DOUZIÈME LETTRE
Devant Sébastopol, 26, 27 mars.
Comme il faut profiter des moments que laissent les hasards de la guerre, je m'empresse de vous écrire le récit d'une très-intéressante course que j'ai faite à Inkermann. C'était dans les premiers jours du mois, et je n'ai pu encore vous en parler.
Je ne sache rien de beau , de poétique , je pourrais même dire de grandiose, comme une promenade à travers cet immense plateau tout retentissant des bruits de la guerre et semé de ces milliers de tentes, qui aussi loin que l'œil puisse atteindre, blanchissent les coteaux, les plaines, les monts , les ravins , comme ferait la neige amoncelée par un vent du nord.
Il n'y a pas un pic où quelque chose ne vous dise : Ici on veille. — C'est un camp, ce sont des tentes isolées ou quelques sentinelles qui semblent des points noirs mouvants sur les crêtes du plateau. Je sens en écrivant que je ne puis rendre les impressions que je ressens, ni dépeindre l'éblouissant panorama qui se déroule devant moi. —
Tableaux animés et changeants, dans lesquels tout concourt à l'imposante majesté du plus splendide spectacle.
En dehors de ces milliers d'hommes venus de l'Occident comme une nuée tombée du ciel , rien ne vit, on dirait un désert silencieux et morne que le souffle de la vie est venu subitement animer. Je parle de ce qui est, de ce que je vois, moi qui ne suis pas arrivé en même temps que l'armée et qui ai grand'peine à me figurer sur cette terre bouleversée, de riantes habitations , de verts jardins , de frais ombrages. — Et cependant aujourd'hui , en parcourant à cheval pendant près de cinq heures ce pays si pittoresquement coupé par des gorges tortueuses, des collines autrefois boisées, des mamelons que le soleil fait déjà reverdir, j'ai suivi, pendant près dune demi-heure, un ravin qui conduisait aux nouveaux travaux de notre extrême droite , c'est-à-dire à ceux que nous dirigeons contre la tour Malakoff; tout à coup je me suis arrêté à regarder ce qui s'offrait à ma vue. Un riant ruisseau coulait en serpentant. — D'où venait-il ? Où allait-il? C'est le secret de ces masses rocheuses qui me dominent et m'enveloppent.
J'avançais inégalement le long du ravin, dont les escarpements semblaient des murs de granit à moitié broyés parle temps ou déchirés par l'orage. — Tout autour de moi sont des troncs d'arbres
symétriquement rangés; leurs racines, vivaces encore , se tordent sur le sol ; à côté d'eux quelques petits murs en pierre sèche, auxquels pendent des débris de toits. Ce devait être autrefois une charmante oasis, et ces arbres, certainement séculaires, devaient ombrager ce vallon , entrelaçant les uns dans les autres leurs longues branches chargées de feuilles. — Ce ruisseau, aujourd'hui boueux, était peut-être limpide, caché dans les longues herbes. Quelques enfants, gais habitants de ces maisons en ruine, venaient s'y jouer et tremper leurs petits pieds. — Peut-être quelque austère vieillard à barbe blanche , de cette antique race des Tartares , s'asseyait là-bas au pied de ce gros chêne dont on voit les derniers morceaux fendus par la pioche ou la hache; peut-être en passant là où je passe, au lieu de ce bruit sinistre qui frappe à tout instant les échos, on eût pu entendre quelque jolie chansonnette et une fraîche voix de jeune fille. — Ma pensée reconstruisait ainsi un passé si près encore et déjà loin.
Le présent se compose de zouaves aux figures basanées. — Les uns, étendus, dorment de leur mieux ; les autres, paisiblement assis , fument leur pipe, la tête pittoresquement enveloppée dans leur turban vert dont les rouleaux, mal attachés ou à moitié défaits, tombent sur le cou ou sur les épaules.
Ici des tentes-abris, là de petites cuisines creusées
dans le sol, au-dessus desquelles s'échappe la blanche fumée de la soupe qui cuit.
Ici des chevaux qui hennissent , des mulets qui se vautrent, et la garde de tranchée qui se déroule le long du coteau comme les anneaux d'un reptile, et va garder les nouveaux cheminements ouverts cette nuit sur une longueur de 1500 mètres. — Les travailleurs arrivent avec des pioches, ceux-ci portent des fascines, ceux-là des charges de sacs que Ton doit remplir de terre. — Encore quelques heures, la nuit aura remplacé le jour, et le travail commencera , ce travail qui marche à pas rapides , menaçant et infatigable.
Je gravis à pic un mamelon sur la crête duquel on a établi une redoute d'une vaste étendue, j'aperçois au-dessus des épaulements la céchia rouge et la baïonnette reluisante des sentinelles.
Cette promenade, je la faisais avec le général Rivet, chef d'état-major du 1er corps, et un de mes bons amis, le chef d'escadron Faure. Quand je relirai ces lettres , il sera encore en Crimée , moi , je serai à Paris, et ce nom me fera grande joie à retrouver. — C'est au 1er corps, vous le savez , qu'appartient la direction des attaques sur la Quarantaine, le bastion du Mat et le bastion central dont je vous ai souvent entretenu dans mes dernières lettres, et le général tenait à se rendre un compte exact des travaux dirigés sur notre extrême droite.
De cette redoute on embrasse magnifiquement l'ensemble gigantesque qui s'étend sur un diamètre de 12 kilomètres environ. Toutes nos lignes se dessinent à l'œil nu, on voit la marche qu'elles ont suivie ; on se rend aussi parfaitement compte des travaux des Anglais, et l'on suit , venant pas à pas se relier à eux, nos nouvelles tranchées entreprises par le 2e corps.
Du point où nous sommes, les distances s'effacent d'une façon étrange , la perspective les rapproche ; les accidents de terrain , dont on ne peut apprécier la profondeur, semblent se toucher entre eux. — A ce compte-là, les Français et les Russes pourraient presque se tendre la main ; mais ils se tirent des coups de fusil.
Nous voyons parfaitement le mamelon sur lequel s'est livré le combat dans la nuit du 23.
Deux batteries russes y sont établies , et devant nous, dans l'étendue de terrain qui les sépare de ces batteries, plusieurs embuscades ont été élevées semblables à celles que les Russes agglomèrent partout où ils le peuvent. Nos francs-tireurs s'escarmouchent avec elles et nous voyons très-bien la fusillade , trop bien même , car une bombe vient d'être lancée à notre adresse avec un coup d'œil dont je félicite nos ennemis : nous entendons audessus de notre tête le sifflement saccadé qui indique son mouvement de rotation. — Elle tombe à 50 mètres de nous ; l'épaulement nous garantit fort
heureusement des éclats horizontaux , et nous voyons les gros éclats passer par-dessus nous.
Cette bombe est tombée tout près d'un poste ; mais les hommes qui vivent depuis cinq mois en compagnie des boulets se sont couchés à terre; aucun n'a été touché.
De cette redoute, la ville de Sébastopol apparaît sous un aspect tout à fait nouveau. Elle se développe et montre ses immenses casernes, son brillant arsenal, ses bâtiments nombreux, ses jardins, ses coupoles. — Sainte-Clotilde ne la domine plus et se perd au contraire dans la masse des maisons au milieu desquelles reluit son toit vert. Sur le devant, il y a une grande place ; puis le port avec ses vaisseaux, et la passe barrée par l'encombrement des navires coulés par les Russes. — Le bastion central, le bastion du Mât ne sont que des points à peine visibles dans les brumes de l'horizon, le bastion du Mât surtout semble une sentinelle perdue très-éloignée de la ville ; — j'étais loin de soupçonner cette distance qui me paraît énorme. — La tour Malakoff, au contraire, cette vieille tour ébréchée par le canon, apparaît menaçante avec ses batteries qui l'entourent, son redan et ses abatis qui la protègent. Aux endroits qui sembleraient les plus inoffensifs, on voit tout à coup sortir un petit nuage de fumée et l'on entend le bruit strident d'un boulet, c'est une batterie ; le sol en est semé de tous côtés.
C'est un effet étrange, je vous assure, que devoir de cette redoute, comme je la vois en ce moment, cette ville sur laquelle le soleil couchant jette la teinte rougeâtre d'un incendie. — Tout autour d'elle, comme des sentinelles de bronze, les innombrables travaux de défense qui l'entourent, et devant, à droite, à gauche, nos réseaux de tranchées qui s'étendent à l'infini, se tordant dans les ravins ou gravissant les escarpements.
J'ai vu Sébastopoï de tous les côtés ; je l'ai vu du sommet des collines, je l'ai vu du fond des ravins ; certes moi, qui suis né à Paris, qui l'ai habité toute ma jeunesse, je ne connais pas aussi bien les buttes Montmartre que je connais cette ville; c'est qu'aussi les buttes Montmartre sont à 2 ou 3 kilomètres de Paris.
Après voir visité ces nouveaux travaux nous nous sommes dirigés vers Inkermann.
Je ne vous ai pas encore parlé d'Inkermann, et cependant j'y suis allé deux fois. — J'éprouve un triste plaisir à parcourir ce plateau où s'est passée cette sanglante journée si héroïquement fatale aux Anglais. Qui dirait, en visitant ce terrain aujourd'hui désert, que des milliers d'hommes y ont combattu et que les cadavres faisaient plier sous leur poids sanglant les taillis touffus qui le couvraient? — Qui dirait, à voir ce silence qu'interrompent seulement quelques lointaines canonnades, que les échos de ces vieilles ruines ont répété tant de bruits
de guerre, tant de cris de victoire, tant de gémissements plaintifs ? — Passé cruel et superbe à la fois, que tu es loin déjà!
Le paysage qui nous environne est splendide : au bas de ce plateau, taillé à pic, sur le revers nord, coule la Tchernaïa qui baigne de ses eaux argentées une verte prairie près de son embouchure, et s'éparpille sur la plaine. Au loin, on voit des chevaux paître ; tout près de soi, la route qui conduit à Sébastopol et par laquelle était venue silencieusement pour surprendre les Anglais l'armée formidable des Russes ; puis le paysage se tord en gorges infinies et sur les cimes lointaines se dessinent les tentes ennemies.
Au bas du plateau, dans le ravin qui borde la route, aujourd'hui encore il y a une centaine de chevaux dont les carcasses à moitié desséchées sont rangées avec soin. Ce sol nu, où commencent à pousser çà et là quelques touffes d'herbes, était couvert sur toute son étendue de pousses épaisses à hauteur de poitrine.
« — Jamais, me disait un officier qui me racontait cette bataille à laquelle il avait assisté, jamais je n'oublierai le souvenir de cette journée ; chaque fois que mon service de garde m'appelle à cette redoute, je viens m'asseoir sur l'éminence où nous sommes et je reste des heures entières recueilli clans mes souvenirs. Il me semble que je suis encore dans celte mêlée, que les canons ennemis qui
étaient placés là-bas où vous voyez maintenant cette redoute française, vomissent encore leur pluie de mitraille ; j'entends les hurraJis des Russes, les cris de nos soldats s'élançant contre eux ; je vois le général Bourbaki se précipitant à la tête d'un régiment contre ces masses dans lesquelles il entre comme un coin de fer dans le tronc d'un vieux chêne. — Quelle mêlée ! cela m'a rappelé ces effrayantes toiles de Salvator Rosa.
« Jugez-vous ce que cela devait être ! — on ne se voyait pas, on se devinait ; chaque buisson cachait un ennemi mort ou un ennemi vivant ; au milieu des branches enlacées, des têtes se soulevaient ; nos zouaves et nos turcos bondissaient comme des chevreuils.
« Ici, il y avait des cadavres sur deux et trois rangs que le hasard du combat avait presque rangés symétriquement. Quelques-uns étaient restés debout ne pouvant pas tomber ; leurs yeux étaient encore ouverts, seulement ils n'avaient plus de regard ; pâles sentinelles de la mort, elles s'affaissaient lentement. — Tenez, voilà déjà de petites fleurs qui poussent au même endroit. »
Et tout en parlant, il avait cueilli une espèce de petite tulipe sauvage, de couleur jaune, tachetée de rouge, dont il écartait enlre ses doigts les minces pétales.
J'en cueillis deux que je mis dans mon portefeuille comme souvenir,
Le capitaine qui me faisait ce récit se leva, et me montrant de la main l'extrémité clu plateau :
« — Savez-vous, me dit-il, comment on appelle cet endroit?
« — Non.
« — L'abattoir. Les soldats lui ont donné ce nom terrible, et depuis, c'est ainsi que chacun le désigne. »
J'avais déjà, en effet, entendu prononcer ce nom ; car c'est là que lord Raglan, après la bataille, rencontrant le général Bosquet, lui dit en lui tendant la main :
« — Généra], au lieu d'une main qui me reste, je voudrais en avoir quatre, pour vous les tendre toutes à la fois. »
Simple et touchant hommage rendu par le chef de l'armée anglaise à celui que toutes les voix appelaient le héros d'Inkermann.
Au même moment je vis du flanc des hauteurs en face de nous, de l'autre côté de la Tchernaïa, la fumée d'un canon ; j'entendis la détonation, puis le sifflement que fait le boulet qui alla mourir dans le fond du ravin.
Évidemment ce .coup de canon était en notre honneur et à notre adresse.
« — Ah ! me dit le capitaine, voilà Gringalet qui se mêle à la conversation.
« — Vous dites.
« — Gringalet, reprit-il en riant. C'est encore un nom de circonstance, mais personne depuis le sol-
dat jusqu'au général en chef n'appelle autrement cette batterie. — Nos troupiers l'ont ainsi nommée parce que ses boulets ne vont jamais plus loin que ce ravin ; pas un seul n'a pu parvenir jusqu'ici. Si vous restiez quelque temps au milieu de nous, vous les entendriez répéter à chaque coup de canon : « Pas de force, Gringalet, pas de force ! »
« — Je suis enchanté d'avoir fait la connaissance de Gringalet, dis-je au capitaine ; alors chez lui, c'est de l'entêtement.
« — L'entêtement et l'espérance, me répondit le capitaine, se tiennent par la main. »
Je raconte tous ces détails, peut-être sont-ils bien futiles, peut-être fort peu intéressants, mais pour moi, c'est la vie de chaque jour que je prends au vol, tantôt triste, tantôt gaie, tantôt sérieuse, tantôt frivole, mais toujours pleine de cachet, de caractère et d'animation.
Pendant mon séjour en Crimée, j'ai bien souvent visité Inkermann. — Le souvenir de cet héroïque combat avait pour moi un attrait que je ne puis dire ; n'ayant pu assister à cette lutte de géants, je me sentais malgré moi entraîné vers ce plateau dont quelques parties encore étaient couvertes des lambeaux du combat.
Que de fois, laissant mon cheval aux mains d'un soldat, je suis venu m'asseoir sur le flanc de cette colline, d'où Ton domine l'âpre paysage dont la silencieuse majesté se déroule devant vous.
Un jour en contournant les flancs du plateau, je cherchai l'endroit où je savais que Ton voyait encore des cadavres sans sépulture , souvenirs humains de cette terrible journée.
En marchant avec soin le long des terres et en cherchant à s'abriter derrière des plis de terrain, on pouvait y arriver sans grand risque.
Dans ce ravin maintenant verdoyant, où de jeunes arbres enlacent leurs branches flexibles chargées de bourgeons naissants et de feuilles entr'ouvertes, c'est un spectacle d'un effet étrange, de voir ces squelettes desséchés recouverts encore de leurs vêtements.
La mort a souvent de saisissants aspects; ces corps abandonnés semblent les refléter tous. — Ici elle est calme comme un sommeil , là terrible comme un combat, plus loin saisissante comme une agonie. — Bien des jours glacés se sont passés depuis qu'ils sont là; bien des nuits orageuses, bien des tourmentes, bien des pluies torrentielles, bien des neiges amoncelées les ont couverts, linceuls blancs venus du ciel; puis les pluies se sont écoulées, les neiges se sont fondues; le soleil d'un printemps rapide a remplacé les glaces de l'hiver , et l'herbe les fleurs, les plantes sauvages ont poussé tout autour*
Me courbant pour ne pas être aperçu, j'ai parcouru cet ossuaire silencieux non loin duquel coule la rivière vagabonde qui s'étend en vastes réseaux
argentés; je me suis arrêté sur le seuil d'une sorte de grotte ou de caverne creusée par le hasard ou la tempête des éléments.
Dans cette grotte, dans cette caverne, des cadavres sont entassés pêle-mêle. — Combien y en a-t-il? mon regard n'a pu les compter; je voyais peu à peu les crânes blanchis disparaître et s'effacer dans l'ombre.
Ce qui m'a le plus frappé dans cette triste excursion, c'est le corps d'un soldat russe (dans ce ravin il n'y a que des Russes). Ses bras s'étaient tordus dans une dernière agonie par-dessus sa tête ; ses mains s'étaient crispées convulsivement et les doigts étaient entrés dans la terre qu'ils avaient labourée. La mort avait arrêté tout cela; les extrémités des membres s'étaient desséchées , et à travers les doigts écartés , l'herbe verte et de petites fleurs aux couleurs riantes et fraîches avaient poussé.
Je restai quelque temps à regarder cet étrange tableau qui faisait naître en moi mille impressions diverses tristes et graves; mais plusieurs balles que j'entendis siffler fort désagréablement à mes oreilles, me ramenèrent à la réalité, et je m'éloignai , car si j'étais resté plus longtemps , j'aurais couru risque de m'étendre à côté des pâles habitants de ce lieu funèbre.
Il ne faut pas que j'oublie de mentionner que nous avons, autant qu'il a été en notre pouvoir,
enseveli les victimes d'Inkermann , mais les avantpostes ennemis ayant fait un feu de mousqueterie sur nos soldats, ceux-ci ont dû laisser l'œuvre inachevée.
Il ne faut pas, pour ensevelir les morts, faire tuer les vivants.
En regardant le sommet du plateau, je vis de tous côtés de longues fosses sur lesquelles l'herbe avait poussé, et au milieu de cette fraîche végétation on voyait surgir des bras nus, des jambes, et parfois des crânes blancs et luisants.
Mais j'oublie en vous racontant tous ces détails, dont le seul mérite est la plus exacte vérité, que je dois rejoindre le général Rivet. Il se dirigeait, avec le commandant Faure et le capitaine Colson, vers la redoute du Phare.
De cette redoute, on aperçoit devant soi l'embouchure de la Tchernaïa et l'endroit où elle mêle ses eaux à celles du port ; sur les longues herbes qui sortent de son sein, nous vîmes des nuées de canards sauvages qui s'ébattaient paisiblement , agitant de leurs ailes les herbes marines, qui tantôt s'inclinaient, tantôt se relevaient.