‹ Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII; précédée de réflexions sur la vérité dans l'art, accompagnée de documents historiquesChapitre 37 sur 54 · Sorte de ballade · texte numérisé non relu

Sorte de ballade

l'oragiî. 347

depuis la première qu'il me donna il y a bientôt trois ans Je vais te la conter.

Il avait besoin de gens de caractère et d'esprit pour une petite expédition, et me fit chercher pour être lieutenant criminel.

— Ah ! ah ! c'est un joU poste, on me l'a dit.

— Oui, c'est un trafic comme le nôtre, oii l'on vend la corde au lieu du fil ; c'est moins honnête, car on tue plus souvent, mais aussi c'est plus solide : chaque chose a son prix.

— C'est juste, dit Jacques.

— Me voila donc en robe rouge ; je ser\is à en donner une jaune en soufre à un grand beau garçon qui était curé à Loudun, et qui était dans un couvent de nonnes comme un loup dans la bergerie : aussi il lui en cuit.

— Ah ! ah ! ah ! c'est fort drôle ! s'écria Jacques en riant.

— Bois toujours, continua Houmain. Oui, je t'assure, Jago, que je l'ai vu, après l'affaire, réduit en petits tas noirs comme ce charbon, tiens, ce charbon-là au bout de mon poignard. Ce que c'est que de nous ! voilà comme nous serons chez le diable.

— Oh ! pas de ces plaisanteries- là ! dit l'autre très-gravement ; vous savez bien que moi j'ai de la rehgion.

— Ah ! je ne dis pas non : cela peut être, reprit Houmain du même ton, Richelieu est bien Cardinal ! mais, enfin, n'importe. Tu sauras que, comme j'étais rapporteur, cela me rapporta...

— Ah ! de l'esprit, coquin !

— Oui, toujours un peu I Je dis donc que cela me rapporta cinq cents piastres ; car Armand Duplessis paye bien son monde ; il n'y a rien à dire, si ce n'est que l'argent n'est pas à lui ; mais nous faisons tous comme cela. Alors, ma foi, j'ai voulu placer cet argent aans notre

ancien négoce ; je suis revenu ici. Le métier va bien, heureusement : il y a peine de mort contre nous, et la marchandise renchérit.

— Qu'est-ce que je vois là ? s'écria Jacques ; un éclair dans ce mois-ci !

— Oui, les orages vont commencer : il y en a déjà eu deux. Nous sommes dans le nuage ; entends-tu les roulements ? iMais ce n'est rien ; va, bois toujours. Il est une heure du matin à peu près, nous achèverons l'outre et la nuit ensemble. Je te disais donc que je fis connaissance avec notre président, un grand drôle nommé Laubardemont. Je ne sais pas si tu le connais.

— Oui, oui, un peu, dit Jacques; c'est un fier avare, mais c'est égal, parle.

— Eii bien, comme nous n'avions rien de caché l'un pour l'autre, je lui dis mes petits projets de commerce, et lui recommandai, quand l'occasion des bonnes aiïaires se présenterait, de penser à son camarade du tribunal. 11 n'y a pas manqué, je n'ai pas à me plaindre.

— Ah ! ah ! dit Jacques. Et qu'a-t-il fait ?

— D'abord il y a deux ans qu'il m'a amené lui-même, en croupe, sa nièce, que tu as vue à la porte.

— Sa nièce ! dit Jacques en se levant, et tu la traites comme une esclave ! Demonio!

— Bois toujours, continua Roumain en attisant doucement la braise avec son poignard ; c'est lui-même qui l'a désiré. Rassieds-toi.

Jacques se rassit.

— Je crois, poursuivit le contrebandier, qu'il n'aurait pas même été fâché de la savoir... tu m'entends. Il aurait mieux aimé la savoir sous la neige que dessus, mais il ne voulaii pas l'y mettre lui-même, parce qu'il est bon parent. ^.omiiie il le dit.

— Et comme je le sais, dit le aouveau-venu, mais va...

— pn conçoit qu'un homme comme lui, qui vit à la cour, n'aime pas avoir une nièce folle chez lui. C'est tout simple. Si j'avais continué aussi mon rôle d'homme de robe, j'en aurais fait autant en pareil cas. Mais ici nous ne représentons pas, comme tu vois, et je l'ai prise pour criada ' : elle a montré plus de bon sens que je n'aurais cru, quoiqu'elle n'ait presque jamais dit qu'un seul mot, et qu'elle ait fait la délicate d'abord. A présent, elle brosse un mulet comme un garçon. Elle a un peu de fièvre depuis quelques jours cependant ; mais ça finira de manière ou d'autre. Ah cà ! ne va pas dire à Laubardemont qu'elle vit encore : il croirait aue c'est par économie que je l'ai gardée pour servante.

— Comment ! est-ce qu'il est ici ? s'écria Jacques.

— Bois toujours, reprit le flegmatique Hournain, qni donnait lui-même un grand exemple de cette leçon, sa phrase favorite, et commençait à fermer à demi les yeux d'un air tendre. C'est, vois-tu, la seconde affaire que j'ai avec ce petit bon Lombard dimon, démon, des monts, comme tu voudrais. Je l'aime comme mes yeux, et je veux que nous buWons à sa santé ce petit vin de Jurançon que voici ; c'est le vin d'un luron, du feu roi Henri. Que nous sommes heureux ici ! L'Espagne dans la main droite, la France dans la gauche, entre l'outre et la bouteille ! La bouteille ! j'ai quitté tout pour elle !

Et il fit sauter le goulot d'une bouteille de vin blanc. Après en avoir pris de longues gorgées, il continua, tandis que l'étranger le dévorait des yeux :

— Oui, il est ici, et il doit avoir froid aux pieds, car il court la montagne depuis la fin du jour avec des gardes à lui et nos camarades, tu sais* nos banduleros, les vrais contrahandistas.

<. Servante.

— Et pourquoi courent-ils ? dit Jacques.

— Ah ! voilà le plaisant de l'affaire ! dit l'ivrogne. C'esl pour arrêter deux coquins qui veulent apporter ici soixante mille soldats espagnols en papier dans leur poche. Tu ne comprends pas peut-être à demi-mot, croquant ! hein ? eh bien, c'est pourtant comme je te dis, dans leur propre poche !

— Si, si, je comprends ! dit Jacques en tàtant son poignard da"s sa ceinture et regardant la porte.

— Eli bien, enfant du diable, chantons la Tirana, prends ta bouteille, jette ton cigare, et chante.

A ces mots, l'hôte chancelant, se mit à chanter en espagnol, entrecoupant ses chants de rasades qu'il jetait dans son gosier en se renversant, tandis que Jacques, toujours assis, le regardait d'un œil sombre à k lueur du brasier, et méditait ce qu'il allait faire.

Moi qui suis contrebandier et qui n'ai peur de rien, me voilà. Je les défie tous,

je Teille sur moi-même, et on me respecte • . Al, ai, ai, jaleo\ Jeunes filles, jeunes filles, qui veut m'acheter du fil noir?

La lueur d'un éclair entra par une petite lucarne, et remplit la chambre d'une odeur de soufre ; une effroya-

1. Aucune expression française ne peut représenter la préci&ion énergique de cette romance espagnole. Il faut l'entendre chanter par la voix nasillarde et éclatante, dure et molle, vive et nonchalante tour à tour de quelque Andalous qui caresse de l'extrémité des doigts les cordes d'une petite guitare. Le mouvement est celui d'une danso, «t les pensées celles d'un chant de guerre.

Yo que soy contrabnndista

Y campo por mi respeto, A todos los désafio

Pues a nadio tengo miedo.

Ay, jaleo ! Muchachas,

Quien me marca un hilo negroT

Mi caballo esta cansado,

Y yo me marche corriendo

l'orage. 351

ble détonation le suivit de près : la cabane trembla, et une poutre tomba en dehors.

— Oh ! eh ! la maison ! s'écria le buveur ; le diable est chez nous! les amis ne viennent donc pas?

— Chantons, dit Jacques en rapprochant le bat sur lequel il était assis de celui de Roumain.

Celui-ci but pour se raffermir, et reprit :

Jaleo ! jaleo ! mon cheval est fatigué ! et moi je marche en courant près de lui Aï! aï! aï! la ronde vient et la fusillade s'élève dans la montagne. Aï! aï! aï! mon petit cheval, tire-moi de ce danger. Vive! vive mon cheval I mon cheval qui a le chanfrein blanci Jeunes filles, ^'a/t'o! jeunes filles, achetez-moi du fil noir • !

En achevant, il sentit son siège vaciller, et tomba h la renverse ; Jacques, après s'en être débarrassé ainsi, s'élançait vers la porte, lorsqu'elle s'ouvrit, et son visage se heurta contre la figure pâle et glacée de la folle. Il recula.

— Le juge ! dit-elle en entrant.

Et elle tomba étendue sur la terre froide.

Jacques avait déjà passé un pied par-dessus elle ; mais jne autre figure apparut, livide et surprise, celle d'un iiomme de grande taille, couvert d'un manteau ruisselant de neige. Il recula encore, et rit d'horreur et de rage. C'était Laubardemont suivi d'hommes armés; ils se regardèrent.

— Eh! eh!ca...a...ma...ra... de coquin! ditHoumain, se relevant avec peine, serais-tu royaliste, par hasard?

Mais lorsqu'il vit ces deux hommes qui semblaient

1 Ay ! ay! que viene la ronda, Y se mueve el firoteo; Ay! ay! cavallito mio, Ay! saca me deste aprieto. Viva, viva mi cavallo, Cavallo mio carreto ; Ay! jaleo! Muchachas, ay! jalo...

352 GISQ-MARS.

pétrifiés l'un par l'autre, il ss tut comme eux, ayant la conscience de son ivresse, et s'approcha en trébuchant pour relever la folle, toujours étendue entre le juge et le capitaine. Le premier prit la parole.

— i\'ètes-vou3 pas celui que nous poursuivions tout à l'heure?

— C'est lui, dirent les gens de sa suite tout d'une voix, l'autre est échappé.

Jacques recula jusqu'aux planches fendues qui formaient le mur chancelant de la case : s'enveloppant dans son mant3au comme un ours acculé contre un arbre par une meute nombreuse, et voulant faire diversion et s'assurer un moment de réflexion, il répondit avec une voix forte et sombre :

— Le premier qu! passera ce brasier et le corps de cette fille est un homme mort !

Et il tira un long poignard de son manteau. En ce moment, Houmain, agenouillé, retourna la tète de la jeune femme ; les yeux en étaient fermés ; il l'approcha du brasier, dont la lueur l'éclaira.

— Ah ! grand Dieu ! s'écria Laubardemont s'oubliant par effroi, Jeanne encore! .

— Soyez tranquille, mon... on... seigneur, dit Houmain en essayant de soulever les longues paupières noires qui retombaient, et la tète qui se renversait comme un lin mouillé; soi...yez tranquille; ne... e...vou...ous fâchez pas, elle est bien morte, très-morte.

Jacques posa le pied sur ce corps comme sur une barrière, et, se courbant avec un rire féroce sous le visage de Laubardemont, lui dit à demi-voix :

— Laisse-moi passer, et je ne te compromettrai pas, courtisan ; je ne te dirai pas qu'elle fut ta nièce et que je suis ton fils.

Laubardemont se recueillit, regarda ses gens qui se

pressaient autour de lui avec des carabines avancées, et; leur faisant signe de se retirer à quelques pas, il répondit d'une voix jres-basse :

— Livre-moi le traité, et tu passeras.

— Le voilà dans ma ceinture; mais si l'on y touche, je t'appellerai mon père tout haut. Que dira ton maître î

— Donne-le-moi, et je te pardonnerai ta vie.

— Laisse-moi passer, et je te pardonnerai de me l'avoir donnée.

— Toujours le même, brigand ?

— Oui, assassin !

— Que t'importe un enfant qui conspire ? dit le juge.

— Que t'importe un \ieillard qui règne ? répondit l'autre.

— Donne-moi ce papier; j'ai fait serment de l'avoir.

— Laisse-le-moi, j'ai juré de le reporter.

— Quel peut être ton serment et ton Dieu ? dit Laubardeniont.

— Et le tien, reprit Jacques, est-ce le cruciOx de fer rouge?

Mais, se levant entre eux, Houmain,riant et chancelant, dit au juge en lui frappant sur l'épaule :

— Vous êtes bien longtemps à vous expliquer, r...ami ; est-ce que vous le connaîtriez d'ancienne date? C'est... est un bon garçon.

— Moi ! non ! s'écria Laubardemont à haute voix, je ne l'ai jamais vu.

Pendant cet instant, Jacques, que protégeaient l'ivrogne et la petitesse de la chambre embarrassée, s'élança avec violence contre les faibles planches qui formaient le mur, d'un coup de talon en jeta deux dehors et passa pnr l'espace qu'elles avaient laissé. Tout ce côté de la cabane fut brisé, ^Ue chancela tout entière; le vent y entra avec violence.

354 GINQ-MARS.

— Eh ! eh ! Demonio! santo Demonio ! où vas- tu? s'écria le contrebandier ; tu casses ma maison ! et c'est le côté du Gave.

Tous s'approchèrent avec précaution, arrachèrent les planches qui restaient, et se penchèrent sur l'abîme. Ils contemplèrent un spectacle étrange : l'orage était dans toute sa force, et c'était un orage des Pyrénées; d'immenses éclairs partaient ensemble des quatre points de l'horizon, et leurs feux se succédaient si vite qu'on n'en voyait pas l'intervalle, et qu'ils paraissaient immobiles et durables; seulement la voûte flamboyante s'éteignait quelquefois tout à coup, puis reprenait ses lueurs constantes. Ce n'était plus la flamme qui semblait étrangère à cette nuit, c'était l'obscurité. L'on eût dit que, dans ce ciel naturellement lumineux, il se faisait des éclipses d'un moment : tant les éclairs étaient longs et tant leur absence étaient rapides ! Les pics allongés et les rochers blanchis se détachaient sur ce fond rouge comme des blocs de marbre sur une coupole d'airain brûlant et simulant au miheu des frimas les prodiges du volcan ; les eaux jaillissaient comme aes flammes, les neiges s'écoulaient comme une lave éblouissante.

Dans leur amas mouvant se débattait un homme, et ses efforts le faisaient entrer plus en avant dans le gouffre tournoyant et liquide; ses genoux ne se voyaient déjà plus ; en vain il tenait embrassé un énorme glaçon pyramidal et transparent, que les éclairs faisaient briller comme un rocher de cristal; ce glaçon même fondait par sa base et gUssait lentement sur la pente du rocher. On entendait sous la nappe de neige le bruit des quartiers de granit qui se heurtaient, en tombant, à des profondeurs immenses. Cependant on aurait pu le sauver encore; l'espace de quatre pieds à peine le séparait de Laubardemont.

— J'enfonce ! s'écria-t-il ; tends-moi quelque chose et tu auras le traité.

— Donne-le-moi, et je te tendrai ce mousquet, dit le juge.

— Le voilà, dit le spadassin, puisque le diable est pour Richelieu.

Et, lâchant d'une main son glissant appui, il jeta un rouleau de bois dans la cabane. Laubardemont y rentra, se précipitant sur le traité comme un loup sur sa proie Jacques avait en vain étendu son bras; on le vit gUsser lentement avec le bloc énorme et dégelé qui croulait sur lui, et s'enfoncer sans bruit dans les neiges.

— Ah! misérable! tu m'as trompé! s'écria-t-il; mais on ne m'a pas pris le traité... je te l'ai donné... entendstu... mon père !

11 disparut sous la couche épaisse et blanche de la neige ; on ne vit plus à sa place que cette nappe éblouissante que sillonnait la foudre en s'y éteignant; on n'entendit plus que les roulements du tonnerre et le sifflement des eaux qui tourbillonnaient contre les rochers, car les hommes groupés autour d'un cadavre et d'un scélérat, dans la chambre à demi brisée, se taisaient glacés par l'horreur, et craignaient que Dieu ne vînt à diriger la foudre *.

1. « il vécut et mourut avec des brigands. Ne voilà-t-il pas une punition divine dans la famille de ce juge, pour expier en quelque façon la mort cruelle et impitoyable de ce pauvre Grandier, donl le sang crie vengeance? » 'Patix. lettre lxv, du 22 décembre 1631.>

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