‹ Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII; précédée de réflexions sur la vérité dans l'art, accompagnée de documents historiquesChapitre 54 sur 54 · L. Texœr · texte numérisé non relu

L. Texœr

Et est scriptum : Lecto, puLiicato, et registralo, Parisiis, in parlementa, décima quinta die novembris, anno millesimo quadragentesimo septuagesimo nono.

Certes il est facile de comprendre que cet ddit ail été rendu par Louis XI en 1477, c'esl-à-dire lorsque le comte de La Marche, Jacques d'Armagnac, venait d'avoir la tôle tranchée pour crime de Ièse-majcsl(5, cl quand ses terres et ses biens immenses avaient été impudemment dislribucs à ses juges ', héritage monstrueux et inouï depuis les Tibère et les Néron, et qui s'accomplissait pendant que l'on forçait les enfants du condamné à recevoir goutte à goutte le sang de leur porc qui tombait de son écliafaud sur leur front. Après ce coup fameux, il pouvait poursuivre et se croire en droit de mépriser assez la France pour lui jeter un tel édit et lui proposer de nouvelles infamies. Accoutumé qu'il était à faire un perpétuel marché des consciences, à beaux deniers comptants, n'allant jamais en avant qu'une bourse dans une main et une hache dans l'autre, il suivait le vieil axiome, qui n'est pas un grand effort degénie et que Machiavel a trop fait valoir, de placer les hommes entre l'espérance et la crainte. Louis XI jouait finement son jeu.

1 . Le seigneur de Beaujeu eut le comlé de La Marche (l'arrêt avait été prononce en son nom); le chevalier de Bonsile, le comté de Castres; Blosset, la Wcomté Cariât; Louis de Graville, les villes de Nemours et de roiU-sur-Yor.nc ; le seigneur de l'Isle eut la vicomte de Alurat, etc.; et l'on regrette de voir, parmi les autres nom» de ceux qui eurent part à la proie, Philippe de Cotiines partageant avec Jean de Daillon les biens de Tournai et du Tournaisis, ^ui avaient appartenu a ce duc de NeiiiouXs qu'ils venaient de conJatcner i

DQOrt.

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mais enfin la France se releva et joua noblement le sien en lai montrant qu'elle avait d'au 1res hommes que son barbier. Maigré le mol de son invention, car il faut le lui resLiluer et louve loyauté, malgré la traduction adoucie de dénonciatior par révélation, personne de propos délibéré ne sortit de chez soi pour aller répéter une confidence surprise dans l'abandon âe l'amitié, échappée à la table ou au foyer. La vile ordonnance tomba en oubli jusqu'au jour oîi le cardinal de Richelieu donna 1.; signal de sa résurrection. M. de Tliou n'avait poiui d'échange do place forte à faire contre sa grâce, ainsi que M. de Bouillon, et sa mort devait ajouter à la terreur qu'inspirait celle de M. de Cinq-Mars ; s'il était absous, ce serait au moins un censeur jeune et vertueux que conserverait M. de Richelieu; destiné à survivre au vieux ministre, il écrirait pcut-clre comme son père une histoire du cardinal, et serait un juge à son tour, juge inllexiblc et irrité par la mort de M. le Grand , son ami. M. de Richelieu pensait à tout, et ces motifs qui ne m'échappent pas ne sauraient lui avoir écha|)pé. Oublions, pour plus d'impartialité, son mot sur le président de Thou : Il a mis mon nom dans son histoire, je mettrai Is sien dans la mienne. Faisons-lui la grâce de. l'esprit de vengeance, il reste une dureté inflexible ' , une mauvaise fui profonde et le plus immoral égoïsme. La vie sévère de M. de Thou, qui pouvait devenir utile à un Étal où tout se corrompait, était importune et dangereuse au ministre ; il n'hésita pas : n'hésitons pas non plus à juger celte justice. Il faut à tout prix connaître le fond de ces raisons d'État si célébrées et dont on a fait une sorte d'arche sainte impossible à toucher. Les mauvaises actions nous laissent le germe des mauvaises lois, et il n'est pas un passager minisire qui ne cherche à les fiir poindre pour conserver la source de son pouvoir d'emprun par amour de ce douteux éclat. Une chose peut, il est vrai rassurer : c'est que toutes les fois qu'une pareille idée se portt

1. Dupuy rapporte dans ses Mémoires que lorsque l'eiempl lui apporla la Icltr du cLancelicr qui lui apprenait l'arrêt :

<( Et M. de Thou aussi ! dit le Cardinal avec un air de satisfaction M. le Cnancr lier m'a dOlivré d'un grand fardeau. Mais, Picaut ils n'ont point dd bourreau! » — On voit s'il pensait à tout.

au cerveau d'un homme politique, la gestation en est pesante et pénible, l'enfantement en serait probablement mortel, et l'avortement est un bonheur public.

Je ne pense pas qu'il se rencontre dans l'histoire un fait qui soit plus propre que le jugement d'Auguste de Thou à déposer contre cette fatale idée, en cas que le mauvais génie de la France voulût jamais que la proposition fût renouvelée d'uno loi de non-révélation

Gomme rien n'inspire mieux les réponses les plus sûres et ne les présente avec de plus nettes expressions qu'un danger extrême chez un homme supérieur, je vois que dès l'abord >I. de Thou alla au fond de la question de droit et de possibilité avec sa raison, et au fond de la question de sentim.ent et d'honneur avec son noble cœur; écoutons-le :

Le jour de sa confrontation avec M. de Cinq-Mars i, il dit : « Qu'après avoir beaucoup considéré dans son esprit, sçavoir, s'il devoit déclarer au Roy (le voyant tous les jours au camp de Perpignan) la jognoissance qu'il avoit eue de ce traité, il résolut enluy-mesme pour plusieurs raisons de n'en point parler. 1° Il eût fallu se rendre délateur d'un crime d'Estat de Monsieur, frère unique du Roy, de Monsieur de Rouillon et de Monsieur le Grand, qui estoient tous beaucoup plus puissants et plus accrédités q^ae luy, et qu'il y avoit certitude qu'il succomberoit en cette action, dont il 71'avoit aucune preuve pour ie vérilier. — Je n'aurois pu citer, dit-il, le tesmoignage deFontrailles, qui estoit absent, et Monsieur le Grand auroit peut-être me alors qu'il m'en eust parlé. J'aurois donc passé pour un calomniateur, et mon honneur, qui me sera toujours plus cher que ma propre vie, estoit perdu sans ressource. «

2° Pour ce qui regarde M. le Grand, il ajoute ces paroles déjà fidèlement rapportées (p. 408) et d'une beauté incomparaLle par leur smpiicilé antique, j'oserai presque dire évangélique :

« — Il m'a cru son amy unique et fidèle, et je ne l'ai pas voulu trahir. »

Quelle que puisse être l'entreprise secrète que l'on suppose, ou contre une tête couronnée, ou contre la constilution d'un

1. Voir interrogatoire et confrontation (12 septembre 1613), Journed de M. 1« cardiaal-Duc. écrit do sa main (p. 190^.

Étal démocratique, ou contre les corps qui reprc^sentent une nation ; quelle que soit la nature de l'exécution du complot, ou assassinat, ou expulsion à main armée, ou émeute du peuple, ou corruption ou soulèvement de troupes soldc^es, la situation sera la même entre le conjuré et celui qui aura reçu sa confidence. Sa première pensée sera la perle irréparable, éternelle, de son honneur et de son nom, soit comme calomniateur s'il ne donne pas de preuves, soit comme lâche délateur s'il les donne : puni dans le premier cas par des peines infamantes, puni dans le second par la vindicte publique, qui le montre du doigl tout souillé du sang de ses amis.

Ce premier motif de silence, lorsque M. de Thou daigna l'exprimer, je crois que ce fut pour se mettre à la portée des esprits qui le jugeaient et pour entrer dans le ton général du procès et dans les termes précis des lois, qui ne se supposent jamais faites que pour les âmes les plus basses, qu elles circonscrivent et pressent par des barrières grossières et une nécessité inexorable et uniforme. Il démontre qu'il n'eût pas pu être délateur quand même il l'eût voulu. Il sous-entend : Si j'eusse été un infâme, je n'aurais pu même accomplir mon infamie, on ne m'eût pas cru. — Mais, après ce peu de mots sur l'impossibilité matérielle, il ajoute le motif de l'impossibilité morale, motif vrai et d'une vérité éternelle, immuable, que tous les cultes ont reconnue et sanctionnée, que tous les peuples ont mise en honneur :

// m^a cru son amy.

Non-seulement il ne l'a pas trahi, mais on remarquera que dans tous ses interrogatoires, ses confrontations avec M. de Bouillon et M. de Cinq-Mars, il ne nomme et ne compromet personne .

« Soudain que je fus seul avec M. de Thou, dit Fontrailles dans ses Mémoires, il me dit le voyage que je venois de faire en Espagne, it qui me surprit fort, car je croyois qu'il luy eust été celé, confor-

1. Voir l'interrogatoire et procès-verbaui instruits par M. le Chancelier, etc.

mément à la délibération qui en avoi* os'é prise. — Quand je iny demanda}' comme quoy il l'avoit aapris, il me déclara en confiance fort franchement qu'il le sçavoit de ia Royne et qu'elle lelenoitde Uonsieur.

«Je n'ignorois pas que Sa Majjsté e;jelfort souhaité une cabale et

avoit contribué de tout son pouvoir *-. »

M. de Thou pouvait donc s'appuyer sur celte autorité; mais il sait qu'il fera pers(5culer la reine Anne d'Autriche, et il se tait. 11 se lait aussi sur le Roi lui-même et ne daigne pas répéter ce qui! a dit au Cardinal dans son entretien particulier. 11 ne veut pas de la vie à ce prix.

Quant à M. do Cinq-Mars, il n'a qu'une raison à donner :

// m'a cru son amy.

Quand même, au lieu d'être un ami éprouvé, il n'eût été qu'un homme uni à M. de Cinq-Mars par des relations passagères, il Va cru son ami, il a eu foi en lui, il ne l'a pas voulu trahir. Tout est là.

Lorsque la religion chrétienne a institué la confession, elle a, je l'ai dit ailleurs, divinisé la confidence ; comme on aurait pu se défier du confident, elle s'est hâtée de déclarer criminel e.'. digne de la mort éternelle le prêtre qii révélerait l'aveu fait à son orei'.le. Il ne falait pas moins que cela pour transformer tout à coup un étranger en ami, en frère, pour faire qu'uo chrétien pût aller ouvrir son âme au premier venu, à l'inconnu qu'il ne reverra jamais, et dormir le soir en paix dans s:.:: lit, sûr de son secret comme s'il l'eut dit à Dieu.

Donc tout ce qu'a pu faiie le confesseur, à l'aide de sa foi e;. de l'autorité de l'Église, a été d'arriver à cire considéré par le pénitent comme un arni, de parvenir à faire naître ces épanchemenls salutaires, ces larmes sacrées, ces récits complets, ces abandons sans réserve que l'amitié grave et bonne avult seule le droit de recevoir avant la confession, l'amitié, la sainte amitié, qui rend en vertueux conseils ce qu'elle reçoit en coupables aveux.

Si donc le confesseur prétend à la tendresse de cœur à la

1 ndalion do M. de Fonlrail.'es,

boDlé suprême de l'ami, quel ami ne doit regaraer comme le premier devoir l'infaillible sûreté du secret déposé en lui comme dans le tabernacle du confesseur?

Mais ce n'est pas seulement de l'ami ancien et éprouvé qu'il s'agit, c'est encore de tout homme traité en ami, de tout premier venu qui, la main dans la main, a reçu une confidence sérieuse. Le droit de l'hospitalité est aussi ancien que la famille et la race humaine : nulle tribu, nulle horde, si sauvage qu'elle soit, ne conçoit qu'il soit possible de livrer son hôte. Un secret est un hôte qui vient se cacher dans le cœur de l'honnête homme comme dans son inviolable asile. Quiconque le livre et le vend est hors de la loi des nations.

Ce serait une bien grande honte pour les pauvres règnes qui ne pourraient avoir un peu de durée qu'au prix de ces lois barbares, et se tenir debout qu'avec de si noirs appuis. Mais voulùl-on en faire usage, on ne le pourrait pas. 11 faudrait, pour que ce fût praticable, que la civilisation eiit marché d'un pied et non de l'autre. Or on est venu partout à une sorte de délicatesse générale de sentiment qui fait que telles actions publiques ne sont pas même proposables. On ne sait comment il se fait que telles choses, utiles il y a des siècles, ne se peuvent faire, ne se peuvent dire, ne se peuvent même nommer sérieusement par aucun homme vivant, et cela, sans que jamais on ne les ait abolies. Ce sont les véritables changements de mœurs qui forcent à naître les véritables et durables lois. Qui nous dira où est le pays si reculé qui oserait aujourd'hui donner à l'homme juge la dépouille de l'homme jugé ! Toutes les lois ne sont pas de main Jiumaine... La loi qui défend cet héritage sanglant n'a pas été écrite, elle est venue s'asseoir parmi nous. A SCS côtés s'est posée celle qui dit : Tu ne dénonceras pas, et le plus humble journalier n'oserait, de nos jours, se placera 1;^ table de son voisin s'il y avait manqué.

Pour moi, s'il fallait absolument aux honîmes politiques quelques vieux ustensiles des temps barbares , j'aimerais mieux leur voir dérouiller, restaurer et mettre en scène et en usage les chevalets et les outils de la torture; car ils ne souilleraient du moins que le corps et non l'âme de la créature d^

Dieu. Ils feraient parler peut-être la chair souffrante; mais le cri des nerfs et des os sous la tenaille est moins vil que la froide vente d'ime tête sur un comptoir, et il n'y a pas encore eu de nom qui ait été inscrit plus bas que le nom de Jddas.

Oui, mieux vaut le danger d'un prince que la démoralisation de l'espèce entière. Mieux vaudrait la fin d'une dynastie et d'une forme de gouvernement, mieux vaudrait même celle d'une nation, car tout cela se remplace et peut renaître, que (a mort de toute vertu parmi les hommes.

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