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MESSIEURS
Nous avons, dans notre dernière conférence, étudié le rôle social de l'Eglise, C'est un rôle tout moral; instruire, persuader, et, d'une façon pacifique, adoucir les rapports entre les classes et les indi-
vidus.
Mais le monde ne se laisse pas gouverner par la seule persuasion ; il lui faut encore la force coercitive des lois. Les plus belles théories n'auraient aucun effet si elles ne s'appuyaient sur une sanction
pénale. Voilà pourquoi la religion appelle à son secours le bras de l'Etat. C’est donc à l'Etat à faire, en conformité avec les principes de l'Evangile, des lois qui contribuent grandement à l’heureuse solution de la crise sociale.
Cette proposition que j'avance là, Messieurs, n’est point universellement admise, ou plutôt ne l'a point été jusqu'ici; car désormais, après les déclarations si nettes de l'Encyclique, il ny a plus guère lieu de la discuter. C'est pourquoi, avant d'entrer dans l'étude des moyens d'action proposés à l'Etat et comme avant question, il convient de nous faire tout d'abord une idée exacte de ce que c'est que l'Etat.
Des différentes notions de l'Etat.
On peut avoir du rôle de l'Etat trois conceptions différentes, deux extrêmes, celle des socialistes et celle des libéraux, et une moyenne, celle des catholiques-
Les socialistes, d'accord sur ce point avec les partisans de latyrannie, donnent tout à l'Etat: les libéraux ne lui accordent presque rien; l'Eglise lui donne ce
qui convient.
Les socialistes, entichés de leur idée
de collectivité, sacrifient à l'Etat la propriété, l'individu, la famille. Ils en font une espèce de divinité qui a sur toutes choses, non seulement un dominium altum, mais un domaine actuel et tellement exclusif que personne en dehors d'elle ne peut disposer de rien. Les partisans du despotisme, qu'on s'étonne de rencontrer en telle compagnie, ont sur les droits de l'Etat les mêmes manières de voir. Seulement, au lieu de se perdre dans des rêveries et des abstractions, ils concrètent la théorie et incarnent l'Etat impersonnel des socialistes en un homme de chair qu'on appelle un empereur ou un sultan.
Dailleurs, mêmes principes et mêmes conséquences. L'Etat ou l’empereur a
tous les droits; le peuple lui appartient ; ilest le dispensateur des biens, le maître de la vie. “ Voyez, Sire, disait Villeroi au jeune Louis XV, ces hommes, ces champs; ils sont à vous.” |
Vous saisissez, Messieurs, que dans une telle conception de l'Etat il n’y a plus de place pour la liberté. Et pourtant la liberté est un bien consacré par le droit naturel et par le droit divin.
Les libéraux, au contraire, frappés de ceque cette théorie a d'odieux et d’injuste, craignant de plus qu'après avoir été réfu:
tée dans l’ordre des idées, elle ne renaisse d'elle-même dans l’ordre des faits, comme fruit de l'ambition des princes, qui sont naturellement portés, l’histoire en fait foi, à de tels empiètements, se sont efforcés de toutes les façons de limiter et d'amoindrir l'autorité de l'Etat. Leur idéal pour aujourd'hui est la république américaine, où le pouvoir possède son minimum d'in-
fluence et l'individu son maximum d'initiative.
Les merveilleux progrès de cette république leur donnent une apparence de raison. Il ne serait pas cependant diffcile de leur démontrer qu'ils se trompent et que la prospérité des Etats-Unis tient à d'autres causes que celles qu'ils lui assignent exclusivement.
Ces causes sont les ressources de leur immense territoire, leurs mœurs religieuses, l'absence presque absolue d'impôts et d'armée, la sage sévérité des lois qui pour n'être pas tracassières, n’en sont que mieux observées. Après cela j'avoue volontiers que la liberté et l'esprit d'initiative contribuent pour leur bonne part au progrès. Mais ne sortons pas de notre question.
Le point faible de la théorie libérale est qu'en enlevant au pouvoir son action, elle enlève à la religion un appui, à la
morale une sauvegarde, à la faiblesse uu soutien, et qu'elle aboutit, tôt ou tard, à la suprématie d'une classe privilégiée sur la masse du peuple, à la constitution d'une aristocratie financière.
Le Pape n’a pas sur l'Etat les mêmes notions. Il veut qu'il tienne en main le glaive de la justice et qu'il exerce une véritable souveraineté. L'indifférence, la neutralité, il ne les admet pas.
Toutefois, pour arrêter des usurpations toujours à craindre, il lui fixe des limites bien clairement définies. Le pouvoir de l'Etat finit là où commencent les droits de l'individu, de la famille, de la corporation. Ces droits sont antérieurs ou supérieures aux siens. Mais, en deça, l'Etat peut ou, mieux, doit exercer son action.
Telle est la conception catholique du pouvoir. L'Eglise ne veut ni d'un Etat tout puissant ni d'un Etat impuissant, mais elle est pour un Etat armé, pesant
de tout le poids de son épée dans la balance de la justice.
Il est bien entendu que, par Etat, le Pape entend un Etat révulier, république ou monarchie, peu importe, mais conforme aux données de la raison et de l'Evangile.
Quant à ces Etats violents, tyranniques ou anarchiques, qui n'ont d'autre objet que l'oppression du peuple et la satisfaction de certaines convoitises privées, le Pape n'en parle pas, se contentant de les subir en silence, trop heureux lorsqu'il obtient pour l'Eglise la moindre concession de liberté.
Ces principes une fois posés, arrivons à la pratique et étudions le rôle pariiculier de l'Etat dans la solution de la crise.
Mesures générales, proposées par lé Pape.
Il est des mesures générales sur lesquelles tous seront d'accord, et des me-
sures particulières sur lesquelles il est permis de différer d'opinion, du moins
quant à leur application immédiate, car la décision pontificale a coupé court à toute controverse dogmatique. Il est enfin d'autres mesures que j'indiquerai, dont je prends moi-même la responsabilité et qui»
par conséquent, ne jouissent d'aucune autorité. Ce ne sont que de simples suggestions. Pour ne tromper personne, j'aurai soin de bien spécifier la portée et l'autorité de chacune de ces mesures.
Commençons par les mesures d'intérêt général. Voici en quels termes s'exprime le St Père:
“Ce qu'on demande d'abord aux gouvernants c'est un concours d'ordre général qui consiste dans l'économie toute entière des lois et des institutions. Nous voulons dire qu'ils doivent faire en sorte que, de l'organisation même et du gouvernement de la société découle spontanément et sans effort la prospérité tant publique que privée.”
“ Tel est, en effet, l'office de la pru-
dence civile et le devoir propre de tous ceux qui gouvernent. Or, ce qui fait une nation prospère c'est la probité des mœurs, des familles fondées sur des bases d'ordre et de moralité, la pratique de la religion et le respect de la justice, une répartition équitable des charges publiques, le progrès de l'industrie et du commerce, une agriculture florissante, et d'autres éléments, s'il en est, du même genre; toutes choses que l'on ne peut porter plus haut sans faire monter d'autant la vie et le bonheur des citoyens.”
“ De cette façon l'Etat, sans pouvoir être accusé d'ingérence, pourvoira au bonheur de toutes les classes à la fois.”
Ce texte, Messieurs, est précieux dans
sa concision. Le dessein du Pape n'est pas d'entrer dans les détails. Il s'adresse à tous, et, par conséquent, pour embrasser tous les peuples, il doit se garder de descendre dans le domaine des faits par-
ticuliers. Mais nous, nous appuyant sur le document pontificil. nous allons, si vous le voulez bien, préciser davantage etappliquer à la France les conséquences pratiques découlant de ces principes.
Le Pape affirme que, pour qu'un peuple et en particulier les ouvriers soient heureux, une condition nécessaire est la prospérité générale du pays. Et il énumère les principaux éléments qui constituent cette prospérité. Enumérons-les et développons-les à notre tour.
1. Ce qui fait une nation prospère c’est la probité des mœurs.
J'entends par là, Messieurs, une honnêteté publique qui flétrit, même en dehors de l’action des lois, tout ce qu'on est convenu d'appeler les scandales.
Ainsi, ces fortunes subites qui s'élèvent de nos jours sur les ruines des pauvres et des humbles, ces hautes situations acquises au prix de bassesses et de làchetés, tout cela indique un état de dé-
moralisation sociale. Que l'Etat relève donc le niveau de l'opinion.
Et si, pour en arriver là, les lois actu-
elles sur l’agiotage de la Bourse, sur les sociétés par actions, sur l'usure ne sont pas assez précises et assez sévères, qu'il en fasse d’autres.
Mais poursuivons.
2. Des familles fondées sur des bases d'ordre et de moralisation.
La famille française est atteinte au cœur par plusieurs fléaux à la fois. Il y a d'abord le divorce, deraier fruit du régime actuel, qui l'affaiblit dans sa noralité, puisqu'il tend à transformer le mariage indissoluble en un concubinage temporaire. Il y a ensuite l'égcoïsme bourgeois qui fait voir dans les fiançailles une affaire financière, dans les familles nombreuses une cause de gêne et deruine. Ajoutez à cela la loi d'héritage qui, en enlevant aux parents la liberté de tester, les met
dans l'alternative ou de voir s'évanouir avec leur patrimoine le prestige de la famille, ou de limiter cette même famille ; et vous comprendrez toute la portée de l'observation pontificale. Permettez-moi de vous citer ici un extrait des journaux de cette année ; il est plus éloquent dans sa simplicité que tout ce qu'on pourrait dire :
“Il y a un peu plus de dix ans, le nombre des naissances, en France, dépassait wn million, avec excédent considérable sur les décès; il y avait donc accroissement sensible de la population,
En 1881, le nombre des naissances fut de 937,052; celui des décès, de 828,828.
Les naissances n'atteignaient plus le million, mais elles dépassaient encore de plus de 100,000 le nombre des décès.
Cinq ans plus tard, en 1886, il n'y a
slus que 012,838 naissance et les décès s'élèvent à 860,228.
En 1880, seulement 880,579 naissances ; heureusement, le nombre des décès avait aussi baissé, 794,933.
En 1890, —ZL'Offciel de jeudi, 20 courant, constate un véritable désastre, - naissances : 838,059; décès : 876,505.
Le nombre des décès dépasse de trente: huit mille quatre cent quarante-six celui des naissances.
En dix ans, le nombre des naissances a diminué de de cent mille, et le nombre des décès a augmenté très sensiblement.
Toutes ;es nations de l'Europe voient leur population augmenter, les unes avec une grande rapidité, comme l'Allemagne où elle atteint déjà czxguante millions, en France, on constatait bien depuis plusieurs années une certaine diminution dans l'augmentation; maintenant c'est une diminution absolue, et si la progression continue ce sera un véritable désastre.
Détails instructifs.
C'est encore /'Offuiel qui donnne ces détails : Dans 60 départements, il y a eu en 1890, plus de décès que de naïssances ; et dans 17 seulement, le nombre des naissances a dépassé celui des décès.
Parmi ces 17 se trouvent la Vendée, le Pas-de-Calais, le Nord, les cinq départements de la Bretagne, le territoire de Belfort, l'Indre, la Corse. Or, dans ces départements, la foi chrétienne et les pratiques religieuses sont restées en honneur.
Preuve bien frappante de cette vérité :
La religion est la gardienne dela morale, et par conséquent la condition essentielle de la prospérité et du développement d'un peuple.”
Eh bien! ces maux c'est à l'Etat d'y obvier, s'il est possible, par de sages lois et en relevant le niveau des bonnes mœurs. | |
Pardonnez-moi de m'être étendu sur ce sujet qui intéresse si peu le Canada;
il faut commenter l'Encyclique dans toutes ses grandes lignes et ne pas s'arrêter aux nécessités toujours limitées d’un seul pays.
Ces considérations, d’ailleurs, ont toujours leur utilité, ne serait-ce que de nous prémunir contre un danger à venir. Mais poursuivons.
3. Le Pape continue : “ La pratique de la religion et le respect de la justice.”
Est-il nécessaire, Messieurs, d'insister sur ce point? Ne vous ai-je pas démontré, dans notre dernière conférence, que la religion était seule capable de procurer la paix sociale en inspirant la patience au pauvre, la justice au riche, la charité et la fraternité mutuelle à tous ? Ne savons-nous pas que, en dehors de la religion, rien ne peut comprimer les passions populaires sinon la force brutale ; ce qui n’est pas un remède : au contraire ? Vous savez tous cela, n'insistons pas. Mais ce sur quoi j'insiste, c'est sur un point de vue plus élevé: sur la fin dernière de
.lhomme; je veux dire sur son salut.
L'homme est réservé à une éternelle destinée, et l'unique but véritable de la vie est de l’y conduire. C’est donc un devoir :
pour l'Etat de l'aider à marcher dans la la voie du ciel. Sans doute il ne faut point outrer ; l'Etat n'est point l'Eglise ; ses vues ne dépassent guèreles frontières .
de la vie présente; mais enfin, il est certain qu'il doit aider l'Eglise, favoriser de tout son pouvoir son divin ministère, se constituer en un mot son chevalier.
Or que fait l'Etat aujourd'hui presque partout ? Tout le contraire. Au lieu de la favoriser il l’enchaîne, et nelui accorde même pas ses droits de stricte justice ; de sorte que l'Eglise en est réduite le .
plus souvent à réclamer, comme un bien suprême, la liberté. Ses constitutions.
ses lois, son enseignement sont battus en brèche ; ses biens sont confisqués: son ministère, le recrutement deses ministres entravés, ses ordres religieux persécutés
et, autant que possible, abolis. Voyez quelle ample matière à réformer.
4. Je n'insiste pas sur les mesures suivantes indiquées par le Pape : “ Une répartition équitable des charges publiques, le progrès de l’industrie et du commerce, une agriculture florissante.” Aussi bien n'est-ce pas mon dessein de faire un réquisitoire. Je veux bien croire que tous les Etats favorisent de leur mieux le progrès de l'agriculture et de l'industrie.
Mais il est d’autres points sur lesquels le Pape glisse intentionnellement, parce qu'ils sont plus spéciaux à certains pays:
et sur lesquels je crois bon d'insister.
Parmi ces autres éléments du même genre auxquels Léon XIII fait allusion, il en est deux intimement liés : le service militaire et l'impôt.
Un des plus odieux esclavages sous lesquels l'humanité se soit jamais courbée est le service militaire tel qu'il est actuellement organisé. Que penser d'une civi-
lisation qui, rompant la grande fraternité des nations chrétiennes, les arme les une:
contre les autres pour des guerres infniment plus désastreuses que celles du passé, et soumet à l'esclavage militaire des millions d'hommes, que dis-je? tous les citoyens de la vieille Europe, jusqu’à l'âge de quarante-cinq ans ?
Si, du moins, un si monstrueux effort avait pour résultat de consolider les tases de l'édifice national ? Mais le résultat est tout autre. Aucune nation n'est plus assurée du lendemain. L'issue funeste d’une guerre peut amener son anéantissement.
D'un autre côté, les sacrifices que chacune s'impose sont tels que l’on se demande s'il ne vaudrait pas mieux recoürir tout de suite à la fortune des armes et tout risquer.
C'est qu’en effet la situation économique des nations ‘européennes ëst presque désespérée. Sous le poids écrasant des impôts les revenus des particuliers sont
tombés à presque rien. Et savez-vous pourquoi faire? En majeure partie pour payer des armements insensés ou de dettes contractées à la guerre. Voilà encore matière à réformer.
Vous le voyez, Messieurs, l'Etat a beaucoup à faire pour accomplir tout son devoir quant à ces mesures générales qui doivent tant contribuer à la prospérité publique. Ces mesures indiquées par le Pape sont d'une si évidente nécessité qu'elles ont entraîné l'approbation universelle.
Après ces premières mesures d'intérêt , » ) As?
général, le Pape ne s'est point arrêté.
Entrant plus avant dans le vif de la question, il en a suggéré d'autres que j'appelisrai plus spéciales.
Wesures plus spéciales indiquées par le Pape.
C'est d'abord une indication qui en apparence paraît inutile : l'égalité devant
la loi. La loi en effet est égale pour tous, dans tous les pays civilisés. D'où vient donc que le Pape insiste sur ce point ?
C'est qu'il trouve l'ouvrier trop abandonné à lui-même dans la revendication de ses droits. Qu'importe qu'une loi soit juste et ne fasse pas de distinctions, si elle n’est pas à la portée de tous et si les pauvres n'ont pas les moyens de se faire entendre ?
Autrefois, sous l'Ancien Régime, lorsqu'un pauvre homme se sentait opprimé il ne manquait pas de s’écrier : “ Ah! si le roi le savait!” Le roi, c’est la justice. Sans doute elle est à Fabri de tout soupçon, mais encore faut-il parvenir jusqu'à elle.
C'est pourquoi, pour rendre effective l'égalité devant la loi, l'Etat devrait faire plus qu'il ne fait : simplifier, par exemple la procédure, en diminuer les frais, prendre plus facilement à sa charge les causes des pauvres et des faibles surtout lors-
qu'ils ont à lutter contre de puissantes Compagnies.
Que de fois n’a-t-on pas vu, en effet, des Compagnies puissantes, surtout des Compagnies de chemins de fer, lutter jusqu’au bout, épuiser toutes les juridictions, pour soutenir un déni de justice flagrant, pour refuser un morceau de pain à une famille dont le chef à été tué ou mutilé dans le cours de son service sur ja voie ferrée ou dans un train? Le but de ces Compagnies est connu. Ce n’est pas pour économiser quelques piastres qu’elles se jettent dans des dépenses et des tracas considérables, c'est pour lasser et décourager les réclamants et régner ensuite en rois absolus sur le public qu'elles traitent comme un vil bétail. C'est leur façon à elles de proclamer que “le calme règne à Varsovie.”
Vous le voyez, l'égalité devant Ja loi exige que le pauvre soit soutenu par l'Etat.
Mais, avant de continuer, j'éprouve le besoin de répondre à une objection que plusieurs d'entre vous me feront tout bas.
“Le Pape, dira-t-on, prend toujours le parti du riche contre le pauvre. C'est peut-être de la charité, mais est-ce de la justice, de la prudence ? À une époque où les ouvriers excités par des meneurs socialistes en sont venus à formuler des exigences insensées, n'a-t-on pas à craindre que cette tendance à leur donner toujours raison ne creuse davantage l'abîme qui sépare les classes au lieu de le combler ? Aujourd'huïil se rencontre une foule d'industriels honnêtes et chrétiens qui trouvent leur tâche déjà bien lourde et qui sont prêts à l'abandonner, s'ils voient ce principe d'autorité sur lequel ils s’appuient, quoiqu'il soit déjà bien ébranié, sapé par la base même au nom de l'Eglise catholique.”
Messieurs, ce serait bien mal comprendre l'enseignement de l'Encyclique que
de lui donner ce sens. Nulle part vous n'y trouverez l'excitation à la guerre des classes, nulle part vous n’y découvrirez l'intention de saper l'autorité. Le Pape défend au contraire l'autorité avec des arguments irrcfrirables; il enseigne à l'ouvrier le respect et la patience; et, sil a pitié de ses maux, sa tendresse, toute paternelle qu’elle soit, ne dégénère jamais en faiblesse. Mais, de même qu'en défendant ia propriété il fait une distinction nécessaire entre la propriété légitime et la propriété mal acquise, ainsi doit-il, tout en enseignant à l'ouvrier le respect pour son patron, faire une distinction nécessaire entre l'industriel honnête et l’exploiteur. L’honnête industriel, d’ailleurs, n'a qu'à gagner à cette distinction, car presque tous ses maux lui viennent d'une concurrence effrénée qui lui est faite orâce aux moyens usuraires et cruels qu'empioie l'exploitation malhonnête dont il agit Si la justice régnait partout, l'ouvrier et
le patron y gagneraient également ; l’agioteur, l’accaparateur, le manieur d'or seraient seuls à y perdre. Qu'ons’en tienne bien à cette distinction qui est capitale et qu'on écoute une autre raison que donne le Pape de ses prétendues préférences.
“ Les droits, où qu'ils se trouvent, doivent être religieusement respectés et l'Etat doit les assurer à tous les citoyens, en prévenant et en vengeant leur v'olation. Toutefois, dans la protectic. ÿ droits privés, il doit se préoccuper d'une manière spéciale des faibles et des indigents. La classe riche se fait comme un rempart de ses richesses et a moins besoin dela tutelle publique. La classe indigente, au contraire, sans richesses pour la mettre à couvert des injustices, compte surtout sur la protection de l'Etat. Que l'Etat se fasse donc, à un titre tout particulier, la providence des travailleurs qui appartiennent à la classe pauvre en général.”
C'est qu'en effet, n'ayez pas peur, l’influence de la fortune est telle que, quoique fasse l'Eglise et quoi que fasse l'Etat, le temps est loin où le riche enviera le sort du pauvre.
Mais, d’ailleurs, écoutez avec quel soin et quelle force Léon XIIT rappelle à l'Etat qu'il est le protecteur de tous les droits et qu'il doit les défendre intrépidement contre les entreprises révolutionnaires.
Protection par les lois de la propricte lécitime.
“En premier lieu, il faut que les lois publiques soient pour les propriétés privées une protection et une sauvegarde,
Et ce qui importe par-dessus tout, au milieu de tant de cupidités en effervescence, c'est de contenir les masses dans le devoir: car, s'il est permis de tendre vers de meilleures destinées avec: l'aveu de la justice, enlever de force le bien
d'autrui, envahir les propriétés étrangères, sous le prétexte d'une absurde égalité, sont choses que la justice condamne et que l'intérêt commun lui-même répudie, Assurément, les ouvriers qui veulent améliorer leur sort par un travail honnête et en dehors de toute injustice forment la plus grande majorité ; mais combien n’en compte-t on pas qui, imbus de fausses doctrines et ambitieux de nouveautés, mettent tout en œuvre pour exciter des tumultes et entraîner les autres à la violence ! Que l'autorité publique intervienne alors, et que, mettant un frein aux excitations des meneurs, elle protège les mœurs des ouvriers contre les artifices de la corruption, et ies légitimes propriétés contre le péril de la rapine.”
Le Pape envisage ici le cas malheureusement trop fréquent des grèves. Son opinion sur les grèves est de celles qu'il importe le plus de savoir. On se demande s'il les condamne. Il fait mieux, il cherche
à les guérir. Impossible en effet de condamner ou d'approuver les grèves ; c'est une question trop complexe. Parfois elle sont légitimes, le plus souvent elles sont coupables ou insensées. Mais ce qui est certain c’est qu'elles sont tou‘ours un grand malheur. Qu'elles soient imputables à la tyrannie des patrons ou aux exigences déraisonnables des ouvriers, il est clair que le devoir d'un sage gouvernement est de les prévenir, moins par la force, sans doute, que par des lois et des mesures qui les rendent impossibles ou inutiles.
Ecoutez sur ce sujet Léon XIII :
Des chÿmages voulus et concertés qu'on appelle des grèves.
I] n’est pas rare qu'un travail trop pro-
longé ou trop pénible et un salaire réputé trop faible donnent lieu à ces chômages
voulus et concertés qu'on appelle des grèves. À cette plaie, si commune eten
même temps si dangereuse, il appartient au pouvoir public de porter un remède.
car ces chômages, non seulement tournent au détriment des patrons et des ouvriers eux-mêmes, mais ils entravent le commerce et nuisent aux intérêts généraux de la société, et comme ils dégénèrent facilement en violences et en tumultes, la tranquillité publique s’en trouvesouvent compromise.”
L'un des moyens les plus efficaces de prévenir les grèves est assurément l'arbitrage entre ouvriers et patrons dont nous nous entretiendrons en détail dans notre prochaine conférence. Poursuivons.
Nous voici arrivés à la fin des mesures générales proposées par le Souverain Pontife. Il en est une autre dont il s’est bien gardé de parler parce qu'elle est trop contestée et d'une sagesse rien moins qu'évidente. Cette mesure je la propose sous ma propre responsabilité; elle n’a donc aucune autorité; libre à vous de
l'approuver ou de la repousser. Je veux parler de l’impôt progressif. Il me semble que toutes les objections qu'on peut lui faire tombent si on l’applique, comme je le propose, avec discrétion. Ecoutez mon raisonnement.
L'impôt progressif.
L'impôt progressif diffère de tous les autres impôts par son principe même. Le principe général de l'impôt est l'égalité.
Le législateur ne s'occupe pas des individus ; ses lois abstiaites s'appliquent aux actes, aux biens, etc., etc., elles sont par conséquent immuables, inflexibles, ne faisant pas acception de personnes. Telle action est punie, telle propriété est imposée. Certes cela est admirable et je suis loin de le blâmer. Mais là comme en tout il v a matière à excès. La loi en ne connaissant personne est le plus souvent juste, mais parfois induigente et d’autres fois sévère. Ne vous en donnais-je pas la
QUESTION OUVRIÈRE 16f
preuve dans notre dernière conférence lorsque je vous montrais un pauvre malheureux père de famille condamné sévèrement pour un morceau de pain volé, par un magistrat qui malgré sa compassion se voit obligé d'appliquer la loi? Il est clair qu'en ce cas la loi exagère. C’est même cet excès des lois qui a donné naissance à l'institution du jury. Le jury qui est humain, se laisse attendrir, pardonne ; et, lorsqu'il voit la loi trop sévère, par une ingénieuse fiction, déclare innocent celui qu'il ne veut pas condamner. Dans ce cas là il viole évidemment la loi, mais c'est pour mieux rester dans la justice.
Qui lui en ferait un crime ?
Or s'il y a un jury chargé de tempérer l'égalité brutale des lois pénales, pourquoi ne pourrait-on pas également, en faveur du bien public tempérer, en certains cas, l'égalité odieuse des lois fiscales ?
Lorsque par le fait de l'égalité 27 a6stracto d'une loi, il arrive que le pauvre
est taxé au-dessus de ses moyens tandis que le riche ne paie qu'une somme pour lui dérisoire, qui empêche que l'on prenne des mesures qui modifient cette égalité au profit de l'équité ?
De fait, ce que je demande n’est point inouï, nous en avons actuellement à Paris une application, au moins partielle. Si je ne me trompe, l'impôt sur les loyer n'est applicable qu'à ceux qui s'élèvent à un certain chiffre; les loyers inférieurs en sont dispensés. C'est bien là une dérogation à l'égalité fiscale, en faveur desclasses pauvres
Pourquoi ne pas déroger de nouveau, non plus directement en faveur, cette fois, des classes inférieures, mais au contraire au détriment des fortunes démesurées ?
Personne n'en souffrira : les riches n’en deviendront point des pauvres, et ceux-ci en seront grandement soulagés.
C'est toute ma thèse.
Au commencement de l'Encyclique, le Pape attribue la crise actuelle à plusieurs causes, dont une des plus graves est assurément l'accumulation du capital entre un petit nombre de mains.
Quelles que soient les causes de ces fortunes immenses : usure, monopoles, jeu de Bourse; admettant même uninstant qu'elles soient honnêtes ; il n’en est pas moins certain qu’elles constituent un péril social de première ordre, puisque, selon les termes mêmes de l'Encyclique, elles imposent aux prolétaires un joug presque servile et livrent le sol et la fortune de la patrie toute entière à quelques individus essentiellement cosmopolites, Ces individus, pourquoi ne les nommerais-je pas? ce sont les banquiers Juifs et leurs amis.
Dans ces circonstances, les motifs de bien public sur lesquels s'appuie la propriété militent contre elle et réclament
impérieusement qu'on lui pose des limites, fort larges d'ailleurs qui ne peuvent, gêner personne.
En d'autres termes, il me semble que l'Etat, quand il s’agit de sauver la patrie, a le droit de faire des lois qui réduisent à un chiffre déterminé la somme de propriétés que chaque citoyen peut acquérir, pourvu toutefois que ce chiffre soit tel qu'au dessus de lui 1 y ait véritablement péril social. Tout se réduirait donc à une question de prudence et d'équité.
Que si l'on m'objecte que je m'appuie sur des chimères pour légitimer cette grande injustice des temps anciens qu'on appelle la confiscation, je répondrai par des chiffres. Dans toctes les contrées de l'Europe on trouve aujourd'hui, par dizaines où par vingtaines, des hommes qui possèdent jusqu'à cent millions et plus.
Il en est de même aux Etats Unis où les rois des chemins de fer et des mines sont assez connus. Ce sont justement ces
hommes que je vise. Laissez-moi mairtenant continuer ma démonstration en citant des noms et des chiffres; elle vous paraîtra plus convaincante.
Les Rotschild de Paris qui, après tout, ne sont que des étrangers, possèdent une fortune évaluée, paraît-il, au plus bas mot à quatre milliards de francs, soit $800 millions. D'un autre côté, l2 fortune de la France, foncière et mobilière ne dépasserait pas quatre-vingts milliards de francs. $16 milliards.
Eh bien, supposez maintenant que les Rotschild, sans agiotage, sans usure, placent simplement leur fortune à intérêt, au taux de cinq pour cent, cette même fortune au bout de quinze ans environ sera doublée. Faisons, donc si vous le voulez bien un calcul sur ces données, soit pour l'année
année. francs. piastres.
1335 4 milliards 800 millions 1900 8 “ 1,600 " 1915 16 “ 3,200 A 1939 32 < 6,400 se 1945 64 du 12,800 st:
1960 128 ” 25,600 sa
Qu'est-ce-à-dire, Messieurs ? C’est-à.
dire que dans soixante-dix ans, si l'on n'y prend garde, les Rotschild seront les maîtres absolus, les propriétaires de toute la France, dont ils pourront s’il leur plaît expulser tous les Français. Telle est l’effrayante vérité.
Que si l'on m'objectait encore qu'un tel accroissement régulier de fortune est impossible, je répondrai qu'au contraire il est tellement possible que c'est un fait, et un fait qui s'est justement accompli au profit de cette même famille des Rotschild, laquelle à commencé sa fortune dars les premières années de ce siècle, à l'époque des grandes guerres de la République et
CUESTION OUVRIÈRE 167
de l'Empire, pour aboutir aux chiffres prodigieux que nous venons de citer.
Il est donc nécessaire, si nous voulons prévenir le danger qui menace non plus les ouvriers seulement mais la patrie, d'avoir recours à un remède, fut-il violent.
Ce remède, je l'ai nommé, c'est l'impôt progressif. Je sais bien qu'il a le malheur d'avoir été prôné par des socialistes, mais il n'en est pour cela, condamnable à priori, surtout lorsqu'il est appliqué avec modération.
Quel est donc, direz-vous, votre Système et à quel decré de fortune commencez-vous à l'appliquer ?—Ecouter,
Supposez qu'on établisse un impôt sur le revenu. Cet impôt sera progressif cest-à-dire que, extrêmement faible pour les petites fortunes, il croîtra de plus en plus avec les grandes, ;usqu'à ce que, à un moment donné, il limite absolument
l'accroissement de ces fortunes. Ce moment quel est-il ? c'est celui où une fortune trop considérable devient un danger pour l'Etat et pour les particuliers.
Appliquons si vous le voulez bien ces principes; nous graduerons l'impôt de façon à ce que pour un revenu de
$1,000 l'impôt de un pour mille soit $r 10,000 un pour cent soit 100 700,000 à cinq pour cent soit 5,000 E,0. 7,009 “ dix pour cent soit 100,000 4,000,000 de cent pour cent soit 4,000,000
Vous voyez, Messieurs, l'application.
Naturellement ces chiffres sont fantaisistes; c'est aux législateurs à les fixer; mais ils doivent toujonrs aboutir à arrêter fatalement l'essor des trop grandes fortunes. Croyez-vous vraiment qu'ils fussent à plaindre les hommes à qui on interdirait de posséder au dessus de cinq ou dix millions de revenu annuel? Voilà l'impôt progressif contre lequel s'élèvent si fort les capitalistes et qui me semble avoir du bon.
Il atteindrait deux douzaines de capitalistes dans le beau pays de France, remettrait dans la circulation plusieurs milliards, lesquels, disons-le un= bonne fois, n'ont pas été gagnés légitimement, et surtout préviendrait des désastres pour l'avenir.
Autres mesures plus spéciales proposées
par le Pape.
Nous nous sommes attachés à l'étude de ces mesures d'ordre général qui, à force d'être d'une sagesse évidente, n'évitent pas ‘a banalité. Il convient d'attirer votre attention sur d'autres mesures plus spéciales que préconise l'Encyclique en faveur de la classe ouvrière.
Tout d'abord l'Encyclique fait un exposé rapide des conditions de la paix sociale : voici le texte même du document ; il nous suffira, sauf pour quelques points sur lesquels nous insisterons :
“Or, il importe au salut public et privé
que l’ordre et la paix règnent partout ; que toute l'économie de la vie domestique soit réglée d'après les commandements de Dieu et les principes de la loi naturelle ; que la religion soit honorée et observée ; que l’on voie fleurir les mœurs privées et publiques ; que la justice soit relisieusement gardée et que jamais une classe ne puisse opprimer l’autre impunément ; qu'il croisse de robustes générations, capables d'être le soutien et, s'il le faut, le rempart de la patrie. C'est pourquoi, 5'il arrive que les ouvriers abandonnant le travail ou le suspendant parles grèves menacent la tranquillité publique ; que les liens naturels de la famille se relâchent parmi les travailleurs ; qu'on foule aux pieds la religion des ouvriers en ne leur facilitant point l'accomplissement de leurs devoirs envers Dieu ; que la promiscuité de: sexes, ou d’autres excitations au vice constituent dans les usines un péril pour la moralité, que les patrons écrasent les travailleurs
sous le poids de fardeaux iniques, ou déshonorent en eux la personne humaine par des conditions indignes et dégradantes; qu'ils attentent à leur santé par un travail excessif et hors de proportion avec leur âge et leur sexe; dans tous ces cas, il faut absolument appliquer dans de certaines limites, la force et l'autorité des lois ; les limites seront déterminées par la fin même qui appelle le secours des lois ; c'est-à-dire que celles-ci ne doivent pas s'avancer ni rien entreprendre au delà de ce qui est nécessaire pour réprimer les abus et écarter les dangers.”
Les points de ce rapide exposé sur lesquels j'attire spécialement votre attention sont les suivants : observation du dimanche; préservation des mœurs; travail des femmes et des enfañts ;: limitation des heures du travail, et enfin la question des saiaires.
Quant aux questions mixtes de la sur-
veillance des usines et des mines, des assurances ou pensions de retraite, nous en parlerons dans notre prochaine conférence,
Oôservation du dimanihe.
Est-il besoin d'insister au Canada sur l'observation du dimanche ? Non, sans doute, puisque personnne n'oserait travailler ce jour là. Toutefois, comme il convient de ne pas omettre un point si important de l'Encyclique, et que d'ailleurs il est toujours bon de connaître la raison des préceptes, même lorsqu'on les observe fidèlement, nous parlerons brièvement du repos hebdomadaire.
Lors même que Dieu n'eut pas fait du repos du dimanche un devoir sacré ce devrait être, aux yeux de la raison humaine, un droit inaliénable. C'est ce qu'a compris le Conzrès de i5erlin, convoqué par l'empereur ‘Guillaume pour étudier les questions économiques et sociales. Toutes
les puissances sont tombées d'accord sur la nécessité de rendre l'observation du dimanche obligatoire; la France seule, à l'instigation des sectes anti-chrétiennes, s'est abstenue sur ce point au nom d’une prétendue liberté. Sa protestation d'ailleurs est restée sans écho.
Est-1l nécessaire de démontrer, au point de vue économique la néce sité de ce repos? Non, sans doute. Il faut être aveuglé par le fanatisme et la cupidité pour prétendre le contraire. Ceux-là même qui par impiété travaillent le dimanche ont soin de faire ce qu'ils appellent le lundi. Contentons-nous donc de citer l'Encyclique et d'étudier la question au point de vue élevé auquel il envisage :
“ Parmi les nombreux intérêts de l'ou- “vrier qui réclament la protection de “TEtat, nul n'est comparable à ceux qui “recardent le bien de son âme. La vie “ du corps, en effet, quelque précieuse et
“désirable qu'elle soit, n'est pas le but “ dernier de notre existence; elle est une “voie et un moyen pour arriver par la “connaissance du vrai et, par l'amour du “bien à la perfection de la vie de l'âme, “ C'est l'âme qui porte, g'avée en elle- “même l'image et la ressemblance de “Dieu; c'est en elle que réside cette sou- ‘“ veraineté dont l'homme fut investi quand “il reçut l'ordre de s'assujettir la nature “inférieure et de mettre à son service les “terres et les mers. Il faut donc à l'hom- “me un repos, mais un repos sanctifié par “la relivion, qui le retire des labeurs et “des soucis de la vie quotidienne, l'élève “aux grandes pensées du ciel et l'invite “à rendre à son Dieu le tribut d'adora- “tion quil lui doit.”
Tel est surtout le caractère et la raison de ce repos du septième jour dont Dieu avait fait, même dans l'Ancien Testament, un des principaux articles de la Loi:
QUISTION OUVRIÈRE 175
“Souviens-toi de sanctifier le jour du Sabbat.”
Ce repos, Messieurs, est tellement obligatoire qu’il n'appartient à personne de le rendre facultatif. Tout contrat, même le plus libre, dans lequel ce repos serait sacrifié, doit être déclaré nul, comme immoral. L'homme n’a pas plus le droit de sacrifier son âme que son corps. Le travail du dimanche doit être comparé à la mutilation et au suicide. C’est d’ailleurs la doctrine de la plupart des pays chré-
tiens. Malheur au pays qui méprise la loi de Dieu!
Pryréservation des mœurs.
L'Etat doit prendre des mesures fort rigoureuses afin que le mélange des sexes dans les mêmes salles d'usine, ou autrement, n'aboutisse pas, fatalement et à bref délai, à des conséquences d'immoralité.
On m'a cité des régions industrielles et minières dans lesquelles le mariage est
inconnu et où les ouvriers de tout âge et de tout sexe vivent ensemble dans la plus dégradante promiscuité. Des enquêtes sur ce sujet ont été faites qui ont révélé des mystères d'ignominie. C'est à l'Etat de veiller sur la morale publique.
Travail des femmes et des enfants.
L'Etat, ayant la charge du bien public, doit empêcher ou prévenir tout ce qui peut porter atteinte à la santé physique ou morale du peuple. Or, tel est, le plus souvent le cas de ces travaux auxquels on assujettit aujourd'hui les enfants et les femmes. C'est. dans l'usine moderne que s'étiole partout la jeunesse ouvrière. En voyant les enfants des grandes villes au corps malingre dont le visage pâle est marqué déjà des stigmates du vice, onse demande avec épouvante quel avenir se prépare et quelles générations succèderont à notre génération déjà trop dépravée.
Le Pape n’ind'que pas les mesures à prendre; elles doivent sans doute varier selon les temps, les lieux et les professions ; c’est le devoir de chaque gouvernement d'y pourvoir.
Limitation de la journée du travail.
Nous abordons ici une question des plus graves et des plus difficiles. Pour la traiter avec profit, nous poserons d'abord avec Léon XIII le principe certain, et puis, nous essaierons d'en tirer, nousmêmes, les conséquences pratiques.
“ En général, dit Léon XIII, la durée du repos doit se mesurer d’après la dépense des forces qu'il doit restituer. Le droit au repos de chaque jour et du dimanche doit être la condition, expresse ou tacite, de tout contrat entre patrons et ouvriers. Là où cette condition n’entrerait pas, le contrat ne serait pas honnête :
car nul ne peut exiger ou promettre la
violation des devoirs de l'homme envers Dieu et envers lui-même.” Plus loin il a'oute :
Des intérêts physiques et corporels du travailleur.
“ Pour ce qui est des intérêts physiques et corporels, l'autorité publique doit tout d'abord les sauvegarder en arrachant les malheureux ouvriers aux mains de ces spéculateurs qui, ne faisant point de différence entre un homme et une machine, abusent sans mesure de leurs personnes pour satisfaire dinsatiables cupidités.
Exiger une somme de travail qui, en émoussant toutes les facultés de l'âme, écrase le corps et en consume les forces jusqu'à l'épuisement ; c’est une conduite que ne peuvent tolérer ni la justice ni l'humanité. L'activité de l'homme, bornée comme sa nature, a des limites qu'elle ne peut franchir. Elle s'accroît sans doute par l'exercice et l'habitude, mais à la con-
dition qu'on lui donne des relâches et des.
intervalles de repos. Ainsi le nombre d'heures d'une journée de travail ne doitil pas excéder la mesure des forces des travailieurs et des intervalles de repos devront-ils être proportionnés à la nature du travail et à la santé de l’ouvrier, et réglés d’après les circonstances des temps et des lieux. L’ouvrier qui arrache à la terre ce qu’elle a de plus caché, la pierre, le fer et l’airain, a un labeur docat la brièveté devra compenser la peine et la gravité, ainsi que le dommage physique qui peut en être la conséquence.
Il est juste en outre, que la part soit faite des époques de l’année ; tel même travail sera souvent aisé dans une saison qui deviendra intolérable ou très pénikle dans une autre.”
Tels sont les principes, Messieurs :
1. le repos doit se mesurer d'après la dépense des forces qu'il s’agit de restituer,.
et 2. : Etat est chargé de veiller à la santé des ouvriers qu’un trop leng travail pourrait compromettre.
Maintenant si vous me demandez, pour arriver à l'application de ces principes, de fixer la durée de la journée de travail, je deviens perplexe.
Assurément, comme l’affirme le Souverain Pontife, il est impossible de fixer d’une façon absolue et générale le nombre des heures du travail à cause de la variété des circonstances qui peuvent influer sur la somme de labeur et de fatigue de l'ouvrier. La réponse à la question, pour être sage et pratique, doit varier et s’appliquer à un temps, à un lieu et à un travail déterminés. Mais en ce cas la plupart des difficultés disparaissent et elle devient relativement facile.
Ordinairement il existe dans chaque grande ville et dans chaque industrie une moyenne de la journée aussi bien qu'une
moyenne de salaires. Souvent même, pour la journée, l'Etat ou les municipalités ont soin d’en déterminer officiellement les heures pour tous les travaux dont ils ont la charge; c’est ainsi qu'à Ottawa la journée des ouvriers de la ville est de neuf heures.
Eh bien! voilà des données sérieuses, des bases respectables pour établir une moyenne de la journée du travail. Cette journée, ne pouvant être uniforme, aurait une durée qui varierait entre un maximum et un minimum fixes, lesquels seraient légaux.
Pressons davantage la question jusque dans le vif si c’est possible. Le Pape demande:t-il positivement à l'Etat de fixer lui-même la durée de la journée de travail, lui demande-t-il de fixer également le taux des salaires ? A la dernière ques-
ion je réponds résolument que non; je fiis la même réponse à la première quoi-
que avec moins d'assurance. L’ingérence directe de l'Etat dans des questions si délicates qui touchent également à la prospérité de l’industrie et au bien-être des ouvriers me paraît grosse de dangers.
Il me semble que dans l'esprit du St Père le rôle de l'Etat est plutôt celui de surveillant, de protecteur, de défenseur du faible contre le fort, de l'opprimé contre l'oppresseur. Quant à la fixation même des prix et des heures, une commission arbitrale composée d'hommes intègres et bien au courant de la question, aurait, me semble-t-il, une compétence plus universellement reconnue. Le rôle qui, selon moi, conviendrait le mieux à l'Etat, serait, dans l'espèce, celui de pouvoir exécutif de ce Parlement d'un nouveau genre, L'organisation d’un Jury mixte me semble être de toutes les conceptions celle quise rapproche le plus de l'idéal pratique.
Si maintenant vous me pressez encore
et me demandez de fixer la durée de la journée je vous dirai qu'aujourd'hui il s'est fait dans le monde une opinion qu'on peut appeler universelle sur la question. Cette opinion est que pour un ouvrier ordinaire, en temps ordinaire, la moyenne d'une journée de travail est de moins de onze heures et de plus de huit; si vous voulez me serrer davantage j'opinerai volontiers pour neuf ou dix heures en général et pour moins pour les travaux des mines et les travaux extraordinaires.
Nous reparlerons plus au long du jury arbitre dans notre prochaine conférence.
Fixation des salaires.
Nous voici parvenus, en conclusion de cette étude, à la question de la fixation des salaires, aussi importante et aussi délicate que la question précédente.
La fixation du salaire est-elle purement et simplement, comme le veulent les économistes, une affaire de contrat libre entre
ouvrier et patron; de sorte que, s’il se trouve que le salaire soit réellement inférieur aux besoins, l'ouvrier n'ait rien à réclamer et le patron rien à accorder ?
Nous répondrons hardiment non, avec le Pape, et pour la raison suivante : l'homme n'a pas le droit de se suicider ni de se faire un tort grave. Il ne peut donc pas consentir à fournir un travail quelconque sans que ce travail lui assure les nécessités de la vie. D'ailleurs il n’y consent jamais, et s’il signe parfois un pareil contrat, c'est sous la contrainte morale de la misère, plus dure souvent qu'une contrainte corporelle.
Nous dirons donc avec Léon XIII:
“que le patron et l’ouvrier fassent tant et “de telles conditions qu'il leur plaira, “qu'ils tombent d'accord notamment sur “le chiffre du salaire; au dessus de leur “volonté il est une loide justice naturelle “ plus élevée et plus ancienne ; à savoir
“que le salaire ne doit-pasêtre insuffisant “à faire substituer l'ouvrier sobre. et hon:
“nête. Que si contraint par la nécessité “ou poussé par la crainte dlun. mal plus ‘“ grand, il accepte des conditions dures “que d'ailleurs il ne lui était pas loisible “ de refuser parce qu'elles lui sont impo- “ sées par le patron ou par celui: qui fait “l'offre du travail, c'est là subir une vio- “Jence contre laquelle lxjustice proteste.”
Quelle admirable doctrine, Messieurs !
C'est d'elle qu'est sortie cette décision de la Sacrée Congrégation que je vous ai
citée deux fois dans les conférences anté-
rieures.
Toutefois, le Saint Père, craignant que lingérence de l'Etat ne devienne un danger pour la liberté, s'empresse d'ajouter :
“ Toutefois, de peur que dans ce cas ‘et “ dans d’autres analogues, comme dans ce “ qui concerne la journée de travail et les “ soins de la santé des ouvriers dans les
mt ss
“ mines, les pouvoirs publics n'intervien- “nent pas opportunément ; vu surtout la “ variété des circonstances des temps et “ des lieux, il sera préférable qu'en prin- “cipe la solution en soit réservée aux “ Corporations et aux Syndicats dont “ Nous parlerons plus loin, ou que l'on “ recoure à quelque autre moyen de sauve- “ garder les intérêts des ouvriers, même, “ si la cause le réclamait, avec le recours “et l'appui de l'Etat.”
Vous le voyez, le rôle de l'Etat est moins d'agir directement que de prêter main-forte aux Cours arbitrales. Quant à la fixation des salaires elle-même, il semble que la question doive être résolue comme celle de la durée de la journée.
Point de règles générales, mais des décisions locales portées par des syndicats mixtes, des jurys ou cours arbitrales fournissant toutes garanties de compétence et d'intégrité. Nous y reviendrons dimanche prochain.
Je m'arrête ici, Messieurs. Vous le voyez, le rôle de l'Etat n'est point celui d'un spectateur passif et indifférent, ni même celui d'un sergent de ville qui veille à l’ordre extérieur; c’est un rôle moral et tutélaire, dont les bornes s’étendent fort loin, n'ayant d'autres limites que le bien public et les droits supérieurs de l'individu et de la famille.
Il nous reste maintenant à étudier l'action individuelle et l’action collective du citoyen : là ercore l'Etat sera appelé à lui prêter son puissant concours.
Ce n'est pas sans une intime satisfaction que je vois se dérouler sous mes yeux le plan de cette admirable Encyclique. Je trouve dans cet ordonnance, comme une révélation et une promesse de bonheur terrestre et de réconciliation sociale. Poursuivons donc sans nous lasser l'étude de ce précieux document.