‹ Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII; précédée de réflexions sur la vérité dans l'art, accompagnée de documents historiquesChapitre 32 sur 54 · D'Olivarcs, comlo-Juc de San-Lucar · texte numérisé non relu

D'Olivarcs, comlo-Juc de San-Lucar

doutent cette colossale ambition, qui ne tend pas moins qu'au trône temporel et même spirituel de la France.

Un murmure approbateur interrompit Cinq-Mars. On se tut un moment, et l'on entendit le son des instruments à vent et le trépignement mesuré du pied des danseurs.

Ce bruit causa un instant de distraction et quelques rires dans les plusjeunes gens de l'assemblée.

Cinq-Mars en profita, et levant les yeux:

— Plaisirs de la jeunesse, s'écria-t-il, am.ours, musique, danses joyeuses, que ne remplissez-vous seuls nos loisirs! que n'êtes- vous nos seules ambitions ! Qu'il nous faut de ressentiments pour que nous venions faire entendre nos cris d'indignation à travers les éclats de la joie, nos redoutables confidences dans l'asile des entretiens du cœur, et nos serments de guerre et de mort au milieu de l'enivrement des fêtes de la vie !

Malheur à celui qui attriste la jeunesse d'un peuple ! Quana les rides sillonnent le front de l'adolescent, on peut dire hardiment que le doigt d'un tyran les a creusées. Les autres peines du jeune âge lui donnent le désespoir, et non la consternation. Voyez passer en silence, chaque matin, ces étudiants tristes et mornes, dont le front est jauni, dont la démarche est lente et la voix basse ; on croirait qu'ils craignent de vivre et de faire un pas vers l'avenir. Qu'y a-t-il donc en France ? Un homme de trop.

Oui, continua-t-il, j'ai suivi pendant deux années la marche insidieuse et profonde de son ambition. Ses étranges procédures, ses commissions secrètes, ses assassinats juridiques, vous sont connus : princes, pairs, maréchaux, tout a été écrasé par lui ; il n'y a pas une famille de France qui ne puisse montrer quelque trace douloureuse de son passage. S'il nous regarde touc comme ennemis de son autorité, c'est qu'il ne veut laisser en

France que sa maison, qui ne tenait, il y a vingt ans, qu'un (les plus petits fiefs du Poitou.

Les Parlements humiliés n'ont plus de voix ; les présidents de Mesmes, de Novion, de Bellièvre, vous ont-ils révélé leur courageuse mais inutile résistance pour condamner à mort le duc de La Valette ?

Les présidents et conseils des cours souveraines ont été emprisonnés, chassés, interdits, chose inouïe ! lorsqu'ils ont parlé pour le Roi ou pour le public.

Les premières charges de justice, qui les remplit ? des hommes infâmes et corrompus qui sucent le sang et l'or du pays. Paris et les villes maritimes taxées ; les campagnes ruinées et désolées par les soldats, sergents et gardes du scel ; les paysans réduits à la nourriture et à la lisière des animaux tués par la peste ou la faim, se sauvant en pays étranger : tel est l'ouvrage de cette nouvelle justice. Il est vrai que ces dignes agents ont fait battre monnaie à l'effigie du Cardinal-Duc. Voici de ses pièces royales.

Ici le grand Écuyer jeta sur le tapis une vingtaine de doublons en or où Richelieu était représenté. Un nouveau murmure de haine pour le Cardinal s'éleva dans la salle.

— Et croyez-vous le clergé moins avili et moins mécontent ? Non. Les évèques ont été jugés contre les lois de l'Ét-it et le respect dû à leurs personnes sacrées. On a vu des corsaires d'Alger commandés par un archevêque. Des gens de néant ont été élevés au cardinalat. Le ministre même, dévorant les choses les plus saintes, s'est fait élire général des ordres de Cîteaux, Cluny, Prémontré, jetant dans les prisons les religieux qui lui refusaient leurs voix. Jésuites, Carmes, Cordeliers, Augustins, Jacobins ont été forcés d'élire en France des vicaires-généraux poior ne plus communiquer à Rome avec leurs pro-

près supérieurs, parce qu'il veut être patriarche en France et chef de l'Église gallicane.

— C'est un schismatique, un monstre ! s'écrièrent plusieurs voix.

— Sa marche est donc visible, messieurs ; il est prêt à saisir le pouvoir temporel et spirituel ; il s'est cantonné, peu à peu, contre le Roi même, dans les plus fortes places de la France ; saisi des embouchures des principales ri\ières, des meilleurs ports de l'Océan, des salines et de toutes les sûretés du royaume ; c'est donc le Roi qu'il faut délivrer de cette oppression. Le Rui et la Paix sera noire cri. Le reste à la Providence.

Cinq-Mars étonna beaucoup toute l'assemblée et de Tliou lui-même par ce discours. Personne ne l'avait entendu jusque-là parler longtemps de suite, même dans les conversations familières ; et jamais il n'avait laissé entrevoir par un seul mot la moindre aptitude à connaître les affaires publiques ; il avait, au contraire, affecté une insouciance très-grande aux yeux même de ceux qu'il disposait à servir ses projets, ne leur montrant qu'une indignation vertueuse contre les violences du ministre, mais alïéctant de ne mettre en avant aucune de ses propres idées, pour ne pas faire voir son am.bition personnelle comme but de ses travaux. La confiance qu'on lui témoignait reposait sur sa faveur et sur sa bravoure. La surprise fut donc assez grande pour causer un moment de silence ; ce silence fut bientôt rompu par tous ces transports communs aux Français, jeunes ou vieux, lorsqu'on leur présente un avenir de combats, quel qu'il soit.

Parmi tous ceux qui vinrent serrer la main du jeune chef de parti, l'abbé de Gondi bondissait corarae un chevreau.

— J'ai déjà enrôlé mon régiment ! cria-t-il, j'ai des horaraes superbes !

Puis, s' adressant à Marion de Lorme :

— Parbleu, mademoiselle, je veux portf^r vos couleurs ; voire ruban gris de lin et votre ordre de VA llumcUe. La devise en est charmante :

N'oas ne brûlons que pocr brûler les aitres,

et je voudrais que vous pussiez voir tout ce que nous ferons de beau, si par bonheur on en vient aux mains.

La belle Marie n, qui l'aimait peu, se mit à parler pardessus sa tète à M. de Thou, mortification qui exaspérait toujours le petit abbé; aussi la quilta-t-il brusquement en se redressant et relevant dédaigneusement sa moustache.

Tout à coup un mouvement de silence subit se fit dans l'assemblée : un papier roulé avait frappé ie plafond et était venu tomber aux pieds de Cinq-Mars. Il le ramassa '^ et le déplia, après rvoir regardé vivement autour de lui, ' on chercha en vain c'où il pouvait être venu; tous ceux qui s'avancèrent n'av Aient sur le virage que l'expression de l'éionnoment et d'une grande curiosité.

— Voici mon nom mil écrit, dit-il froidement.

A CNQ-MARGS.

CBNTURIE DE MOST n ADàUUS,

Quand bonnet roui, '■ passera par la ftnêl.-e A quarante onces i i coupera la tête, Et tout Cnii I.

Il y a un traître parmi m: us, messieurs, ajouta-t-il en \ jetant ce papier. Mais que no'is importe ! Nous ne sommes pas gens à nous effrayer de œs sanglants jeux de mots

I. Cette sorte de prédiction ( ncaJombaurs fnt publique trois mois avant la conjuration.

— 11 faut le chercher et le jeter par la fer être! direnf les jeunes gens.

Cependant l'assemblée avait éprouvé une sensation fâcheuse, on ne se parlait plus qu'à l'oreille, et chacun regardait son voisin avec méfiance. Quelques p'ersonnes se retirèrent : la réunion s'éclaircit. Marion de Lorme ne cessait de dire à chacun qu'elle chasserait ses gens, qui seuls devaient être soupçonnés. Malgré ses efforts, il régna dans cet instant quelque froideur dans la salle. Les premières phrases du discours de Cinq-Mars laissaient aussi de l'incertitude sur les intentions du Roi, et cette franchise intempestive avait un peu ébranlé les caractères les moins fermes.

Gondi le fit remarquer à Cinq-Mars.

— Écoutez, lui dit-il tout bas : croyez-moi, j'ai étudié avec soin les conspirations et les assemblées ; il y a des choses purement mécaniques qu'il faut savoir; suivez mon avis ici : Je suis vraiment devenu assez fort dans cette partie. Il leur faut encore un petit mot, et employez l'esprit de contradiction; cela réussit toujours en France; vous les réchaufferez ainsi. Ayez l'air de ne pas vouloir les retenir malgré eux, ils resteront.

Le grand Écuyer trouva la recette bonne, et s'avançant vers ceux qu'il savait les plus engagés, leur dit :

— Du reste, messieurs, je ne veux forcer personne à me suivre; assez de braves nous attendent à Perpignan, et la France entière est de notre opinion. Si quelqu'un veut s'assurer une retraite, qu'il parle ; nous lui donnerons les moyens de se mettre dès à présent en sûreté.

Nul ne voulut entendre parler de cette proposition, et le mouvement qu'elle occasionna fit renouveler les serments de haine contre le Cardinal-Duc.

Cinq -Mars continua pourtant à interroger quelques personnes qu'il choisissait bien, car il finit par Montrésor,

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qui cria qu'il se passerait son épée à travers le corps s'il en avait eu la seule pensée, et par Gondi, qui, se dres sant fièrement sur les talons, dit :

— Monsieur le grand Écuyer, ma retraite à moi, c'est l'archevêché de Paris et l'île Notre-Dame; j'en ferai une place assez forte pour qu'on ne m'enlève pas.

— La vôtre? dit-il à de Thou.

— A vos côtés, répondit celui-ci doucement en baissant les yeux, ne voulant pas même donner de l'importance à sa résolution par la fermeté du regard.

— Vous le voulez? eh bien, j'accepte, dit Cinq-Mars ; mon sacrifice est plus grand que le vôtre en cela.

Puis, se retournant vers l'assemxblée :

— Messieurs, dit-il, je vois en vous les derniers hommes de la France; car, après les Montmorency et les Soissons, vous seuls osez encore lever une tête libre et digne de notre vieille franchise. Si Richelieu triomphe, les antiques monuments de la monarchie crouleront avec nous; la cour régnera seule à la place des Parlements, antiques barrières et en même temps puissants appuis de l'autorité royale; mais soyons vainqueurs, et la France nous devra la conservation de ses anciennes mœurs et de ses sûretés. Du reste, messieurs, il serait fâcheux de gâter un bal pour cela; vous entendez la musique ; ces dames vous attendent ; allons danser.

- Le Cardinal payera les violons, ajouta Gondi. Les jeunes gens applaudirent en riant, et tous remontèrent vers la salle de danse comme ils auraient été se battre.

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