DU ROLE DE L'INDIVIDU.— DES ASSOCIATIONS
Melius est duos simul quam unum; habet #nim emolumentum societatis suæ. Si unus ceciderit ab aïltero fulcietur. Væ soi!
Eccl. IV. #-12.
MESSIEURS
Nous voici enfn arrivés presque an bout de notre laborieuse entre :. I1ne nous reste plus qu’à traiter la question -des associations.
Pour restaurer la paix sociale il faut le triple concours de l'Eglise, de l'Etat et de JIne ridu; car s'il'est vrai que l'Eglise “enseigne à chacun ses devoirs et ses droits, ‘console nos douleurs, fortifie notre faiblesse, adoucit nos misères: s'il est vrai que, de son côté, l'Etat a la charge de
veiller à-la fortune publique et privée ; il n'en est pas moins certain qu'en dernière analyse, c’est à l'Individu à tirer parti, par son effort personnel, de toutes ces bonnes volontés. C'est l’éternelle affrmation du libre arbitre et de la res -onsabilité prrsonnelle exprimée par ce proverbe : Aide:-toi, le ciel t'aidera. Toutes les puissances du ciel et de la terre ne feront jamais que notre salut soit entre d’autres mains que les nôtres. C'est bien ce que proclame Léon XIII dans ce que j'appellerai le préambule de cette dernière partie de l’Encyclique : ‘“ En dernier lieu “ dit-il, les maîtres et les ouvriers eux- ‘“ mêmes peuvent singulièrement aider la “solution par toutes les œuvres propres “à soulager efficacement l'indigence et à “opérer un rapprochement entre les “classes.”
Ces œuvres, Messieurs, sont très nombreuses, si nombreuses que je me demande comment nous pourrons les étu-
dier toutes, et en quelordre. Mais, avant d'entreprendre cette tâche ardue, il convient, comme toujours, de poser les principes et d'établir, avec le Pape, la léoitimité des associations. C'est sur ce roc solide du droit que nous bâtirons ensuite en toute sécurité.
Liberté d'association.
La société privée, dit l’'Encyclique, à légal de la société publique ou Etat, tire son origine et sa légitimité de son utilité même. Ecoutez par quelle suite de raisonnements le Pape établit ce principe.
“L'expérience quotidienne que fait l’homme de l’exiguité de ses forces l'engage et le pousse à s'adjoindre une coopération étrangère. C'est dans les Saintes Letttes qu'on lit cette maxime :
IT vaut mieux que deux soient ensemble que détre seul, car alors is tirent de l'avantage de leur société. Malheur à l'homme seul ! car lorsqu'il sera tombé il
GUESTION OUVRIÈRE 191
aura personne pour le relever. KEt cet autre: Le frère qui est aidé par son frère est comme une ville forte. De cette propension naturelle, comme d'un même germe, naissent la société civile d'abord, puis au sein même de celle-ci, d'autres sociétés qui pour être restreintes et imparfaites, n'en sont pas moins véritables, Entre ces petites sociétés et la grande, il ya de profondes différences, qui résultent de leur fin prochaine. La fin de la société civile embrasse universellement tous les citoyens, car elle réside dans le bien commun, c'est-à-dire dans un bien auquel tous et chacun ont le droit de participer dans une mesure proportionnelle, C'est pourquoi on l'appelle Suëlique parce qu'elle réunit les hommes pour en faire une sation. Au contraire, les sociétés qui se constituent dans son sein sont tenues pour privées et le sont en effet, car leur raison d'être immédiate est l'utilité par:iculière et exclusive de leurs membres.”
Si donc les sociétés privées, par la force même des choses, vivent et se meuvent dans le sein de la société publique, elles n'en gardent pas moins leur autonomie et leur indépendance. C'est une erreur presque universelle à notre époque de croire que l'Etat a le contrôle et la tutelle des sociétés privées et que celles-ci n'ont d'autre droit à l'existence que la bienveillance du premier. Tout cela, Messieurs, est contre nature. L’homme qui naît de qui tient-il son droit à la vie? de l'Etat?
non sans doute. Eh ! bien, la société privée, non plus, ne tient pas son droit de l'Etat. L'individu, la société privée, la société publique, tirent leur droit de la même source de la nature. Que l'Etat exerce une surveillance au nom dela morale sur les sociétés, rien de mieux: nous savons qu'il est établi en faveur du bien public et contre tout ce qui pourrait lui nuire ; il peut donc s’enquérir du but des sociétés privées et supprimer celles qui
seraient immorales et antisociales, comme il peut surveiller un individu et l'arrêter, lorsqu'il commet un crime; mais pour violer ainsi la liberté privée il ne lui faut rien moins que la raison supérieure de la justice et du bien public. En dehors de ces motifs l'individu ou la société privée sont inviolables, et loin d’avoir rien à craindre de l'Etat, ils ont droit à sa protection. Voici un principe qui semble une nouveauté tant il avait été mis en œubli. - Ecoutez encore à ce sujet la doctrine de l'Encyclique.
“La société privée est celle qui se orme dans ‘un but privé comme lorsque deux ou trois s'associent pour exercer ensemble le négoce. Or, de ce que les sociétés ‘privées n'ont d'existence qu’au sein de la société civile, dont elles sont comme autant de parties, il ne suit pas, à ne parler qu'en général et à ne considérer que leur nature, qu'il soit au pouvoir de l'Etat de ileur dénier l'existence.”
“Le droit à l'existence leur a été octroyé par la nature elle-même, et la société civile a été instituée pour protéger le droit naturel, non pour l'anéantir. C'est pourquoi une société civile qui interdirait jes sociétés privées s'attaquerait ellemême, puisque toutes les sociétés, publiques et privées, tirent leur origine d'un même principe, la naturelle sociabilité de l'homme.— Assurément, il y a des conjectures qui autorisent les lois à s'opposer à la formation de quelque société de ce genre. Si une société, en vertu de ses statuts organiques poursuivait une fin en opposition flagrante avec la protité, avec la justice, avec la sécurité de l'Etat, les pouvoirs publics auraient le droit d'en empêcher la formation et si elle était formée, de la dissoudre. Mais encore faut-il qu'en tout cela ils n'agissent qu'avec une grande circonspection pour éviter d'empiéter sur les droits des citoyens et de statuer, sous couleur d'utilité publique,
quelque chose qui serait désavoué par la raison. Car une loi ne mérite obéissance qu'autant qu'elle est conforme à la droite raison et à la loi éternelle de Dieu.” Vous le voyez, Messieurs, rien n’est plus clair. La vérité infaillible a parlé, et comme toujours la raison s'accorde avec elle pour décider en faveur de la liberté d'associations. Toute association est donc libre de plein droit. Pour s'arroger des droits sur elle, pour prononcer contre elle sentence de mort, l'Etat doit commencer tout d'abord par prouver qu’elle est nuisible dans son but ou mauvaise et immorale dans ses moyens. Tout ce qu'il aurait au plus, le droit d'exiger à priort ce serait de prendre connaissance des statuts des dites sociétés. Si ces statuts sont tenus secrets, si la société comporte des mystères que l'on voile soigneusement, oh! alors je comprends que l'Etat s'offusque, au nom du bien public dont il a charge, et qu'il interdise une
association assez peu sûre d'elle-même . pour craindre le grand jour.
Comment donc se fait-il, Messieurs, qu'aujourd'hui, dans une foule d'Etats, on persécute les associations religieuses, en même temps qu'on autorise: les: sociétés secrètes ? C'est là un mystère d'iniquité qui n’a d'autre explication quele triomphe même de ces sociétés secrètes dont les
chefs sont à la tête de tant de gouvernements.
Les Congrégations religieuses.
Je n'insiste pas sur un sujet qui m'est trop pénible. J'aime mieux vous citer les graves paroles de Léon XIII qui se passeront de commentaires.
“ Ici, se présentent à Notre esprit les confréries, les congrégations et les ordres religieux de tout genre, auxquels l'autoriié de l'Eglise et la piété des fidèles avaient donné naissance; quels en furent les fruits. de salut. pour le genre. humain
jusqu’à nos. jours, l'histoire le dit assez.
Considérés simplement par la raison, ces sociétés apparaissent comme fondées dans un but honnête, et conséquemment comme établies sur le droit naturel. Du côté où elles touchent à la religion, elles ne relèvent que de l'Eglise. Les pouvoirs publics ne peuvent donc légitimement s'arroger sur elles aucun droit, ni s’en attribuer l'administration : leur office plutôt est de les respecter, de les protéger et, s'il en est besoin, de les défendre. Or, c'est justement tout l'opposé que Nous avons été condamnés à voir surtout en ces derniers temps. Dans beaucoup de pays, ! £tat a porté la main sur ces sociétés et a accumulé à leur égard injustice sur injustice; assujettissement aux lois civiles, privation du droit légitime de personnes morales, spoliation des biens. Sur ces biens, l'Eglise avait pouriant ses droits : chacun des membres avait les siens ; les donateurs qui leur avaient fixé
une destination, ceux enfin qui en retiraient des secours et du soulagement avaient les leurs. Aussi ne pouvons- Nous Nous empêcher de déplorer amèrement des spoliations si iniques et si funestes; d'autant plus qu'on frappe de proscription les sociétés catholiques dans le temps même où l'on affirme la légalité des sociétés privées, et que, ce que l'on refuse à des hommes paisibles et qui n’ont en-vue que l'utilité publique, on l’accorde, et certes très largement, à des hommes qui roulent dans leur esprit des desseins funestes à la religion tout à la fois et à l'Etat”
Nécessité des associations chrétiennes.
Voilà les faits, voilà ce qui explique pourquoi, lorsque d'un bout à l'autre de la chrétienté, le besoin impérieux de s'associer se fait sentir, au défaut des bons, les méchants s'emparent de ce mouvement et enrôlent les masses sous des ban-
nières qui les conduisent à l'attaque de l'ordre social et religieux. C'est le triom-
phe de Satan: ec est hora et potestas lenebrarum.
Ecoutez encore :
“Jamais assurément à aucune autre époque, on ne vit une si grande multiplicité d'association de tout genre, surtout d'associations ouvrières. D'où viennent beaucoup d'entre elles, où elles tendent par quelle voie, ce n'est pas ici le lieu de le rechercher. Mais c'est une opinion confirmée par de nombreux indices qu'elles sont ordinairement souvernées par des chefs occultes, et qu'elles obéisseht à un mot d'ordre également hostile au nom chrétien et à la sécurité des nations ; qu'après avoir accaparé toutes les entreprises, s’il se trouve des ouvriers qui se refusent à entrer dans leur sein, elles leur font expier ce refus par la misère.”
Hélas ! combien y en a-t-il de ces pauvres ouvriers qui, pour ne pas mourir de faim, :
s'enrôlent ainsi, malgré eux, dans ces s0ciétés ténébreuses, qu'ils fortifient sans le vouloir et enrichissent par une complicité forcée. On s'aperçoit bien vite du chansvement qui s'opère en eux; leur foi ne tarde guère à faire un triste naufrage.
Parmi les sociétés secrètes, les unes sont plus dangereuses sans doute que les autres, mais toutes sont à éviter. Je ne vous en ferai point ici l'énumération, ce serait sortir de mon sujet, je vous dirai simplement que la franc-maçonnerie a été excommuniée nommément par le Saint Siège.
Quoiqu'il en soit, un tel état de choses montre combien les associations chrétiennes deviennent de plus en plus nécessaires.
‘“ Dans cet état de choses, les ouvriers chrétiens n'ont plus qu'à choisir entre ces deux partis : ou de donner leur nom à des
sociétés dont la religion a tout à craindre, ou de s'organiser eux-mêmes et de joindre leurs forces pour pouvoir secouer hardiment un ‘oug si injuste et si intolérable. Qu'il faille opter pour ce dernier parti, y a-t-il des hommes ayant vraiment à cœur d’arracher le souverain bien de l'humanité à un péril imminent, qui puissent avoir làdessus le moindre doute ? ”
Encore ici il est un écueil à éviter, celui de faire des associations chrétiennes sans la religion pour base exclusive, car elle ne tardent pas à dégénérer en de vulgaires sociétés de bienfaisance.
“ Mais il est évident qu'il faut viser avant tout à l'obiet principal qui en est le perfectionnement moral et religieux ; c'est surtout cette fin qui doit régler toute l'économie de ces sociétés ; autrement, elles dégénèreraient bien vite et tomberaient, ou peu s’en faut, au rang des sociétés où la religion ne tient aucune place. Aussi bien, que servirait à l'arti-
san d’avoir trouvé au sein de la corporation l'abondance matérielle, si la disette d'aliments spirituels mettait en péril le salut de son âme ?”
Tel fut le sort de plusieurs fondations pieuses : les Monts de piété, par exemple qui, créés au Moyen-Age, par nos Pères, sont devenus de banales institutions de crédit, et les Secours mutuels qui, en certains pays, ont perdu tout caractère religieux. Oui la religion doit être l’âmede toute association qui a un but plus élevé que les simples intérêts matériels. Qu'on ne l’oublie jamais, la paix sociale doit se faire tout d’abord dans les cœurs. Sans doute la religion toute seule ne suffit point pour l’établir, mais l'Etat avec toute sa puissance, l'association avec ses mille combinaisons y suffiront encore moins.
Le concours de ces trois forces est nécessaire.
Idéal de l'association religieuse.
Maintenant que nous avons établi la légitimité et la nécessité des associations, il nous reste à voir quel est pour Léon XIII l'idéal de l'association chrétienne, celle qui doit servir de type, qui est la plus capable de sauvegarder les divers intérêts, de rapprocher les classes, et de régler à l'amiable tous les différends. C’est la corporation proprement dite, c'est-àdire l'association, non des ouvriers entre eux, non des patrons exclusivement, mais de tous les membres de chaque corps de métier, ouvriers et patrons. Cette corporation aurait la garde de tous les intérêts communs. Quant aux intérêts aui pourraient être opposés, ceux-là seraient conciliés par une commission d’'arbitres tirés du sein même de la corporation.
Ecoutez le programme d’une corporation ainsi conçue :
“ La religion ainsi constituée comme “fondement de toutes les lois sociales,
“il n’est pas difficile de déterminer les “relations mutuelles à établir entre les “ membres pour obtenir la paix et la pros- “ périté de la société. Les divers fonc- “tions doivent être réparties de la ma- “nière la plus profitable aux intérêts “ communs et de telle sorte que l'inéga- “lité ne nuise point à la concorde. .....
“ Il importe grandement que les droits et “les devoirs des patrons soient parfaite- “ment conciliés avec les droits et les “devoirs des ouvriers. Afin de parer “aux réclamations éventuelles qui s'élève- “raient dans l’une ou l’autre classe au “sujet de droits lésés, il serait très dési- “rable que les statuts même chargeas- “ sent des hommes prudents et intègres, “tirés de son sein, de régler le litige en “ qualité d’arbitres. Il faut encore pour- “voir d'une manière toute spéciale à ce “ qu'en aucun temps l'ouvrier ne manque «“ de travail et qu'il y ait un fonds de ré- “serve destiné à faire face non seulement
“aux accidents soudains et fortuits insé- ‘“ parables du travail industriel, mais en- “core à la maladie, à la vieillesse et aux “ coups de la mauvaise fortune.”
C'est par ce programme pontifical que se clôt notre première partie. Nous allons dans la seconde nous efforcer de lappiiquer pratiquement en développant le mécanisme des divers associations qui y répondent.
Ces associations ne sont pas toutes d’une égale valeur ou efficacité. Je vous les propose néanmoins sous ma propre responsabilité. Dans tout ce que je vais dire, désormais, je m’efforcerai, sans doute, de rester fidèle aux idées de Léon XIII, mais, ne l’oubliez pas, ce n’est plus qu'un simple particulier qui vous parle, et vous pouvez approuver ou repousser librement ses suggestions.
Des sociétés.
Puisque, pour être clairs, il faut absolument diviser notre sujet; nous adopte-
rons les trois divisions suivantes, malgré ce qu'elles ont d’artificiel. 1. Mesures législatives ; 2. Œuvres économiques; 3. Œuvres de charité.
Par mesures législatives j'entends toutes les mesures sociales en faveur des ouvriers qui ont besoin d’être revêtues de l'autorité et dela sanction des lois : telles que l'inspection des mines, etc., les assurances et pensions, les questions de la journée et des salaires, les arbitrages, etc., etc., etc.
Par œuvres économiques j'entends celles qui ont pour but principal la prospérité matérielle de l'ouvrier ; telles que cor-
porations, sociétés coopératives, secours mutuels, banques populaires, etc, etc.
Enfin par œuvres charitables je veux parler de celles qui ont pour but principal l'avancement religieux et moral des classes souffrantes ; telles que les patronages, les cercles ouvriers, les sociétés de
St-Vincent de Paul, et enfin, comme couronnement de tout l'édifice, le Tiers Ordre de St-François d'Assise.
Mesures législatives.
Avant de commencer l'étude de ces mesures, je dois, Messieurs, répondre à une objection qui est sur vos lèvres.
Pourquoi, direz-vous, n'avoir pas traité ces questions dans la dernière conférence, alors que vous parliez ex professo du rôle de l'Etat ? C'est que, comme je le disais alors, ce sont des questions mixtes, et qu'il faut restreindre, autant que faire se peut, l'intervention gouvernementale, D'après Léon XIII il vaut mieux que les individus ou les collectivités se chargent du règlement et de l'organisation de ces mesures, à charge, pour l’Etat,de leur prêter le concours de la sanction lévale.
Ces explications données, entrons en matière.
Inspection des mines el des usines.
Il est bon que dans toutes les industries dangereuses une surveillance exacte et continuelle soit exercée. Je sais bien que l'Etat a des inspecteurs spéciaux qui sont chargés de visiter les mines, les usines, les navires,etc., etc. Mais avouonsle, ces inspecteurs, pour plusieurs raisons, ne sont pas à la hauteur de leur tâche; de plus, ils n'ont pas la confiance des ouvriers.
D'autre part, les patrons ou directeurs d'industries sont souvent accusés, à tort, je veux bien croire, d'avoir pour but exclusif le rendement financier de leur entreprise et de s'inquiéter peu de la sécurité des ouvriers. |
Il convient donc, pour ces deux raisons, tant en faveur des uns que des autres, que dans chaque mine et en général dans chaque usine ou chantier dangereux, les ouvriers puissent se choisir des délégués
ou commissaires chargés de l'inspection sanitaire des dits lieux, avec pouvoir de porter s'il est besoin, leurs doléances devant les tribunaux, lesquels y feront droit, après contre-enquête favorable.
De telles mesures auront pour résultat de diminuer les accidents, de satisfaire les ouvriers et de faire disparaître un sujet d’animosité contre les patrons.
Assurances el pensions.
Le gouvernement prussien, à l’instigation de l’empereur d'Allemagne lui-même, vient d'élaborer un système complet et tout d’une pièce, d'assurances contre les accidents et de pensions de retraite en faveur des ouvriers. Dans ce système hardi, tout, paraît-il, serait prévu : accidents, maladies, chômages, vieillesse,etc., etc. de façon à ce qu'aucun citoyen ne puisse tomber dans la misère, si ce n’est par sa faute.
Je ne connais pas cette loi ou plutôt cet ensemble de mesures, autrement que
par des compte-rendus passionnés. Impossible donc de m'en rendre exactement compte. Tout ce que j'en puis dire, c'est que c’est une entreprise généreuse qui fera certainement, qu’elle échoue ou qu’elle réussisse, avancer d’un grand pas la question sociale. I] est maintenant de mor devoir de vous faire connaître quelques unes des objections qu'ontfait des esprits méfiants à ce qu'ils ont appelé une tentative de socialisme d'Etat.
D'abord, au point de vue financier, ils redoutent un danger pour l'avenir; ils craignent que l'Etat, ayant à sa disposition les sommes énormes que lui procureront les mions de cotisations annuelles, ne les administre mal etse trouve, un jour, dans l'impossibilité de faire face à ses engagements. S'upposez, par exemple, que, dans vingt ans, à la suite d'une guerre malheureuse, l'Allemagne se voit obligée de faire une liquidation ou banqueroute générale, quelle déception
pour ces millions d’assurés et de p:nsionnaires qui perdront d'un seul coup leurs pensions et leurs épargnes! D'un autre côté, cet espoir de soulager toutes les misères n'est-il pas chimérique ? Que fera-t-on dans le cas de ces ouvriers qui, après avoir longtemps versé leur cotisation annuelle, se verront un jour, pour une cause ou pour une autre, dans la nécessité de suspendre leurs paiements ?
S'ils perdent, par l'acte même, leurs droits à la retraite, ne nous faisons pas d'illusions, bien peu-les conserveront jusqu’au bout, ces droits; si, au contraire, il les conservent d'après une règle de proportion, cette retraite, donnée à tout le monde, sera forcément bien faible et remplira difficilement son but. Vous voyez
combien la question est épineuse.
Je n’insisterai point ici sur le système, presque universellement pratiqué, des pensions aux vieux serviteurs de l'Etat,
Ci2 CONFÉRENCES SUR LA
tant civils que militaires. Il est fondé sur le principe des assurances et s’alimente par un prélèvement annuel sur les salaires pendant toute la durée du service actif.
En France, les Compagnies de chemins de fer, certaines Compagnies de navigation, des Sociétés minières, et d'autres, ont établi également des pensions de retraite pour leurs vieux employés. Le danger que l'on signale dans le système est celui-ci : Comme, pour avoir ‘droit à la pension, il faut passer au service de la Compagnie un certain nombre d'années, il arrive que, si l’on est renvoyé de ce service avant l'échéance du temps prescrit, on perd tous ses droits. C'est là, il faut l'avouer, une grande tentation pour des administrations peu consciencieuses ; et l'on assure que quelques-unes y succombent systématiquement.
De toutes façons on ne peut concevoir l'établissement d'assurances et de pen:
sions que par l'Etat, par les grandes compagnies, ou par des sociétés spéciales fondées justement dans ce but ; les Compagnies d'Assurances. Quant au petit commerce et à la petite industrie, ils manqueront toujours des garanties nécessaires de stabilité.
Vousle voyez, cette question est grosse de difficultés. C’est réanmoins une des plus importantes, peut-être la plus importante de toutes pour l'ouvrier qui est toujours hanté par la crainte d'une vieillesse misérable.
Parallèlement à ce premier problême s'en présente immédiatement un autre, celui du droit de l'employé à son emploi.
Il est cruel que l'homme qui fait son devoir ne puisse pas être assuré de garder sa place, qu’au contraire son patron ait le droit, par pur caprice, de le jeter dans la rue à tout instant, sans compensation d'aucune sorte. C’est une manière de disposer de la vie ou tout au moins du bon-
heur d'un homme libre, puisque souvent un tel renvoi équivaut à la misère ou même à la mort. D'un autre côté comment enlever au patron sa liberté ? Quelle discipline gardera-t-on dans les industries si l'on fait disparaître la menace du renvoi immédiat ?
La seule solution possible de ces difficultés consiste, selon moi, dans l'imposition de dommages-intérêts, par la Corporation au patron, en faveur de l'employé indûment renvoyé. Quant aux employés du Gouvernement et des grandes Compagnies qui ont droit à des pensions de retraite, pourquoi n'instituerait-on pas des tribunaux spéciaux, analogues aux Conseils de guerre, devant lesquels leurs plaintes seraient portées, et sans lesquels ils ne pourraient être congédiés ? N'a-ton pas dans l’armée et dans la magistrature d'excellents précédents ? Ce serait le meilleur moven, d'ailleurs, de combattre le favoritisme et l'intrigue.
Fournées, salaires, grèves, arbitrases.
Il semblerait que la question de l'Arbitrage dût être traitée en même temps que celle des Corporations mixtes ; néanmoins, comme on peut séparer les deux questions et que, de fait, l'idée de l'arbitrage a jusqu'ici pénétré dans l'opinion publique, qui lui est très favorable, plus avant que l’idée de la corporation, nous les traiterons à part.
Nous avons dit, dans la première partie de cette conférence que, tout en revendiquant pour l'Etat le droit de dire son mot dans la question des salaires et de la journée de travail, le Pape répugnait à lui attribuer la solution directe de l'affaire. L'administration publique est si naturellement ennemie de la liberté qu'il faut toujours redouter son intervention.
Le Pape p nse que ces questions délicates doivent être plutôt réglées par les intéressés eux-mêmes, à charge pour
l'Etat de donner la sanction légale aux sentences des arbitres.
L'arbitrage, qui dérive du même principe que le Jury, voilà, en effet la grande solution de l'avenir pour tous les différends sociaux ou internationaux. Par arbitrage, nous entendons ici un jugement rendu, non selon un texte de loi mais en pure équité, par des hommes choisis non par l'Etat mais par les intéressés eux-mêmes, avec obligation pour les parties de se soumettre à la sentence.
Ce système ne vaudrait rien dans les causes purement civiles qui prêtent à la chicane; dans les questions criminelles, sociales ou de droit des gens, il est excellent. En effet, les arbitres, parfaitement au courent d’une question qui leur est familière, libres de l’étroit réseau des lois abstraites qui souvent frappent à côté du litige, maîtres de tenir compte des passions des parties, des circonstances d’opportunité, etc., etc. ont toutes les chances
de décider équitablement, de contenter les adversaires, et de les amener même à une réconciliation.
Le principe de l'arbitrage et du jury est d’origine chrétienne et germanique.
Le droit romain l’ignorait ; mais l'antique liberté des barbares et la charité des mœurs chrétiennes tombèrent d'accord pour donner à l'accusé la garantie suprême d’être jugé par ses pairs. C'est de ce principe nouveau que naquirent les tribunaux ecclésiastiques, les conseils de prud'hommes, le grand tribunal ou cour des Pairs de France, plus tard Parlement, et enfin le Jury.
L'arbitrage que recommande le Pape est basé sur le même principe : quoi de mieux, pour les parties en désaccord, que de choisir à leur gré des juges et de s'en tenir à leur sentence qui aura toujours eu un caractère transactionnel ?
Telle est l'économie de tout arbitrage ; il n’est guère de différends auxquels il ne
se puisse appliquer. Prenons si vous le voulez bien un exemple chez nous mêmes, dans cette ville d'Ottawa. Quels sont les deux vrais sujets de discorde entre ies ouvriers et les maîtres de ces grandes sc:éries qui environnent les Chaudières ?
les questions des salaires et des heures de travail. Les ouvriers réclament une augmentation de salaire et une réduction de la journée; les patrons refusent l’une et l'autre. Que faire? Recourir aux tribunaux ? mais les tribunaux sont impuissants, car la loi est muette dans l’espèce. Recourir aux grèves? Mais c'est la violence qui n'est pas une raison, qui ruine les maîtres et réduit les ouvriers à la misère. Que faire donc? Il n'y a de solution pratique que dans l'arbitrage.
Que les ouvriers, par exemple, nomment trois délégués; que les patrons en fassent autant; qu'un président soit choisi, d'un commun accord, soit dans la magistrature, soit parmi les dignitaires de
l'Eglise, soit ailleurs pour départager les voix en cas de ballotage, et qu'à ce Jury soit soumis le différend.
Croyez-vous qu'il sera difficile à une Commission ainsi composée d'établir une moyenne de salaires et de journée, fondée sur l'usage général des Provinces d'Ontario et de Québec et des Provinces maritimes qui sont toutes dans des circonstances analogues ? Non assurément.
Une enquête dans les grands centres industriels serait faite en peu de temps ; et la Commission aboutirait à une conclusion, sinon définitive, du moins satisfaisante pour les circonstances actuelles.
Je suis sûr que, pour la question même des heures de la journée au sujet de laquelle les ouvriers sont si évidemment dans le droit, je suis sûr, dis-je, que si les patrons pouvaient prouver à la Commission, livres en main, qu'il leur est impossible, sous peine de faillite, de rien concéder, les ouvriers courberaient la tête
et attenüraient des jours meilleurs. Mais il faut le prouver. D'ailleurs, qu’ils le voulussent ou non, il faudrait que, ouvriers et patrons se soumissent. La décision arbitrale aurait force de loi ; et la sanction de la loi serait l'amende pour les patrons rebelles, la dispersion pour les grévistes olktinés. C’est pourquoi, Messieurs, l'Etat devrait être armé par la loi pour des cas semblables. Honneur au député qui prendra au Parlement l'initiative d’une pareille législation; ii sera béni à la fois par le peuple et par l'Eglise. (1)
Permettez-moi de corroborer ce que j'avance par le récit d'un évènement qui vient d’avoir un grand retentissement dans l’Europe entière.
En novembre dernier les ouvriers mineurs des houillères du Pas-de-Calais, France, se mirent en grève après s'être longtemps consultés. La grève com-
F (1) Une lui dans ce sens vient d’être vôtée à Melbourne, Au:tralie.
mença Île 15 novembre. Les ouvriers réclamaient un salaire de fr. 5.50 et la journée de huit heures. L'affaire fut portée devant la Chambre des députés par le représentant ouvrie: Basly secondé par M. le Com‘e de Mun, le 19 du même mois. Le gouvernement, cédant à la pression de l'opinion, se rallia à la solution qu’on lui proposait de soumettre le cas à l'arbitrage, mais, comme pour témoigner de son mauvais vouloir, il voulut imposer aux ouvriers des arbitres de son choix, des fonctionnaires qui furent envoyés dans le Pas-de-Calais. Naturellement les ouvriers repoussèrent ces intrus dont ils se méfiaient. À leur place ils nommèrent eux-mêmes cinq délégués, pris parmi eux, lesquels se présentèrent aux Compagnies. Célles-ci, après queiques hésitations, acceptèrent l'arbitrage et choisirent à leur tour cinq autres délégués.
Ces délégués se rencontrèrent le 27 etle
29 novembre. Tout fut réglé pacifiquement à la satisfaction commune: et le lendemain, 30 novembre, la grève terminée sans effusion de sang, sans violence, les mineurs descendaient dans les puits et se remettaient à l'ouvrage.
Telle est, Messieurs, la première application officielle des idées de Léon XIII.
Œuvres économiques.
Nous voici arrivés à l'étude de ce que nous sommes convenus d'appeler œuvres économiques. Les trois principales sont :
les banques populaires, les sociétés coopératives, et les corporations.
Banques populaires.
On appelle de ce nom, Messieurs, une institution fort connue en Allemagne et en Italie, grâce au génie organisateur de deux grands hommes de bien, Shulze Delitzsch et Luzzati, et qui commence à
s'implanter en France, quoique péniblement, sous la patiente direction du Père Ludovic de Besse, capucin. Je vais vous en esquisser rapidement les traits principaux.
Le Crédit mutuel et populaire, tel est le nom qu'on donne à ces banques, est une société de personnes qui, pour s’entraider, souscrivent chacure une action de $10.00. Pour en faciliter l'entrée aux pauvres ouvriers, on n'est tenu à verser en entrant que $2.00. Pour s'assurer de la moralité des actionnaires, ces actions sont toutes nominatives, et l’Assemblée générale se réserve le droit de chasser un actionnaire en lui remboursant son action. Le but de cette association est de protéger les faibles contre l'usure et de leur donner des conseils pour la bonne gestion de leurs affaires. Ce but est atteint par la puissance de l'association
qui permet à chacun d’avoir pour amis et pour conseils des hommes de valeur:
qui fait connaître à chaque commerçant, des collègues honnêtes avec lesquels il peut traiter en toute sécurité, et qui, enfin, en réunissant un nombre considérable d'actionnaires, forme, avec ces petites épargnes qui par elles-mêmes ne sont rien, un trésor considérable, lequel profite à tous sans courir presque aucun risque de se dissiper.
Toutes les professions sont admises dans cette association avec la seule condition d’honnêteté, de sorte qu'un actionnaire peut fort bien se fournir chez ses collègues de tous les produits qu'il exploite, et trouve lui-même, dans ces collègues, une clientèle.
Un service de renseignements fort exact, auquel tous les actionnaires s'empressent de contribuer, tient l’administration au courant de la situation financière
de ses clients et l'empêche de courir des risques graves. D'ailleurs, on n'oublie pas ce principe que les banques populaires ne sont pas des bureaux de bienfaisance. Elles ne font pas l’'aumône.
Leur but est de favoriser le petit commerce et la petite industrie en lui enseignant l'épargne et l'économie. Elles ne prêtent jamais qu'à leurs membres qu’elles connaissent bien, et avec toutes les garanties désirables. Ces membres, d’ailleurs, loin de s’en plaindre, sont les premiers à réclamer une telle sévérité ; car s'ils en souffrent un peu comme clients, ils en bénéficient comme actionnaires.
Les banques populaires sont de vraies banques, et elles en font toutes les opérations : encaissements de coupons, dépôts à intérêts, escompte, services gratuits de renseignements et de placements, enfin réunion de toutes les associations professionnelles et sociétés coopératives.
Les actionnaires ont, outre l'obligation de libérer leur action, celle de fournir des renseignements à la Banque et de lui procurer des actionnaires nombreux et sérieux.
Tels sont, brièvement résumés, les principes de ces Banques populaires. Je me mets à la disposition de ceux qui voudraient en savoir davantage. Comme les hauts employés de ces banques exercent gratuitement leurs fonctions, elles réahsent promptement de beaux dividendes. Les faits sont là pour prouver qu'il ne s'agit point d'utopies mais de choses sérieuses et positives. Ces banques qui se comptent déjà par milliers, après avoir sauvé de la ruine beaucoup de pauvres gens, trouvent encore le moyen de leur rapporter des dividendes de 7 à 12 070. Le modèle de toutes est la banque de Milan. Fondée en 1867 avec 140 piastres de capital, elle commençait bien-
tôt ses opérations avec $5,400, souscrit par 300 sociétaires. Aujourd'hui elle a 15,000 actionnaires, un million 400,000 piastres de capital social, 800,000 piastres de réserve, 10 millions de dépôts. Elle fait 20 millions d’escompte pur au taux total de 44, sans commission. Elle a tué l'usure à Milan. Or elle n’a eu qu'un effet protesté sur 400, et ses pertes égalent 15 centins sur 1000 piastres prêtées.
Sociétés coopératives.
Il y a deux sortes de sociétés coopératives : l’une de production, l’autre de consommation; mais on peut les définir également : une société dans laquelle ouvriers et patrons, fournisseurs et clients se partagent les risques et les bénéfices.
Le propre de toute société coopérative est d’intéresser les ouvriers ou les clients à sa prospérité en leur donnant une part
dans ses gains. Le temps me manquant pour entrer dans les détails, j'aime mieux vous montrer par un exemple ce que c’est que la coopération. Commençons par la société de consommation.
Prenons pour type une boulangerie.
On réunit les clients et on leur fait savoir que tous les bénéfices, frais déduits, seront employés à diminuer le prix du pain, ou encore seront distribués entre les clients au prorata“ de leur consommation.
Vous saisissez maintenant le système.
Plus les clients sont nombreux, les frais généraux restant les mêmes, plus ils profitent. Ils se partagent les profits que, dans le commerce ordinaire, le négociant garde pour lui.
La coopération de production a quelque chose de plus compliqué. Ecoutez cet exemple. Un grand manufacturier de papier de mon pays s’associa un jour ses ouvriers. Voici comment il s’y prit.
Avec les bénéfices annuels il fit trois parts : la première servit à payer un salaire suffisant à ses ouvriers et à luimême en qualité d'administrateur; la seconde paya l'intérêt du capital engagé, qui lui appartenait alors tout entier; la troisième enfin forma un commencement de capital pour ses ouvriers, sous forme d'actions qui restèrent dans l'usine. Chaque année, à mesure que le capital ouvrier augmentait, il retirait autant du sien, si bien qu’au bout de quelque temps, de seul propriétaire qu'il avait été, il ne resta plus que principal actionnaire et directeur.
Le résultat de cette coopération fut que les ouvriers ne furent plus de simples mercenaires, mais des associés et de petits capitalistes, qu'ils s’attachèrent à l'usine qui leur appartenait en partie, qu'ils travaillèrent bien mieux qu'auparavant, et qu'ils ne firent plus, pour ainsi dire, qu’une
seule famille avec leur ancien patron.
Quant à celui-ci, il n’y perdit rien, au contraire.
Le danger de ces sortes de sociétés est qu’elles dégénèrent facilement, et que souvent, après avoir commencé chrétiennement, elles finissent par nêtre plus qu'une simple affaire. Parfois même c'est un moyen pour un industriel en déconfiture de se tirer d'embarras aux dépens de ses ouvriers. Il faut nécessairement à leur tête un homme dont l'intelligence et la probité soient éprouvées.
Secours multuels.
Je ne m'étendrai pas longuement sur ces institutions. Au lieu de vousinstruire, j'aurais plutôt à apprendre de vous-mêmes qui les avez portées à un haut degré de perfection. Ce que j'admire surtout dans vos sociétés c’est qu'elles ne sentent pas le besoin de s'émanciper de l'Eglise.
Soyez assurés que du jour où elles ne seraient plus que des sociétés purement civiles, sans lien religieux, elles ne tarderaient pas à devenir anti-religieuses et à tomber à la remorque de la franc-maçonnerie. Cela est fatal. Nous en avons fait cent fois en Europe la douloureuse expérience. Permettez-moi néanmoins de vous donner quelques conseils. Gardez vos sociétés nationales : méfiez-vous de ces associatiôns cosmopolites qui peuvent être excellentes, assurément, mais que vous ne connaissez pas. Etendez votre action non seulement sur une spécialité, mais sur tout ce qui est du domaine des secours mutuels : maladies, funérailles, veuves et orphelins. Pour cela il faut être nombreux, ne pas se diviser : l'union fait la force. Vous auriez peut-être besoin de vous corriger un peu sur ce point. Il ne devrait, en réalité, y avoir dans chaque ville que deux sociétés
de secours mutuels ; l’une pour la grande majorité, et l’autre pour les mécontents ; car là où il y a trois hommes, on peut toujours compter un mécontent, et il faut bien contenter ce brave homme de mécontent. Mais pourquoi se diviser en cinq ou six sociétés, toutes excellentes d’ailleurs, mais nécessairement peu puissantes ? Excusez, Messieurs, ma franchise et ma sincérité.
Corporations.
Par corporations on entend ici les associations dc métiers. Ce sont elles que | Pape recommande par dessus tout. Je vous ai fait dans ma première conférence, l'histoire de la corporation, de sa grandeur et de sa décadence. Inutile d'y revenir. Ce n'est pas d'ailleurs l'intention du Souverain Pontife de restaurer la corporation telle qu'elle fut jadis; la connaissince profonde qu'il a de notre époque lui interdit ce chimérique espoir. Peu
importent, d’ailleurs ces formes et ces règlements qu'on croit inséparables de certaines institutions parce qu'on les a longtemps vus unis ensemble. L’essence de la corporation, telle que la conçoit Léon XIII, est l'association fraternelle de tous les hommes destinés à vivre ensemble dans la profession d'un même état. C'est l'union du patron et de l’ouvrier, à l'ombre de l'Eglise et sous la protection d’un saint patron. Le grand mal de la révolution a été de diviser les classes: le grand bienfait de la corporation sera de les unir. | Vous avez dans cette ville des Unions d'ouvriers ; les maçons, les imprimeurs, etc. ; c'est ce qu'on appelle des syndicats : mais ils ne méritent pas le nom de corporations; car sil est vrai qu'une telle société est d'un grand secours aux ouvriers, j'y vois néanmoins que deux choses importantes lui font défaut: le
concours des patrons et là religion. Il faut absolument que le patron et l’ouvrier se considèrent comme appartenant à la même famille, comme ayant les mêmes intérêts. Que si parfois, comme il est inévitable, il s'élève entre eux un différend, la corporation elle-même devra évoquer l'affaire à son propre tribunal familial. Tout le monde se plaint de la concurrence; les patrons en prennent prétexte pour exploiter les ouvriers, mais ils en sont à leur tour victimes, parce que louvrier ne cherche plus qu'à devenir patron. Qu'ils forment donc corporation, qu'ils s'entendent pour établir un tarif uniforme de main-d'œuvre : tout le monde y gagnera; le public lui-même, qui sera plus consciencieusement servi.
Mais je m'arrête sur ces indications.
Aussi bien est-ce une conférence et non un livre que je fais.
Œuvres de charité.
Cetitre ne mesatisfait point, Messieurs ; je le prends néanmoins à défaut d'autre plus exact ; car nous allons parler de ces œuvres dont le but principal est le bien spirituel des ouvriers. Nous commencerons par les œuvres ouvrières dont l'ins-
pirateur et le chef est l’illustre comte de Mun.
Patronages, cercles.
L'enfant de l’ouvrier, à peine sorti de l'école, entre à l'atelier. Là son âme mal affermie dans la vertu, est assaillie de mille tentations, en butte à mille séductions ; finalement il succombe et perd la foi ou du moins les mœurs. C’est là une histoire devenue banale à force d'être vraie Or, c'est pour obvier à ce mal qu'ont été créés les patronages. C'est au patronage que l'apprenti vient passer le dimanche et ses heures de liberté. Il y
trouve des jeux, des livres, des compagnons, il y respire un air tout embaumé d'un parfum de religion; il se prépare enfin à entrer dans l'association supérieure des Cercles. Le patronage est une création qui s'impose dans toutes les grandes villes.
Les Cercles catholiques jouent, à l'égard des hommes, le même rôle que le patronage pour lesenfants. Au cercle l'ouvrier trouve, à la fois, une récréation honnête et l'instruction. Dans ces maisons chrétiennes il se préserve de l'ivrognerie, de :
linconduite, des mauvaises compagnies et des mauvais principes. Il perd le respect humain, il s’habitue à voir dans le clergé et dans les hommes des classes supérieures, non des adversaires mais des amis. Les cercles, dans leur sphère, feront donc un bien réel.
Conférences de St- Vincent de Paul.
Je n'insisterai pas sûr ces admirables institutions, rénovation et réhabilitation de la charité. [La charité en effet, ce nest pas seulement donner son argent aux pauvres, c’est encore leur donner son cœur. À ce point de vue les Conférences font plus de bien aux riches qu'aux pauvres; elles secouent la cendre de l'égoïsme qui étouffait les âmes, raniment le feu des nobles instincts et transforme les gens du monde en Apôtres.
Trers-Ordre de St François d'Assise.
Ce n'est pas moi, Messieurs, qui vous présente = Tiers-Ordre comme le couronnement de toutes les œuvres sociales, c'est Léon XIIT lui-même : écoutez-le(r).
“ Comme au douzième siècle, l'amour de Dieu de nos jours s'est refroidi. Comme alors les hommes passent leur vie dans
la poursuite du bien-être et des plaisirs. Ils (1) Extrait abrégé de l’encyclique Awspicato.
dissipent leurs biens et convoitent ceux d'autrui. Les Albigeois d'alors ressemblaient fort aux socialistes d'aujourd'hui par leur négation de toute autorité. Voilà pourquoi il faut recourir au Tiers-Ordre de St François. Il enseigne la piété, la fraternité, le mépris des richesses et des plaisirs, l'amour des souffrances et la soumission aux supérieurs légitimes. C'est le meilleur antidote du socialisme.”
J'ai terminé, Messieurs, ma vaste entreprise. Dans cette ébauche rapide vous avez vu avec quelle sureté de coup d'œil le Pape signale les maux de l'époque ; comme il distingue soigneusement les faux remèdes d'avec ies bons ; mais surtout avec quel amour il parle au peuple.
On dit trop souvent que l'Eglise se contente de consoler ceux qui souffrent par l'espérance des biens célestes, mais qu’elle ne fait rien pour eux sur la terre. On ne dira plus cela désormais. L'Eglise, en
effet, est la seule amie des ouvriers ; elle seule ne les trompe pas, parce qu'elle n'a pas d'intérêt à les tromper. Qu'ils cessent donc de se méfier d'elle; qu'ils se méfient, au contraire, de tous les flatteurs qui les exploitent depuis cent ans; c'est le dernier conseil que leur donne Léon XIII:
«“ Ils comprennent d'ordinaire, ces ouvriers, qu'ils ont été le jouet d'espérances trompeuses et d'apparences mensongères.
Car ils sentent, par les traitements inhumains qu'ils reçoivent de leurs maîtres, qu'ils n’en sont guère estimés qu'au poids de l'or produit par leur travail; quant aux sociétés qui les ont circonvenus, ils voient bien qu'à la place de la charité et de l'amour, ils n’y trouvent que les discordes intestines, ces compagnes inséparables de la pauvreté insolente et incrédüle, L'âme brisée, le corps exténué, combien qui voudraient secouer un joug si humiliant ? Mais, soit respect humain,
soit crainte de l’indigence ils ne l'osent pas. Eh bien! à tous ces ouvriers, les sociétés catholiques peuvent être d’une merveilleuse utilité, si, hésitants, elles les invitent à venir chercher dans leur sein un remède à tous leurs maux; si, repentants, elles les accueillent avec empressement et leur assurent sauvegarde et protection.” |
Travaillons donc, Messieurs, chacun dans notre sphère à la grande œuvre de réconciliation sociale: c’est le dernier vœu de l'Encyclique, la suprême recommandation du Souverain Pontife par laquelle je vous demande la per ission de terminer.
“ Vous voyez, Vénérables Frères, par qui et par quels moyens cette cause si difficile demande à être traitée et résolue.
Que chacun se mette à la part qui luiincombe, et cela sans délai, de peur qu’en différant le remède, on ne rende incurable
un mal déjà grave. Que les gouvernants fassent usage de l'autorité protectrice des lois et des institutions ; que les riches et les maîtres se rappellent leurs devoirs ; que les ouvriers dont le sort est en jeu poursuivent leurs intérêts par des voies légitimes, et, puisque la religion seule, comme nous l'avons dit dès le début, est capable de détruire le mal dans sa racine, que tous se rappellent que la première condition à réaliser, c'est la restauration des mœurs chrétiennes, sans lesquelles même les moyens suggérés par la prudence humaine comme les plus efficaces seront peu aptes à produire de salutaires résultats. — Quant à l'Eglise, son action ne fera jamais défaut en aucune manière et sera d'autant plus féconde qu’elle aura pu se développer avec plus de liberté, et ceci, nous désirons que ceux là surtout le comprennent dont la mission est de veiller au bien public. Que les ministres
sacrés déploient toutes les forces de leur Âme et toutes les industries de leur zèle,et que, sous l'autorité de vos paroles et de vos exemples, Vénérables Frères, ils ne cessent d’inculquer aux hommes de toutes les classes les règles évangéliques de la vie chrétienne; qu'ils travaillent de tout leur pouvoir au salut des peuples, et par dessus tout qu'ils s'appliquent à nourrir en eux-mêmes et à faire naître dans les autres, depuis les plus élevés jusqu'aux plus humbles, la charité, reine et mai-
tresse de toutes les vertus.” Amen.
N.B.—Je viens d'apprendre, à la dernière heure, que cette déclaration, commentaire d’ailleurs fort exact de la doctrine pontificale, a été envoyée par le St-Siège comme réponse à une question sur le sujet (pages 82-83), mais comme réponse toute privée de théologiens, sans aucun caractère officiel.