TREIZIÈME LETTRE
Devant Sébastopol, du 27 mars au 8 avril.
Il y a longtemps que je ne vous ai écrit; car nous voici le 8 avril et ma dernière lettre se terminait au 27 mars.
C'est qu'aussi nous avons tous vécu dans un calme désespérant, vieux siège et jeune siège. Les nuits étaient privées du moindre garde à vous ! les jours s'écoulaient dans l'oisiveté; et si le canon grondait, c'était évidemment pour n'en pas perdre l'habitude et se tenir en voix et en haleine. Nous avons armé nos dernières batteries. — Toutes nos bouches à feu sont prêtes; les magasins à poudre sont remplis; les approvisionnements sont terminés; — un mot, et tout ce bronze tonnera. — L'attaque de gauche contient plus de 300 bouches à feu.
Le temps est splendide.
Je suis allé passer une semaine chez le général Feray, qui commande la brigade des chasseurs d'Afrique, et j'en ai profité pour étudier ce côté de nos attaques et visiter les tranchées anglaises que je
ne connaissais point. — Elles ne procèdent pas de la même manière que nous, et me paraissent moins bien défilées dans leurs différentes parties; mais leurs batteries sont fort habilement organisées. Certaines portions de leurs parallèles sont très-rapprochées aussi du but qu'elles veulent atteindre, et il est très-curieux d'étudier et d'observer le terrain à travers les embrasures.
Je cherche quelque nouvelle à vous donner pour ne pas laisser partir ce courrier sans lettre. — J'ai deux heures devant moi.
Le 6 de ce mois une division turque est arrivée sous le commandement d'Ismaïl- Pacha. — On attend aujourd'hui le généralissime ottoman.
J'ai déjeûné hier chez le général en chef avec Ismaïl-Pacha , qu'accompagnaient plusieurs officiers de son état-major. — Ce déjeuner a un aspect pittoresque et original qui me frappe. — Le commandant Magnan qui est près du général turc lui sert d'interprète. — Ce dernier lui dit : « Qu'après la prise de Sébastopol il donnera sa démission et quittera son uniforme; car, ajoute-t-il, après avoir vu l'armée française , on ne peut plus servir dans aucune autre armée. »
Vous devez comprendre que le général Canrobert n'a pas voulu rester en arrière de galanterie avec Ismaïl-Pacha, et s'est empressé de lui répondre : « Que l'armée ottomane était une de celles que
Ton peut montrer avec orgueil à ses amis comme à ses ennemis. »
Le général Canrobert cause souvent bas avec le général Niel, et les regards suivent le mouvement des lèvres; — ici on est affamé de nouvelles et d'espérance; — ici on attend aussi avec cette fiévreuse impatience que chaque jour écoulé augmente encore. — Je ne sais pourquoi, mais j'ai presque la conviction que ma prochaine lettre vous apprendra du nouveau et que nous ne tarderons pas à ouvrir le feu.
On se réunit souvent en conseil chez le général en chef; pourtant rien ne transpire, au dehors, des résolutions cle ce suprême aréopage.
Après le repas, le général Canrobert me fit l'honneur de causer quelque temps avec moi :
« — Eh bien! général, lui dis-je, quand viendra le grand jour?
« — Oh ! me dit-il en souriant , cela dépend du bon Dieu !
« — Mais ici , vous êtes le bon Dieu.
« — Avec cette différence que nous sommes deux, et que le troisième va arriver demain, ajouta-t-il, faisant allusion à l'arrivée d'Orner - Pacha ; mais soyez tranquille , bientôt Sébastopol entendra parler de nous, et nous en aurons pied et aile.
« — Je n'en ai jamais douté.
« — A la bonne heure ! me dit le général, en me frappant sur le bras. Et au Clocheton, doute-t-on?
« — On attend , général.
« — Eh bien ! dites au Clocheton qu'il n'attendra pas longtemps , et qu'il fera bien de s'occuper à se garantir des boulets. »
Au Clocheton, je fus reçu comme un porteur de vraies nouvelles, et je trouvai le capitaine Boussenard qui faisait élever devant notre maison une fort respectable gabionnade de tonneaux.
C'est aujourd'hui le jour de Pâques.
Le général Osten-Sacken a fait demander une suspension d'armes pour ce jour solennel; mais de toutes parts nos travaux enveloppent de si près la place que le général Canrobert n'a pu accéder à cette demande.
Par un hasard qui semble venu d'en haut (car depuis le commencement du siège un fait semblable ne s'est pas produit) , le rapport de l'ambulance porte : zéro. — Il semble que Dieu n'ait pas voulu que, pour le jour de Pâques, nous eussions la triste mission d'enterrer les morts.
Nous sommes allés avec les officiers du Clocheton entendre la messe dans la cabane de l'ambulance , que l'aumônier a arrangée avec coquetterie, si toutefois le mot coquetterie, même dans sa plus simple expression, peut être employé à Sébastopol.
« — Vous le voyez, nous dit l'abbé, aussitôt qu'il nous aperçut ; il n'y a ni un mort ni un blessé ; la cabane m'appartient tout entière aujourd'hui; — la
volonté de Dieu a fait trêve pour ce grand jour, — Remercions-le. »
Au dedans et au dehors de cette chapelle improvisée , un grand nombre de soldats assistaient à la messe.
Pendant mon absence de ce cher Clocheton, que j'aime comme un être vivant, il s'y est passé une scène assez intéressante que je vais vous raconter comme on me l'a dite.
On était à déjeuner. — Il y avait même un ou deux invités (car l'on s'invite à Sébastopol , et ce jour-là on couvre la table de conserves , on tord le cou à une poule et on boit une bouteille de Bordeaux.... à titre de remboursement, à la santé de ceux qui vivent et à la mémoire des amis que l'on ne reverra plus).
On était donc en plein déjeuner, gais comme le sont toujours ceux dont la vie tient à un fil bien près de se briser, lorsque la porte s'ouvrit et un jeune homme entre. Il est blond, imberbe, sans uniforme; — à peine s'il lève les yeux; sa physionomie a quelque chose de triste. Il salue en entrant.
« — Pardon, messieurs, dit-il avec un accent étranger, ne vous dérangez pas. »
Et il alla s'asseoir sur une malle dans un des coins de la pièce.
« — Vous demandez quelqu'un?
«—Ne vous dérangez pas, reprit une seconde fois le jeune homme , en jetant un regard sur la chambre, puis en baissant tout aussitôt les yeux.
« — Ah çà, que voulez- vous? dit un des officiers avec une certaine brusquerie que comportait trèsbien la vue de cet étranger dont rentrée , vous l'avouerez, était suffisamment singulière.
u — Plus tard.... plus tard.... fit la voix douce du jeune homme.
« — Plus tard , pas du tout ; nous direz-vous ce que vous demandez?
« — Pardon, messieurs, mais.... c'est la maison que nous habitions avec mon père !
« — Ah! — Il fallait donc le dire. — Eh bien! vous devez la trouver un peu changée ?
„ — Oh ! oui, bien changée. — Elle était si gentille ! »
En parlant ainsi, sa voix avait une expression si triste que chacun en fut ému.
é — Allons, jeune homme, dit un des convives, venez boire un verre de vin avec nous et ne pensez plus à tout cela. »
Après s'être fait prier, l'ex-propriétaire accepta. — Il nous apprit que son père s'appelait Hildenhagen ; qu'il était pasteur protestant à l'armée de Sébastopol. — Lui, avait été fait prisonnier, et était interprète auprès des blessés russes à l'hôpital de Balaclava.
« — Si vous saviez, disait-il, combien celte petite
maison était charmante. Mon père nous répétait : « C'est là que je veux mourir. » — Pauvre père ! ce n'est pas ici qu'il mourra ! — Nous avions un beau jardin; des fleurs partout; ma sœur les soignait elle-même. — Dans la serre, que de plantes ! Je les vois encore grimpant le long des murs et formant au-dessus de la tête un berceau de feuillage.
« — Il est vrai que la serre ne se ressemble plus, dit un des officiers. — En fait de plantes, il y a des tonneaux d'eau-de-vie pour les travailleurs. »
Le jeune homme secouait tristement la tête.
« — Ah bah ! chaque chose a son temps! — Les fleurs repoussent ! Buvez ce verre de vin de Bordeaux. »
Lui souriait et buvait en disant : « — Messieurs , vous êtes bien bons. »
Et il racontait sa vie de tous les jours, alors qu'il habitait avec sa famille la petite maison du Clocheton* — ïl désignait la place de tous les meubles»
Si quelqu'un d'entre nous, plus soupçonneux que les autres, eût conservé quelque doute sur l'identité du jeune étranger, un petit incident que le hasard amena l'eût dissipé. — Notre chienne entra. (Je dis notre chienne par droit de conquête.) — Pauvre bête! elle vivait je ne sais où, et avait été exposée à bien des coups de fusil ; elle conservait sur les reins la trace d'une balle qui l'avait effleurée. — Sans cesse elle rôdait autour de la
maison ; mais au moindre mouvement que l'on faisait pour s'approcher, elle s'enfuyait épouvantée. — Nous avions fini par lui faire comprendre que nous étions des amis et que nous lui voulions du bien; aussi elle s'était apprivoisée, et, comme la chatte noire, était devenue notre hôte.
Les soldats la connaissaient et la nommaient : « la chienne du Clocheton. »
Lorsqu'elle entra, le jeune homme fit un mouvement de joie et lui tendit ses deux bras; il l'appela d'un nom qui nous était inconnu. — La pauvre bête dressa les oreilles, regarda celui qui l'appelait ainsi, puis d'un bond, sautant sur ses genoux, le couvrit de caresses. — C'était une scène empreinte d'une touchante simplicité; — le jeune homme lui parlait comme si elle eût dû le comprendre. — C'était tout le passé qu'il embrassait en embrassant sa tête fauve , marquée d'une étoile blanche. — Il avait les larmes aux yeux.
Il resta quelques instants encore ; — puis , nous désignant un portrait qui était pendu à un clou le long du mur :
« — C'est le portrait de ma plus petite sœur, nous dit-il, voulez- vous me permettre de l'emporter?
« — Certainement, lui répondit-on, tout ici est a vous; prenez ce que vous voudrez. »
11 décrocha le portrait et une petite gravure de ta Cène, d'après Léonard de Vinci; puis, nous renier-
ciant de son mieux, il alla retrouver le soldat anglais qui l'avait accompagné.
On le vit s'éloigner dans la direction de Balada va; — mais, de dix pas en dix pas, il s'arrêtait pour regarder cette maison, que peut-être il ne devait plus revoir jamais.
Je ne sais vraiment pourquoi je vous envoie cette lettre. — C'est une page de mon journal; ce ne sont pas des nouvelles, ce sont des souvenirs.