QUINZIÈME LETTRE
Devant Sébastopol, il, 12 mars.
Les nuits qui ont suivi ma dernière lettre ont été employées à des opérations de cheminement difficiles et périlleuses.
Enlever des embuscades, s'y maintenir ou les raser, puis sur un terre- plein cheminer sous la fusillade de l'ennemi et sous le feu des bastions. — C'est là une rude besogne dont en lisant le récit on ne comprend peut-être pas les immenses difficultés. C'est pour cela que, bien souvent peut-être, je reviens sur le même sujet; car c'est la seule guerre non de tous les jours, mais de toutes les nuits.
Nuit du 10 au 11. — Les embuscades sont enlevées avec cet élan irrésistible que mettent nos troupes dans leur attaque. — Mais la pluie est violente, le tracé difficile, l'exécution lente. — On aperçoit des masses noires, ce sont les Russes qui redoutent de leur coté une attaque de vive force. Les compagnies avancent, la fusillade s'engage avec les bataillons de soutien; les travailleurs craignent
d'être tournés par l'ennemi et se replient sur la parallèle.
Comment empêcher ces doutes, ces hésitations, quand des forces inconnues , inappréciables au milieu de l'obscurité , peuvent tout à coup fondre à l'improviste sur les travailleurs? Exposés à la fusillade et à la mitraille, ils déchirent inattentivement le sol, pendant que leurs yeux cherchent à travers les ténèbres si quelque ennemi ne vient pas les surprendre.
La nuit prochaine on doit reprendre à nouveau les travaux d'hier et continuer le tracé en se rendant définitivement maître des postes russes.
De nouvelles instructions sont données.
« Il est spécialement recommandé de faire protéger le flanc des tirailleurs par une ligne de vedettes couchées à plat ventre, qui ne se replient qu'autant qu'il y aurait force majeure, et permettent ainsi aux travailleurs de tenir jusqu'à la dernière extrémité. »
Ces instructions ajoutent :
« Comme on doit cheminer en même temps en avant de la 3e parallèle, il y a lieu d'enlever les 4 embuscades à droite en avant du T, si l'artillerie n'a pu les détruire. »
Le hasard de la guerre est venu encore contrecarrer nos projets et en retarder l'entier accomplissement.
Car nos cheminements maintenant sont si avan-
ces, qu'il faut s'attendre à une série d'obstacles toujours nouveaux.
A 9 heures les troupes sont lancées, elles s'emparent rapidement des postes que l'ennemi abandonne toujours, après avoir fait supporter aux assaillants une première décharge. — Quelques-unes sont détruites , d'autres comprises dans l'intérieur de notre tracé.
Les Russes ne tardent pas à revenir en plus grand nombre , selon leur habitude ; — distribués en tirailleurs , les uns cachés derrière des pierres , d'autres protégés par les plis du terrain , ils engagent une vive fusillade avec les compagnies de soutien.
Le 46e tenait la tête. Ce vigoureux régiment avait compris la mission difficile qui lui était donnée , et malgré un feu terrible qui le faisait beaucoup souffrir, il est resté à son poste, combattant sans cesse. — Ce seul régiment a eu 73 hommes hors de combat.
Pendant ce temps nos batteries, et principalement la batterie 25 , envoyèrent dans le ravin , où se tenaient les bataillons de renforts ennemis , des salves de bombes qui durent leur causer grand dommage, car l'on entendit de différents points partir des cris confus.
Si les dames de Sébastopol (comme l'avaient dit un jour d'armistice les officiers russes) aiment fort à assister au feu d'artifice de nos bombes, elles ont
dû être grandement satisfaites de notre batterie 25, qui pendant toute la nuit , avec ses mortiers , n'a cessé de lancer des salves de projectiles qui montaient dans l'air comme des bouquets enflammés.
Sous ce feu puissant d'artillerie le travail cheminait vigoureusement. Malheureusement le commandant du génie Mangin qui dirigeait le travail est blessé; par imprévoyance, il ne s'est pas entendu avec son capitaine, et celui-ci n'ayant pas reconnu le terrain, n'ose avancer plus avant que le tracé commencé; le travail se trouve de nouveau interrompu.
Cependant il était important d'en finir avec ces combats qui, en nous coûtant de braves soldats, ne nous avaient donné que des résultats négatifs.
Je ne sais si je vous ai parlé déjà de la nature de ces embuscades que les Russes sèment de côté et d'autre avec une si incroyable activité.
Il y en a de plusieurs sortes. — Quelques-unes sont simplement des trous de loup , c'est-à-dire des trous assez profondément creusés en terre pour y placer quelques hommes que protègent contre nos tireurs , des pierres entassées , au milieu desquelles sont pratiquées de petites embrasures.— — D'autres sont de véritables murailles élevées en avant de nos tranchées , solidement construites , et percées d'embrasures ; un fossé profond est pratiqué par derrière avec des gradins de fusillade. — 25 ou 30 hommes peuvent facilement s'y abriter, et entretiennent toute la journée un feu nourri.
Certes , c'est par ces embuscades que les Russes nous ont fait le plus de mal. — Elles apparaissent comme par enchantement sur le sol , semées sur tous les points, audacieuses, infatigables; détruites aujourd'hui, elles reparaissent demain, et chaque nuit qui s'écoule semble une rosée vivifiante qui les agrandit et les fortifie.
Aussi des mesures toutes spéciales sont ordonnées par le général Pélissier.
Les opérations à exécuter seront divisées en deux portions : — Tune comprendra les travaux du Cimetière, — l'autre les travaux en avant du T.
Chacune des attaques sera commandée par un général, afin d'éviter la confusion, et permettre à ces officiers généraux de surveiller le mouvement des bataillons engagés.
Des troupes d'élite seront envoyées, et les travailleurs sont au nombre de 3000, sans compter les gardes de tranchée , les bataillons de réserve et ceux de soutien.
Le général en chef, le général Pélissier, le général Dalesme et les généraux chefs d'état- major viennent au Clocheton vers une heure, afin de visiter le travail qui doit s'exécuter et convenir des dernières instructions.
Le général Canrobcrt s'arrête dans les batteries , parle aux artilleurs.
Tout à coup une bombe vient tomber au milieu de la tranchée, à quelques pas du groupe que for-
— ISS —
ment les généraux. — Les éclats meurtriers du projectile peuvent d'un seul coup abattre bien des têtes précieuses. — Ce fut un moment d'angoisses inexprimables , non pour ceux que le danger menaçait, mais pour ceux qui, à l'abri de la mort, la voyaient planer si près des chefs de l'armée. — Chacun s'arrête , s'abrite de son mieux ; heureusement la bombe éclate au milieu des gabions et ne touche personne.
À la batterie 16 on présente au général Canrobert un artilleur qui, blessé et retenu depuis une semaine à l'ambulance , l'avait brusquement abandonnée le jour de l'ouverture du feu, malgré les remontrances du médecin, « voulant, disait-il, servir sa pièce et ne pas manquer un si beau jour. »
Le général prend une médaille militaire et la lui donne devant tous.
Certes, c'est là un épisode bien simple, mais vous ne pouvez comprendre combien il empruntait de mâle poésie au lieu où il se passait , sous le feu du canon, devant les pièces fumantes.
Le voyez-vous ce brave soldat, les vêtements couverts de terre, le visage et les mains noires de poudre , — combattant arraché à la lutte pour paraître devant son général ; — ses yeux brillent :
« — Vive l'Empereur! dit l'artilleur; vive mon général! »
Et il retourne à son poste tout radieux en regardant la médaille qui brille sur sa poitrine.
Dans le même moment passait un brancard ; il portait le capitaine du génie Mouhat, qui venait d'être mortellement blessé.
Mis à Tordre du jour par le général en chef, le capitaine Mouhat avait été récemment nommé officier de la Légion d'honneur.
Quand il arriva à l'ambulance, il rendit le dernier soupir. — Les soldats qui l'avaient apporté prirent, chacun à son tour, la main encore chaude du capitaine et la portèrent à leurs lèvres.
Bientôt la nuit va venir.
Le général Rivet, chef d'état-major du général Pélissier, et le général Breton , de garde à la tranchée, doivent diriger les opérations.
Nuit du 13. — Vers neuf heures et demie, la fusillade s'engage avec vivacité ; — elle dure pendant plus d'une demi-heure sans décesser un seul instant.
A 10 heures et un quart un planton arrive. Les embuscades sont prises, tout va bien; — il demande une compagnie de renfort, qui part aussitôt. — Pour éviter la confusion qui s'est manifestée l'avant- dernière nuit, les sonneries sont supprimées. — Ces sonneries, en effet, sont excellentes pour nous prémunir contre une attaque imprévue; mais lorsque nous attaquons, elles deviennent inutiles, dangereuses même, en intimidant nos troupes et nos travailleurs.
Deux prisonniers russes nous sont successivement amenés.
L'un d'eux est un sous-lieutenant; ses deux mains sont déchirées et sa capote grise est marbrée de taches sanglantes. — On lui rend son sabre; il remercie d'un signe de tête ; puis , s'appuyant contre le mur, il reste immobile et morne, ne prononçant pas un seul mot.
L'autre prisonnier est un soldat. — Le visage de ce malheureux est tellement en lambeaux que le sang l'aveugle et tient ses paupières collées les unes contre les autres. — On lui donne à boire. —
Tous deux partent pour l'ambulance.
Bientôt nous avons des nouvelles. Au signal donné sur les deux points d'attaque simultanément, les compagnies massées avec soin ont escaladé les parapets en silence , et cherchant dans l'obscurité la direction des embuscades, se glissent, courbées à terre , pour cacher leur approche ; puis elles s'élancent au pas de course. — Les Russes, sans doute sur leurs gardes, les attendent résolument, et à trente pas, les reçoivent par un feu terrible. — Beaucoup sont abattus ; les autres escaladent les postes que les Russes abandonnent en continuant de faire feu ; mais quelques-uns sont tués sur les créneaux , avant qu'ils aient eu le temps d'opérer leur retraite.
Ceux qui s'enfuient redescendent en toute hâte le flanc du ravin au fond duquel sont les réserves,
Celles-ci, dès le commencement de notre attaque, n'avaient cessé de pousser des cris frénétiques, de sonner de tous leurs clairons , de battre la charge : mais un déserteur nous avait dit que tous ces cris avaient pour but unique de nous intimider, d'une part, et de l'autre d'animer au combat les compagnies engagées , sans que ces réserves se portassent pour cela en avant.
Nos soldats, prévenus que ces hurrahs n'annonçaient, en aucune façon, l'arrivée d'un corps nombreux, ne s'en préoccupaient plus.
Les bataillons de soutien accourent, se placent aux postes désignés, et les sapeurs du génie commencent la démolition des embuscades. — Pendant ce temps , chacun creuse à la hâte quelques trous derrière lesquels les uns s'abritent, tandis que d'autres, couchés à terre, veillent et attendent ; puis des vedettes se glissent dans les ondulations de terrain, pour empêcher une surprise et reconnaître l'approche des ennemis.
Vers onze heures, ceux-ci se présentent en nombre suffisant pour reprendre ce qu'ils ont abandonné;— mais chaque soldat, cette fois, les attend de pied ferme. — Ils n'osent engager une lutte corps à corps, et se contentent d'un feu de mousqueterie, pendant que leurs bastions lancent des coups chargés à mitraille.
Trois fois repoussé avec la plus vigoureuse énergie, l'ennemi est revenu trois fois à la charge sans
que le travail ait été un seul instant interrompu, et 675 gabions sont placés, ainsi que cela avait été décidé dans la journée.
Toutefois, craignant que les lignes couvrantes ne fussent forcées, on envoya un bataillon cle la légion étrangère qui , sous le feu cle la place , se massa énergiquement sur les points menacés.
Ils sont intrépides ces soldats de la légion étrangère; et comme ils forment, pour ainsi dire, une petite armée à part dans la grande armée, permettez-moi de vous en parler.
Ce soir-là un d'eux qui la veille avait commis une faute, et que son commandant avait trèsrudement traité, s'approcha de lui et lui dit :
« — J'espère, mon commandant, que vous me pardonnerez, j'ai deux balles dans le corps. »
Un de leurs officiers me disait :
« En dehors du service ce sont d'horribles soulards , peut-être même d'atroces coquins, rudes à mener, dangereux à discipliner ; mais énergiques et indomptables au feu. »
Une grande partie de ces régiments est composée de déserteurs, d'hommes qui ont quelque chose sur la conscience (peut-être même beaucoup). — S'ils désertent, ce n'est pas pour aller à l'ennemi, -mais bien pour vendre leurs effets. — Ils ne connaissent rien que le courage, n'estiment que lui, et regardent le reste comme un fardeau inopportun
dont on a le droit de se débarrasser aussitôt qu'on le peut.
Singulière éducation militaire, n'est-ce pas? Souvent les compagnies se font justice elles-mêmes.
Un homme est mis à l'index de ses camarades. — Le soir venu, les camarades V abîment (c'est le mot) ; la mort s'ensuit le plus souvent , et le lendemain le docteur met sur le rapport : « Un tel, mort.... d'une chute. »
On sait ce que cela veut dire.
Dernièrement un homme avait déserté et avait été repris. — On l'envoie aux silos. (Les silos sont des trous pratiqués très -profondément en terre; on descend dans ces sortes de cavernes étroites et souterraines ceux qui sont condamnés, et là, ne pouvant se coucher, forcés d'être accroupis sur eux-mêmes, ils restent ainsi souvent quarante -huit heures, trois jours, huit jours même; — supplice terrible, le seul qui puisse dompter, ou du moins briser un peu par l'épuisement ces natures cyniques et rebelles.)
Donc le déserteur avait été descendu dans un silo.
« — Vous avez tort, mon lieutenant, dirent de vieux soldats; — dans un silo, ça se plaint, ça crie, ça fait du bruit; vous auriez mieux fait de nous le confier, nous l'aurions mené ce soir dans le ravin. »
Je doute fort qu'il en fût revenu.
Il y a nombre de choses que l'on réprimerait avec la plus grande sévérité dans d'autres régi-
ments; mais sur lesquelles, en faveur de certaines qualités, il faut fermer les yeux.
Du reste, les sous-officiers et les caporaux sont excellents et ont une grande influence sur les soldats qu'ils mènent rudement. — La dureté pour tous, Famour-propre chez quelques-uns ; voilà les seuls mobiles qui puissent servir de levier sur ces troupes composées d'éléments si divers, de nations si opposées.
Pour contrebattre, comme l'on dit ici, cette analyse des caractères individuels, hâtons-nous de dire que partout où la légion étrangère a été appelée, elle s'est jetée au premier rang, au plus fort du danger.
Vous m'en entendrez souvent parler dans ces récits; car souvent elle a combattu, souvent elle a souffert.
Voulez-vous deux traits entre mille?
Un sergent -major de la légion était descendu sur le flanc du ravin de la Quarantaine en vue des embuscades; — aussitôt il est assailli par une grêle de balles; — une lui fracasse la cuisse, il tombe. — Son caporal s'élance aussitôt par la même route et court vers son sergent; il le prend sur ses épaules et revient vers la tranchée. — A moitié route une balle lui traverse l'épaule et le renverse ; — il se relève, reprend le blessé sur l'autre épaule et regagne la parallèle, aussi tranquillement que s'il ne lui était rien arrivé.
Il a été décoré de la médaille militaire.
Un sergent, vieux soldat d'Afrique, est de garde. — On Tenvoie le soir placer un petit poste sur un point très-avancé, derrière un pan de muraille qui abrite de la mousqueterie des embuscades ennemies.
Il revient. — Le lieutenant lui demande :
« — Es-tu bien sûr que les hommes peuvent voir à 40 ou 50 pas ? »
Le sergent part, puis revient un instant après.
« — Eh bien, dit l'officier?
« — Ils voient très-bien, mon lieutenant.
« — Comment le sais-tu? .
« — Je suis sorti par la brèche et j'ai été me placer à 50 pas en avant ; ils me voyaient comme je vous vois. »
Il faut bien passer quelques petites peccadilles à de tels hommes.
Voilà une lettre tout entière de combats , d'attaques nocturnes et de rudes travaux. — Ne trouvezvous pas qu'elle sent la poudre et la mitraille?
Malheureusement cette dernière nuit glorieuse pour nos armes nous a coûté 6 officiers.
Le chiffre de nos morts, y compris la journée, s'élève au chiffre de 40 et les blessés à 100 ou 120.
Les résultats obtenus ont une grande importance, car nous avons détruit sur une grande étendue tous ces petits postes qui nous tuaient beaucoup de monde par leurs fusillades perpétuelles, et com-
mencé une voie de cheminement qui nous rapproche grandement du bastion central.
J'ai à vous annoncer un triste événement. Le général Bizot, en visitant les tranchées anglaises , en compagnie du général Niel, a été très-gravement blessé d'une balle qui lui a traversé le visage, de la mâchoire à la joue. — C'est lui qui depuis le premier jour a dirigé les travaux du siège avec une infatigable énergie et un courage imprudent qui le poussait toujours aux endroits les plus périlleux.