‹ Cinq mois au camp devant Sébastopol;Chapitre 21 sur 26 · SEIZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SEIZIÈME LETTRE

Devant Sébastopol, 15, 16, 17 avril. ;

Le général Bizot est mort dimanche dernier à dix heures du matin. C'est un deuil dans toute l'armée, une affliction profonde dans tous les cœurs, car c'était le type du dévouement, de l'abnégation, du devoir. — Bien souvent on lui avait reproché cette courageuse imprudence qui le faisait chaque jour, chaque nuit, exposer sa vie comme un simple soldat ; mais il souriait en secouant la tête. Un instant on avait espéré le sauver et après l'extraction de la balle, le médecin en chef avait eu les plus heureux pressentiments ; une heure même avant ce fatal événement, rien ne le faisait supposer, mais tout à coup un épanchement intérieur dans le cerveau Ta enlevé.

Cette nouvelle a été annoncée au général Canrobert le jour même; ses traits se sont subitement altérés.

« Pauvre Bizot , a-t-il dit, chef habile , intrépide soldat; — c'était la volonté de Dieu. » Le lendemain , tout ce que les trois armées

comptent d'officiers généraux avait voulu rendre un dernier hommage au général Bizot et accompagner sa dépouille mortelle.

A trois heures , les trois commandants en chef des armées alliées s'étaient réunis suivis de leurs nombreux états-majors; le général Pélissier, le général Bosquet ne manquaient pas au dernier rendez-vous de leur vieux camarade.

Les soldats du génie entouraient silencieusement l'espace où devait se passer la funèbre cérémonie. — Au milieu de cette foule c'était un silence triste et grave qui impressionnait vivement. Au loin le canon tonnait et les fusées sillonnaient le ciel; amis et ennemis saluaient ainsi des salves de leur artillerie l'intrépide soldat dont notre armée déplorait la perte.

Le service s'est fait dans la cabane qui sert de chapelle.

Puis, de cette cabane arrangée avec soin par l'aumônier , sont sortis deux corps portés par les soldats du génie; — le premier était celui du général Bizot avec son uniforme, son épée, son chapeau, sa croix de commandeur; l'autre, celui du commandant Masson , également du génie, mort le même jour d'une blessure reçue aussi dans la tranchée.

C'était une cérémonie triste et solennelle que celle de ce double enterrement, le chef et son lieutenant, tous deux estimés, tous deux regrettés ; le

drame était digne du théâtre ; — c'était au milieu de ces camps, de cet appareil de guerre, de ce bruit du combat, de ces soldats assemblés, de ces trois armées unies, pour ainsi dire, sous le même deuil.

Derrière les deux cercueils marchaient lord Raglan, Omer-Pacha et le général Canrobert. Sur la seconde ligne le général Pélissier, le général Bosquet, le général Niel, l'amiral Bruat et l'amiral ottoman; puis ensuite les généraux des trois armées.

Je ne puis vous rendre l'impression profonde que j'ai ressentie mêlé comme tous à celte foule silencieuse qui marchait à pas lents : les regards étaient tristes, les visages inclinés , ces mâles visages que le canon de l'ennemi et le feu de la mitraille trouvent levés et souriants.

Lorsque le corps a été déposé dans la fosse que les soldats avaient creusée, lord Raglan, le général Canrobert et les généraux de l'artillerie et du génie vinrent, chacun à son tour, jeter quelques gouttes d'eau bénite sur le cercueil que la terre allait recouvrir.

Omer-Pacha et l'amiral de la flotte ottomane se joignirent à eux, et prenant aussi de leurs mains la petite branche humectée d'eau bénite, rendirent ce dernier hommage religieux au brave général.

Ensuite le général Niel a pris la parole. Il a retracé, par quelques paroles simples et senties,

la noble carrière du soldat , l'homme du devoir et de l'abnégation personnelle; il a donné une dernière pensée à la famille en pleurs et a remercié le général Bizot au nom de la patrie.

Puis le général Pélissier, dont l'émotion profonde altérait la voix , est venu dire un adieu au vieux camarade avec lequel il avait si longtemps servi; ses paroles, prises au fond de son cœur, semblaient être des larmes qui tombaient sur cette tombe près de se fermer : « Adieu, Bizot , adieu , mon vieux camarade ; le Dieu des armées te recueillera dans son sein, car toujours tu fus brave, honnête et dévoué. Adieu!... »

Le général Canrobert a pris ensuite la parole. — Il l'a fait avec l'élan de son cœur, qui est grand et haut placé ; il n'a pas plaint le soldat, il l'a envié, et il s'est écrié tout à coup :

« C'est justement parce que Bizot était un noble caractère, donnant à tous, chaque jour, le modèle du courage, du devoir accompli sans relâche, du dévouement, de l'abnégation; c'est parce que Bizot avait toutes les vertus et toutes les mâles qualités que Dieu, dans sa justice infinie, lui a accordé le suprême honneur de tomber en soldat sur la brèche, en face de l'ennemi. »

A ces mots prononcés avec une énergie que je ne puis vous rendre, une émotion profonde s est emparée du cœur de chacun ; — soldats et chefs ont

relevé la tête, s'associant ainsi, par l'élan de leur âme , à cette belle et énergique pensée.

Si les douleurs de la famille pouvaient être consolées, elles le seraient par ces mâles adieux, par ce bel éloge, par ce dernier hommage rendu, en face de tous , au digne général.

C'est encore parler du général Bizot que de vous dire ce qui s'est passé ces jours derniers au siège qu'il dirigeait avec tant d'habileté et de courage.

L'affaire de la nuit du 13 a eu les plus favorables résultats ; elle a amené la destruction de plus de douze embuscades très-importantes , placées à 50 ou 60 mètres de notre parallèle la plus avancée , et derrière lesquelles de très -habiles tireurs entretenaient nuit et jour une perpétuelle fusillade; un grand nombre de tonneaux, de sacs à terre, d'outils trouvés sur les lieux, ont fait connaître la pensée des Russes qui allaient relier entre elles toutes ces embuscades et en faire un front bastionné. — Cette action énergique les a intimidés à tel point que le lendemain ils n'ont pour ainsi dire pas inquiété nos travaux de cheminement qui se sont faits sans encombre.

Le 15 a été une mauvaise journée : un boulet a enlevé le matin neuf hommes, sur lesquels cinq ont été tués, et dans le jour un obus a tué un capitaine, trois soldats et blessé trois autres.

Toute la journée il y a eu beaucoup de mouvement et d'agitation, car il se préparait une grosse

affaire dont les résultats devaient avoir une trèsgrave portée dans les circonstances actuelles , c'està-dire l'explosion de notre mine qui s'est avancée jusqu'à soixante mètres du bastion du Mât.

Toutes les mesures sont prises pour que nos troupes, aussitôt l'explosion, puissent couronner les entonnoirs. — Cette mine contient 16 fourneaux et environ 25 000 kilogrammes de poudre.

Chacun s'attend à une effroyable détonation de ce volcan souterrain. — Comme c'est à la tombée de la nuit que l'explosion doit avoir lieu, aussitôt que le jour baisse , nous nous rendons avec les officiers aides-majors cle tranchée sur un petit monticule en pierre, qui forme la voûte d'un puits, et qui est l'observatoire du Clocheton.

Déjà le soleil s'est englouti dans la mer, laissant encore l'horizon marbré de larges teintes rouges. La ville commence à s'envelopper de vapeurs. A peine si le regard distingue les maisons visibles tout à l'heure, et que le soleil en passant avait dorées de ses derniers rayons.

L'obscurité gagne ; — nous regardons le bastion du Mât clans la direction duquel la mine doit exploser. Déjà les éclairs de notre artillerie sillonnent comme des raies de feu le ciel assombri. . Il est près de huit heures.

La ville disparaît entièrement. — La canonnade diminue sensiblement.

Il se fait par instants des moments de silence,

A huit heures et quart nous voyons tout d'un coup, au milieu de l'obscurité, se détacher une immense masse noire. — On dirait un cavalier géant enveloppé d'un manteau, qui s'avance vers nous; sa tête est surmontée d'un panache rouge sanglant. Ce fantastique cavalier grandit , s'élargit, se développe en formes insensées, sans qu'aucun bruit encore ne soit parvenu à nos oreilles ; puis nous entendons une détonation sourde comme un coup de tonnerre lointain, et le noir fantôme, devenu un nuage au milieu des nuages de la nuit , s'évapore et disparaît.

Nous avons peine à croire que 25 000 kilos de poudre n'aient pas jeté dans l'air une détonation plus retentissante. Mais il paraît que dans les tranchées, même les plus éloignées, on eût dit que la terre se soulevait, pendant que l'on entendait un grondement effroyable courir dans ses entrailles. — Des blocs de rochers d'une dimension énorme, de grosses pierres, des quartiers de terre dans plusieurs endroits , ont été lancés à une grande distance , et des entonnoirs de cinq mètres de profondeur se sont creusés dans le sol déchiré.

Les troupes avaient été éloignées ; toutes ont ressenti une secousse qui arrivait à elles comme les ondulations de la mer.

Les Russes ont cru à une attaque générale , et aussitôt de tous côtés, des remparts et des ouvrages avancés, ils ont commencé la plus terrible

fusillade que j'aie jamais entendue, — Les bombes , les obus , les paniers de grenades criblent l'air; c'est une pluie qui éclaire l'horizon. Cent détonations bondissent à la fois ; au milieu de ce vacarme soudain , les feux de peloton font entendre leurs roulements cadencés et l'on voit apparaître à l'horizon de longues raies enflammées qui s'entrelacent, se confondent et semblent, dirigées par des conduits électriques , vouloir se réunir à un même centre. — Pendant plus d'une heure ce feu terrible continue, pareil aux orages soudains qui éclatent tout à coup au sein des montagnes.

J'écris ces lignes sous l'émotion de ce spectacle effrayant et grandiose.

Le cœur serré, le regard attentif, nous écoutons.

Autour de nous le silence ; — là-bas le tumulte , la lutte, le combat...; puis tout à coup la fusillade cesse, les bombes ne tracent plus dans l'air leurs cercles de feu, les grenades ne s'élèvent plus en gerbes, la mitraille ne tonne plus.

Que signifie ce silence? — Avons-nous couronné les entonnoirs de notre mine? — Sommes-nous vainqueurs? — Sommes-nous repoussés?

Nulle expression ne pourra dire, de quel poids comprime le cœur cette impatience fébrile qui parle à la fois en nous mille voix différentes, qui nous jette mille croyances, mille craintes, mille joies, mille terreurs. Il faut l'avoir éprouvée pour

la comprendre; elle ne ressemble en rien aux autres impatiences , aux autres fièvres du sang. — Les appréciations les plus diverses se contredisent.

Le général Lebœuf passe à cheval. — Il s'arrête à la porte du Clocheton. — Le général ne sait rien de positif. — Ce qu'il peut dire : c'est que la mine a parfaitement réussi. — Il s'éloigne au galop.

Nous apprenons bientôt que les troupes , aussitôt l'effet de l'explosion produit, sont accourues le plus vite qu'elles ont pu. — Deux compagnies d'élite du 39e ont franchi les épauîements et se sont précipitées avec beaucoup d'élan, à travers les terre-pleins pour occuper les entonnoirs. — Ils sont au nombre de sept à huit. — C'est alors que les Russes ont lancé cet orage de projectiles et ont fait, du haut des bastions, cette effroyable fusillade; mais heureusement que, s'il y a eu beaucoup de bruit, il y a eu peu de mal. — Les balles et la mitraille passaient au-dessus de la tête de nos soldats et de nos travailleurs.

Des blessés arrivent; ceux qui portent les brancards disent que l'on travaille.

A 10 heures, le major de tranchée qui est sur les lieux envoie , pour le général commandant le siège , ce petit mot écrit au crayon :

« Les mines ont formé plusieurs fossés de cinq pieds de profondeur; nos soldats y sont logés. On travaille à relier la droite de la 3e parallèle de la tranchée avec le fossé de l'explosion; mais cela

s'exécute difficilement , car le terrain est mauvais , rocheux et difficile. »

Cependant Ton a dû, au point du jour, abandonner des points qui n'avaient pu être reliés entre eux ; mais la nuit suivante le travail a été repris avec ardeur.

Croyez-moi, c'est une œuvre de géants qui ne peut être exécutée que par des cœurs de bronze.

— Il faut avoir l'âme rudement trempée pour s'avancer ainsi, à 70 mètres, d'un ouvrage hérissé de batteries fumantes , et dont les gueules ouvertes vomissent incessamment le fer et le feu.

Figurez-vous de pauvres soldats se traînant à terre , sur un sol rocailleux , derrière un gabion ,

— faible et inutile abri ! — Ce gabion , ils le posent ; puis des sacs à terre se passent de mains en mains, et là, toujours accroupis, illuminés par les feux de l'ennemi et par des pots on (laminés qui répandent soudainement des lueurs étranges, ils jettent un à un ces sacs remplis de terre dans les gabions , et cherchent ensuite à creuser le sol ingrat qui résiste sous les pioches qui le frappent. — Parfois un faible cri se fait entendre : c'est un corps qui tombe et deux bras qui cessent de travailler.

Oh ! la guerre de siège est une vilaine guerre ! Elle n'a pas la belle poésie d'une bataille qu'éclaire le soleil : on ne voit pas devant soi reluire les poitrines ennemies, on ne marche pas la tête levée,

le bras haut, le cœur bondissant ; — c'est la guerre de la nuit , la guerre des surprises , la guerre des embuscades ; — on s'accroupit derrière des terres amoncelées, on se courbe pour passer le long des épaulements écrêtés par les projectiles ennemis, on regarde à travers d'étroits créneaux;

— c'est la guerre des brigands dans les maquis.

— Et puis , après des mois de travaux incessants , après des jours et des nuits d'atlente, lorsque le moment de se voir face à face va venir enfin!... une balle, une balle obscure, inconnue, tirée au hasard, sans but, arrive et vous frappe à la tête, comme elle a frappé ce digne et brave général Bizot. — Mais aussi que l'heure du triomphe est une heure grande et solennelle, et que l'on oublie vite les souffrances et les épreuves passées !

Depuis l'ouverture du feu nous avançons chaque jour, et l'ennemi sent notre étreinte qui l'enveloppe et le presse. — Notre artillerie lui fait beaucoup de mal, mais les pièces démontées sont aussitôt remplacées ; il possède un matériel immense ; ce que nous savons depuis longtemps.

Pour moi, j'ai la conviction que le jour où nous voudrons tonner de toutes nos foudres , nous pourrons nous rendre maîtres successivement des ouvrages qui dominent la ville; car aujourd'hui, comme il y a deux mois, je vous le répète : « — 11 faudra prendre Sébastopol morceaux par

morceaux, et à la suite de combats et d'assauts successifs. »

17 avril. — Le général Forey, qui a commandé le corps de siège pendant cinq mois, quitte la Crimée. — L'armée d'Orient perd un bon général et un brave soldat.

Quelque beau que soit le commandement supérieur qu'il va remplir, c'est avec grand regret qu'il se sépare de sa division si souvent appelée au combat.

Aujourd'hui il est venu au Clocheton dire adieu au major de tranchée et à ses officiers. — Sa visite inattendue a été vivement sentie.

« — Vous êtes plus heureux que moi, vous autres, a-t-il dit, vous restez. »

Et quand il a tendu la main avec affabilité aux officiers qu'il quittait, on sentait que son cœur était serré , et il y avait une véritable émotion sur ce mâle visage de soldat.

Le soir même, il s'embarquait pour Constantinople.

« Le nom du général Forey (a dit le général Canrobert dans son ordre du jour) restera glorieusement attaché aux efforts persévérants de l'armée d'Orient pendant cette mémorable campagne d'hiver. »

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