‹ Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII; précédée de réflexions sur la vérité dans l'art, accompagnée de documents historiquesChapitre 15 sur 54 · L'ENTREVUE · texte numérisé non relu

L'ENTREVUE

— Sire, on le croit fort malade en cet instant, repartit celui-ci.

— Et je ne vois pourtant que Votre Majesté qui le Duisse guérir, dit le duc de Beaufort.

— Nous ne guérissons que les écrouelles, dit le Roi ; bt les maux du Cardinal sont toujours si mystérieux, que nous avouons n'y rien connaître.

Le prince s'essayait aussi de loin à braver son ministre, prenant des forces dans la plaisanterie pour rompre mieux son joug insupportable, mais si difficile à soulever. Il croyait presque y avoir réussi, et, soutenu par l'air de joie de tout ce qui l'environnait, il s'applaudissait déjà intérieurement d'avoir çu prendre l'empire suprême et jouissait en ce moment de toute la force qu'il se croyait. Un trouble involontaire au fond du cœur lui disait bien que, cette heure passée, tout le fardeau de l'État allait retomber sur lui seul ; mais il parlait pour s'étourdir sur cette pensée importune, et se dissimulant le sentiment intime qu'il avait de son impuissance à régner, il ne laissait plus flotter son imagination sur le résultat des entreprises, se contraignant ainsi lui-même à oublier les pénibles chemins qui peuvent y conduire. Des phrases rapides se succédaient sur ses lèvres.

— Nous allons bientôt prendre Perpignan, disait-il de loin à Fabert. — Eh bien, Cardinal, la Lorraine est à nous, ajoutait-il pour la Valette.

Puis touchant le bras de Mazarin :

— 11 n'est pas si difficile que l'on croit de mener tout un royaume n'est-ce pas ?

L'Italien, qui n'avait pas autant de confiance que le commun des courtisans dans la disgrâce du Cardinal, répondit sans se compromettre :

— Ah ! Sire, les derniers succès de Votre Majesté, au dedans et au dehors, prouvent assez combien elle est

habile à choisir ses instraments et à les diriger, et...

Mais le duc de Beaufort, l'interrompant avec celte confiance, cette voix élevée et cet air qui lui méiitèrcnt par la suite le surnom d'Important, s'écria tout haut de Ba tête :

— Pardieu, Sire, il ne faut que le vouloir ; une nation se mène comme un cheval avec l'éperon et la bride ; et comme nous sommes tous de bons cavaUers, on n'a qu'à prendre parmi nous tous.

Cette belle sortie du fat n'eut pas le temps de faire son effet, car deux huissiers à la fois crièrent : — Son Éminence !

Le Roi rougit involontairement, comme surpris en flagrant délit; mais bientôt, se raffermissant, il prit un air de hauteur résolue qui n'échappa point au ministre.

Celui-ci, revêtu de toute la pompe du costume de cardinal, appuyé sur deux jeunes pages et sui\i de son capitaine des gardes et de plus de cinq cents gentilshommes attachés à sa maison, s'avança vers le Roi lentement, et s'arrêtant à chaque pas, comme éprouvant des souffrances qui l'y forçaient, mais en effet pour observer les physionomies qu'il avait en face. Un coup d'œil lui suffit.

Sa suite resta à l'entrée de la tente royale, et de tous ceux qui la remplissaient pas un n'eut l'assurance de lo saluer ou de jeter un regard sur lui ; La Valette même feignait d'être fort occupé d'une conversation avec Montrésor ; et le Roi, qui voulait le mal recevoir , affecta de le saluer légèrement et de continuer un aparté à voix basse avec le duc de Beaufort.

Le Cardinal fut donc forcé, après le premier salut, de s'arrêter et de passer du côté de la foule des courtisans, comme s'il eût voulu s'y confondre; mais son dessein était de les éprouver de plus orès • ils reculèrent tous

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comme à l'aspect d'un lépreux ; le seul Fabert s'avança vers lui avec l'air franc et brusque qui lui était habituel, et employant dans son langage les expressions de son métier,

— Eh bien ! monseigneur, vous faites une brèche au milieu d'eux comme un boulet de canon; je vous en demande pardon pour eux.

— Et vous tenez ferme devant moi comme devant l'en» nemi, dit le Cardinal-Duc ; vous n'en serez pas fâché par la suite, mon cher Fabert.

Mazarin s'approcha aussi, mais avec précaution, du Cardinal, et, donnant à ses traits mobiles l'expression d'une tristesse profonde, lui fit cinq ou six révérences fort basses et tournant le dos au groupe du Roi, de sorte que l'on pouvait les prendre de là pour ces saluts froids et précipités que l'on fait à quelqu'un dont on veut se défaire, et du côté du Duc pour des marques de respect, mais d'une discrète et silencieuse douleur.

Le ministre, toujours calme, sourit avec dédain; et, prenant ce regard fixe et cet air de grandeur qui paraissait en lui dans les dangers imminents, il s'appuya de nouveau sur ses pages, et sans attendre un mot ou un regard de son souverain, prit tout à coup son parti et marcha directement vers lui en traversant la tente dans toute sa longueur. Personne ne l'avait perdu de vue, tout en faisant paraître le contraire, et tout se tut, ceux mêmes qui parlaient au Roi ; tous les courtisans se penchèrent en avant pour voir et écouter.

Louis XIII étonné se retourna, et, la présence d'esprit lui manquant totalement, il demeura immobile et attendit avec un regard glacé, qui était sa seule force, force diaertie très-grande dans un prince.

Le Cardinal, arrivé près du monarque, ne s'inclina pas; mais, sans changer d'attitude, les yeux baissés et les deux

mains posées sur l'épaule des deux enfants à demi courbés, il dit :

— Sire, je viens supplier Votre Majesté de m'accorder enfin une retraite après laquelle je soupire depuis longtemps. Ma santé chancelle ; je sens que ma vie est bientôt achevée; l'éternité s'approche pour moi, et, avant de rendre compte au Roi éternel, je vais le faire au roi passager. Il y a dix-huit ans, Sire, que vous m'avez remis entre les mains un royaume faible et divisé ; je vous le rends uni et puissant. Vos ennemis sont abattus et humiliés. Mon œuvre est accomplie. Je demande à Votre Majesté la permission de me retirer à Cîteaux, où je suis abbé-général, pour y finir mes jours dans la prière et la méditation.

Le Roi, choqué de quelques expressions hautaines de ces paroles, ne donna aucun des signes de faiblesse qu'attendait le Cardinal, et qu'il lui avait vus toutes les fois qu'il l'avait menacé de quitter les affaires. Au contraire, se sentant observé par toute sa cour, il le regarda en roi et dit froidement :

— Nous vous remercions donc de vos services, monsieur le Cardinal, et nous vous souhaitons le repos que vous demandez.

RicheUeu fut ému au fond, mais d'un sentiment de colère qui ne laissa nulle trace sur ses traits. « Voilà bien cette froideur, se dit-il en lui-même, avec laquelle tu laissas mourir Montmorency ; mais tu ne m'échapperas pas ainsi. » Il reprit la parole en s'inclinant :

— La seule récompense que je demande de mes services, est que Votre Majesté daigne accepter de moi, en pur don, le Palais-Cardinal, élevé de mes deniers dans Paris.

Le Roi étonné fît un signe de tête consentant. Un murmure de surprise agita un moment la cour attentive.

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— Je me jette aussi aux pieds de Votre Majesté pour qu'elle veuille m'accorder la révocation d'une rigueur que j'ai provoquée (je l'avoue publiquement), et que je regardai peut-être trop à la hâte comme utile au repos de l'État. Oui, quand j'étais de ce monde, j'oubliais trop mes plus anciens sentiments de respect et d'attachement pour le bien général ; à présent que je jouis déjà des lumières de la solitude , je vois que j'ai eu tort ; et je me repens.

L'attention redoubla , et l'inquiétude du Roi devint visible.

— Oui, il est une personne. Sire, que j'ai toujours aimée, malgré ses torts envers vous et l'éloignement que les affaires du royaume me forcèrent à lui montrer ; une personne à qui j'ai dû beaucoup, et qui vous doit être chère, malgré ses entreprises à main armée contre vousmême ; une personne enfin que je vous supplie de rappeler de l'exil : je veux dire la Reine Marie de Médicis, votre mère.

Le Roi laissa échapper un cri involontaire, tant il était loin de s'attendre à ce nom. Une agitation tout à conp réprimée parut sur toutes les physionomies. On attendait en silence les paroles royales. Louis XIII regarda longtemps son vieux ministre sans parler, et ce regard décida du destin de la France. Il se rappela en un moment tous les services infatigables de Richelieu, son dévouement s&jjs bornes, sa surprenante capacité, et s'étonna d'avoir voulu s'en séparer ; il se sentit profondément attendri à cette demande, qui allait chercher sa colère au fond de son cœur pour l'en arracher, et lui faisait tomber des mains la seule arme qu'il eût contre son ancien serviteur ; l'amour filial amena le pardon sur ses lèvres et les larmes dans ses yeux ; heureux d'accorder ce qu'il désirait le plus au monde, il tendit la main

au Duc avec toute la noblesse et la bonté d'un Bourbon Le Carcfinal s'inclina, la baisa avec respect ; et son cœur, qui aurait dû se briser de repentir, ne se remplit que de la joie d'un orgueilleux triomphe.

Le prince touché, lui abandonnant sa main, se retourna avec grâce vers sa cour, et dit d'une voix trèsémue :

— Nous nous trompons souvent, messieurs, et surtout pour connaître un aussi grand politique que celui-ci ; il ne nous quittera jamais, j'espère, puisqu'il a un cœur aussi bon que sa tête.

Aussitôt le cardinal de La Valette s'empara du bas du manteau du Roi pour le baiser avec l'ardeur d'un amant, et le jeune Mazarin en fit presque autant au Duc de Richelieu lui-même, prenant un visage rayonnant de joie et d'attendrissement avec l'admirable souplesse italienne. Deux flots d'adulateurs fondirent, l'un sur le Roi, l'autre sur le ministre : le premier groupe, non moins adroit que le second, quoique moins direct, n'adressait au prince que les remercîments que pouvait entendre le- ministre, et brûlait aux pieds de l'un l'encens qu'il destinait à l'autre. Pour Richelieu, tout en faisant un signe de tète à droite et donnant un sourire à gauche, il fît deux pas, et se plaça debout à la droite du Roi, comme à sa place naturelle. Un étranger en entrant eût plutôt pensé que le Roi était à sa gauche. — Le maréchal d'Estrées et tous les ambassadeurs, le duc d'Angoulême, le duc d'Halluin ( Schomberg ) , le maréchal de Chàlillon et tous les grands officiers de l'armée et de la couronne l'entouraient, et chacun d'eux attendait impatiemment que le com'^Ument des autres fût achevé pour apporter le sien, cra'gnant qu'on ne s'emparât du madrigal flatteur qu'n' venait d'improviser, ou de la formule d'adulation qu'il inventait. Pour Fabert, il s'était retiré dans un coin

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de la tente, et ne semblait pas avoir fait grande attention à toute cette scène. II causait avec Montrésor et les gentilsliommes de Monsieur, tous ennemis jurés du Cardinal, parce que, hors de la foule qu'il fuyait, il n'avait trouvé qu'eux à qui parler. Cette conduite eût été d'une extrême maladresse dans tout autre moins connu ; mais on sait que, tout en vivant au milieu de la cour, il ignorait toujours ses intrigues ; et on disait qu'il revenait (d'une bataille gagnée comme le cheval du Roi de la chasse, laissant les chiens caresser leur maître et se partager la curée, sans chercher à rappeler la part qu'il avait eue au triomphe.

L'orage semblait donc entièrement apaisé, et aux agitalions violentes de la matinée succédait un calme fort doux; un murmure respectueux interrompu par des rires agréables, et l'éclat des protestations d'attachement, étaient tout ce qu'on entendait dans la tente. La voix du Cardinal s'élevait de temps à autre pour s'écrier: — Cette pauvre Reine ! nous allons donc la revoir ! je n'aurais jamais osé espérer ce bonheur avant de mourir! Le Roi l'écoutait avec confiance et ne cherchait pas à cacher sa satisfaction : — C'est vraiment une idée qui lui est venue d'en haut, disait-il ; ce bon Cardinal, contre lequel on m'avait tant fâché, ne songeait qu'à l'union de ma famille ; depuis la naissance du Dauphin, je n'ai pas goûté de plus vive satisfaction qu'en ce moment. La protection de la sainte Vierge est visible pour le royaume.

En ce moment un capitaine des gardes vint parler à l'oreille du prince.

— Un courrier de Cologne ? dit le Roi ; qu'il m'attende dans mon cabinet.

Puis, n'y tenant pas: — J'y vais, j'y vais, dit-il. Et il entra seul dans une petite tente carrée attenante à la grande. On y vit un jeune courrier tenant un porte-

feuille noir , et les rideaux s'abaissèrent sur le Roi.

Le Cardinal, resté seul maître de la cour, en concentrait toutes les adorations ; mais on s'aperçut qu'il ne les recevait plus avec la même présence d'esprit ; il demanda plusieurs fois quelle heure il était, et témoigna un trouble qui n'était pas joué; ses regards durs et inquiets se tournaient vers le cabinet : il s'ouvrit tout à coup ; le Roi reparut seul, et s'arrêta à l'entrée. Il était plus pâle qu'à l'ordinaire et tremblait de tout son corps ; il tenait à la main une large lettre couverte de cinq cachets noirs.

— Messieurs, dit- il avec une voix haute mais entrecoupée, la Reine-mère vient de mourir à Cologne, et je n'ai peut-être pas été le premier à l'apprendre, ajouta-t-il en jetant un regard sévère sur le Cardinal impassible; mais Dieu sait tout. Dans une heure, à cheval, et l'attaque des lignes. Messieurs les Maréchaux, suivez-moi.

Et il tourna le dos brusquement, et rentra dans son cabinet avec eux.

La cour se retira après le ministre, qui, sans donner un signe de tristesse ou de dépit, sortit aussi gravement qu'il était entré, mais en vainqueur.

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