MATTH. XV
MEsstEuRrs,
Nous voici réunis nour étudier ensemble l'Encyclique de Léon XIII sur la condition des ouvriers. Lorsque le Vicaire de Jésus-Christ se voit obligé de jeter à la société un tel cri d'alarme, il faut croire que le danger est grand.
Il est grand, en effet, Messieurs : et, pour employer l’expression du Pentife,
il n’est pas, en ce moment, de cause qui saisisse l'esprit humain avec tant de véhémence.
Nous passons par une phase qui restera mémorable dans l’histoire de l’humanité. La révolution de quatre-vingttreize aura laissé une trace plus sanglante, espérons-le, mais moins profonde et, surtout, moins féconde en résultats que celle qui se prépare.
On a vu, en quatre-vingt-treize, une classe, la bourgeoisie, conquérir ou usurper la place d’une autre classe,la noblesse,
Aujourd’hui, ce n'est plus d'un déplacement de classes qu’il s’agit, mais d’une modification de la société elle-même, L'organisation actuelle tout entière périclite, car le peuple, las d'être joué, veut devenir le maître à son tour.
Que sortira-t-il de tout cela? Dieu seul le sait. Tout dépend de la direction définitive que prendra le mouvement. Il y a, certes, sujet de se mettre sur ses
gardes. Toutefois, il me semble que l'Eglise aurait mauvaise grâce à trop s’alarmer. L'état actuel est de ceux qu'on ne regrette guère. Il lui reste peu de choses à perdre. Elle a, au contraire beaucoup à espérer; car il est deux faits certains : le premier, que les griefs du peuple sont légitimes ; le second, que l'Eglise seule peut lui donner satisfaction.
J'entreprends, dans cette série de conférences, d'interpréter l'Encyclique et d'en vulgariser les idées. C'est entrer dans les vues du Pape. Si, par hasard, dans ces commentaires il se glissait quelques propositions hasardées et téméraires, je les rétracte d'avance, afin que mes erreurs personnelles ne puissent affecter en rien l’enseignement du Docteur infaillible. En revanche tout ce qu’il y aura de bon vient du Pape.
Voici l'exposition de mon plan: c’est le plan même de l'Encychque.
Première conférence : la question sociale.
Deuxième conférence : le remède du socialisme.
Troisième conférence: le remède de l'Eglise.
Quatrième conférence : le rôle de l'Etat.
Cinquième et dernière conférence : la part laissé à l’Individu ou les associations.
Après ces longs mais nécessaires préliminaires entrons dans notre sujet et écoutons la parole de Léon XIII :
“ La soif d'innovations qui depuis long- “ temps s'est emparée des sociétés et les “tient dans une agitation fiévreuse devait, “tôt ou tard, passer des régions de la “politique dans la sphère voisine de “l'économie sociale. — Et, en effet, ces “ progrès incessants de l'industrie, ces “routes nouvelles que les arts se sont “ouvertes, l'altération des rapports entre
“les ouvriers et les patrons, l’affluence “ de la richesse dans les mains du petit “ nombre à côté de l’indigence de la mul- “titude, l'opinion enfin plus grande que “les ouvriers ont conçue d'eux-mêmes, “et leur union plus compacte, tout cela, “sans parler de la corruption des mœurs, “ a eu pour résultat final un redoutable “ conflit. Partout les esprits sont en sus- “pens et dans une anxieuse attente, ce “ qui suffit à lui seul pour prouver com- “bien de graves intérêts sont ici enga- “gés. (Cette situation préoccupe et “exerce à la fois le génie des doctes, la “ prudence des sages, les délibérations “.des réunions populaires, la perspicacité “ des législateurs et les conseils des gou- “ vernants, et il n'est pas de cause qui “ saisisse, en ce moment, l'esprit humain “avec autant de véhémence. — C'est “pourquoi, Vénérables Frères, ce que, “ pour le bien de l'Eglise et le salut com- “ mun des hommes, Nous avons fait ail-
“leurs par nos Lettres sur la souverai- “ neté politique, la liberté humaine, la “ constitution chrétienne des Etats et sur “ d'autres sujets analogues, afin de réfu- “ ter, selon qu'il Nous semblait opportun, “les opinions erronées et fallacieuses, “ Nous jugeons devoir le réitérer aujour- “ d'hui et pour les mêmes motifs, en vous “ entretenant de la condihion des ouvriers.
«“ Ce sujet, Nous l'avons, suivant l'oc- “ casion, effleuré plusieurs fois; mais la “ conscience de Notre charge apostolique “Nous fait un devoir de le traiter dans “ ces Lettres plus explicitement et avec “ plus d'’ampleur, afin de mettre en évi- “ dence les principes d’une solution con- “forme à la justice et à l'équité.
Difficulté du probléme.
“Le problème n’est pas aisé à résou- “ dre, ni exempt de péril. Il est diffcile, “en effet, de préciser avec justesse les “ droits et les devoirs qui doivent à la fois
“ commander la richesse et le prolétariat, “le capital et le travail. D'autre part, “ le problème n’est pas sans danger, parce “que trop souvent des hommes turbu- “lents et astucieux, cherchent à en déna- “ turer le sens et en profitent pour exciter “les multitudes et fomenter des troubles.
# Quoi qu'il en soit, Nous sommes per- “suadé, et tout le monde en convient, “ qu'il faut, par des mesures promptes et “efficaces venir en aide aux hommes des “ classes inférieures, attendu qu'ils sont “ pour la plupart dans une situation d’in- “ fortune et de misère imméritée.
Causes de la condition actuelle des ouvriers.
“le dernier siècle a détruit, sans rien “leur substituer, les corporations an- “ciennes, qui étaient pour eux une pro- “tection ; tout principe et tout sentiment “religieux ont. disparu des lois et des “institutions publiques, et ainsi peu à peu
eh
“les travailleurs isolés et sans défense se “sont vus avec le temps, livrés à la “ merci de maîtres inhumains et à la cu- “phidité d'une concurrence effrénée. — “ Une usure dévorante est venue encore “ajouter au mal. Condamnée à plusieurs “reprises par le jugement de l'Eglise, “elle n’a cessé d'être pratiquée sous une “autre forme, par des hommes avides de “ gain, d'une insatiable cupidité. A tout ‘: cela, il faut ajouter le monopole du tra- “ vail et des effets du commerce, devenus “]e partage d'un petit nombre de riches “et d'opulents, qui imposent ainsi un “ joug presque servile à l'infinie multitude “ des prolétaires.”
Ce texte, Messieurs, soulève une multitude de questions et n’en laisse aucune sans réponse. C'est là le propre d'un enseignement vraiment inspiré. La crise sociale existe-t-elle? C.els en sont les causes, les effets, les remèdes ? Quelles sont les principales difficultés du pro-
blême? Voilà autant de points d'interro- . gation.
Et d’abord, est-il nécessaire de réfuter ce mot d’un tribun célèbre : Il ny a pas de question sociale ? C’est bien là le cri du bourgeois qui s'aveugle volontairement pour s'éviter de réfléchir et de trembler. Tout le monde sait bien qu'au contraire, il n'y a plus aujourd’hui que deux questions connexes d’ailleurs: la question sociale et la question religieuse.
Ce qui est vrai c'est que la question sociale n’a rien de nouveau, elle est aussi ancienne que le monde. Le peuple a toujours souffert; et, si aujourd'hui on parle davantage de ses maux, c’est qu'il a mieux conscience de ses droits et plus de moyens de se faire entendre. Tant il est vrai que, pour être écouté, il faut crier et se plaindre.
Le meilleur moyen de traiter notre sujet et de l’envisager à tous ses points de vue, est je crois, d’en faire l’historique.
Le Paganisme et l'Esclavage.
Dans l'antiquité païenne, qu'était le peuple ? La notion de ce mot était toute autre alors que celle que nous en avons aujourd'hui. Le peuple c'était l'esclave ; quelque chose entre l’homme et le bétail ; sans droits d'aucune sorte. Quelques philosophes même se demandaient s’il avait une âme. Quand je dis peuple, j'emploie un nom moderne; car la plèbe antique désignait, non la masse des hommes, mais l'aristocratie inférieure des plébéiens. Le vrai peuple n'avait pas de nom. Ces fameuses républiques qu'on vante tant, par ignorance, n'avaient rien de commun même avec nos monarchies autoritaires. Quelques centaines de citoyens à Sparte, quelques milliers à Athènes, quelques dizaines de mille à Rome gouvernaient, sans contrôle, des millions d'hommes, le monde entier, Pour.
vous donner une idée de cet empire il
suffit de vous rappeler que les monarques asiatiques, qui avaient sur leurs sujets droit de vie et de mort, n'étaient eux mêmes que de simples jouets entre les mains des Proconsuls.
Les plébéiens eux-mêmes, c’est-à-dire les citoyens de Rome, les vainqueurs du monde, gémissaient le plus souvent sous le joug du Sénat. L'univers tout entier obéissait à ce Parlement héréditaire plus puissant que les plus fiers despotes, contre lesquels on avait, du moins, le recours de la conspiration. Mais, je le répète, le vrai peuple c'était les esclaves, la presque totalité du genre humain.
Vous savez ce qu'est un esclave ? J'en ai connu à la Havane, où leur sort était singulièrement adouci, puisque leurs maîtres avaient perdu les droits de vie et de mort et même de châtiments corporels. Néanmoins j'ai vu vendre de divers côtés le père, la mère et les enfants. Dans ces conditions, qu'est-ce que
la famille? La femme n’est plus qu'une bête de somme dont on use librement, sans même qu’elle s'étonne ou résiste, Mais chez les anciens, c'était bien autre chose, — “ Défaites-vous de vos vieux esclaves comme de vos vieux outils,” disait Caton le philosophe. “ Eh, direzvous, que faisaient donc les peuples ? ” Les peuples essayaient bien de se révolter. L'histoire est remplie de guerres sociales ou civiles. Mais mal armés, mal commandés, sans discipline, en face de ces Romains réputés les meilleurs soldats du monde, ils finissaient fatalement par avoir le dessous et par payer de leur vie leur téméraire entreprise. D'autre part; pour les détourner d'avoir recours au poignard, dès qu'un maître était assassiné on égorgeait ses esclaves impitoyablement.
Voilà pour les Romains. Ailleurs c'était pis encore. Un trait de l'Histoire Sainte nous apprend comment le grand
ministre Joseph profita d'une longue famine pour acquérir à son Maître toutes les terres de l'Egypte et réduire le peuple en servitude. C'est le peuple asservi qui a bâti les pyramides. En Asie, il n’y avait pas même de plébéiens et de sénateurs. Les généraux, les princes, les favoris qui jouaient avec la vie des hommes, n'avaient pas la tête bien solide sur leurs épaules, un caprice de leur gracieux monarque les précipitait du faîte des grandeurs. Tel fut le sort d'Aman, de Daniel et de tant d'autres.
Il n’y avait que chez le peuple juif où la société fut constituée moralement.
Nous y voyons parfaitement respectées la vie humaine, la liberté et même la propriété. L'histoire des meurtres d'Urie et de Naboth, qui sont qualifiés de crimes abominables, fournit la meilleure preuve de ce que j'avance.
Tel était, chez les anciens, le sort du peuple. Pourquoi insister? Les plus
14 CONFÉRENGES SUR LA
noirs tableaux ne pourraient ni modifer notre jugement ni en aggraver la sentence.
Vous comprenez, dès lors, toute la grandeur de la révolution causée par l'avènement de Notre-Seigneur Jésus- Christ. A l'ère de l'esclavage succéda l'ère de la liberté. Si nous sommes ici rassemblées pour travailler à la paix sociale, c'est que nous sommes des chrétiens; les païens n’en auraient jamais eu l'idée. Le christianisme, par son double dogme de filiation divine et d'unité d'origine, nous à enseigné à nous aimer comme des frères et À nous respecter comme les fils de Dieu. L’esclavage ne pouvait pas coexister avec ces dogmes.
Le Moyen-Age et les Corporations.
Qu'on n'aille pas croire, cependant, qu'avec le christianisme la perfection s'établit sur la terre; Ka perfection n’est qu'au ciel. Mais nous en eûmes la science
et l'amour, et nous marchâmes résolument, désormais, dans la voie qui y conduit.
Il fallut plusieurs siècles à l'Eglise pour remettre un peu d'ordre dans le mondeet déblayer les ruines de la société romaine renversée de fond en comble par la barbarie. Quiconque est au courant de lhistoire de cette première époque du Moyen- Age sait avec quel succès elle s’y employa.
Ce ne fut qu'après de longues résistances qu'elle réussit à dompter toutes ces peuplades féroces et à les fondre, sinon dans une grande unité politique permanente, du moins dans une unité religieuse et sociale. Le monde resta divisé en nationalités distinctes, mais toutes ensemble formèrent la chrétienté.
Ce fut alors que se coordonnèrent les plans de paix sociale et que surgirent de toutes parts ce qu'on est convenu d'appeler les Corporations.
L'histoire des Corporations est trop longue et trop complexe pour que j'entreprenne de la faire ici. Tout ce qui naît, non de la réflexion méthodique du lévislateur mais des entrailles même du peuple, revêt un cachet de confusion et de désordre. Ce n'est qu'une apparence d’ailleurs, car au fond, une logique merveilleuse présie aux conceptions populaires, comme le prouve la linguistique. Mais encore faut-il des études spéciales pour la découvrir. Je me contenterai donc de vous communiquer quelques notions générales,
En envahissant l'Empire romain les barbares avaient tout ravagé: villes et bourgades. Les champs, abandonnés d'une population décimée et affolée, étaient retournés à l'état de nature, et la vieille forêt druidique, poussant de vigoureux rejetons, avait réparé ses pertes.
Lorsque, sous la crosse des thaumaturges, les barbares eurent courbé la tête ;
vers le septième et le huitième siècle.
d'autres conquérants, les pacifiques Bénédictins, commencèrent à envahir la Gaule.
Sur chaque cime escarpée le peuple contemplait avec effroi le donjon mena-
çant du seigneur franc qui surveillait et
pillait la plaine. À mi-côte, sur la colline, les moines établirent les puissantes assises de leur monastère, comme une muette protestation contre la tyrannie. Ce qui devait arriver arriva; à mesure que le clocher du couvent montait, portant la croix dans les airs, les créneaux du chÂteau-fort croulèrent et tombèrent de vétusté. L'abbaye avait droit d'asile; à son ombre tutélaire les villageois venaient, les uns après les autres, bâtir leurs cabanes et défricher la forêt. Telle fut l'origine de la plupart de nos paroisses.
À mesure que le village augmentait et qu'il devenait bourg ou ville, on l’entourait de remparts solides sur lesquels.
chaque jour, les citoyens montaient la
garde. Du haut du beffroi la sentinelle dominait l'horizon et sonnait le tocsin à la moindre apparence du danger.
Dans la ville même, chaque quartier était une place forte, fermée la nuit par des portes de bois ou des chaînes de fer, et habitée par les gens du même métier.
Ces artisaus se formaient en compagnies de milice, et “ent l'un d’entre eux gapitaine. Telie 1ut l'origine des corporations ou associations professionnelle.
À l'approche de l'ennemi nss paisibles bourgeois, transformés en bouillants ouerriers, se réunissaient sous la bannière de leur saint patron et marchaient au combat. Plus souvent encore, assagis par maint échec,ils se contentaient de narguer, du haut de leurs murailles, les chevaliers et les bandes qui battaient la plaine.
Leurs réunions n'étaient pas toujours si tragiques. On se retrouvait pour festoyer au pré, pour chanter à l’église; on s'assemblait pour délibérer sur les affaires
du métier et sur celles de la cité. Aussi lorsque, grâce à la connivence royale, le mouvement d'indépendance communale commença, les chefs des corporations se trouvèrent tout désignés pour diriger le mouvement ; ils chassèrent les seigneurs des villes, et se firent nommer à leur place consuls, syndics ou échevins. Bientôt, par toute l’Europe, les corporations reçurent une organisation à peu près uniforme. La religion leur inspira ses œuvres propres ; fêtes, processions, communions, hôpitaux, asiles etc. L'intérêt, de son côté, leur dictait des mesures de protection.
C'est ainsi que, pour se rendre dignes de la confiance publique, on institua le diplôme, sans lequel il était interdit d'exercer un métier, et pour l'obtention duauel il fallait soumettre, après long apprentissage, un chef-d'œuvre à l'examen des prudhommes. Ceux-ci statuaient comme arbitres dans les différents entre ouvriers et patrons. Après le diplôme vint le privi-
lège. On fixa, pour chaque ville, lé nombre des ouvriers de chaque corps de métier, afin d'atténuer les maux dela concurrence, Cette vieille institution n’est pas complètement disparue de nos mœurs, comme on le croit généralement; le diplôme est requis dans toutes les carrières libérales ; le monopole persévère en faveur des notaires et des avoués.
Telle fut l'origine et l'organisation de la corporation ou confrérie. Quelque mal qu'on en ait pu dire, il est de fait qu'elle assura, pendant plusieurs siècles, aux classes ouvrières, une situation plus stable, relativement plus aisée, et assurément plus heureuse que celle dont elles jouissent aujourd'hui. La société n'en était pas plus mal servie; car la main d'œuvre était fort soignée et même artistique, C'est ce qui explique la faveur inouie qu'ont acquise, dans ces dernières années, les ouvrages anciens qu'on exhume partout de la poussière qui les couvrait et
dont on orne nos salons et nos musées,
Rien n'est durable sur la terre. Pour qu'une institution résiste au temps, il faut qu'elle se résigne à subir de continuelles modifications, en rapport avec les besoins nouveaux qu'elle est chargée de satisfaire, Le grand défaut de la corporation fut le monopole.
Tant que chaque ville vécut de sa vie propre, dans l'isolement, tout alla bien, Elle se suffisait à elle-même: le monopole n'avait rien d'abusif. Mais,peu-à-peu, les choses prirent une face nouvelle. Les associations de marchands commencèrent à faire la police des chemins et des rivières, qui devinrent des routes sûres par où les produits de l'Orient s'écoulèrent jusque dans la Baltique.
Dès lors, l'abus du monopole 5e fit sentir. Telle ville, lésée dans ses intérêts par l'invasion d'un produit nouveau, songea à protécer son industrie par des droits protecteurs ou même absolument prohi-
bitifs. Mais c’est chose vaine de réagir contre le progrès ; la liberté a toujours le dernier mot. Qu'arriva-t-il en effet ?
Il advint qu'à côté de ces villes ainsi fermées par une prohibition à outrance, s'élevèrent des villages assimilables à nos ports francs d'aujourd'hui, où l'industrie, déclarée libre, fit affluer le commerce et la richesse. Telle fut, en Angleterre, Forigine de Manchester, de Birmingham et de tant d’autres puissantes métropoles de l'industrie, élevées sur les décombres d'autant de bourgs pourris, leurs anciens
rivaux, qui étouffèrent dans la prison de
leurs institutions surannées. .
Tel fut le fruit du monopole.
Il est clair que les corporations auraient dû modifier leurs constitutions, et, renonçant à jouer un rôle commercial, se contenter de leur rôle social infir‘ment plus important. Au lieu de s’entêter à vouloir limiter la production, chose impossible, elles auraient pu garder le contrôle des
salaires, des journées de travail et de toutes les œuvres de bien public. C'est ainsi que tous les maux qu'apportait avec lui ce nouveau facteur social, la concurrence, eussent été atténués. Elles auraient dû, surtout, s'appliquer à maintenir, parmi les masses, l'esprit de religion sans lequel tout bonheur est impossible,
Ce n’est pas à dire qu’elles manquèrent absolumert à ce dernier devoir. On peut même affirmer que ce fut pour y être restées fidèles jusqu'au bout qu'elles s’attirèrent, au dix huitième siècle, l’animadversion des sectes qui vouèrent leur ruine, Mais enfin le prétexte de l'abolition du monopole était bon.
Vous savez ce qui arriva. La Révolution française, au nom de la liberté, détruisit la corporaiion, interdit à l'ouvriet de s'associer, et le livra sans défense à l'exploitation de l'usine moderne qui le traite en esclave. Un si bel exemple fut
imité partout; et voilà pourquoi les ouvriers sont aujourd’hui si malheureux.
L'industrie moderne et l'individualisme
Si je ne me fais pas illusion, vous avez bien saisi, Messieurs, le caractère bienfaisant de la corporation. Grâce à elle, l’ouvrier n'était plus de la poussière humaine ; il faisait partie d’un corps puissant qui l'appuyait dans ses procès, le soutenait dans ses revers, le recueillait dans sa misère. Plein de sécurité pour l'avenir, il s’établissait dans sa patrie, au milieu des siens. Le patron et l'ouvrier ne formaient qu'une famille ; l'usine n’existait point encore ; et le régime de l'atelier était tout patriarcal avec son autorité paternelle et son obéissance filiale. Enfin, au dessus de tout, planait l'esprit chrétien, l'esprit de paroisse et de confrérie, qui mettait le sceau à ces sentiments de fraternelle charité et de joyeuse résignation.
Que veut-on de plus que cela : la patience sur la terre et le bonheur au ciel ?
Les conditions de la vie ont totalement changé aujourd'hui pour l’ouvrier et à son détriment. Le pape attribue ce mal à trois causes principales : l'individualisme, l'usure et le monopole ; il y en a d’autres encore; nous allons les étudier toutes ensembel.
La première de toutes ces causes est la multiplication des machines qui ont puissamment contribué à la déconsidération de l’ouvrier.
La machine avec ses procédés de rapidité et d’exactitude a restreint considérablement la demande de tout travail d'art et de fantaisie. Dès lors le nombre des ouvriers habiles a diminué de plus en plus. À quoi bon perdre de longues années dans l'apprentissage d'un état qu'on ne pratiquera pas, lorsque quelques heures suffisent pour se mettre au courant du mouvement d'une machine ?
Même là où la main d'œuvre est nécessaire, on a eu recours à de nouveaux
procédés ; à la division du travail qui le rend plus expéditif. C’est ainsi que dans nos grands ateliers de serrurerie tel ouvrier est frappeur, tel autre est limeur, graveur, etc., etc. Le résultat de ces changements est que, le plus souvent, l'ouvrier n'est plus guère désormais qu'un manœuvre et est considéré comme tel, La femme, l'enfant lui font concurrence et lui sont même préférés parfois, à cause de leur agilité et du bon marché de leur travail. Ce n’est plus un artisan, un artiste que l'on respecte; ce sont des hommes, moins que des hommes, des bras ; quelque chose d'analogue à la bête ; à laquelle on donne le moins possible, juste assez pour la tenir en état.
Une autre cause du mal est le développement du commerce et de l'industrie.
Grâce aux inventions modernes qui ont supprimé, pour ainsi dire, les distances, le commerce et l’industrie ont pris de telles proportions qu'aucune fortune pri-
vée ne s'est trouvée à la hauteur de ses nouvelles exigences. Il a donc fallu recourir à l'usure, cette vieille plaie si souvent condamnée par l'Église et jamais détruite ; il a fallu solliciter les capitaux par les promesses de gros dividendes, et former des sociétés anonymes d'une vrande capacité financière; plus puissante parfois que les princes.
Or, c'est en face de ces nouveaux maîtres que sont placés les ouvriers; par centaines il est vrai et par milliers ; mais sans cohésion, sans capital; réduits, en un mot, à cet état de poussière humaine qu'on appelle l'individualisme.
Comment voulez-vous que des liens de confiance et d'estime mutuelle se forment facilement entre employés et patrons? D'abord il n’y a p.- de patrons.
Cette compagnie si redoutable n'a pas de nom. Les directeurs, Îles ingénieurs, les contre-maîtres, ne sont eux-mêmes que des employés, sans cesse talonnés
par la crainte de déplaire à l'armée avide des actionnaires qui réclament des revenus. L'ouvrier est donc un étranger qu’on chasse pour un murmure, pour une absence, pour une maladie. Après vingt ans de travail assidu, il n’est pas plus assuré du lendemain. Si, lorsque les grandes portes de l'usine s'ouvriront, il n’est pas là à son rang, un autre prendra c2 nlace, et tout sera dit. Dans ces conditions i ouvrier n'est lus l'homme assis et heureux d'autrefois, c'est un prolétaire qui mendie de l'ouvrage pour ne pas mourir de faim.
Ajoutez à cela l'usure qui, dans 12 banque et à la Bourse, absorbe presque infailliblement, au profit des agioteurs, les économies du pauvre : le monopole, non plus celui des artisans, mais celui des accaparateurs, qui fait hausser à leur gré le prix des denrées et des matières premières; et vous comprendrez dans quelles conditions d'infériorité les mal-
QUESTION OUVIHIÈRE 29
heureux ouvriers se trouvent aujourd'hui.
Ce n'est point encore tout. Leurs maux ont d’autres causes, qui cette fois, il faut bien l'avouer, ne leur sont plus étrangères, dont ils sont, en un not, les victimes et les complices. Je veux parle:
du luxe et de l’impiété.
Autrefois l'ouvrier était aussi économe que le paysan; aujourd'hui il a perdu l'esprit d'ordre et d'épargne; ses convoitises se sont allumées : le luxe lui est devenu une chose nécessaire. Or, sans vouloir nier que les salaires aient augmenté, il est certain que cette augmentation n'a gardé aucune proportion avec les dépenses, et que le nombre des ouvriers qui amassent un petit capital diminue de plus en plus. La pauvreté a toujours existé, mais le paupérisme est un mal contemporain. Voilà certes une cause de misère dont les ouvriers sont responsubles, tout en faisant une large part aux influences
malsaines de la vie moderne au sein de nos grandes villes.
Une autre et dernière cause est l'impiété. La foi donnait à nos ancêtres cette résignation joyeuse qui faisait le fond de notre caractère national et que tous les peuples admiraient. Aujourd'hui que l'on ne croit plus au paradis, comment se résigner aux injustices de la vie et à la misère? c’est impossible. On ne se résigne donc pas; on hait; la joie s'en va. Elle s'en va, hélas! pour l'éternité, Rien de plus désolant que d'assister à un défilé de sortie de nos grandes usines d'Europe. Plus de chants, plus de gaieté ; quelques blasphêmes,quelques obscénités.
le plus souvent un morne silence, un front plissé, des yeux chargés de colère et
d'envie.
Qu'on s'étonne maintenant du malaise dont souffre la société.
QUESTION OUVRIÈRE 31 L'impiété, vraie cause du mal.
Quelle est donc la vraie cause d'une si misérable situation? Sans aucun doute limpiété, Messieurs. Elle seule est la vraie responsable.
Après son pseudo-triomphe de la Réforme l'Esprit du mal sommeilla pendant deux siècles, pour se réveiller, au commencement du dix-buitième, plus actif et plus habile.
Il prit dès l'origine, pour cri de railiement, le mot de liberté et, pour devise, le bien public. En réalité rien ne Jui est plus opposé que ces deux choses. Il ne cherche que le mal et l'oppression : ce n'est qu'à un petit nombre d'affidés qu'il confie ses secrets projets; une infime minorité profite de ses succès; la muititude en est toujours victime. La francmaçonnerie, son âme damnée, est une aristocratie orgueilleuse, où les chefs sont absolus et où le peuple n’est qu'un instru-
ment inconscient et docile. Peu importe ; le jeu qui avait si bien réussi à Cromwell lui réussit également, car le mot de liberté charme le peuple, selon l'observation de Bossuet; et, pourvu qu'il en entende seulament 15 nom, il suivra partout en aveugle.
Lors donc que Satis commença son mouvement d'attaque contre la société chrétienne, il n'eut pour ain:i dire que l'embarras du choix de ses istruments.
La noblesse, corrompue jusqu’à la moëlle, se jeta joyeusement dans le sceptisme et les sociétés secrètes ; les Parlements, jansénistes, préparaient la ruine des Ordres religieux : le Roi, lui-même, donnait à l'immoralité l'appui scandaleux de ses exemples. Tous les esprits forts de l'époque étaient des aristocrates.
Satan se servi: de tout cela, mais avec l'arrière pensée de détruire tout cela. I comprit que cet ancien régime, tout gâté qu'il fut, avait été immuablement moulé
par l'Eglise, et que, pour changer la so-
ciété, il fallait absolument en briser la
forme traditionnelle. Voilà pourquoi il voua la ruine de la monarchie aussi bien que celle de la corporation.
Pour arriver à son but il s'adressa à
deux classes d'hommes ; l’une, consciente, la bourgeoisie ; l'autre, inconsciente, le:
peuple. La bourgeoisie, quis’appela dès.
lors le Tiers Etat, était la classe des am--
bitieux et des déchus; nobles ruinés, pauvres trop instruits, prêtres et religieux en rupture de vœux; en un mot de tous.
ceux qui aspiraient à monter et à grandir, fut-ce au prix d'un crime. À ceux-là il promit richesse et pouvoir ; et il leurtint parole.
Mais c'était peu d'avoir des chefs, il
faliait encore une armée. Satan s'adressa
alors au peuple. Il lui fit prêcher, par ses séides, que la religion n'était qu'une imposture et que le Paradis qu'elle promettait n'était qu'un leurre; que Île seul vrai
bonheur était le bonheur matériel, sur cette terre et pendant cette vie; que ce bonheur ne pouvait s'obtenir que par la Révolution et la destruction de l'ordre existant; qu'alors, seulement, le monde régénéré serait perpétuellemeàt heureux, dans la liberté, l'égalité et la fraternité.
Vous savez ce quis'ensuivit. Des flots de sang furent versés, la noblesse disparut, l'Eglise fut proscrite, la liberté fut proclamée, les bourgeois s’enrichirent.
Alors le peuple tendit la main pour recevoir sa récompense, mais le bonheur tant promis ne vint pas.
Ce fut un triste réveil pour lui lorsque, au commencement de ce siècle, il se trouva plus pauvre et plus dépourvu qu'auparavant. Je vous’ai déjà exposé sa misère, je n'ai pas à y revenir. Mais, dès lors, la guerre commença entre lui et cette bourgeoisie qui l'avait trompé indignement; ce ne furent que grèves et
QUESTOIN OUVRIÈRE 35
qu'insurrections, que tentatives désespérées toujours avortées, toujours déçues, au moment même où elles semblaient réussir, Ah! certes, puisqu'il est convenu que la Révolution a délivré le genre humain, je m'étonne qu'il faille tant de coups de canons pour persuader au peuple de se tenir content, je m'étonne que le fossé qui sépare les classes, au lieu de -se combler, se creuse chaque jour d'avantage en abîme.
Et c'est surtout la faute de la bourgeoisie Cette caste a tous les vices de la noblesse sans en avoir les vertus de générosité et de courage qui la rendaient si aimable. La bourgeoisie c'est l'égoïsme hypocrite qui vit de mensonges et de grands mots sonores, mais dont le cœur est inaccessible à tout sentiment élevé.
Après avoir insulté et calomnié l'Eglise maintenant qu'elle a peur de l'orage qui gronde, elle est tentée de se tourner vers eile et de lui demander abri et protection.
-comme s'il pouvait y avoir rien de commun entre la fille de Satan et l'épouse de Jésus-Christ.
Jamais en effet, l'Eglise ne fut à la fois et plus persécuté et plus consultée qu'aujourd'hui. La bourgeoisie, tout en niant ses dogmes, invoque l'appui de ses principes contre iles socialistes ; le peuple, de son côté, qui l'a presque oubliée, revient chaque jour davantage à ses vieux principes d'association et de corporation.
L'avenir est aux associations ; cela est indubitable. Le peuple sent le besoin de se grouper pour résister au capital et prendre même l'offensive contrelui. Dans les réunions publiques, aucun autre sujet ne touche les masses au même point; on ne parle presque plus d'autre chose. C'est un quatrième état qui s'organise au détriment de la bourgeoisie. Partout il n'est plus question que de Juifs voleurs, de manufacturiers avares, de contre-maîtres insolents, de gouvernants infidèles à leurs
promesses, d'une société, en un mot, qui n'a d'autre objet que l'exploitation du pauvre par le riche. Ces idées ont pénétré partout, elles sont devenues familières à la majorité des citoyens; aujourd’hui elles germent encore dans les esprits, mais demain elles entreront dans le domaine des faits.
L'armée de la nouvelle révolution s'organise ; vous connaissez ses cadres : ce sont ces sociétés innombrables, qui se donnent la main dans tous les pays et qui sont plus ou moins suspectes de socialisme et d'anarchie.
Dans ces conjonctures, quel doit être le rôle de l'Eglise ? un rôle de justice et de paix. Elle aime trop le peuple pour l'abandonner à lui-même dans les voies hasardeuses où il se lance; elle trouve qu'une déception suffit et qu'il est temps de l'avertir et de le guider. L'Eglise possède la vérité; elle la possède exclusivement, et en dehors d'elle tout est fraude
et mensonge. Voilà pourquoi, Messieurs, elle élève la voix dans ces jours troublés et donne des conseils de salut.
Sa voix est plus puissante qu'on ne pense. Le profond silence qui s'est fait lorsqu'elle a parlé est d'un bon augure.
Espérons.
J'aiterminé, Messieurs, cette conférence.
Nous avons, désormais, des notions claires sur la question sociale ; nous connaissons son histoire, l'intensité de la crise actuelle et sa véritable cause. Il nous reste maintenant à en chercher les remèdes. C’est ce que nous ferons dans nos prochaines réunions.