PE NAI YE (N
reconnaissance ? » Cependant, ce marchand ne tenait point
au jeune poulain qu'il croyait lui porter malheur ; il dit donc au maître potier : « Je n’ai que ce petit poulain ; s’il peut vous être utile, vous n’avez qu’à l’emmener. » Le maître potier répondit : « Je me donne beaucoup de peine pour fabriquer toutes sortes d’ustensiles ; or, si je prends ce poulain, il les brisera en marchant dessus ; quel besoin aurais-je de cet animal inutile ? » Quand il eut entendu ces paroles, le poulain s'agenouilla devant le maître potier et lui Lécha les deux pieds; ce que voyant, le maître potier en conçut de l'affection pour lui; il l’accepta donc et l’amena dans sa maison en le tirant avec une corde.
Quand sa femme le vit, elle lui demanda: « Lorsque vous êtes allé chez le marchand, quel objet vous a-t-il donné ? » Le mari dit : « J’ai reçu de lui ce poulain. » Sa femme répliqua : « Fâcheux est cet animal; nous nous fatiguons à fabriquer des ustensiles et, quand ils seront terminés, il les brisera en marchant dessus. » En entendant ces paroles, le poulain vint vers la femme et lui lécha les deux pieds ; ce que voyant, la femme à son tour conçut de l'affection pour lui. Puis ce poulain se mit à marcher et à évoluer au milieu de tous les vases d'argile, les uns crus, les autres cuits, sans en endommager aucun. La femme dit à son mari: «Il est gentil, ce petit poulain; il sait bien faire attention ; il a marché au milieu des vases d'argile sans causer aucun dommage. »
Alors le maitre potier alla au loin recueillir de l'argile ; ce poulain le suivit par derrière ; le maitre potier remplit un sac de terre ; aussitôt Le petit poulain vint en baissant le dos pour recevoir ce fardeau ; le maitre potier plaça le sac sur son échine et, portant doucement cette argile, le poulain revint à la maison. Le mari dit à sa femme : « Il est gentil, ce poulain ; il a pris de la peine à ma place ; lorsque j'étais dans la campagne, j'ai placé le
te
sac de terre sur son échine ; vous, dans notre demeure, montrez-vous respectueuse . à son égard et donnez-lui constamment comme nourriture une patéé de riz st de son mélés à de l’huile de chanvre ».
En ce temps, à P'o-lo-n1-sseu (Vârânasi), le roi : Fan {a-lo (Brahmadatta) possédait un cheval intelligent qui mourut de maladie. Les royaumes lointains de la frontière, apprenant que le cheval du roi était mort, envoyèrent tous des messagers dire au roi : « O roi, maintenant, il faut que vous nous payiez tribut; si vous ne le faites pas, vous ne sortirez plus des portes de votre ville, et, si vous sortez encore, vous serez chargé de liens. » Quoique le roi eût entendu ces paroles, il ne donna pas ce qu’on lui demandait; mais, par crainte, il ne sortait plus de la ville. Cependant le marchand qui faisait le commerce des chevaux était arrivé dans le royaume de P'o-lo-ni-sseu (Värânasi). Quand le roi eut appris que des chevaux du Nord étaient venus en très grand nombre, il dit à ses principaux ministres : « Si naguère j'ai pu être vainqueur, c'était uniquement grâce à mon cheval intelligent; actuellement ce cheval est mort et je suis bafoué et méprisé par les autres pays. Je me propose de rester caché pendant quelque temps dans la ville ; vous, de votre côté, cherchez pour moi un cheval intelligent. »
Munis de ces instructions, les ministres, acompagnés d’un homme qui connaissait les signes distinctifs (laksana) : des chevaux, se rendirent auprès de la caravane du marchand de chevaux. Ils virent les cinq cents chevaux et reconnurent que tous avaient été soumis par un cheval intelligent; mais, bien qu’ils cherchassent partout, ils ne découvrirent point ce cheval intelligent. Alors, l’homme qui savait deviner le caractère des chevaux, ayant aperçu la jument, dit aux gardiens : « Savez-vous ceci: cette jument a certainement mis bas un poulain intelligent; pourquoi ne le vois-je point ? » Ils allèrent ensemble demander
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au marchand : « Avez-vous précédemment vendu ou donné quelqu'un de ces chevaux ? »Il répondit : « Je n'ai vendu aucun cheval; j'avais seulement un poulain que je considérais comme me portant malheur ; je l'ai donné à un maître potier dans telle ville. » L'homme qui connaissait les signes distinctifs des chevaux dit alors aux ministres : « Il vous faut savoir que c’était là le cheval intelligent. Le marchand, dans sa stupidité, n’a pas su le distinguer des chevaux ordinaires; il lui a refusé le beurre d’excellente qualité et lui a présenté la bouillie de petit-lait dont il ne savait que faire. »
Après que les envoyés eurent rapporté tout cela au roi, ils allèrent dans la ville de Xong-che (Püjita), et, quand ils furent arrivés chez le maître potier, ils lui demandèrent : « À quoi vous sert ce poulain ? — Je lui fais porter de l'argile », répondit-il. L'homme qui connaissait les signes distinctifs des chevaux lui dit : « Je vous donnerai un âne en échange. » Comme. il refusait, les ministres lui dirent: « Voulez-vous l'échanger contre quatre bœufs avec leurs chars ? » Il répondit: « J'aime le poulain; des chars et des bœufs me sont inutiles. » Les ministres reprirent: « Réfléchissez-y bien ; demain nous reviendrons. » Ils prirent congé de lui et s’en allèrent.
Quoique le poulain ne fût qu’un animal, il dépassait les hommes en sagesse et il agissait en réfléchissant aux circonstances. Il prit alors la parole d’un homme, et, après que les ministres furent partis, il dit au maitre potier: « Que cherchaient ces hommes qui sont venus récemment? — Ils vous cherchaient », répondit l’autre. Le poulain reprit : « S'ils vous ont demandé de me donner à eux, pourquoi ne l’avez-vous pas fait ? Maintenant il ne vous faut pas entretenir cette pensée que vous pourrez jusqu à la fin de mes jours me faire porter pour vous de l'argile et me donner pour nourriture une bouillie de riz et de son mêlés à de l’huile de chanvre. S'ilse présente un grand roiïksatriya,
ayant reçu la sainte onction, dont on protège le corps en tenant au-dessus de lui cent parasols d'or, un tel homme supérieur c’est lui que je dois porter sur mon dos. Quant à la nourriture qui me sera alors donnée, ce sera, dans des bassins d’or, un mélange de miel et de riz dont je mangerai à ma fantaisie. Si ces gens reviennent demain s'informer au sujet du poulain, répondez-leur: « Seigneurs, « pourquoi vous jouez-vous de moi? Alors qu'il est ques- « tion du cheval intelligent, vous feignez l'ignorance et «vous l’appelez le poulain. En ce qui concerne le prix, « je demande cent mille pièces d’or (1). » Ou bien encore, vous pourriez exiger qu’on remplisse d’or un sac qui serait attaché à mon pied droit et que je tirerais ensuite à moi de toute ma force. Si vous obtenez cela, il faudra me donner. » |
Les ministres revinrent le lendemain demander au maître potier : « Homme, avez-vous pris une décision ? » Il répondit: « J'ai pris un parti. — Donnez-vous le poulain ? » demandèrent-ils. Le maître potier leur tint alors le langage que lui avait enseigné le cheval intelligent. Quand l’homme qui connaissait les signes distinctifs des chevaux eut entendu cette réponse, il dit à ses compagnons : « Ce maître potier est stupide et a peu de connaissances ; comment saurait-il si ce cheval est intelligent ou s’il ne l’est pas ? Il faut que ce soit le cheval lui-même qui, dans l'intention de reconnaître sa bonté, lui aura assigné hier pendant la nuit ce plan de conduite. » Les grands ministres firent alors cette déclaration : « Maître potier, que ce cheval soit intelligent ou ne le soit pas, il faut que vous nous fixiez votre prix.» Le maître potier leur dit: « Donnez-moi cent mille pièces d’or véritable et vous pourrez alors être satisfaits; ou bien encore, remplissez d’or un sac en prenant pour mesure le poids que
(1) Un lakh de pièces d’or.
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le cheval pourra tirer avec son pied droit. » Les ministres délibérèrent et dirent : « Ce cheval a beaucoup de force ; il tirerait un poids d’or double (de celui qu’on nous demande); il faut donc payer les cent mille pièces d’or, ce qui est un prix fixe etnormal. » Les ministres envoyèrent un messager au roi pour l’informer qu'ils avaient trouvé le cheval intelligent et qu’on en demandait cent mille pièces d’or. Le roi, qui avait confiance, répondit au messager : « Donnez le prix qu'on demande et amenez-moi le cheval. » Il remit donc cent mille pièces d’orau messager pour qu'il prit le cheval.
Après que le messager fut retourné là-bas et eut donné l’or, on emmena aussitôt le cheval intelligent, et quand on fut arrivé à P’o-lo-ni-sseu (Vârânasi), on le conduisit dans l’écurie des chevaux et on le plaça devant la première mangeoire, puis on lui offrit comme nourriture de l'orge mêlée à l’herbe ; mais le cheval refusa de manger. Le roi, étant allé en personne pour le voir, remarqua qu’il ne mangeait pas et demanda à celui qui avait soin du cheval: « Ce cheval intelligent n’était-il pas malade déjà auparavant ? » L'autre répondit : « O grand roi, ce cheval n’est en réalité point malade. Je vais maintenant l'interroger. » Il prononça donc ces gâthäs :
Pourquoi ne songez-vous pas à la maison du maitre potier — où les céréales et le blé, l’eau et les herbes vous faisaient constamment défaut ? — Votre corps élait maigre el vous n'aviez que la peau sur les os ; — affamé, vous alliez de vous-même manger les moissons en herbe dans la campagne. — Jour et nuit vous éliez loujours astreint à ce que voulait le maître polier. — Vous porliez incessamment de la terre el vous étiez en bulle aux affronts. — Maintenant vous éles l'animal que monlera le roi lui-même. — Pourquoi donc ne
mangez-vous pas el semblez-vous nourrir de tristes pensées ? Alors le cheval intelligent, qui était mécontent dans son
cœur, répondit avec irritalion :
J'ai des pieds rapides el j'ai des sentiments de bravoure} — pour la réflexion et la sagesse nul ne me dépasse. — Les qualilés éminenles que je possède, vous les connaissez loules ; — pourquoi permellez-vous que les hommes me traitent avec dédain ?
Vous êles seul à pouvoir distinguer ce qui est bon de ce qui est mauvais — el cependant vous ne me servez pas avec les honneurs que veul la règle ancienne. — Maintenant Je fermerai la bouche et je préférerai mourir — plutôt que de vivre en subissant le mépris d'autrui.
Bien que j'aie élé pendant longtemps traité grossièrement par ce rustre (1), — je n'en ai pas conçu le moindre senliment de chagrin. — Mais, quand je vois ceux qui savent ce que je vaux concevoir à mon égard quelque mépris, — cela fait que j'en ai de la tristesse et que je ne souhaile plus vivre.
Quand celui qui avait soin du cheval eut entendu ce discours, il dit au roi: « O roi, maintenant il faut que, dans l'endroit où se trouve le cheval intelligent, vous vous conformiez pour celui-ci à l’ancienne règle concernant les êtres surnaturels et que vous lui accordiez tout
ce qui est dû à son rang; s’il n’est pas traité suivant son
rang, il refusera certainement de manger. » Le roi répliqua : « Qu’entendez-vous par un traitement conforme à son rang ? » L'autre reprit: « Jusqu’à une distance d'environ trois yojanas de la ville, aplanissez et arrangez la route et décorez-la avec des oriflammes et des dais. Accompagné de vos quatre corps de troupes, vous irez en personne, 6 roi, à la rencontre du cheval. L'endroit où vous le placerez sera pavé de plaques de cuivre rouge. Votre fils, l'héritier présomptif, tiendra dans sa main l'étendard d’or à mille branches pour l'abriter; votre fille aînée, Ô roi, prendra le chasse-mouches orné de joyaux et d’or et lagitera pour chasser les mouches ; la reine, votre principale
(1, C'est-à-dire le maître potier.
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épouse, fera une bouillie de miel mêlé à de l'orge et du riz; elle la mettra dans un bassin d’or et de sa propre main la lui présentera pour qu'il en fasse sa nourriture ; le premier ministre tiendra lui-même un van d’or pour recueillir son crottin. » Le roi dit: « Si on lui rend de tels honneurs, c’est lui qui sera roi; à quoi désormais servirai-je ? » L'homme qui prenait soin du cheval lui répondit : « Ce sera une cérémonie qui ne sera point habituelle. Vous n'avez qu'à vous purifier pendant sept jours, puis à aller à la rencontre du cheval avec le cérémonial prescrit ; c'est là ce qui est exigé par la raison. » Le roi répliqua: « Les choses qui sont déjà accomplies, on ne saurait les refaire (1); pour le reste, à savoir le présent et l'avenir, il faudra qu'on se conforme à la règle. » |
Alors donc, dans l'écurie, à l'endroit où se tenait le cheval, on fit un plancher en plaques de cuivre ; le prince héritier saisit lui-même dans ses mains le dais d’or à mille branches et en abrita le cheval ; la fille aînée du roi prit le chasse-mouches orné de joyaux et d’or et l’agita pour chasser loin de lui les mouches; la principale épouse du roi lui offrit sa nourriture dans un plat d’or; le premier ministre tint un van afin de recueillir son crottin. Quand le cheval vit qu’on le traitait ainsi d’une manière raffinée et magnifique, il se mit aussitôt à manger. Alors le gardien de l'écurie lui dit cette gâthà :
Maintenant, le grand roi vous a accordé — un trailement très magnifique ; — lout ce dont vous aviez besoin vous est donné comme vous le désiriez ; — il vous faut
dorénavant être entièrement dévoué au rot.
Le cheval répondit à cet homme : « Je me conformerai à votre conseil; tout ce que je devrai faire, je le ferai sans aucune négligence. » Le grand roi voulut alors se (1) Le cheval étant déjà arrivé dans la capitale, le roise refuse à aller le
chercher hors de ville ; mais il accepte d'accomplir le reste du cérémonial.
rendre dans son parc; ses ministres firent avec toutes sortes de substances précieuses une selle et des rênes richement ornées ; le cheval intelligent arriva à l’endroit où était le roi; quand il vit que le roi s’apprétait à monter sur lui, il plia aussitôt le dos. Le roi demanda : « Ce cheval a-t-il mal au dos ? » Le conducteur répondit: « I n’a point mal au dos; mais il craint que Votre Majesté n'ait quelque peine à monter et c’est pourquoi il plie le dos. » Le roi monta à cheval et marcha jusqu’à ce qu'il arrivât au bord d’une rivière ; le cheval refusa alors d'avancer ; le roi dit au conducteur : « Le cheval est craintif, il ne veut pas entrer dans l’eau. » L'autre répondit : «Il ne craint pas l’eau ; mais il a peur, en se mouillant, d'asperger le corps de Votre Majesté et c’est pourquoi il n'entre pas dans l’eau. » Le conducteur lui noua donc la queue qu’il enferma dans un sac d’or; le cheval passa aussitôt la rivière et la traversa.
Quand le roi fut arrivé dans son parc, il y resta à sa fantaisie. Plusieurs jours s'étant ainsi écoulés, les royaumes éloignés dans les quatre directions de l’espace apprirent que le roi se trouvait résider dans son parc; ils mirent aussitôt une multitude de soldats et vinrent barrer les portes de la ville. En apprenant que les soldats des royaumes limitrophes étaient venus en foule, le roi monta sur le cheval intelligent et voulut rentrer dans la ville en passant par la porte de derrière ; au milieu du chemin il y avait un grand étang qu’on appelait Wiao-fan (Brahmävati); il était recouvert d’une multitude de fleurs de lotus et de fleurs de wen-po-lo (utpala) ; quand le cheval intelligent fut arrivé au bord de l'étang, il posa les pieds sur les fleurs de lotus et parvint à passer en avançant doucement ; il put ainsi pénétrer dans la ville. Les brigands des pays limitrophes s’en allèrent alors et se dispersèrent. Le roi fut très joyeux et dit à ses ministres : « Seigneurs, savez-vous ceci: lorsque quelqu'un a pu sauver la vie
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d'un grand roi ksatriya qui a reçu l’onction, comment celui-ci voudra:t-il récompenser un tel service? » Ses ministres lui dirent : « Il faut qu'il lui donne la moitié de son royaume. » Le roi répliqua : « Le (sauveur) est un animal ; comment pourrais-je lui donner en présent la moitié de mon royaume ? Il faut que, en sa faveur, on dispose pendant sept jours des richesses d’une magnificence sans bornes ; qu’on fasse pour lui d’une manière extraordinaire une réunion excellente de toutes sortes d’objets et qu'on lui donne absolument tout ce dont il peut avoir besoin. » Les ministres se conformèrent à ces instructions et firent
* tout ce qui leur avait été prescrit.
Or, quand le marchand de chevaux vit qu'on préparait cette grande réunion d’objets, il demanda aux gens pourquoi on faisait cette réunion extraordinaire. On lui répondit : « Ne vous rappelez-vous pas que, dans la ville de Kong-che (Püjita) vous avez donné un poulain à un maître potier? c'était un cheval intelligent et tout le monde proclame sa grande valeur ; le roi l’a acheté à cet homme en faisant marché au prix de cent mille pièces d’or. Ce cheval a pu sauver la vie du roi; voilà pourquoi on se réjouit et on dispose des magnificences sans bornes. » Quand le marchand eut entendu ces paroles, il se dit : « Serait-ce vraiment ce poulain que j'ai abandonné qui s’est trouvé être ce cheval intelligent ? Il faut maintenant que j'aille voir comment celui-ci est fait. » Il se rendit donc dans l’écurie. Quand le cheval intelligent le vit, il lui demanda : « Marchand, quel bénéfice avez-vous fait sur la vente de tous vos chevaux ? Pour moi, avec ma seule personne, jai récompensé d’une somme de cent mille pièces d'or le maître potier. » En entendant ces paroles, le marchand fut accablé d’un tel chagrin qu'il tomba à terre; on l'aspergea avec de l’eau etil reprit ses sens ; il embrassa alors les pieds du cheval, s’excusa longuement et partit.
(Trip., XVI, 9, p. 60 r°-60 v°.)
Dans les temps passés, sur le bord de telle rivière, il y avait une forêt chargée de fruits de pin-lo (1) (bilva). Dans cette forêt se trouvaient six lièvres qui demeuraient là en bons amis. Or, un fruit de pin-lo, étant mûr, tomba dans l’eau en faisant du bruit. En entendant le bruit de la chute du fruit, les six lièvres, dont le corps était petit et dont le caractère était timide, eurent aussitôt grand'peur et s'enfuirent en courant dans toutes les directions. Sur ces entrefaites, un chacal, qui les voyait faire, leur en demanda la raison ; les lièvres lui dirent : « Nous avons entendu dans la rivière un bruit insolite; ne serait-ce pas quelque bête féroce qui veut venir nous tuer ? voilà pour-
quoi nous avons pris la fuite. » Le chacal se mit alors à détaler ; ainsi firent aussi des sangliers, des cerfs, des buffles,
des éléphants, des loups, des tigres, des léopards et même de petits lions ; ils s'étaient tous interrogés mutuellement, et, en entendant cette réponse, ils s'étaient mis à fuir pour se cacher.
Non loin de là, dans un ravin de la montagne, demeurait un redoutable roi-lion. En voyant cette foule d’animaux de toutes sortes qui fuyaient frappés de terreur il leur dit: « Vous avez des griffes, des dents et de la vi-
gueur ; que redoutez-vous, pour que chacun de vous appa-
raisse courant et effrayé ? » Tous lui répondirent : « Nous avons entendu un bruit inquiétant ; il ya là quelque chose d'insolite qu'il faut craindre; c’est sans doute quelque
1 Cet arbre est une sorte de citronacée à fruit rouge ; son nom scientifique est Æ'gle marmelos.
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bête féroce qui venait pour nous tuer. Voilà pourquoi, tout effrayés, nous cherchons quelque endroit paisible et solitaire. » Le roi-lion répliqua : « En quel lieu s’est produit ce bruit inquiétant? » Les animaux lui dirent : « Nous non plus, nous ne savons pas en quel lieu s’est produit ce bruit. » Le lion reprit : « Si quelqu'un n’en
avait pas la responsabilité, personne de vous n’aurait fui;
je vais faire une enquête pour savoir ce qu'était ce bruit. »
Il demanda donc au tigre : « De qui tenez-vous cette
nouvelle ? » L'autre répondit : « Je la tiens du léopard. » En remontant ainsi de l’un à l’autre par une série d’interrogations, le lion arriva jusqu'aux lièvres ; ceux-ci lui dirent : « Ce bruit effroyable, c’est nous-mêmes qui en avons été témoins et ce n’est pas quelque autre qui nous en a parlé. Veuillez venir tous voir l’endroit où s’est produit le bruit. »
Alors donc tous les animaux se rendirent de compagnie dans la forêt de pin-lo. Les lièvres dirent : « Voici l’endroit où a commencé la panique. » A peine y était-on arrêté depuis un moment qu'on entendit de nouveau un fruit tomber dans l’eau enfaisant du bruit. Le lion déclara donc : « C’est un fruit bon à mangeret il n'ya rien là qui puisse effrayer. » Alors un deva qui était dans les airs, ayant vu ce qui s'était passé, prononça cette gâthà :
Il ne faut pas ajouter immédiatement foi aux paroles d'autrui : — ayez soin de faire un examen personnel — et de n'être pas comme la foule des animaux qui fuyail saisie de terreur dans la forêt de la montagne, — parce que le fruit d’un arbre était tombé dans un étang.