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CHAPITRE XXVI

Mon Dieu ! qu'est-ce que ce monde ?

(Dernières paroles de M. de Cinq-Mars.)

Le jour même du cortège sinistre de Lyon et durant les scènes que nous venons de voir, une fête magnifique se donnait à Paris, avec tout le luxe et le mauvais goût du temps. Le puissant Cardinal avait voulu remplir à la fois de ses pompes les deux premières villes de France.

Sous le nom d'ouverture du Palais-Cardinal, on annonça cette fête donnée au Roi et à toute la cour. Maître de l'empire par la force, il voulut encore l'être des esprits par la séduction et, las de dominer, il espéra plaire. La tragédie de Mirante allait être représentée dans une salle construite exprès pour ce grand jour : ce qui éleva les frais de cette soirée, dit Pélisson, à trois cent mille écus.

La garde entière du premier ministre 1 était sous les armes ; ses quatre compagnies de mousquetaires et de gens d'armes étaient rangées en haie sur les vastes escaliers et à l'entrée des longues

1 Le Roi donna au Cardinal, en 1626, une garde de deux cents arquebi 1 ''',-', quatre cents mousquetaires à pi

1638, deux compagnies de gens d'armes et do chcvan Qt formées par lui.

galeries du Palais-Cardinal \ Ce brillant Pandémonium, où les péchés mortels ont un temple à chaque étage, n'appartint ce jour-là qu'à l'orgueil, qui l'occupait de haut en bas. Sur chaque marche était posté l'un des arquebusiers de la garde du Cardinal, tenant une torche à la main et une longue carabine dans l'autre ; la foule de ses gentilshommes circulait entre ces candélabres vivants, tandis que, dans le grand jardin, entouré d'épais marronniers, remplacés aujourd'hui par les arcades, deux compagnies de chevau-légers à cheval, le mousquet au poing, se tenaient prêtes au premier ordre et à la première crainte de leur maître.

Le Cardinal, porté et suivi par ses trente-huit pages, vint se placer dans sa loge tendue de pourpre, en face de celle où le Roi était couché à demi, derrière des rideaux verts qui le préservaient de l'éclat des flambeaux. Toute la cour était entassée dans les loges, et se leva lorsqu'il parut ; la musique commença une ouverture brillante et l'on ouvrit le parterre à tous les hommes de la ville et de l'armée qui se présentèrent. Trois flots impétueux de spectateurs s'y précipitèrent et le remplirent en un instant ; ils étaient debout et tellement pressés que le mouvement d'un bras suffisait pour causer sur toute la foule le balancement d'un champ de blé. On vit tel homme dont la tête décrivait ainsi un cercle assez étendu, comme celle d'un compas,

1 II avait donné au Roi, sous réserve d'usufruit durant sa vie, ce palais avec ses dépendances, comme aussi sa magnifique chapelle de diamants, avec son grand buffet d'argent ciselé, pesant trois mille marcs, et son grand diamant en forme de cœur, pesant plus de vingt carats ; M. de Chavigny accepta cette donation pour le Roi.

{Histoire du père Joseph.)

sans que ses pieds eussent quitté le point où ils étaient fixés, et on emporta quelques jeunes gens évanouis. Le ministre, contre sa coutume, avança sa tête décharnée hors de la tribune, et salua l'assemblée d'un air qui voulait être gracieux. Cette grimace n'obtint de réponse qu'aux loges ; le parterre fut silencieux. Richelieu avait voulu montrer qu'il ne craignait pas le jugement public pour son ouvrage et avait permis que l'on introduisît sans choix tous ceux qui se présenteraient. Il commençait à s'en repentir, mais trop tard. En effet, cette impartiale assemblée fut aussi froide que la tragédie-pastorale l'était elle-même ; en vain les bergères du théâtre, couvertes de pierreries, exhaussées sur des talons rouges, portant du bout des doigts des houlettes ornées de rubans, et suspendant des guirlandes de fleurs sur leurs robes que soulevaient les vertugadins, se mouraient d'amour en longues tirades de deux cents vers langoureux ; en vain des amants parfaits (car c'était le beau idéal de l'époque) se laissaient dépérir de faim dans un antre solitaire et déploraient leur mort avec emphase, en attachant à leurs cheveux des rubans de la couleur favorite de leur belle ; en vain les femmes de la cour donnaient des signes de ravissement, penchées au bord de leurs loges, et tentaient même l'évanouissement le plus flatteur : le morne parterre ne donnait d'autre signe de vie que le balancement perpétuel des têtes noires à longs cheveux. Le Cardinal mordait ses lèvres et faisait le distrait pendant le premier acte et le second ; le silence avec lequel s'écoulèrent le troisième et le quatiiriue lit une telle blessure à son cœur paternel,

qu'il se fit soulever à demi hors de son balcon et, dans cette incommode et ridicule attitude, faisait signe à ses amis de la cour de remarquer les plus beaux endroits et donnait le signal des applaudissements ; on y répondait de quelques loges, mais l'impassible parterre était plus silencieux que jamais ; laissant la scène se passer entre le théâtre et les régions supérieures, il s'obstinait à demeurer neutre. Le maître de l'Europe et de la France, jetant alors un regard de feu sur ce petit amas d'hommes qui osaient ne pas admirer son œuvre, sentit dans son cœur le vœu de Néron et pensa un moment combien il serait heureux qu'il n'y eût là qu'une tête.

Tout à coup cette masse noire et immobile s'anima et des salves interminables d'applaudissements éclatèrent, au grand étonnement des loges, et surtout du ministre. Il se pencha, saluant avec reconnaissance ; mais il s'arrêta en remarquant que les battements de mains interrompaient les acteurs toutes les fois qu'ils voulaient recommencer. Le roi fit ouvrir les rideaux de sa loge, fermés jusquelà, pour voir ce qui excitait tant d'enthousiasme ; toute la cour se pencha hors des colonnes : on aperçut alors dans la foule des spectateurs assis sur le théâtre un jeune homme humblement vêtu, qui venait de se placer avec peine ; tous les regards se portaient sur lui. Il en paraissait fort embarrassé et cherchait à se couvrir de son petit manteau noir trop court. « Le Cid ! le Cid ! » cria le parterre, ne cessant d'applaudir. Corneille, effrayé, se sauva dans les coulisses, et tout retomba dans le silence.

Le Cardinal, hors de lui, fit fermer les rideaux de sa loge et se fit emporter dans ses galeries.

Ce fut là que s'exécuta une autre scène préparée dès longtemps par les soins de Joseph, qui avait sur ce point endoctriné les gens de sa suite avant de quitter Paris. Le cardinal Mazarin, s'écriant qu'il était plus prompt de faire passer Son Éminence par une longue fenêtre vitrée qui ne s'élevait qu'à deux pieds de terre et conduisait de sa loge aux appartements, la fit ouvrir, et les pages y rirent passer le fauteuil. Aussitôt cent voix s'élevèrent pour dire et proclamer l'accomplissement de la grande prophétie de Nostradamus. On se disait à demi-voix : « Le bonnet rouge, c'est monseigneur ; quarante onces, c'est Cinq-Mars ; tout finira, c'était de Thou : quel heureux coup du ciel ! Son Éminence règne sur l'avenir comme sur le présent ! »

Il s'avançait ainsi sur son trône ambulant dans de longues et resplendissantes galeries, écoutant ce doux murmure d'une flatterie nouvelle ; mais, insensible à ce bruit des voix qui divinisaient son génie, il eût donné tous leurs propos pour un seul mot, un seul geste de ce public immobile et inflexible, quand même ce mot eût été un cri de haine ; car on étouffe les clameurs, mais comment se venger du silence? On empêche un peuple de frapper, mais qui l'empêchera d'attendre ? Poursuivi par le fantôme importun de l'opinion publique, Je sombre ministre ne se crut en sûreté qu'arrivé au fond de son palais, au milieu de sa cour tremblante et flatteuse, dont les adorations lui firent bientôt oublier que quelques hommes avaient osé ne pas l'admirer. Il se fit placer comme un roi au milieu de ses vastes appartements et, regardant autour de lui, se mit à compter atten-

tfvement les hommes puissants et soumis qui l'entouraient : il les compta et s'admira. Les chefs de toutes les grandes familles, les princes de l'Église, les présidents de tous les parlements, les gouverneurs des provinces, les maréchaux et les généraux en chef des armées, le nonce, les ambassadeurs de tous les royaumes, les députés et les sénateurs des républiques, étaient immobiles, soumis et rangés autour de lui, comme attendant ses ordres. Plus un regard qui osât soutenir son regard, plus une parole qui osât s'élever sans sa volonté, plus un projet qu'on osât former dans le repli le plus secret du cœur, plus une pensée qui ne procédât de la sienne. L'Europe muette l'écoutait par représentants. De loin en loin, il élevait une voix impérieuse et jetait une parole satisfaite au milieu de ce cercle pompeux, comme un denier dans la foule des pauvres. On pouvait alors reconnaître, à l'orgueil qui s'allumait dans ses regards et à la joie de sa contenance, celui des princes sur qui venait de tomber une telle faveur ; celui-là se trouvait même transformé tout à coup en un autre homme, et semblait avoir fait un pas dans la hiérarchie des pouvoirs, tant on entourait d'adorations inespérées et de soudaines caresses ce fortuné courtisan dont le Cardinal n'apercevait pas même le bonheur obscur. Le frère du Roi et le duc de Bouillon étaient debout dans la foule, d'où le ministre ne daigna pas les tirer ; seulement il affecta de dire qu'il serait bon de démanteler quelques places fortes, parla longuement de la nécessité des pavés et des quais dans les rues de Paris, et dit en deux mots à Turenne qu'on pourrait l'envoyer à l'armée d'Italie, près

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du prince Thomas, pour chercher son bâton de maréchal.

Tandis que Richelieu ballottait ainsi dans ses mains puissantes les plus grandes et les moindres choses de l'Europe, au milieu d'une fête bruyante dans son magnifique palais, on avertissait la Reine, au Louvre, que l'heure était venue de se rendre chez le Cardinal, où le Roi l'attendait après la tragédie. La sérieuse Anne d'Autriche n'assistait à aucun spectacle ; mais elle n'avait pu refuser la fête du premier ministre. Elle était dans son oratoire, prête à partir et couverte de perles, sa parure favorite; debout près d'une grande glace avec Marie de Mantoue, elle se plaisait à terminer de sa main la toilette de la jeune princesse, qui, vêtue d'une longue robe rose, contemplait elle-même avec attention, mais un peu d'ennui et d'un air boudeur, l'ensemble de sa toilette.

La Reine considérait son propre ouvrage dans Marie et, plus troublée qu'elle, songeait avec crainte au moment où cesserait cette éphémère tranquillité, malgré la profonde connaissance qu'elle avait du caractère sensible, mais léger, de Marie. Depuis la conversation de Saint-Germain, depuis la lettre fatale, elle n'avait pas quitté un seul instant la jeune princesse et avait donné tous ses soins à conduire son esprit dans la voie qu'elle avait tracé d'avance ; car le trait le plus prononcé du caractère d'Anne d'Autriche était une invincible obstination dans ses calculs, auxquels elle eût voulu soumettre tous les événements et toutes les passions avec une exactitude géométrique ; et c'est sans doute à cet esprit positif et sans mobilité

que l'on doit attribuer tous les malheurs de sa régence. La sinistre réponse de Cinq-Mars, son arrestation, son jugement, tout avait été caché à la princesse Marie, dont la faute première, il est vrai, avait été un mouvement d'amour-propre et un instant d'oubli. Cependant la Reine était bonne et s'était amèrement repentie de sa précipitation à écrire de si décisives paroles, dont les conséquences avaient été si graves, et tous ses efforts avaient tendu à en atténuer les suites. En envisageant son action dans ses rapports avec le bonheur de la France, elle s'applaudissait d'avoir étouffé ainsi tout à coup le germe d'une guerre civile qui eût ébranlé l'État jusque dans ses fondements ; mais, lorsqu'elle s'approchait de sa jeune amie et considérait cet être charmant qu'elle brisait dans sa fleur, et qu'un vieillard sur un trône ne dédommagerait pas de la perte qu'elle avait faite pour toujours, quand elle songeait à l'entier dévouement, à cette totale abnégation de soi-même qu'elle venait de voir dans un jeune homme de vingt-deux ans, d'un si grand caractère et presque maître du royaume, elle plaignait Marie et admirait du fond de l'âme l'homme qu'elle avait si mal jugé.

Elle aurait voulu du moins faire connaître tout ce qu'il valait à celle qu'il avait tant aimée et qui ne le savait pas ; mais elle espérait encore en ce moment que tous les conjurés, réunis à Lyon, parviendraient à le sauver et, une fois le sachant en pays étranger, elle pourrait alors tout dire à sa chère Marie.

Quant à celle-ci, elle avait d'abord redouté la guerre ; mais, entourée de gens de la Reine, qui

n'avaient laissé parvenir jusqu'à elle que les nouvelles dictées par cette princesse, elle avait su ou cru savoir que la conjuration n'avait pas eu d'exécution ; que le Roi et le Cardinal étaient d'abord revenus à Paris presque ensemble ; que Monsieur, éloigné quelque temps, avait reparu à la cour ; que le duc de Bouillon, moyennant la cession de Sedan, était aussi rentré en grâce ; et que, si le grand écuyer ne paraissait pas encore, le motif en était la haine plus prononcée du Cardinal contre lui et la grande part qu'il avait dans la conjuration. Mais le simple bon sens et le sentiment naturel de la justice disaient assez que, n'ayant agi que sous les ordres du frère du Roi, son pardon devait suivre celui du prince. Tout avait donc calmé l'inquiétude première de son cœur, tandis que rien n'avait adouci une sorte de ressentiment orgueilleux qu'elle avait contre Cinq-Mars, assez indifférent pour ne pas lui faire savoir le lieu de sa retraite, ignoré de la Reine même et de toute sa cour, tandis qu'elle n'avait songé qu'à lui, disaitelle. Depuis deux mois, d'ailleurs, les bals et les carrousels s'étaient si rapidement succédé, et tant de devoirs impérieux l'avaient entraînée, qu'il lui restait à peine, pour s'attrister et se plaindre, le temps de sa toilette, où elle était presque seule. Elle commençait bien chaque soir cette réflexion générale sur l'ingratitude et l'inconstance des hommes, pensée profonde et nouvelle qui ne manque jamais d'occuper la tête d'une jeune personne à l'âge du premier amour. ; mais le sommeil ne lui permettait jamais de l'achever ; et la fatigue de la danse fermait ses grands yeux noirs avant que ses idées eussent trouvé le temps de se classer

dans sa mémoire et de lui présenter des images bien nettes du passé. Dès son réveil, elle se voyait entourée des jeunes princesses de la cour et, à peine en état de paraître, elle était forcée de passer chez la Reine, où l'attendaient les éternels mais moins désagréables hommages du prince Palatin ; les Polonais avaient eu le temps d'apprendre à la cour de France cette réserve mystérieuse et ce silence éloquent qui plaisent tant aux femmes, parce qu'ils accroissent l'importance des secrets toujours cachés, et rehaussent les êtres que l'on respecte assez pour ne pas oser même souffrir en leur présence. On regardait Marie comme accordée au roi Ladislas ; et elle-même, il faut le confesser, s'était si bien faite à cette idée, que le trône de Pologne occupé par une autre reine lui eût paru une chose monstrueuse : elle ne voyait pas avec bonheur le moment d'y monter, mais avait cependant pris possession des hommages qu'on lui rendait d'avance. Aussi, sans se l'avouer à elle-même, exagérait-elle beaucoup les prétendus torts de Cinq-Mars que la Reine lui avait dévoilés à Saint- Germain.

— Vous êtes fraîche comme les roses de ce bouquet, dit la Reine ; allons, ma chère enfant, êtesvous prête ? Quel est ce petit air boudeur ? Venez, que je referme cette boucle d'oreilles !... N'aimezvous pas ces topazes ? Voulez-vous une autre parure ?

— Oh ! non, madame, je pense que je ne devrais pas me parer, car personne ne sait mieux que vous combien je suis malheureuse. Les hommes sont bien cruels envers nous ! Je réfléchis encore à tout ce que vous m'avez dit, et tout m'est bien prouvé

actuellement. Oui, il est bien vrai qu'il ne m'aimait pas ; car enfin, s'il m'avait aimée, d'abord il eût renoncé à une entreprise qui me faisait tant de peine, comme je le lui avais dit ; je me rappelle même, ce qui est bien plus fort, ajouta-t-elle d'un air important et même solennel, que je lui dis qu'il serait rebelle ; oui, madame, rebelle, je le lui dis à Saint-Eustache, Mais je vois que Votre Majesté avait bien raison : je suis bien malheureuse 1 il avait plus d'ambition que d'amour.

Ici une larme de dépit s'échappa de ses yeux et roula vite et seule sur sa joue, comme une perle sur une rose.

— Oui, c'est bien certain... continua-t-elle en attachant ses bracelets ; et la plus grande preuve, c'est que depuis deux mois qu'il a renoncé à son entreprise (comme vous m'avez dit que vous l'aviez fait sauver), il aurait bien pu me faire savoir où il s'est retiré. Et moi, pendant ce temps-là, je pleurais, j'implorais toute votre puissance en sa faveur; je mendiais un mot qui m'apprit une de ses actions ; je ne pensais qu'à lui ; et encore à présent, je refuse tous les jours le trône de Pologne, parce que je veux prouver jusqu'à la fin que je suis constante, que vous-même ne pouvez me faire manquer à mon attachement, bien plus sérieux que le sien, et que nous valons mieux que les hommes ; mais, du moins, je crois que je puis bien aller ce soir à cette fête, puisque ce n'est pas un bal.

— Oui, oui, ma chère enfant, venez vite, dit la Reine, voulant faire cesser ce langage enfantin qui l'affligeait et dont elle avait causé les erreurs ingénues ; venez, vous verrez l'union qui règne entre

les princes et le Cardinal, et nous apprendrons peut-être quelques bonnes nouvelles.

Elles partirent.

Lorsque les deux princesses entrèrent dans les longues galeries du Palais-Cardinal, elles furent reçues et saluées froidement par le Roi et le ministre, qui, entourés et pressés par une foule de courtisans silencieux, jouaient aux échecs sur une table étroite et basse. Toutes les femmes qui entrèrent avec la Reine ou après elle se répandirent dans les appartements et, bientôt, une musique fort douce s éleva dans l'une des salles, comme un accompagnement à mille conversations particulières qui s'engagèrent autour des tables de jeu.

Auprès de la Reine passèrent, en saluant, deux jeunes et nouveaux mariés, l'heureux Chabot et la belle duchesse de Rohan ; ils semblaient éviter la foule et chercher à l'écart le moment de se parler d'eux-mêmes. Tout le monde les accueillait en souriant et les voyait avec envie : leur félicité se lisait sur le visage des autres autant que sur le leur.

Marie les suivit des yeux :

— Ils sont heureux pourtant, dit-elle à la Reine, se rappelant le blâme que l'on avait voulu jeter sur eux.

Mais, sans lui répondre, Anne d'Autriche, craignant que, dans la foule, un mot inconsidéré ne vînt apprendre quelque funeste événement à sa jeune amie, se plaça derrière le Roi avec elle. Bientôt Monsieur, le prince Palatin et le duc de Bouillon vinrent lui parler d'un air libre et enjoué. Cependant le second, jetant sur Marie un regard sévère et scrutateur, lui dit ;

— Madame la princesse, vous êtes ce soir d'une beauté et d'une gaieté surprenantes.

Elle fut interdite de ces paroles et de le voir s'éloigner d'un air sombre ; elle parla au duc d'Orléans, qui ne répondit pas et sembla ne pas entendre. Marie regarda la Reine et crut remarquer de la pâleur et de l'inquiétude sur ses traits. Cependant personne n'osait approcher le Cardinal-duc, qui méditait lentement ses coups d'échecs ; Mazarin seul, appuyé sur le bras de son fauteuil et suivant les coups avec une attention servile, faisait des gestes d'admiration toutes les fois que le Cardinal avait joué. L'application sembla dissiper un moment le nuage qui couvrait le front du ministre : il venait d'avancer une tour qui mettait le roi de Louis XIII dans cette fausse position qu'on nomme pat, situation où ce roi d'ébène, sans être attaqué personnellement, ne peut cependant ni reculer ni avancer dans aucun sens. Le Cardinal, levant les yeux, regarda son adversaire et se mit à sourire d'un côté des lèvres seulement, ne pouvant peutêtre s'interdire un secret rapprochement. Puis, en voyant les yeux éteints et la figure mourante du prince, il se pencha à l'oreille de Mazarin et lui dit :

— Je crois, ma foi, qu'il partira avant moi; il est bien changé.

En même temps, il lui prit une longue et violente toux ; souvent il sentait en lui cette douleur aiguë et persévérante ; à cet avertissement sinistre, il porta à sa bouche un mouchoir qu'il en retira sanglant ; mais, pour le cacher, il le jeta sous la table et sortit en regardant sévèrement autour de lui, comme pour défendre l'inquiétude.

Louis XIII, parfaitement insensible, ne fit pas le plus léger mouvement, et rangea ses pièces pour une autre partie avec une main décharnée et tremblante. Ces deux mourants semblaient tirer au sort leur dernière heure.

En cet instant une horloge sonna minuit. Le Roi leva la tête :

— Ah! ah! fit-il froidement, ce matin, à la même heure, M. le Grand, notre cher ami, a passé un mauvais moment.

Un cri perçant partit auprès de lui ; il frémit et se jeta de l'autre côté, renversant le jeu. Marie de Mantoue, sans connaissance, était dans les bras de la Reine ; celle-ci, pleurant amèrement, dit à l'oreille du Roi :

— Ah ! Sire, vous avez une hache à deux tranchants !

Elle donnait ensuite des soins et des baisers maternels à la jeune princesse, qui, entourée de toutes les femmes de la cour, ne revint de son évanouissement que pour verser des torrents de larmes. Sitôt qu'elle rouvrit les yeux :

— Hélas! oui, mon enfant, lui dit Anne d'Autriche, ma pauvre enfant, vous êtes reine de Pologne.

Il est arrivé souvent que le même événement qui faisait couler 4es larmes dans le palais des rois a répandu l'allégresse au dehors ; car le peuple croit toujours que la joie habite avec les fêtes. Il y eut cinq jours de réjouissances pour le retour du ministre et, chaque soir, sous les fenêtres du Palais- *7

Cardinal et sous celles du Louvre, se pressaient les habitants de Paris ; les dernières émeutes les avaient, pour ainsi dire, mis en goût pour les mouvements publics ; ils couraient d'une rue à l'autre avec une curiosité quelquefois insultante et hostile, tantôt marchant en processions silencieuses, tantôt poussant de longs éclats de rire ou des huées prolongées dont on ignorait le sens. Des bandes de jeunes hommes se battaient dans les carrefours et dansaient en rond sur les places publiques, comme pour manifester quelque espérance inconnue de plaisir et quelque joie insensée qui serrait le cœur. Il était remarquable que le silence le plus triste régnait justement dans les lieux que les ordres du ministre avaient préparés pour les réjouissances, et que l'on passait avec dédain devant les façades illuminées de son palais. Si quelques voix s'élevaient, c'était pour lire et relire sans cesse avec ironie les légendes et les inscriptions dont l'idiote flatterie de quelques écrivains obscurs avait entouré le portrait du Cardinalduc. L'une de ces images était gardée par des arquebusiers, qui ne la garantissaient pas des pierres que lui lançaient de loin des mains inconnues. Elle représentait le Cardinal généralissime portant un casque entouré de lauriers. On lisait au-dessous :

Grand duc ! c'est justement que la France t'honore ; Ainsi que le dieu Mars, dans Paris on t'adore l.

Ces belles choses ne persuadaient pas au peuple qu'il fût heureux; et en effet il n'adorait pas plus

1 Cette gravure existe encore.

le Cardinal que le dieu Mars, mais il acceptait ses fêtes à titre de désordre. Tout Paris était en rumeur, et des hommes à longue barbe, portant des torches, des pots remplis de vin et des verres d'étain qu'ils choquaient à grand bruit, se tenaient sous le bras et chantaient à l'unisson, avec des voix rudes et grossières, une ancienne ronde de la Ligue :

Reprenons la danse, Allons, c'est assez :

Le printemps commence, Les Rois sont passés.

Prenons quelque trêve ; Nous sommes lassés ; Les Rois de la fève Nous ont harassés.

Allons, Jean du Mayne, Les Rois sont passés1...

Les bandes effrayantes qui hurlaient ces paroles traversèrent les quais et le Pont-Neuf, froissant, contre les hautes maisons qui les couvraient alors, quelques bourgeois paisibles, attirés par la curiosité. Deux jeunes gens enveloppés dans des manteaux furent jetés lhin contre l'autre et se reconnurent à la lueur d'une torche placée au pied de la statue de Henri IV, nouvellement élevée, sous laquelle ils se trouvaient.

— Quoi ! encore à Paris, monsieur? dit Corneille à Milton ; je vous croyais à Londres.

— Entendez-vous ce peuple, monsieur ? l'entendez-vous ? quel est ce refrain terrible :

Les Rots sont passés ?

1 Chant des guerres civiles. (Voy. Mém. de la Ligue.)

5i6 CINQ-MARS

— Ce n'est rien encore, monsieur ; faites attention à leurs propos.

— Le Parlement est mort, disait l'un des hommes, les seigneurs sont morts : dansons, nous sommes les maîtres ; le vieux Cardinal s'en va, il n'y a plus que le Roi et nous.

— Entendez-vous ce misérable, monsieur ? reprit Corneille ; tout est là, toute notre époque est dans ce mot.

— Eh quoi ! est-ce là l'œuvre de ce ministre que l'on appelle grand parmi vous, et même chez les autres peuples ? Je ne comprends pas cet homme.

— Je vous l'expliquerai tout à l'heure, lui répondit Corneille ; mais, avant cela, écoutez la fin de cette lettre que j'ai reçue aujourd'hui. Approchons-nous de cette lanterne, sous la statue du feu roi... Nous sommes seuls, la foule est passée, écoutez :

« ... C'est par l'une de ces imprévoyances qui « empêchent l'accomplissement des plus géné- « reuses entreprises que nous n'avons pu sauver « MM. de Cinq-Mars et de Tho.u. Nous eussions dû « penser que, préparés à la mort par de longues « méditations, ils refuseraient nos secours ; mais « cette idée ne vint à aucun de nous ; dans la « précipitation de nos mesures, nous fîmes encore la « faute de nous trop disséminer dans la foule, ce « qui nous ôta le moyen de prendre une résolution « subite. J'étais placé, pour mon malheur, près de « l'échafaud, et je vis s'avancer jusqu'au pied nos « malheureux amis, qui soutenaient le pauvre abbé « Quillet, destiné à voir mourir son élève, qu'il « avait vu naître. Il sanglotait et n'avait que la

« force de baiser les mains des deux amis. Nous « nous avançâmes tous, prêts à nous élancer sur « les gardes au signal convenu ; mais je vis avec « douleur M. de Cinq-Mars jeter son chapeau loin « de lui d'un air de dédain. On avait remarqué no- « tre mouvement, et la garde catalane fut doublée « autour de l'échafaud. Je ne pouvais plus voir ; « mais j'entendais pleurer. Après les trois coups de « trompette ordinaires, le greffier criminel de Lyon, « étant à cheval assez près de l'échafaud, lut l'arrêt «de mort que ni l'un ni l'autre n'écoutèrent. M. de « Thou dit à M. de Cinq-Mars :

« — Eh bien ! cher ami, qui mourra le premier ? « Vous souvient-il de saint Gervais et de saint Proa tais ?

« — Ce sera celui que vous jugerez à propos, « répondit Cinq-Mars.

« Le second confesseur, prenant la parole, dit à « M. de Thou : — Vous êtes le plus âgé.

« — Il est vrai, dit M. de Thou, qui, s'adressant à « M. le Grand, lui dit : — Vous êtes le plus géné- « reux, vous voulez bien me montrer le chemin de « la gloire du ciel ?

« — Hélas ! dit Cinq-Mars, je vous ai ouvert « celui du précipice ; mais précipitons-nous dans « la mort généreusement, et nous surgirons dans a la gloire et le bonheur du ciel.

« Après quoi il l'embrassa et monta l'échafaud « avec une adresse et une légèreté merveilleuses. Il « fit un tour sur l'échafaud et considéra haut et bas « toute cette grande assemblée, d'un visage assuré « et qui ne témoignait aucune peur, et d'un main- « tien grave et fimcieux ; puis il fit un autre tour, «saluant le peuple de tous côtés, sans paraître

« reconnaître aucun de nous, mais avec une face « majestueuse et charmante; puis il se mit à genoux, «levant les yeux au ciel, adorant Dieu et lui re- « commandant sa fin : comme il baisait le crucifix, « le père cria au peuple de prier Dieu pour lui, et « M. le Grand, ouvrant les bras, joignant les mains, « tenant toujours son crucifix, fit la même de- « mande au peuple. Puis il s'alla jeter de bonne « grâce à genoux devant le bloc, embrassa le po- « teau, mit le cou dessus, leva les yeux au ciel, et. « demanda au confesseur : « Mon père, serai- je bien « ainsi ? » Puis, tandis que l'on coupait ses cheveux, « il éleva les yeux au ciel et dit en soupirant : « — Mon Dieu, qu'est-ce que ce monde ? mon Dieu, « je vous offre mon supplice en satisfaction de mes « péchés.

« — Qu'attends-tu? que fais-tu là? dit-il en- « suite à l'exécuteur qui était là et n'avait pas « encore tiré son couperet d'un méchant sac qu'il « avait apporté» Son confesseur, s' étant approché, « lui donna une médaille ; et lui, d'une tranquillité « d esprit incroyable, pria le père de tenir le cru- « cifix devant ses yeux, qu'il ne voulut point avoir « bandés. J'aperçus les deux mains tremblantes du «vieil abbé Quillet, qui élevait le crucifix. En ce « moment, une voix claire et pure comme celle d'un « ange entonna l'Ave, maris Stella. Dans le silence « universel, je reconnus la voix de M. de Thou, qui « attendait au pied de l'échafaud ; le peuple répéta « le chant sacré. M. de Cinq-Mars embrassa plus « étroitement le poteau et je vis s'élever une hache « faite à la façon des haches d'Angleterre. Un cri « effroyable du peuple, jeté de la place, des fenêtres « et des tours, m'avertit qu'elle était retombée et

« que la tête avait roulé jusqu'à terre ; j'eus encore « la force, heureusement, de penser à son âme et de « commencer une prière pour lui ; je la mêlai avec «celle que j'entendais prononcer à haute voix par « notre malheureux et pieux ami de Thou. Je me « relevai et le vis s'élancer sur l'échafaud avec tant « de promptitude, qu'on eût dit qu'il volait. Le « père et lui récitèrent les psaumes; il les disait avec «une ardeur de séraphin, comme si son âme eût « emporté son corps vers le ciel ; puis, s'agenouil- « lant, il baisa le sang de Cinq-Mars, comme celui « d'un martyr, et devint plus martyr encore lui- « même. Je ne sais si Dieu voulut lui accorder cette « grâce ; mais je vis avec horreur le bourreau, «effrayé sans doute du premier coup qu'il avait « porté, le frapper sur le haut de la tête, où le mal- « heureux jeune homme porta la main ; le peuple « poussa un long gémissement et s'avança en criant « contre le bourreau : ce misérable, tout troublé, « lui porta un second coup, qui ne fit encore que «l'écorcher et l'abattre sur le théâtre, où l'exé- « cuteur se roula sur lui pour l'achever. Un événe- « ment étrange effrayait le peuple autant que « l'horrible spectacle. Le vieux domestique de M. de « Cinq-Mars, tenant son cheval comme à un convoi « funèbre, s'était arrêté au pied de l'échafaud et, «semblable à un homme paralysé, regarda son «maître jusqu'à la fin, puis tout à coup, comme « frappé de la même hache, tomba mort sous le « coup qui avait fait tomber la tête.

« Je vous écris à la hâte ces tristes détails à « bord d'une galère de Gênes, où Fontrailles, « Gondi, d'Entraigues, Beauvau, du Lude, moi « et tous les conjurés, sommes retirés. Nous allons

« en Angleterre attendre que le temps ait délivré « la France du tyran que nous n'avons pu détruire. «J'abandonne pour toujours le service du lâche « prince qui nous a trahis.

« Montrésor. »

— Telle vient d'être, poursuivit Corneille, la fin de ces deux jeunes gens que vous vîtes naguère si puissants. Leur dernier soupir a été celui de l'ancienne monarchie ; il ne peut plus régner ici qu'une cour dorénavant ; les Grands et les Sénats sont anéantis l.

— Et voilà donc ce prétendu grand homme ! reprit Milton. Qu'a-t-il voulu faire ? Il veut donc créer des républiques dans l'avenir, puisqu'il détruit les bases de votre monarchie ?

— Ne le cherchez pas si loin, dit Corneille ; il n'a voulu que régner jusqu'à la fin de sa vie. Il a travaillé pour le moment et non pour l'avenir ; il a continué l'œuvre de Louis XI, et ni l'un ni l'autre n'ont su ce qu'ils faisaient.

L'Anglais se prit à rire.

— Je croyais, dit-il, je croyais que le vrai génie avait une autre marche. Cet homme a ébranlé ce qu'il devait soutenir, et on l'admire 1 Je plains votre nation.

— Ne la plaignez pas I s'écria vivement Corneille ; un homme passe, mais un peuple se renouvelle. Celui-ci, monsieur, est doué d'une immortelle énergie que rien ne peut éteindre : souvent son imagination l 'égarera ; mais une

1 On appelait le parlement sénat. Il existe des lettres adressées à Monseigneur de Harlay, prince du Sénat de Paris et premier juge du royaume.

raison supérieure finira toujours par dominer ses désordres.

Les deux jeunes et déjà grands hommes se promenaient en parlant ainsi sur cet emplacement qui sépare la statue de Henri IV de la place Dauphine, au milieu de laquelle ils s'arrêtèrent un moment.

— . Oui, monsieur, poursuivit Corneille, je vois tous les soirs avec quelle vitesse une pensée généreuse retentit dans les cœurs français et, tous les soirs, je me retire heureux de l'avoir vu. La reconnaissance prosterne les pauvres devant cette statue d'un bon roi ; qui sait quel autre monument élèverait une autre passion auprès de celuici ? qui sait jusqu'où l'amour de la gloire conduirait notre peuple ? qui sait si, au lieu même où nous sommes, ne s'élèvera pas une pyramide arrachée à l'Orient ?

— Ce sont les secrets de l'avenir, dit Milton ; j'admire, comme vous, votre peuple passionné ; mais je le crains pour lui-même ; je le comprends mal aussi et je ne reconnais pas son esprit, quand je le vois prodiguer son admiration à des hommes tels que celui qui vous gouverne. L'amour du pouvoir est bien puéril, et cet homme en est dévoré sans avoir la force de le saisir tout entier. Chose risible ! il est tyran sous un maître. Ce colosse, toujours sans équilibre, vient d'être presque renversé sous le doigt d'un enfant. Est-ce là le génie ? Non, non ! Lorsqu'il daigne quitter ses hautes régions pour une passion humaine, du moins doitil l'envahir. Puisque ce Richelieu ne voulait que le pouvoir, que ne l'a-t-il donc pris par le sommet, au lieu de l'emprunter à une faible tête de Roi

qui tourne et qui fléchit ? Je vais trouver un homme qui n'a pas encore paru, et que je vois dominé par cette misérable ambition ; mais je crois qu'il ira plus loin. Il se nomme Cromwell.

Écrit en 1826.

Lorsque parut pour la première fois ce livre1, il parut seul, sans notes, comme œuvre d'art, comme résumé cl' un siècle. Pour qu'en toute loyauté il fût jugé par le public, l'auteur ne voulut l'entourer en nulle façon de cet éclat apparent des recherches historiques, dont il est trop facile de décorer un livre nouveau. Il voulut, selon la théorie qui sert ici de préface : Sur la vérité dans l'art, ne point montrer le vrai détaillé, mais l'œuvre épique, la composition avec sa tragédie, dont les nœuds enveloppent tous les personnages éminents du temps de Louis XIII. Bientôt cependant l'auteur s'aperçut de la nécessité d'indiquer les sources principales de son travail ; et, comme il avait toujours voulu remonter aux plus pures, c'est-à-dire aux manuscrits, et, à leur défaut, aux éditions contemporaines, il ajouta les renseignements les plus détaillés à la seconde édition de Cinq-Mars2, pour rectifier des erreurs répandues sur l'authenticité de quelques faits. Depuis lors, il revint à la simple et primitive unité de son ouvrage. Mais aujourd'hui qu'on a multiplié, au delà de ce qu'il eût pu attendre, cette production, qu'il est loin de croire irréprochable, il veut que les esprits curieux des détails du vrai anecdotique n'aient pas à chercher ailleurs des documents qu'il avait écartés.

Page 123.

Une barbe plate et rousse à l'extrémité...

« Pendant sa jeunesse, dit l'historien du père Joseph, il avait les cheveux et la barbe d'un blond roux un peu ardent. Il s'était

1 Mars 1826. — 2vol.in-i8.

- Juin 1826. — 4 vol. in-12.

aperçu que Louis XIII ne pouvait souffrir cette couleur ; aussi avait-il pris soin de la brunir avec des pp gnes de plomb et d'acier, jusqu'à ce qu'il eut trouvé le moyen de la blanchir, que lui donna plus tard un empirique. L'horreur du roi était telle pour cette couleur, qu'un jour son premier gentilhomme de la chambre (dont le frère avait le plus beau gouvernement du royaume), ayant l'honneur d'accompagner Sa Majesté à Fontainebleau, dans une partie de chasse, il fit tant de pluie qu'elle emporta toute la peinture dont il cachait la rousseur de ses cheveux. Le prince, l'ayant aperçue, en eut peur et lui dit : « Bon Dieu, que vois-je ! ne paraissez plus devant moi ! » Le gentilhomme fut obligé de se défaire de sa charge. »

Page 125.

Son confident...

Ce trop célèbre capucin, que l'un de ses historiens appelle l'esprit auxiliaire du Cardinal, fut non seulement son confident, mais celui du Roi même. Inflexible, souple et bas, il affermissait les pas du ministre dans les voies du sang et l'aidait à y faire descendre le faible prince. L'histoire de cet homme est partout ; mais voici les détails d'une de ses manœuvres que l'on connaît peu :

M. de Montmorency était pris à Castelnaudary ; Louis XIII hésitait à le faire périr. Monsieur, qui l'avait abandonné sur le champ de bataille, demandait sa grâce avec vigueur. Le Cardinal voulait sa mort et ne savait comment obtenir cette précieuse faveur. Bullion était chargé de la négociation, et conseillait Gaston : ce fut à cet homme que Joseph s'adressa d'abord.

Il s'empare de lui avec une adresse de serpent, et, par son organe, fait conseiller à Monsieur de ne plus demander au Roi des assurances pour la grâce du jeune duc, mais de s'en remettre à la bonté seule de Louis, dont on blessait le cœur en ayant l'air d'en douter. Monsieur croit voir dans ce discours l'intention de pardonner, insinuée par son frère même, et fait son accommodement pour lui seul, sans rien stipuler pour le jeune duc, et s'en remettant a la clémence du Roi. C est alors qu'en un conseil étroit entre le Roi, le Cardinal et Joseph, celui-ci ose prendre la parole le premier et, concertant la fougue de ses vociférations politiques avec les flegmatiques argumenta du 1 acbe de Louis la promesse, trop bien tenue, d'être [ble.

Brulart de Léon, ambassadeur à Ratisbonne avec Joseph, dit

que le capucin n'avait de chrétien que le nom, et ne cherchait qu'à tromper tout le monde.

Un ouvrage de 1635, intitulé la Vérité défendue, en parle en ces termes :

«Il est le grand inquisiteur d'État, interroge les prétendus criminels, fait mettre les hommes en prison sans information, empêche que leur justification ne soit écoutée et, par des terreurs

Paniques, il tire les déclarations qui servent pour couvrir injustice du Cardinal. Il fait indignement servir le ciel à la terre, le nom de Dieu aux tromperies, et la religion aux ruses de l'Etat. »

Du reste, il appartenait à une très bonne famille, dont le nom était du Tremblay.

Je renvoie à la Vie même de cet indigne religieux ceux qui le voudront mieux connaître.

Page 127.

Le Cardinal lui dicta ces devoirs de nouvelle nature, etc.

Ces insolents commandements de la religion ministérielle, fondée par Richelieu, sont extraits d'un manuscrit désigné dans l'histoire du père Joseph.

Voici comment s'exprime à ce sujet le révérend et naïf historien et généalogiste, continuateur de l'abbé Richard :

«Il composa avec le Cardinal un livre ayant pour titre : l'Unité du ministre et les qualités qu'il doit avoir. Cet ouvrage n'a jamais vu le jour qu'entre les mains du Roi, et c'est ce traité qui détermina Sa Majesté à se reposer entièrement du gouvernement de son royaume sur Son Éminence. J'ai vu ce manuscrit in-folio, qui est très bien écrit. On n'aura pas de peine à reconnaître que le père Joseph en est l'auteur, par la lecture des principales propositions qui y sont prouvées, premièrement comme vérités chrétiennes, secondement comme vérités politiques. On pourrait intituler ce livre : Testament politique du père Joseph. Tous les grands hommes du siècle passé en ont laissé. On reconnaîtra aisément le génie du père dans l'extrait de ce testament. » {Histoire du père Joseph.)

Suivent les articles tels qu'on vient de les lire.

Page 133.

Quant au Marillac, etc.

Le maréchal de Marillac fut privé de ses juges légitimes ; les membres du Parlement, qui voulurent en vain prendre connaissance de l'affaire, virent Mole, leur procureur général, décrété et interdit. Traîné innocent de tribunaux en tribunaux, sans en trouver un assez habile pour lui découvrir un crime, le maréchal de Marillac tomba enfin sous l'arrêt des commissaires, lu par un garde des sceaux ecclésiastique (Châteauneuf), auquel il fallut une dispense de Rome, sollicitée exprès, pour condamner un homme sans reproche ; et le Cardinal se prit à rire des lumières qu'il avait fait descendre forcément sur les juges. Quelle confusion! quel temps ! On ne saurait trop éclairer les points principaux de l'histoire, pour éteindre les puérils regrets du passé dans quelques esprits qui n'examinent pas.

Page 184.

Ce jour-là, le Cardinal parut revêtu d'un costume entièrement guerrier.

Ce costume est exactement décrit dans les Mémoires manuscrits de Pontis, tel qu'on le lit ici. (Bibliothèque de V Arsenal.)

Page 214.

D'extirper une branche royale de Bourbon...

Le comte de Soissons, assassiné à la bataille de la Marfée,

3u'il gagnait sur les troupes du Roi, ou plutôt du Cardinal, 'ai sous les yeux des relations contemporaines les plus détaillées de cette affaire. Elles renferment ce qui suit : «Le régiment de Metternich et l'infanterie de Lamboy s' estant rompus, il ne resta près dudit comte que trois ou quatre des siens ; lequel, dans ce désordre, fut abordé d'un cavalier seul que ses gens ne connurent dans cette confusion pour rnneiny, qui inv donna un coup de pistolet au-dessous de l'œil, dont il fut tué tout

. n'ayant d'autre dessein que de servir Sa

et son État, et arrester les violences de celuy qui veut

tout ce qui est au-dessus de lui ;... il (le Cardinal) vient

d'extirper une branche royale de Bourbon, ayant fait choisir ce prince par un de ses gardes, qui s'était mis avec ce dessein exécrable, et par son commandement, parmy les gens d'armes de ce prince, ayant été reconneu tel, après qu'il fut tué sur la place par Riquemont, escuyer du même prince défunct. » (Montglat, Fabert, etc., etc., Relation de Montrésor, t. II, p. 520.) Il existe à la Bibliothèque de Paris un curieux autographe, qui montre quel prix mettait le Cardinal à ces sortes d'expéditions.

Billet de M. Des Noyers, escrit à M. le maréchal de CMtillon après la bataille de Sedan.

Le Roy a résolu de donner un gouvernement et une pension pour sa vie durante au gendarme qui a tué le général des ennemis. Monsieur le maréchal l'enverra à Reims trouver Sa Majesté aussitôt qu'il y sera arrivé. Fait à Péronne, ce 9 juillet 1641.

Des Noyers.

Vol. g. 6, 233 MM.

Examen de la correspondance secrète du cardinal de Richelieu, relative au procès de MM. de Cinq-Mars et de Thou.

L'activité infatigable, la pénétration vive, la persévérance ingénieuse du cardinal de Richelieu à la fin de ses jours, quand les maladies, les fatigues, les chagrins, semblaient devoir amortir ses rares facultés, ne sont pas seulement en évidence dans la conduite de cette affaire ; il est curieux d'y observer, en gémissant, les voies souterraines par lesquelles devait passer, pour arriver à son but, ce puissant mineur, comme disait Shakespeare : O xvorthy pioneer I Toutes les petitesses auxquelles sont forcés de descendre les travailleurs politiques pourraient rendre plus modestes leurs imitateurs, s'ils considéraient que celui-ci, après tous ses efforts, après l'accomplissement entier de ses projets, ne réussit qu'à hâter et assurer la chute de la monarchie unitaire qu'il croyait affermir pour toujours.

Pour montrer ces écrits sous leur vrai jour, il est nécessaire d'en écarter les longues phrases de procèsverbal, dont la sécheresse et la confusion ont dégoûté sans doute tous ceux qui les ont parcourus. Mais il importe d'en extraire les traits singuliers et vifs que l'on démêle dans cette nuit, lorsqu'on y attache des regards attentifs.

Sitôt que M. de Cinq-Mars est arrêté et que le duc d'Orléans s'est excusé par la lettre que j'ai citée dans le cours de ce livre1, la première inquiétude du Cardinal est de savoir si M. de Bouillon est arrêté. Dans le doute, et craignant le retour de Louis XIII à sa première affection pour Cinq-Mars, il s'arrête à Tarascon, et de là veut s'assurer que son crédit est dans toute sa force : comme un athlète qui se prépare à un grand combat, il essaye son bras et pèse sa massue.

Instruction, après l'arrest de M. le Grand, à messieurs de Chavigny et Des Noyers, estant près du Roy, pour sçavoir, entre autres choses, de Sa Majesté, si Son Eminence agira comme elle a fait ci-devant, ainsi qu'elle le jugera à propos.

Si M. de Bouillon est pris, il est question de fair c voir promptement que l'on l'a pris avec justice ; pour ce faire, il faut descouvrir les auteurs de Madame qui en ont donné advis, et qu'au cas que ladite darne ne voudroit, on peut trouver quelque invention par laquelle on puisse faire connoistre qu'on a cette découverte ; on le peut faire en resserrant de toutes parts les prisonniers sans permettre de parler à personne, parce que, par ce moyen, on pourrait faire croire aux uns que les autres ont dit ce que l'on sçait : ce qux leur donnera lieu de se confesser, et à tout le moins de le croire.

Faut arrester Clonlac, que l'on dit avoir des papiers secrets. Faut retirer la cassette de cheveux et amourettes qu'a M. de Choisy.

Faut représenter au Roy qu'il est très important de ne dire pas

1 Page 441.

qu'il ait bruslé tous les papiers, et en effet l'on croit qu'il ne l'a pas fait.

Si Monsieur de Bouillon est pris, il faut pourvoir l'Italie d'un chef de grande fidélité, pour plusieurs raisons qui pressent. Il en faut un en Guyenne et un autre dans le Roussillon, estant douteux si Monsieur de Turenne voudroit servir, et si l'on doit le laisser seul, le Roy y pourvoira s'il lui plaist.

On voit quel piège il indique ; M. de Cinq-Mars y tomba le premier.

La réponse ne se fait pas attendre : on a arrêté M. de Bouillon ; le Roi a consenti à faire tous les mensonges qui lui sont dictés et, pour preuve de son obéissance, il écrit de sa main la lettre qui suit :

Lettre du Roy à Son Éminence.

Je ne me trouve jamais que bien de vous voir. Je me porte beaucoup mieux depuis hier ; et ensuite de la prise de Monsieur de Bouillon, qui est un coup de parti, j'espère avec l'ayde de Dieu que tout ira bien, et qu'il nie donnera la parfaite santé ; c'est de quoi je le prie de tout mon cœur.

Lolys.

Avec ce gage on peut agir : il a fait menacer Monsieur et ne lui a répondu que vaguement. Gaston se remet à supplier : le même jour, il écrit au Roi, au cardinal Mazarin, à M. Des Noyers, à M. de Chavigny, et une seconde fois au Cardinal. Remarquez que c'était à lui d'abord qu'il avait demandé pardon le 17 juin, avant de supplier le Roi le 25, suivant en cela la hiérarchie établie par le Cardinal. Il demande grâce à tout le monde et promet une entière confession

Là-dessus, le Cardinal met le pied sur le frère du Roi, et l'écrase par la lettre froide où il lui conseille de tout confesser. On l'a lue au chapitre le Travail (page 441).

Reviennent de nouveaux rapports du fidèle agent Chavigny, lequel ne connaît pas d'assez humbles

termes pour parler au Cardinal, dont il se dit sans cesse la créature. Chavigny se moque de Monsieur et du choléra-morbus (déjà connu, comme l'on voit), qui saisit l'agent de ce prince, dans la peur d'être arrêté. — Il fait conseiller à Gaston de se retirer hors de France. On voit que le Roi ne se permet pas de répondre sans que le Cardinal ait corrigé la lettre qu'il doit écrire.

M. de Chavigny à Son Êminence,

Le Roy parla hier à M. de La Rivière aussi bien et aussi fortement qu'on le pouvoit désirer. Je luy fis mettre par escrit et signer tout ce qu'il luy dit de la part de Monsieur, ainsi que Son Êminence verra par la copie que je luy envoyé : et lorsqu'il fit difficulté d'obéir aux commandements de Sa Majesté, elle luy parla en maistre, et il eut si grand'peur qu'on l'arrestât, qu'il luy prit presque une défaillance, et ensuite une espèce de choléra-morbus dont il a esté guary en luy rasseurant l'esprit. Le Roy fut ravy de ce que Monseigneur n'eust pas la pensée de voir Monsieur. En parlant à Monsieur de La Rivière, je l'ai fait tomber insensiblement dans le dessein de proposer à Monsieur qu'il confesse ingénuëment toutes les choses par un escrit qu'il envoyera au Roy; pour, après avoir vu Sa Majesté, s'en aller pendant un temps hors du royaume, avec ses bonnes grâces, et celles de Son Eminence.

Il m'a dit qu'il feroit cette proposition à Monseigneur, et qu'il luy demanderoit sa parole, pour la seureté de Monsieur, au cas qu'en confessant toutes choses par escrit, il vinst trouver le Roy, pour s'en aller par après hors de France.

En ce cas, son Êminence aura agréable de faire sçavoir à ses créatures si Venise n'est pas le meilleur lieu où puisse aller Monsieur, et quelle somme elle estime qu'on puisse lui accorder par an.

J'envoye à Monseigneur la réponse du Roy, qui doit estre mise au pied de la déclaration de La Rivière, afin qu'elle soit corrigée comme il lui plaira, et de la mettre entre ses mains quand il passera.

Je seray jusques à la mort sa très humble, très obligée et très fidèle créature.

Chavigny.

A Montfrin, le dernier juin 1642.

Le Cardinal permet à Monsieur de sortir du

royaume et d'aller à Venise, et stipule la pension qu'il aura, de façon à le rendre sage.

Mémoires de MM. de Chavigny et Des Noyers.

Je ne fais point de difficulté, si le Roy le trouve bon, de donner parole à M. de La Rivière que Monsieur, déclarant au Roy tout ce qu'il sait par escrit, sans réserve, venant voir Sa Majesté avant que de sortir du royaume, selon la proposition que nous en a fait ledit sieur de La Rivière, Sa Majesté le laissera aller librement, sans qu'il reçoive mal, s'il sort du consentement du Roy. Venise est une bonne demeure et, en ce cas, il faut que la permission qu'il demandera au Roy de sortir porte : « Pour ne revenir en France que lorsqu'il plaira au Roy nous le permettre et nous l'ordonner. »

Quant à l'argent, je crois qu'il se doit contenter de ce que le Roy d'Espagne luy devoit donner, sçavoir : dix mille écus par mois. Car luy donner plus, c'est luy donner moyen de mal faire ; et le Roy ne pouvant consentir qu il meine avec luy les mauvais esprits qui l'ont perdu, il n'a pas besoin davantage pour luy et pour les gens de bien. Cependant, s'il faut passer jusqu'à quatre cent mille livres, je ne crois pas qu'il faille s'arrester pour peu de ebose. Je suis entièrement à ceux qui m'aiment comme vous.

Le Cardinal de Richelieu.

De Tarascon, ce dernier juin 1642.

Ou M. de La Rivière vient avec un simple compliment de parole et une confession de faute déguisée, ou il vient avec charge de descouvrir une partie de ce qui a esté fait :

Si le premier, le Roi doit adjouster foi (ou le témoigner) à ce qu'il dit, et respondre qu'il pardonne volontiers à Monsieur, et que M. de La Rivière lui rapporte ce qu'il a sur la conscience, qu'il n'en doit pas estre en peine :

Si le second, il doit encore lui tesmoigner de croire que tout ce qu'il dit est tout, et respondre : «Ce que vous venez de descouvrir me surprend et ne me surprend pas.

« Il me surprend, parce que je n'eusse pas attendu ce nouveau tesmoignage de manque d'affection de mon Frère. Il ne me surprend pas, parce que M. le Grand, estant pris, s'enquiert fort si on ne l'accuse point d'intelligence avec Monsieur.

« Monsieur de La Rivière, je vous parleray franchement : ceux qui ont donné ces mauvais conseils à mon Frère ne doivent rien attendre de moi, que la rigueur de la justice : pour mon Frère, s'il me descouvre tout ce qu'il a fait sans réserve, il recevra des

effets de ma bonté, comme il en a déjà receu plusieurs fois par le passé. »

Quelque instance que La Rivière fasse d'avoir promesse d'un pardon général, sans obligation de descouvrir tout ce qui s'est passé, le Roy demeurera dans sa dernière response, luy disant qu'il ne voudroit pas luy-mesme le conseiller de faire plus que Dieu, qui requiert un vrai repentir et une ingénue reconnoissance pour pardonner ;

Qu'il luy doit suffire qu'il l'asseure que Monsieur recevra les effets de sa bonté, s'il se gouverne envers Sa Majesté comme il doit, c'est-à-dire ainsi qu'il est dit cy-dessus.

On voit que les rôles sont écrits mot pour mot et que le Roi ne doit rien ajouter ni retrancher. Aussitôt l'agent de Monsieur (La Rivière) accourt et le Cardinal l'envoie au Roi d'avance dicter sa réponse. Avec quelle souplesse chaque personnage obéit au directeur de cette sanglante comédie 1

Les observateurs politiques ne s'endorment pas : ils excitent Louis XIII par tous les moyens possibles contre le bouc émissaire sur qui tout péché doit retomber. On redouble de rigueurs avec le prisonnier.

Des Noyers écrit, le 30 juin 1642, au Cardinal :

Le Roy m'a dit qu'il croit que M. le Grand eût été capable de se j aire huguenot. J'y ai adjousté qu'il se fût fait Turc pour régner et oster î Sa Majesté ce que Dieu luy a si légitimement donné. Sur quoi le Roy m'a dit :

« Je le crois. »

Sa Majesté, m'a dit ce matin que Tréville avoit entretenu M. le Marquis sur l'arrivée de M. le Grand à Montpellier, et qu'en entrant dans la citadelle il avoit dit :

«Ah! Faut-il mourir à vingt-deux ans! Faut-il conspirer ceotrtj la patrie d'aussi bonne heure I « Ce qu'elle avoit très bien receu.

M. Des Noyers à Son Éminence.

Paris, le Ier juillet.

Sa Majesté est échauffée plus que jamais contre M. le Grand, car elle a seu que, durant sa maladie, ce misérable, que M. le premier-président nomme fort bien le perfide public, avoit dit du Roy :

« Il tramera encore ! >

Rien n'est oublié pour irriter Louis XIII, quoiqu'il nous soit difficile de sentir le sel du bon mot du premier président.

Le même homme (Des Noyers) écrit encore, le Ier juillet 1642, de Pierrelatte :

Sa Majesté continue dans de très grandes démonstrations d'amour pour Monseigneur, et dans une exécration non pareille pour ce malheureux perfide public.

Ainsi le bulletin de la colère royale est envoyé au Cardinal heure par heure, et l'on a soin que la fièvre ne cesse pas. Les parents des deux jeunes gens veulent supplier, on les arrête. M. de Chavigny écrit le 3 juillet 1642 :

L'abbé d'Effiat et l'abbé de Thou venoient trouver le Roy, à ce qu'on nous avoit assuré. Sa Majesté a trouvé bon qu'on envoyast au-devant d'eux pour leur commander de se retirer.

La correspondance est pressante. Le lendemain (4 juillet 1642), le Cardinal écrit de Tarascon :

Les énigmes les plus obscures commencent à s'expliquer : le perfide public, confessant, au lieu où il est, qu'il a eu de mauvais desseins contre la personne de M. le Cardinal, mais qu'il n'en a point eu que le Roy n'y ait consenti ; le mal est que la liberté qu'il a eue jusques à présent de se promener deux fois le jour, fait que ce discours commence d'être bien espandu en cette province, ce qui peut faire beaucoup de mauvais effets.

Une crainte mortelle agite le Cardinal qu'on ne vienne à savoir que le Roi a été de la conjuration : il rend la prison plus sévère. Il ajoute :

Ceton, lieutenant des gardes écossaises, âgé de soixante-six ans, a laissé promener M. le Grand deux fois le jour. Il n'y a que trois jours qu'il en usoit encore ainsi, ce qui me feroit croire que les premiers ordres ont été perdus.

M. de Bouillon n'a demandé qu'un médecin et deux valets de chambre ; le perfide public a six personnes qui doivent être retranchées. Autrement, il est impossible qu'il ne fasse sçavoir iout ce qu'il voudra ; jamais prince n'en eut davantage.

Vous parlerez adroitement de ce que dessus, sans me mettre en jeu aucunement.

Comme il attend avec impatience un bon commissaire, il dit :

J'attends M. de Chazé, que nous essayerons par M. de Thon. — Faites-le hâter par le Rhône, car le temps nous presse, et il est nécessaire que ]e sois icy pour l'aider à ses interrogations, que je lui donnerai toutes digérées.

Comme il faut envenimer la plaie du cœur royal, il n'oublie pas un trait qui puisse porter :

Il est bon que le fidel marquis de Mortemar dise au Roy comme le perfide public disait que Fontrailles avoit dit un bon mot sur ses maladies, sçavoir est :

« Il n'est pas encore assez mal. »

Pour montrer comme le perfide et ses principaux confidents estoient mal intentionnez vers le Roy.

On voit que nulle légèreté de propos, nulle étourderie de jeune favori, vraie ou supposée, n'est omise par le rusé politique. Chavigny répond sur-le-champ et dans les mêmes termes :

Le fidèle ii |. rendre son temps pour dire

ce que M. le Ctfdlna] a mandé : ce sera pour demain; nous

us M M1"- le Roy en dira,

Puis, le lendemain, le même Chavigny écrit à la bâte :

Mortemar a dit tout au long au Roy le mot de M. le Grand. Le Roy n'a pas manqué, aussitôt ouy ce discours, de le rapporter à Chavigny.

C'est-à-dire à lui-même : il persifle ainsi Louis XIII sur sa docilité !

Et je crois qu'il en fait de mesme à M. Des Noyers.

Le Roy m'a commandé expressément de le faire sçavoir à Son Éminence, et luy dire qu'il croyoit M. le Grand assez détestable pour avoir eu une si horrible pensée, et qu'il se souvient qu'il avoit à Lyon plus de cinquante gentilshommes qui dépendoient de luy.

On n'a rien oublié pour entretenir Sa Majesté en belle humeur. Le Roy a répété plusieurs fois que M. le Grand estoit le plus grand menteur du monde. Ainsi on peut espérer que l'amitié est bien usée dans le cœur de Louis XIII.

Le 6 juillet 1642 (que l'on remarque cette rapidité), les deux créatures du Cardinal-duc, Chavigny et Des Noyers, lui disaient le résultat de leurs insinuations :

Nous supplions très humblement Monseigneur de se mettre l'esprit en repos, et de croire qu'il ne fut jamais si puissant auprès du Roy qu'il est, que sa présence opérera tout ce qu'elle voudra.

Le lendemain, le Cardinal-duc écrit au Roi très humblement et sur le ton d'une victime et d'un prêtre candide que le Roi défend :

Son Éminence au Roy.

Ayant sçeu, dit-il, la nouvelle descouverte qu'il a pieu au Roy faire du mauvais dessein qu' avoit M. le Grand contre moy, contre un Cardinal qui, depuis vingt-cinq ans, a, par la permission de Dieu, assez heureusement servi son maistre ; plus la malice de ce malheureux est grande, plus la bonté de Sa Majesté paroist. Du septiesme juillet 1642.

Et le 7, il fait venir M. de Thou dans sa chambre, l'envoyant chercher dans la prison de Tarascon. J'ai sous les yeux ce curieux interrogatoire, et le donne tel qu'il a été conservé mot pour mot. Il n'est pas superflu de faire remarquer le ton de politesse exquise des deux personnages, dont aucun n'oublie le caractère de l'autre, et qui semblent toujours avoir dans la pensée leur vieil adage : Un gentilhomme en vaut un autre.

Interrogatoire et réponse de M. de Thou à Monseigneur le Cardinal-duc, qui l'envoya quérir en la prison du chasteau de Tarascon. {Journal de M. le Cardinal de Richelieu, qu'il a faict durant le grand orage de la cour, en l'année 1642, et tiré des Mémoires qu'il a escrits de sa main. M.DC.XLVIII.)

M. le Cardinal. Monsieur, je vous prie de m' excuser de vous avoir donné la peine de venir icy.

M. de Thou. Monseigneur, je la reçois avec honneur et faveur.

Après, il lui fit donner une chaise près de son lit.

M. le Cardinal. Monsieur, je vous prie de me dire l'origine des choses qui se sont passées cy-devant.

M. de Thou. Monseigneur, il n'y a personne qui le puisse mieux sçavoir que Votre Éminence.

M. le Cardinal. Je n'ai point d'intelligence en Espagne pour le sçavoir.

M. de Thou. Le Roy en ayant donné l'ordre, Monseigneur, cela n'a peu estre sans vous l'avoir fait connoistre.

M. le Cardinal. Avez-vous escrit à Rome et en Espagne ?

M. de Thou. Ouy, Monseigneur, par le commandement du Roy.

M. le Cardinal. Estes-vous secrétaire d'Etat, pour l'avoir fait?

M. de Thou. Non, Monseigneur ; mais le Roy me l'avoit commandé, je n'ai peu faillir de le faire.

M. le Cardinal. Avez-vous quelque pouvoir de cela?

M. de Thou. Ouy, Monseigneur, la parole du Roy, et un commandement de le faire par escrit.

M. le Cardinal. Si est-ce que M. de Cinq-Mars n'en a rien dit?

M. de Thou. Il a eu tort, Monseigneur, de ne l'avoir dit ; car il a receu le commandement aussi bien que moi.

M. le Cardinal. Où sont ces commandements ?

M. de Thou. Ils sont en bonnes mains, pour les produire quand il en sera besoin.

Mais c'est là ce qu'il faut éviter. Le Cardinal ne veut pas savoir que le Roi a donné des ordres contre lui. Il demande à Paris des commissaires, un surtout qu'il désigne, M. de Lamon, pour aider M. de Chazé à de nouveaux interrogatoires dirigés contre ce de Thou si imposant, si ferme, si grave, si loyal et si redoutable par sa vertu.

Tandis que ce jeune magistrat parle ainsi, Gaston d'Orléans, Monsieur, le frère du Roi, envoie sa confession et se met à genoux, en ces termes :

Gaston, fils de France, frère unique du Roy, estant touché d'un véritable repentir d'avoir encore manqué à la fidélité

Sue je dois au Roy mon seigneur, et désirant me rendre digne e la grâce et du pardon, j'avoue sincèrement toutes les choses dont je suis coupable.

Suivent les accusations contre M. le Grand, sur qui il rejette noblement toute l'affaire.

Puis une seconde confession accompagne la première, touchant l'autre péché :

Monsieur, frère du Roy, à son Éminence.

D'Aigueperce, 7 juillet.

Gaston, etc. Ne pouvant assez exprimer à mon cousin le Cardinal de Richelieu quelle est mon extrême douleur d'avoir pris des liaisons et correspondances avec ses ennemis... je proteste devant Dieu, et prie M. le Cardinal de croire que je n'ai pas eu plus grande connoissance de ce qui peut regarder sa personne et que, pour mourir, je n'aurois jamais preste ny l'oreille ny le cœur à la moindre proposition qui eust esté contre elle, etc., etc.

La politesse de la frayeur ne peut aller plus loin et plus bas assurément.

Mais le maître n'est pas content encore de ces mensonges et de ces humiliations.

Il envoie ses ordres sur ce qui doit être dit par Monsieur, s'il veut qu'on lui permette de rester dans le royaume et qu'on lui donne de quoi vivre.

On confrontera Monsieur et M. de Cinq-Mars.

Instructions de Son Éminence.

Quand on amènera M. le Grand au lieu où sera la personne de Monsieur, Monsieur lui doit dire :

« Monsieur le Grand, quoyque nous soyons de différente qualité, nous nous trouvons en mesme peine, mais il faut que nous ayons recours à mesme remède. Je confesse notre faute et supplie le Roy de la pardonner. »

Ou M. le Grand prendra le mesme chemin et demeurera d'accord de ce qu'aura dit Monsieur, ou il voudra faire l'innocent ; en quel cas Monsieur lui dira :

« Vous m'avez parlé en tel lieu, vous m'avez dit cela, vous vinstes à Saint-Germain me trouver en mon escurie avec M. de Bouillon (tel et moy, tels et tels)... » Ensuite Monsieur dira le reste de l'histoire.

Il fera de mesme lorsqu'on luy amènera M. de Bouillon.

Il se contentera de la promesse de rester dans le royaume, sans jamais y prétendre charge ny emploi.

Je dis ceci, après avoir bien philosophé sur cette affaire, qui peut estre celle de la plus grande importance qui soit jamais arrivée en ce royaume de cette nature.

Mais Monsieur fait beaucoup de difficulté de se laisser confronter aux accusés ; il craint de manquer d'assurance devant eux. Le Roi n'ose l'exiger de son frère ; il faut trouver un biais ; le chancelier Séguier le trouve et l'envoie bien vite :

J'ai proposé au Roy de mander MM. Talon, conseiller d'Estat

et advocat général, Le Bret et du Bignon, qui ont tous grande

connoissance de matières criminelles, pour oonftttt avec moy

sur toutes les proposition! que Je lui fend.

Leur advis est que l'on peut dispense! m<>k.sieur d'estre

; à 1.1 leoture de sa déclaration aux ." i Cet advis est appuyé d'exemple! et de raisons; quant aux aiples, nous avons la procédure faite de La Mole et de

Coconas, accusés de lèze-majesté. En ce procès, les déclarations du Roy de Navarre et du duc d'Alençon furent receues et leues aux accusés sans confrontation, encore qu'ils l'eussent demandée. ... Une déposition d'un témoin avec des présomptions infaillibles servent de preuve et de conviction contre un accusé en crime de lèze-majeste : ce qui n'est pas aux autres crimes.

On voit que le chancelier y met fort bonne volonté.

Suit l'avis donné par Jacques Talon et Hierosme Bignon et Orner Talon, décidant « qu'aucun fils de France n'a esté ouy dans aucun procès, et que leur déclaration sert de preuve sans confrontation ».

Le chancelier reçoit la déclaration de Monsieur, en compagnie des juges, sieurs de Laubardemont, Marca, de Paris, Champigny, Miraumesnil, de Chazé et de Sève, dans laquelle le duc d'Orléans avoue : avoir donné deux blancs signés à Fontrailles pour traiter avec le roi d'Espagne, à l'instigation de M. le Grand ; il le présente comme ayant séduit aussi M. de Bouillon.

Après ces écrits, le Cardinal est armé de toutes pièces et, sûr du succès, il peut partir. Il se rend à Paris; et, tandis que l'on jugea Lyon Cinq-Mars et de Thou qu'il abandonne, il va remettre la main sur le Roi et faire grâce à Monsieur moyennant sa nullité politique, et à M. de Bouillon en échange de la place de Sedan.

Le rapport du procès est très curieux à lire et trop volumineux pour être copié ici ; il se trouve à la suite des interrogatoires. Le rapporteur charge ainsi M. de Cinq-Mars, après avoir passé légèrement sur Monsieur et le duc de Bouillon :

Quant à M. le Grand, il est chargé non seulement d'estre complice de cette conjuration, mais ensuite d'en estre auteur et promoteur.

M. le Grand empoisonne l'esprit de Monsieur par des craintes imaginaires et supposées par lui. Voilà un crime.

Pour se garantir de ses terreurs, il le porte à faire un parti dans l'Estat. En voilà deux.

// le porte à s'unir à l'Espagne. C'en est un troisième.

Il le porte à ruiner M. le Cardinal, et le faire chasser des affai~ res. C'en est un quatrième.

// le porte à faire la guerre en France pendant le siège de Perpignan, pour interrompre le cours du bonheur de cet Estât. C'en est un cinquième.

Il dresse luy-mesme le traité d'Espagne. C'en est un sixième.

Il produit Fontrailles à Monsieur pour estre envoyé pour le traité, et envoyé à M. le comte d'Aubijoux. Ces suites peuvent être estimées un septième crime, ou au moins l'accomplissement de tous les autres.

Tous sont crimes de lèse-majesté, celuy qui touche la personne des ministres des princes estant réputé, par les lois anciennes et constitutions des empereurs, de pareil poids que ceux qui tou» chent leurs propres personnes.

Un ministre sert bien son prince et son Estât, on l'oste à tous les deux ; c'est tout de mesme que qui priveroit le premier d'un bras, et le second d'une partie de sa puissance.

Je livre ces arguments aux réflexions des jurisconsultes. Ils penseront peut-être qu'il y eût eu quelque réponse à faire si l'on eût regardé comme possible de répondre à ces absurdités d'un pouvoir sans contrôle. Le grand fait du traité d'Espagne suffisait, et je ne transcris ce que le rapporteur ajoute que pour montrer l'acharnement qui lui était prescrit contre l'ennemi, le rival de faveur du premier ministre l.

Si M. de Cinq-Mars eût été moins ardent, moins hautain et plus habile, il ne devait pas se mettre dans son tort en traitant avec l'étranger. Il pouvait renverser le Cardinal à moins de frais et sans s'attacher au front l'écriteau d'allié de l'étranger, toujours détesté des nations monarchiques ou républicaines, celui du connétable de Bourbon et de Coriolan. Mais

1 II y a peu de mots aussi Involontairement et cruellement

comiques que col ■• si souvent: // le porte <i, etc.

un se trouve ainsi pn r .m-dessous

. que Bon gouverneur porte ivemeur de vir..

t de trente-quatre. S.n lie.

il avait vingt-deux ans et n'avait pas la tête tout entière aux grandes affaires. Il agissait trop vite, hâté par la passion, contre un homme d'expérience qui savait attendre avec froideur et mettre son ennemi dans son tort.

Sur l'interrogatoire secret.

(Extrait des registres.)

M. de Cinq-Mars advoua à M. le Chancelier que la plus forte passion qui l'avoit emporté à ce qu'il avoit fait estoit de mettre hors des affaires M. le Cardinal, contre lequel il avoit une adversion qu'il ne pouvoit vaincre ny modérer.

Il disoit que six choses lui avoient donné cette adversion : x. La première, qu'après le siège d'Arras, à la fin duquel il s'estoit trouvé, M. le Cardinal avoit parlé de luy comme d'une personne qui n'avoit pas tesmoigné beaucoup de cœur ;

2. Qu'après l'alliance de M. le marquis de Sourdis et de son frère, le Cardinal avoit dit que M. de Sourdis avoit faict honneur à sa maison ;

3. Qu'ayant souhaité d'estre faict Duc et Pair, M. le Cardinal en avoit destourné le Roy ;

4. Qu'il s'estoit senti obligé de prendre la protection de M. l'archevesque de Bordeaux, lequel il avoit cru qu'on vouloit perdre ;

5. Que luy parlant de la princesse Marie, il dit que sa mère vouloit faire le mariage de luy avec elle ; Son Éminence dict que sa mère, M™* d'Effiat, estoit une folle, et que si la princesse Marie avoit cette pensée, qu'elle estoit plus folle encore. Qu'ayant été proposée pour femme de Monsieur, il auroit bien de la vanité et de la présomption de la prétendre ; que c'estoit chose ridicule ;

6. Que le Cardinal avoit trouvé étrange que le Roy l'eust admis au conseil, et l'en avoit faict sortir.

Page 464.

Il se faisait tirer, dit un journal manuscrit, etc.

Son bateau prit terre contre la balme de Bonneri. En cette ville, où quantité de noblesse l'attendoit, entre autres M. le comte de Suze, Monseigneur de Viviers le salua à la sortie de son bateau ; mais il fallut attendre de lui parler jusques à ce

qu'il f ust au logis qu'on lui avoit préparé dans la ville. Quand son bateau abordoit la terre, il y avoit un pont de bois qui du bateau alloit au bord de la rivière ; après qu'on avoit vu s'il s'estoit bien assuré, on sortoit le lit dans lequel ledit seigneur estoit couché, car il estoit malade d'une douleur ou ulcère au bras. Il y avoit six puissants hommes qui portoient le lit avec deux barres ; et les liens où les hommes mettoient les mains estoient rembourrés et garnis de bumeteries. Ils portoient sur les épaules et autour du cou certaines trapointes garnies en dedans de coton, et la main couverte de buffle ; si bien que les sangles ou surfaix qu'ils mettoient au cou estoient comme une étole qui descendoit jusques aux barres dans lesquelles elles estoient passées. Ainsi ces hommes portoient le lit et ledit seigneur dans les villes ou aux maisons auxquelles il devoit loger. Mais ce dont tout le monde estoit étonné, c'est qu'il entroit dans les maisons par les fenêtres ; car, auparavant qu'il arrivât, les maçons qu'il menoit abattoient les croisées des maisons, ou faisoient des ouvertures aux murailles des chambres où il devoit loger, et en après on faisoit un pont de bois qui venoit de la rue jusqu'aux fenêtres ou ouvertures de son logis : ainsi estant dans son lit portatif, il passoit par les rues, et on le passoit sur le pont jusque dans un autre lit qui lui estoit préparé dans sa chambre, que ses officiers avoient tapissée de damas incarnat et violet, avec des ameublements très riches. Il logea à Viviers dans la maison de Montarguy, qui est à présent à l'université de notre église. On abattit la croisée de la chambre, qui a sa vue sur la place, et le pont de bois pour y monter venoit depuis la boutique de Noël de Viel, sous la maison d'Ales, du côté du nord, jusques à l'ouverture des fenêtres, où le seigneur Cardinal fut porté de la manière expliquée. Sa chambre estoit gardée de tous côtés, tant sous les voûtes qu'es côtés et sur le dessus des logements où il couchoit.

Sa cour ou suite estoit composée de gens d'importance ; la civilité, affabilité et courtoisie estoient avec eux. La dévotion y estoit très grande ; car les soldats, qui sont ordinairement indévots et impies, firent de grandes dévotions. Le lendemain de son arrivée, qui estoit un dimanche, plusieurs d'iceux se confessèrent et communièrent avec démonstration de grande piété; ils no firent aucune insolence dans la ville, vivant quasi comme des pucelles, La noblesse aussi fit de grandes dévouons. Quand on estoit sur le Rhône, quoiqu'il y cust quantité de batemt dans les barques qu'après les chevaux, on n'osoit jamais blasphémer, qu'est quasi un miracle que de tell, demeurassent dans une telle rétention ; on ne leur oyait proférer que les mots qui leur estoient nécessaires pour la conduite de leurs barques, mais si modestement, que tout le inonde en estoit ravi.

Monseigneur le cardinal Bigni logea à l'archidiaconé. On avoit préparé la maison de M. Panisse pour Monseigneur le cardinal Mazarin ; mais au partir du bourg Saint-Andéol, il prit la poste pour aller trouver le Roy. Le dimanche 25, ledit seigneur fut reporté dans son bateau avec le même ordre. (Extrait du journal manuscrit de J. de Banne.)

Sur les derniers moments de MM. de Cinq-Mars et de Thou, et leurs actes de dévotion.

La bravoure de M. de Cinq-Mars était froide, noble et élégante. Il n'y en a pas de mieux attestée. Si, après tant de détails historiques résumés dans le livre, il en fallait de nouvelles preuves, j'ajouterais, pour les confirmer, cette lettre de M. de Marca, et des fragments du rapport qui les suit, où l'on pourra remarquer ce passage :

C'est une merveille incroyable qu'il ne témoigna jamais aucune peur, ni trouble, ni aucune émotion, etc.

Le recueil intitulé : Journal de M. le Cardinal, duc de Richelieu, qu'il a faict durant le grand orage de la cour, en l'an 1642, tiré de ses Mémoires qu'il a escrits de sa main, porte ces paroles à la relation de l'instruction du procès :

M. de Cinq-Mars ne changea jamais de visage, ny de parole ; toujours les mêmes douceur, modération et assurance.

Tallemant des Réaux dit dans ses Mémoires, tome I, page 418, etc., etc. :

« M. le Grand fut ferme, et le combat qu'il souffroit en luymême ne parut point au dehors. — Il mourut avec une grandeur de courage étonnante, et ne s'amusa point à haranguer. Il ne voulut point de bandeau. Il avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit le billot si ferme, qu'on eut de la peine à en retirer ses bras. Il estoit plein de cœur et mourut en galant homme. Quoiqu'on eût résolu de ne point lui donner la question, comme portoit la sentence, or: ne laissa pas de la lui présenter ; cela le

toucha, mais ne lui fit rien faire qui le démentît, et il défaisoit déjà son pourpoint quand on lui fit lever la main seulement. »

Plusieurs rapports ajoutent que, conduit à la chambre de la torture, il s'écria : « Où me menez-vous ? — Qu'il sent mauvais ici ! » en portant son mouchoir à son nez. Ce dédain me semble un de ces traits de bravoure moqueuse dont notre histoire fourmille.

Il rappelle le mot d'un gentilhomme qui, conduit à l'échafaud de 1793, dit au charretier du tombereau : « Postillon, mène-nous bien, tu auras pour boire. » Les Français se vengent de la mort en se moquant d'elle.

Fragment d'une lettre de M. de Marca, conseiller d'Estat, à M. de Brienne, secrétaire d'Estat, laquelle fait mention de toitt ce qui s'est passé à l'instruction du, procez de Messieurs de Cinq-Mars et de Thou.

Monsieur,

J'ay creu que vous auriez pour agréable d'estre informé des choses principales qui se sont passées au jugement qui a esté rendu contre Messieurs le Grand et de Thou ; c'est pourquoy j'ay pris la liberté de vous en donner connoissance par celle-cy. Monsieur le Chancelier commença par la déposition de Monsieur le duc d'Orléans, laquelle il reçeut en forme judiciaire à Ville- Franche en Beau-Jolois, où estoit lors Monsieur, dont lecture luy fut faite en présence de sept commissaires qui assistoient Monsieur le Chancelier. En cette action, il déclara que Monsieur le Grand l'avoit sollicité de faire une liaison avec luy et avec Monsieur de Bouillon, et de traiter avec l'Espagne ; ce qu'ils auroient résolu eux trois dans l'hostcl de Venise, au faubourg Saint-Germain, environ la feste des Rois demii

Fontrailles fut choisi pour aller à Madrid, où il arresta le traité avec le Comte-Duc par lequel le Roy d'Espagne promettoit de fournir douze mille hommes de pied et cinq mille chevaux de vieilles troupes, quarante mille escus à Monsieur pour faire nouvelles levées, etc.,

La confession du traité, sans l'avoir révélé, jointe air: preuves qui sont au pn- .t remises pour la ] 'lices,

et le temps de six semaines ou plus que Monsieur de Thou avoit demeuré près de Monsieur le Grand, logeant dans sa maison près

de Perpignan, le conseillant en ses affaires, après avoir eu connoissanoe que ledit sieur le Grand avoit traité avec l'Espagne, et partant qu'il estoit criminel de lèze-majesté ; tout cela joint ensemble porta les juges à le condamner, suivant les lois et l'ordonnance qui sont expressément contre ceux qui ont sceu une conspiration contre 1 Estât et ne l'ont pas révélée, encore que leur silence ne soit point accompagne de tant d'autres circonstances qu'estoient en l'affaire dudit sieur de Thou. Il est mort en vray chrestien, en homme de courage, cela mérite un grand discours particulier. Monsieur le Grand a aussi témoigné une fermeté toujours égale, et fort résolue à la mort, avec une froideur admirable, une constance et une dévotion chrestienne. Je vous supplie que je quitte ce discours funeste, pour vous asseurer que je continue dans les respects que je dois, et le désir de paroistre par les effets que je suis, ,

Monsieur,

Votre très humble et obéissant serviteur,

Marca.

De Lyon, ce 16 septembre 1642.

A la suite de cette lettre de M. de Marca fut imprimé, en m. dc. lxv, un journal qui, depuis peu, a été attribué légèrement à un greffier de la ville de Lyon. Ce rapport fut très répandu et publié, comme on voit, il y a cent soixante-douze ans. Une partie des détails a été reproduite, en 1826, par moi, en le citant, et ses traits principaux sont épars et, pour ainsi dire, semés dans le cours de la composition. Cependant, quelques-uns de ces traits, qui ne pouvaient y trouver place, furent à dessein laissés de côté, et ont été omis dans les réimpressions qui ont été faites de ce rapport. Il ne sera pas inutile de les reproduire ici. Us complètent la peinture des caractères de ce livre et montrent que j'ai été religieusement fidèle à l'histoire, et n'ai pas permis à l'imagination de se jouer hors du cercle tracé par la vérité.

« Nous avons vu le favori du plus grand et du plus juste des

rois laisser sa tête sur l'échafaud, à l'âge de vingt-deux ans,

mais avec une constance qui trouvera à peine sa pareille dans

nos histoires. Nous avons vu un conseiller d'Estat mourir comme

un saint, après un crime que les hommes ne peuvent pardonner avec justice. — 11 n'y a personne au monde qui, sçachant leur conspiration contre l'Estat, ne les juge dignes de mort, et il y aura peu de gens qui, ayant connoissance de leur condition et de leurs belles qualités naturelles, ne plaignent leur malheur.

« Monsieur de Cinq-Mars arriva à Lyon le quatriesme septembre de la présente année 1642, sur les deux heures après midy, dans un carrosse traisné par quatre chevaux, dans lequel il y avoit quatre Gardes du corps, ayant le mousquet sur le bras, et entouré de gardes à pied au nombre de cent qui estoient à Monsieur le Cardinal-Duc. Devant marchoient deux cents cavaliers, la pluspart Catalans, et estoient suivis de trois cents autres bien montez.

« Monsieur le Grand estoit vêtu de drap de Hollande, couleur de musc, tout couvert de dentelle d'or, avec un manteau d'escarlate à gros boutons d'argent à queue, lequel estant sur le pont du Rosne, avant que d'entrer dans la ville, demanda à Monsieur de Ceton, lieutenant des gardes écossoises, s'il agréoit qu'on fermast le carrosse ; ce qui luy fut refusé, et fut conduit par le pont Saint- Jean ; de là au Change ; et puis par la rue de Flandres jusques au pied du chasteau de Pierre- Encise, se montrant par les rues incessamment par l'une et l'autre portière, saluant tout le monde avec une face riante, sortant demy-corps du carrosse ; et mesme recogneut beaucoup de personnes qu'il salua, les appelant par leurs noms.

« Estant arrivé à Pierre-Encise, il fut assez surpris quand on luy dit qu'il falloit descendre, et monter à cheval par le dehors de la ville, pour atteindre le chasteau : « Voicy donc la dernière « que je feray, » dit-il, s'estant imaginé qu'on avoit donné ordre de le conduire au bois de Vincennes. Il avoit souvent demandé aux gardes si on ne lui permettroit pas d'aller à la chasse quand il y seroit.

« Sa prison estoit au pied de la grande tour du chasteau, qui n'avoit pas d'autre vue que deux petites fenestres qui tomboient dans un petit jardin, au bas desquelles il y avoit corps de garde, dans la chambre aussi, où Monsieur de Ceton couchoit avec quatre gardes dans l 'arrière-chambre, et à toutes les portes il en estoit de mesme.

«Monsieur le cardinal Bichy le fut visiter le lendemain cinquiesme, et luy demanda s'il luy agréoit qu'on luy envoyast quelqu'un avec nui il se pust divertir dans sa prison. Il respondit qu'il en serait très aise, mais qu'il ne méritoit pas que personne prist cette peine.

« En suite de quoy Monsieur le cardinal de Lyon fit appeler Il Pèw .M.il.ivi lt< . jésuite, auquel 11 donna commission de l'aller

voir puisqu'il le dAalroil : lequel y fut le 6 dès lei cinq beuree du matin, où il demeura jusques à huit heures. Il le trouva dans un

lit de damas incarnat, incommodé, ce qui le rendoit fort pasle et débile. Le bon Père sceut si bien entrer dans son esprit, qu'il le demanda encore sur le soir, puis continua à le voir soir et matin pendant tous les jours de sa prison : lequel rendit compte peu après à Messieurs les Cardinaux- Ducs et de Lyon, et à Monsieur le Chancelier de tout ce qu'il lui avoit dit, et demeura ce mesme père longtemps en conférence avec Son Éminence Ducale encore qu'elle ne se laissoit voir pour lors à personne.

« Le septiesme, Monsieur le Chancelier fut visiter Monsieur de Cinq-Mars, et le traita fort civilement, lui disant qu'il n'avoit point sujet d'appréhender, mais bien d'espérer toute chose à son advantage, qu'il sçavoit bien qu'il avoit affaire à un bon juge, qui n'avoit garde d'estre mesconnoissant des faveurs qu'il avoit receues de son bienfaiteur ; qu'il sçavoit très bien que c'estoit par bontez et son pouvoir que le Roy ne l'avoit pas dépossédé de sa charge ; que cette faveur estoit si grande qu'elle ne méritoit pas seulement un souvenir immortel, mais des reconnoissances infinies : et que c'estoit dans les occasions qu'il les y feroit paroistre. Le sujet de ce compliment estoit pris sur ce que Monsieur le Grand avoit adoucy une fois le Roy, qui estoit en grande colère contre Monsieur le Chancelier ; mais la véritable raison de ces civilitez estoit la crainte qu'il avoit qu'il ne le refusast pour juge, et qu'il n'appelast au Parlement de Paris pour estre délivré par le peuple qui l'aymoit passionnément.

« Monsieur le Grand luy responcht que cette civilité le remplissoit de honte et de confusion ; mais pourtant, dit-il, je voy bien que de la façon que l'on procède à mon affaire l'on en veut à ma vie ; c'est fait de tnoy, monsieur, le Roy m'a abandonné. Je ne me considère que comme une victime qu'on va immoler à la passion de mes ennemis et à la facilité du Roy. A quoy Monsieur le Chancelier repartit que ses sentiments n'estoient pas justes, et qu'il en avoit des expériences toutes contraires. — Dieu le veuille, dit Monsieur le Grand, mais je ne le puis croire.

« Le 8, Monsieur le Chancelier l'alla voyr, accompagné de six maistres des requestes, de deux Présidents et de six Conseillers de Grenoble, duquel après l'avoir interrogé depuis les sept heures du matin jusques à deux heures de l'après midy, ils ne purent jamais rien tirer des cas à lui imposez. »

Ce rapport, qui, ainsi que je l'ai dit^ fut imprimé à la suite de la lettre de M. de Marca, donne encore ce trait curieux, qui atteste la présence d'esprit incroyable de M. de Thou :

« Après sa confession, il fut visité par le père Jean Terrasse,

gardien du couvent de l'Observatoire de Saint-François de Tarascon, qui l'avoit visité et consolé durant sa prison de Tarascon. Il fut bien aise de le voir, il se promena avec lui quelque temps dans un entretien spirituel. Ce père estoit venu à l'occasion d'un vœu que M. de Thou avoit fait à Tarascon pour sa délivrance, qui estoit de fonder une chapelle de trois cents livres de rente annuelle dans l'église des pères Cordeliers de cette ville de Tarascon ; il donna ordre pour cette fondation, voulant s'acquitter de son vœu, puisque Dieu, disoit-il, le délivroit non seulement d'une prison de pierre, mais encore de la prison de son corps ; demanda de l'encre et du papier, et écrivit judicieusement cette belle inscription qu'il voulut estre mise en cette chapelle :

CHRISTO LIBERATORI,

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