‹ Cinq cents contes et apologues (volume 4)Chapitre 29 sur 93 · ER · texte numérisé non relu

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Ce roi était bon et pitoyable ; il avait constamment des sentiments compatissants ; il s’affligeait sur les souffrances de tous les êtres et avait fait avec serment le vœu de les sauver ; il s’appliquait au bien sans se lasser; le glaive et le bâton n'étaient pas mis en usage (1); ses ministres et son peuple n'avaient aucune haine contre lui; le vent et la pluie venaient au temps voulu ; les richesses et les céréales affluaient en abondance. |

Le petit roi d’un royaume voisin se conduisait avec cruauté et ne connaissait d'autre règle que ses passions et sa perversité; son royaume étant inculte et son peuple étant pauvre, il dit à ses ministres assemblés : « J'ai entendu parler de Tch'ang-cheou; son royaume, riche et prospère, n’est pas éloigné d'ici; (ce roi) a des sentiments de bonté et ne tue pas ; il n’a point préparé d'armes et de cuirasses ; je désire le dépouiller; y réussirai-je? » Tous ses ministres l'ayant approuvé, il mit alors en campagne des guerriers et arriva sur la frontière du grand royaume ; les officiers préposés à la garde extérieure accoururent pour informer le roi de ce qui se passait et lui exprimer leur désir de prendre des mesures de défense.

Tch'ang-cheou tint alors conseil avec ses ministres et leur dit : « Si ce roi est venu, c’est uniquement parce qu'il convoite la population nombreuse et les trésors abondants de mon royaume. Or, si je lui livre bataille, je ferai certainement du mal aux vies des gens de mon peuple ; pour un profit personnel, nuire au peuple, c'est le fait d’un homme avide, mais non d’un homme bon; je ne me conduirai point ainsi. » Ses ministres lui dirent tous « Nous nous sommes depuis longtemps exercés aux stratagèmes militaires et aux lois de la guerre ; nous vous demandons la permission de détruire nous-mêmes (lennemi); ne préoccupez point de cela votre sainte pensée. »

(1) On ne punissait perscnne ni de la peine capitale, ni de la bastonnade,

Le roi répliqua : « Si nous sommes vainqueurs, ces gens mourront; si nous avons le dessous, c’est nous qui périrons. Les soldats (de l'ennemi) et mon propre peuple sont tous des créatures produites et entretenues par le ciel; en <st-il un seul parmi eux qui n’attache du prix à son corps et qui ne tienne à sa vie? Nuire à son peuple pour se sauver soi-même, c'est ce qu’un sage ne saurait faire. » Tous des ministres sortirent et se dirent : « Nous avons là un prince qui a une bonté céleste; nous ne devons pas le perdre. » Se donnant donc eux-mêmes des chefs pour les <ommander, ils s’opposèrent en armes aux envahisseurs. Tch'ang-cheou s’en aperçut et dit au prince-héritier : -«« Cet (ennemi) convoite mon royaume et vient avec des desseins funestes; à cause de ma seule personne, mes ministres veulent nuire aux vies de mon peuple; si main- 4enant j'abandonne mon royaume, peut-être sauverai-je le “peuple que m'a donné le ciel; cet avis vous paraît-il -sage ? » Le prince-héritier l'ayant approuvé, le père et le fils franchirent la muraille de la ville ; ils changèrent alors -de nom et se cachèrent dans les fourrés de la montagne. Aussitôt après, le roi avide entra dans ce royaume, Les ministres et le peuple, ayant perdu leur ancien prince, étaient semblables à des fils aimants qui ont vu mourir leur père ; ils bondissaient de chagrin, et dans chaque famille il en était ainsi. Le roi avide mit à prix (la personne de l’ancien roi) en promettant mille livres d’or et un million de pièces de monnaie (à qui le lui livrerait). Tch'ang-cheou était sorti et, s’étant assis sous un arbre au bord de la route, il méditait; il prenait en pitié tous les êtres qui endurent les tourments des naissances et des ‘morts, qui ne s’apercoivent pas de l’impermanence, du néant de la douleur, et de la non-réalité du corps, qui -sont sous le joug de leurs passions et qui souffrent de maux innombrables. Or un brahmane d’un pays lointain avait entendu dire que le roi se plaisait à faire des libéralités

et à sauver la vie de tous les êtres; il vint donc de loin pour lui confier sa misère; lui aussi se reposa sous l'arbre; (lui et Tch'ang-cheou) s’interrogèrent mutuellement et se racontèrent l’un à l’autre leur histoire. Le brahmane fut stupéfait et dit ; « O roi céleste, pourquoi vous trouvezvous dans cette situation? » Tout en larmes il lui exposa ceci : « Je n'ai plus beaucoup d'années à vivre ; c’est pourquoi j'étais venu vous adresser ma requête dans l’espérance que vous me conserveriez ce qui me reste de vie. Puisque, à grand roi, vous avez perdu votre royaume, ma vie est finie. » Alors il se mit à se désoler. Le roi dit « Vous êtes venu pour me confier votre misère; or il s’est trouvé précisément que javais perdu mon royaume et que je ne pouvais vous secourir; n'est-ce pas en effet affligeant ? » Il essuya les larmes du brahmane et lui dit : « J'ai entendu dire que le nouveau roi avait promis une forte récompense (à qui me livrerait); prenez ma tête et vous pourrez obtenir ce don considérable. » L'autre répondit : « Je ne saurais le faire; je m'inclinais de loin devant votre divine majesté dont la bonté sauve tous les êtres et dont la bienfaisance égale le ciel et la terre; c’est pourquoi j'ai quitté mon pays dans l'espérance que vous me feriez la grâce de me secourir; mais maintenant, vous m'ordonnez de vous couper la tête; je ne saurais vous obéir. » Le roi dit: « Le corps est un instrument corruptible; comment pourrait-on le protéger ? Tout vivant doit mourir; quel est celui qui se conserverait perpétuellement? Si vous ne prenez pas (mon corps), il retournera en poudre. » Le brahmane répondit : «O roi céleste, vous avez une charité divine; puisque vous êtes résolu à sacrifier votre vie pour sauver ma chétive personne, je désire que, tout en restant les mains libres, vous veniez à ma suite. » Le roi le suivit aussitôt.

Ainsi, l'officier préposé à la porte de la ville le chargea de liens et informa son souverain de ce qui était arrivé.

Les gens du royaume, voyant leur (ancien) roi, ébranlaient tout le royaume par leurs cris de douleur. Quant au brahmane, il reçut sa récompense. Le roi avide ordonna de tuer {l’ancien roi) en le brülant vif à un carrefour de quatre chemins. Ses ministres lui déclarèrent que, puisque leur ancien prince était près de périr, ils demandaient la permission de préparer un petit repas pour l'offrir à l’âme du mort. Le roi avide y consentit. Tous les, fonctionnaires et les gens du peuple se lamentaient et obstruaient les chemins; ils bondissaient ou se tordaient (de douleur) et il n’était aucun d’eux qui n’invoquât le ciel.

De son côté, le prince-héritier Tch'ang-cheng, se faisant passer pour un marchand de bois de chauffage, était venuse placer devant son père; quand celui-ci l’aperçut,il leva les yeux au ciel et dit : « Contrevenir aux instructions que vous a laissées votre père, nourrir des sentiments méchants et funestes, vous concentrer dans une haine intense et vous exposer à des malheurs qui dureront dix mille années, ce n’est point le fait d’un fils pieux, L'effet favorable que produit la grande bienfaisance des quatre sortes (1) pratiquée par tous les Buddhas a une vertu qui enveloppe le ciel et la terre; pour moi, telle est la voie que j'ai suivie et j'ai sacrifié ma personne pour sauver les êtres; Je crains cependant de n'avoir pas réussi à agir, même dans une faible mesure, comme le veut la pitié filiale. À combien plus forte raison (n’agissez-vous pas avec pitié filiale) si vous vous vengez cruellement d’un ennemi. Ne pas trangresser mes ordres, c'est là ce qu'on peut appeler de la pitié filiale (2). » Le fils, ne pouvant supporter de voir son père mourir, retourna au plus profond des montagnes.

() CL-p. 12; n.2.

(2) Ainsi la dernière recommandation du roi à son fils est de renoncer à lout désir de vengeance.

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Le roi mourut. Le prince-héritier cria de chagrin tant que le sang lui coula de la bouche ; il dit : « Quoique, au moment de mourir, mon père m'ait recommandé une absolue bonté, je contreviendrai certainement à ses ordres et je ferai périr cet être pervers. » Il alla donc se louer comme serviteur à gages et cultiva des légumes pour un ministre ; ce ministre étant allé par hasard se promener dans son jardin, remarqua que ses légumes étaient fort beaux ; comme il en demandait la raison, le surveillant du jardin lui répondit : « Au marché, j'ai loué les services d'un homme qui s’entend merveilleusement à la culture potagère. » Le ministre fit venir (le prince) et lui demanda : « Est-ce là tout ce que vous savez faire ? » Il répondit : « Qu'il s'agisse de quelque habileté professionnelle que ce soit, je la possède plus que personne. » Le ministre invita Le roi (à diner) et ordonna (au prince) de préparer le repas qui fut supérieur à ce que faisait le chef des

cuisines du palais. Le roi demanda : « Qui a préparé

cette nourriture? » Le ministre révéla ce qui en était. Le roi prit aussitôt (le prince) à son service et en fit l'intendant de sa cuisine. Comme il réussissait en tout, le roi le promut au rang de ministre intime et lui dit : « Le fils de Tch’ang-cheou est mon ennemi juré; je vous prends pour me protéger contre lui. » L'autre y consentit. Le roi lui ayant demandé s’il aimait chasser, (le prince) répondit qu’il l’aimait. Le roi sortit donc à la chasse et, en galopant à la poursuite du gibier, il se sépara de son escorte; il se trouva seul avec Tch'ang-cheng pendant trois jours dans la montagne et il en arriva à souffrir de la faim; il détacha son épée qu’il remit à Tch'ang-cheng, puis il appuya sa tête sur les genoux de ce dernier et s’endormit. Tch'ang-cheng dit : « Maintenant, ne vous aije pas en mon pouvoir? » Il dégaina donc l'épée pour lui couper la tête; mais soudain il se rappela la parole de son père : « Celui qui viole les ordres de son père

manque de piété filiale, » Il replaça l'épée dans son fourreau et renonça à son projet. Le roi s'éveilla et dit : « Je viens de rêver que T'ch'ang-cheng voulait me couper la tête. Qu'est-ce que cela signifie ? » (Le prince) répondit : « Dans ces montagnes, il y a de puissants démons qui se plaisent à causer des hallucinations de fièvre ; puisque je vous garde, qu’avez-vous à craindre? » Le roi se remit à dormir. Il en fut ainsi par trois fois; enfin (le prince) jeta l'épée en disant : « Par égard pour mon bon père, je vous fais grâce. » Le roi s’éveilla et dit : « J'ai rêvé que Tch'ang-cheng me faisait grâce. » Le prince-héritier répondit : « T'ch'ang-cheng n’est autre que moi. En songeant à mon père, j'ai poursuivi ma vengeance jusqu à maintenant. Au moment de mourir, mon père m'avait laissé de sa propre bouche des recommandations de bonté; il m'avait engagé à imiter la conduite de tous les Buddhas qui ont supporté les injures et rendu le bien pour le mal; mais moi, animé de dispositions fort insensées, je voulais vous rendre le mal au double. Par trois fois cependant j'ai pensé aux recommandations de mon père, et par trois fois j'ai lâché l’épée. Je désire, Ô grand roi, que vous me fassiez promptement périr afin de supprimer de graves maux; en effet, quand le corps est mort et que l’âme s’est transportée ailleurs, les pensées perverses ne se produisent plus. » Le roi se repentit de ses fautes et dit : « J’ai été cruel et n’ai pas fait de distinction entre le bien et le mal; votre père défunt agissait d’une manière élevée et parfaitement intègre; il a perdu son royaume, mais n'a pas porté atteinte à sa conduite. Ne doit-il pas être appelé un saint supérieur? Vous avez su maintenir dans toute sa perfection la conduite paternelle; ne devez-vous pas être appelé un fils doué de piété filiale? J'étais un loup et je détruisais les êtres pour m’assouvir momentanément. Maintenant ma vie était entre vos mains; vous m'avez pardonné et ne m'avez pas mis à mort. Com-

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ment, dans la suite, pourrais-je m’opposer à vous? Je désirerais maintenant retourner dans le royaume, mais quel chemin prendre ? » Le prince dit : « Si nous avons perdu notre route, c'est moi qui l’ai voulu. » Il emmena le roi hors de la forêt et ils retrouvèrent la foule des officiers. Le roi dit à ceux-ci : « Connaissez-vous Tch'angcheng? » Tous dirent qu’ils ne le connaissaient pas. Le roi reprit : « Voici Tch'ang-cheng; maintenant je lui rends son royaume et je retourne dans mon ancien pays. Dorénavant nous serons deux frères et nous mettrons en commun nos bonheurs et nos malheurs. »

Le jour où le prince-héritier monta sur le trône, tous les habitants éprouvaient simultanément de l’affliction et de la joie, et tous lui souhaitaient une longue vie. Le roi avide retourna dans son pays et (les deux souverains) se firent l’un à l’autre des présents, en sorte qu’il y eut une florissante paix. |

Le Buddha dit aux bhiksus : «Celui qui, en ce temps, était le roi Tch'ang-cheou, c'était moi-même; le princehéritier, c'était Ânanda : le roi avide, c'était Devadatta ; Devadatta nourrissait des desseins funestes à mon égard de génération en génération, mais chaque fois j'y échappais. Ânanda et Devadatta n'avaient point d’animosité l'un contre l’autre; c’est pourquoi ils ne se firent pas de mal. De génération en génération, j'ai supporté ce qui était insupportable; j’ai dominé mes sentiments et maintenu fermes mes actes; c’est pourquoi maintenant jai obtenu la dignité de Buddha et suis vénérable pour les trois mondes. » |

Telle est la manière dont la pâramità de charité du Bodhisattva pratique la libéralité.

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