causes d'incertitude, on peut dire que, dans les parties communes aux deux recensions, nous avons, selon toute vraisemblance, affaire à la traduction même de Kumärajiva, c'est-à-dire à une œuvre qui parul en l'an 401 de notre ère comme l'indique le Litai san pao ki(Trip. de Tôkyô XXXV, 6, p. 56 v°); mais il est évident, d'une part, que la compilation de T'ao-lio était plus ancienne et, d'autre part, que Tao-lio n'a fait que rassembler des contes qui existaient avant Jui.
(2) Cette indication est importante, car elle nous permet de localiser ce
vénérable qui avait obtenu la voie d’Arhat; prenant avec lui un crämanera, il descendit encore une fois (de son ermitage) pour aller à la ville et s'y promener; ses vêtements
et son bol étant fort lourds, il ordonna au crâmanera de
les porter sur son épaule et de marcher derrière lui.
En chemin, le crâmanera concut cette pensée: « Les hommes qui sont nés dans le monde ne peuvent éviter la souffrance ; sion veut échapper à cette souffrance,la sagesse de quel degré faut-il adopter ? » Il songea alors à ceci : « Le Buddha loue constamment les Bodhisattvas comme étant supérieurs (aux autres); j'aurai maintenant des sentiments de Bodhisattva.» Dès qu’il eut concu cette pensée,
son maître, qui possédait la connaissance du cœur d’autrui,
comprit la pensée qu'il avait eue et dit au çrâmanera : « Apportez-moi les vêtements et le bol. » Le çrâmanera apporta les vêtements et le bol et les remit à son maitre; le maître dit au çrâmanera : « C’est à vous à marcher devant. » Quand le crâmanera se fut mis à marcher devant, il concut encore cette pensée : « La voie de Bodhisattva comporte des efforts et des peines extrêmes; si on vous demande votre tête, vous devez donner votre tête ; si on vous demande vos yeux, vous devez donner vos yeux. Ce sont là des actes fort difficiles et je ne saurais m'en acquitter; mieux vaut prendre au plus tôt le degré d’'Arhat et je pourrai promptement échapper à la souffrance. » Son maitre ayant derechef connu sa pensée, dit au crâmanera : € Prenez sur votre épaule les vêtements et le bol et revenez marcher derrière moi. »
Cette scène se reproduisit à trois reprises. Le crâmanera en était surpris et n’en savait pas la raison. Lorsqu'on se fut avancé jusqu'au lieu de la halte, il joignit les mains et pria son maître de lui expliquer quelle en
conte dans le Gandhâra; on sait en effet que le stüpa du loriot (fsio li
feou-l'ou RE BE {$ ) n'était autre que le fameux stüpa érigé par le roi Kaniska à Peshavar (cf. BEFEO, t. III, p. 420, n° 6).
était la raison. Son maître lui répondit: « Parce que vous vous êtes par trois fois approché de la voie d’un Bodhisattva, moi de mon côté je vous ai fait passer à trois reprises devant moi. Mais votre cœur a reculé par trois fois et c’est pourquoi je vous ai fait passer derrière moi. S'il en a été ainsi, c’est parce que le fait de concevoir les sentiments d’un Bodhisattva comporte un mérite supérieur dans toute l’étendue des trois chiliocosmes à celui des hommes qui ont obtenu le degré d’Arhat. »