‹ Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII; précédée de réflexions sur la vérité dans l'art, accompagnée de documents historiquesChapitre 14 sur 54 · L ENTREVUE · texte numérisé non relu

L ENTREVUE

— Puis-je savoir, monsieur l'abbé, pourquoi vous me regardez d'une manière si assurée ?

— Parbleu ! monsieur de Launay, c'est que je suis curieux de voir ce que vous allez faire. Tout le monde abandonne votre Cardinal-Duc depuis votre voyage en Touraine ; vous n'y pensez pas, allez donc causer un moment avec les gens de Monsieur ou de la Reine ; vous êtes en retard do dix minutes sur la montre du cardinal de La Valette, qui vient de toucher la main à Rochepot et à tous les gentilshommes du feu comte de Soissons, que je pleurerai toute ma vie.

— Voilà qui est bien, monsieur de Gondi, je vous entends assez, c'est un appel que vous me faites l'honneur de m'adresser.

— Oui, m.onsieur le comte, reprit le jeune abbé en saluant avec toute la gravité du temps ; je cherchais l'occasion de vous appeler au nom de M. d'Attichi, mon ami, avec qui vous ^Mes quelque chose à Paris.

— Monsieur l'abbé, je suis à vos ordres, je vais chercher mes seconds, cherchez les vôtres.

— Ce sera à cheval, avec l'épée et le pistolet, n'est-il pas vrai? ajouta Gondi, avec le même air dont on arrangerait une partie de campagne, en époussetant la manche de sa soutane avec le doigt.

— Si tel est votre bon plaisir, reprit l'autre.

Et ils se séparèrent pour un instant en se saluant avec grande pohtesse et de profondes révérences.

Une foule brillante de jeunes gentilshommes passait et repassait autour d'eux dans la galerie. Ils s'y mêlèrent pour chercher leurs amis. Toute l'élégance des costumes du temps était déployée par la cour dans cette matinée : les petits manteaux de toutes les couleurs, en velours ou «n satin, brodés d'or ou d'argent, des croix de Saint-Michel et du Saint-Esprit, les fraise? les plumes nombreuses des

chapeaux, les aiguillettes d'or, les chaînes qui suspendaient de longues épées, tout brillait, tout étincelait, moins encore que le feu des regards de cette jeunesse guerrière, que ses propos \ifs, ses rires spirituels et éclatants. Au miUeu de cette assemblée passaient lentement des personnages graves et de grands seigneurs suivis de leurs nombreux gentilshommes.

Le petit abbé de Gondi, qui avait la vue très-basse, se promenait par:Tii la foule, fronçant les sourcils, fermant à demi les yeux pour mieux voir, et relevant sa moustache, car les ecclésiastiques en portaient alors. Il regardait chacun sous le nez pour reconnaître ses amis, et s'arrêta enfin à un jeune homme d'une fort grande taille, vêtu de noir de la tête aux pieds, et dont l'épée même était d'acier bronzé fort noir. Il causait avec un capitaine des gardes, lorsque l'abbé de Gondi le tira à part :

— Monsieur de Thou, lui dit-il, j'aurai besoin de vous pour second dans une heure, à cheval, avec l'épée et le pistolet, si vous voulez me faire cet honneur...

— Monsieur, vous savez que je suis des vôtres tout à fait et à tout venant. Où nous trouverons-nous?

— Devant le bastion espagnol, s'il vous plaît.

— Pardon si je retourne à une conversation qui m'intéressait beaucoup; je serai exact au rendez-vous.

Et de Thou le quitta pour retourner à son capitaine. II avait dit tout ceci avec une voix fort douce, le plus inaltérable sang-froid, et même quelque chose de distrait.

Le petit abbé lui serra la main avec une vive satisfaction, et continua sa recherche.

Il ne lui fut pas si facile de conclure le marché avec les jeunes seigneurs auxquels il s'adressa, car ils le connaissaient mieux que M. de Thou, et, du plus loin qu'ils le voyaient venir, ils cherchaient à l'éviter, ou riaient de

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lui-même avec lui, et ne s'engageaient point à le servir.

— Eh! l'abbé, vous voilà encore à chercher ; je gage que c'est un second qu'il vous faut? dit le duc de Beaufort.

— Et moi, je parie, ajouta M. de La Rochefoucauld, que c'est contre quelqu'un du Cardinal-Duc.

— Vous avez raison tous deux, messieurs ; mais depuis ([uand riez-vous des affaires d'honneur ?

— Dieu m'en garde ! reprit M. de Beaufort ; des hommes d'épée comme nous sommes vénèrent toujours tierce, quarte et octave; mais, quant aux plis de la soutane, je n'y connais rien.

— Parbleu , monsieur , vous savez bien qu'elle ne m'embarrasse pas le poignet, et je le prouverai à qui voudra. Je ne cherche du reste qu'à jeter ce froc aux orties.

— C'est donc pour le déchirer que vous vous battez si souvent? dit La Rochefoucauld. Mais rappelez-vous, mon cher abbé, que vous êtes dessous.

Gondi tourna le dos en regardant à une pendule et ne voulant pas perdre plus de temps à de mauvaises plaisanteries ; mais il n'eut pas plus de succès ailleurs, car, ayant abordé deux gentilshommes de la jeune Reine, qu'il supposait mécontents du Cardinal, et heureux par conséquent de se mesurer avec ses créatures, l'un lui dit fort gravement :

— Monsieur de Gondi, vous savez ce qui vient de se passer-? Le Roi a dit tout haut : « Que notre impérieux Cardinal le veuille ou non, la veuve de Henri-le-Grand ne restera pas plus longtemps exilée. » Impérieux, monsieur l'abbé, sentez-vous cela? Le Roi n'avait encore rien dit d'aussi fort contre lui. Impérieux! c'est une disgrâce complète. Vraiment, personne n'osera plus lui parler ; il va quitter la cour aujourd'hui certainement.

— On m'a dit cela, monsieur; mais j'ai une affaire.,.

— C'est /leureiLX pour vous, qu'il arrêtait tout court dans votre carrière.

— Une affaire d'honneur...

— Au lieu que Mazarin est pour vous...

— Mais voulez-vous, ou non, m'écouter ?

— Ah ! s'il est pour vous, vos aventures ne peuvent lui sortir de la tête, votre beau duel avec M. de Coutenan et la jolie petite épinglière ; il en a même parlé au Roi Allons, adieu, cher abbé, nous sommes fort pressés ; adieu, adieu...

Et, reprenant le bras de son ami, le jeune persifleur, sans écouter un mot de plus, marcha vite dans la galerie et se perdit dans la multitude des passants.

Le pauvre abbé restait donc fort mortifié de ne pouvoir trouver qu'un second, et regardait tristement s'écouler l'heure et la foule, lorsqu'il aperçut un jeune gentilhomme qui lui était inconnu, assis près d'une table et appuyé sur son coude d'un air mélancolique. 11 portait des habits de deuil qui n'indiquaient aucun attachement particulier à une grande maison ou à un corps; et, paraissant attendre sans impatience le moment d'entrer chez le Roi, il regardait d'un air insouciant ceux qui l'entouraient et semblait ne les pas voir et n'en connaître aucun.

Gondi, jetant les yeux sur lui, l'aborda sans hésiter.

— Ma foi, monsieur, lui dit-il, je n'ai pas l'honneur de vous connaître; mais une partie d'escrime ne peut jamais déplaire à un homme comme il faut ; et, si vous voulez être mon second, dans un quart d'heure nous serons sur le pré. Je suis Paul de Gondi, et j'ai appelé M. de Launay, qui est au Cardinal, fort galant homme d'ailleurs.

L'inconnu, sans être étonné de cette apostropho, lui répondit sans clianger d'attitude :

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— Et quels sont ses seconds ?

— Ma foi, je n'en sais rien ; mais que vous imporle qui le servira ? on n'en est pas plus mal avec ses amis pour leur avoir donné un petit coup de pointe.

L'étranger sourit nonchalamment, resta un instant à passer sa main dans ses longs cheveux châtains; et lui dit enfin avec indolence et regardant à une grosse montre ronde suspendue à sa ceinture :

— Au fait, monsieur, comme je n'ai rien de mieux à faire et que je n'ai pas d'amis ici, je vous suis : j'aime au tant faire cela qu'autre chose.

Et, prenant sur la table son large chapeau à plumes noires, il partit lentement, suivant le martial abbé, qui allait vite devant lui et revenait le hâter, comme un enfant qui court devant son père, ou un jeune carlin qui va et revient vingt fois avant d'arriver au bout d'une allée.

Cependant, deux huissiers, vêtus de livrées royales, ouvrirent les grands rideaux qui séparaient la galerie de la tente du Roi, et le silence s'établit partout. On commença à entrer successivement et avec lenteur dans la demeure passagère du prince. Il reçut avec grâce toute sa cour, et c'était lui-même qui le premier s'offrait à la vue de chaque personne introduite.

Devant une très-petite table entourée de fauteuils dorés, était debout le Roi Louis XIII, environné des grands officiers de la couronne ; son costume était fort élégant: une sorte de veste de couleur chamois, avec les manches ouvertes et ornées d'aiguillettes et de rubans bleus, le couvrait jusqu'à la ceinture. Un haut-de-chausses large et flottant ne lui tombait qu'aux genoux, et son étoffe jaune et rayée de rouge était ornée en ba,s de rubans bleus. Ses bottes à l'écuyère, ne s'élevant guère à plus de trois pouces au-dessus de la cheville du pied, étaient dou

blées d'une profusion de dentelles, et si larges, qu'elles semblaient les porter comme un vase porte des fleurs. Un petit manteau de velours bleu, où la croix du Saint-Esprit était brodée, couvrait le bras gauche du Roi, appuyé sur le pommeau de son épée.

11 avait 'la tête découverte, et l'on voyait parfaitement sa figure pâle et noble éclairée par le soleil que le haut de sa tente laissait pénétrer. La petite barbe pointue que l'on portait alors augmentait encore la maigreur de son visage, mais en accroissait aussi l'expression mélancolique ; à son front élevé, à son profil antique, à son nez aquilin, on reconnaissait un prince de la grande race des Bourbons; il avait tout de ses ancêtres, hormis la force du regard : ses yeux semblaient rougis par des larmes et voilés par un sommeil perpétuel, et l'incertitude de sa vue lui donnait l'air un peu égaré.

Il affecta en ce moment d'appeler autour de lui et d'écouter avec attention les plus grands ennemis du Cardinal, qu'il attendait à chaque minute, en se balançant un peu d'un pied sur l'autre, habitude héréditaire de sa famille ; il parlai-" avec assez de vitesse, mais s'interrompant pour faire un signe de tête gracieux ou un geste de la main à ceux qui passaient devant lui en le saluant profondément.

11 y avait deux heures pour ainsi dire que l'on passait devant le Roi sans qiie le Cardinal eût paru ; toute ia cour était accumulée et serrée derrière le prince et dans les galeries tendues qui se prolongeaient derrière sa tente ; déjà un intervalle de temps plus long commençait à séparer les noms des courtisans que l'on annonçait.

— Ne verrons-nous pas notre cousin le Cardinal? dit le Roi en se retournant et regardant Montrésor , gentilhomme de Monsieur, comme pour l'encourager à répondre.

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