VINGTIÈME LETTRE
Devant Sébastopol, 9 mai.
Le prochain courrier me ramènera en France. Je quitterai ce plateau que j'habite depuis le mois de janvier. — Je me félicite d'avoir passé au milieu des camps les rudes mois de l'hiver, d'avoir eu ma part, minime, je l'avoue, d'épreuves et de privations, de neige et de glace; mais aussi j'emporte avec moi des souvenirs qui ne s'effaceront jamais. — Jai assisté jour par jour à cette œuvre sans exemple.
Pendant mon séjour au siège de Sébastopol, j'ai voulu , autant que je l'ai pu , m'initier à tous les dangers, à tous les travaux, à toutes les émotions ; j'ai voulu m' abreuver sans relâche à cette source infinie d'impressions diverses.
Pour moi, cette vie des camps, ces tentes semées par milliers, ces troupes dont les armes reluisent au soleil, ces travailleurs armés de pioches, ces bataillons qui attendent et écoutent , incrustés , pour ainsi dire, dans les plis des ravins, ces champs couverts de boulets, déchirés par la mitraille ; ces créneaux sur lesquels nos francs-tireurs appuient
leurs carabines ; — ce travail immense des tranchées , ces communications , pour ainsi dire , souterraines ; les embuscades ennemies hardiment posées à 50 ou 60 mètres de nos parallèles, les balles qui sifflent, les boulets qui bondissent, les projectiles qui éclatent, le sang qui coule de part et d'autre, les morts, hélas! qui jonchent le sol, les vivants qui combattent, les fosses qui se creusent, les batteries qui s'élèvent ; — l'attaque , la défense, la lutte; tout cela était un monde nouveau dans lequel ma pensée avide plongeait à chaque heure, à chaque minute. — J'ai voulu tout voir, tout entendre pour essayer de tout comprendre; j'ai regardé, j'ai écouté, j'ai interrogé; car il m'était donné d'assister à un de ces événements de guerre qui ne se retrouvent pas peut-être en dix générations, et je pars plein de confiance et de sécurité.
Quand on a vu nos troupes s'élancer au combat, on sait ce que l'on peut attendre de ces hommes d'airain , le jour où, leur livrant l'espace, on leur dira : « — Allez ! »
Chefs et soldats seront héroïques et invincibles.
Certes, j'ai l'enthousiasme du patriotisme, et je m'en vante; je ne juge pas froidement ces actions qui s'accomplissent avec le sang, ce pur trésor des nations.
Mais nous combattons une armée puissante, il faut le dire , et la tète de cette armée est remar-
quable par l'intelligence et par le cœur. — Nous attaquons une ville formidablement défendue par la configuration du terrain lui-même, secondée par une artillerie terrible , enveloppée d'un réseau de bastions dont il faudra déchirer les entrailles , plutôt encore avec la pointe de nos baïonnettes qu'avec les boulets de nos canons. — Si l'attaque grandit, la défense infatigable grandit aussi , active , audacieuse souvent; mais chaque jour elle se sent étouffée davantage par cette marée qui monte , qui la menace et qui l'engloutira.
Il ne faut pas oublier que ce n'est pas le siège d'une ville que l'on fait ici, mais le siège d'un immense camp retranché dont les ressources sont inépuisables, dont la vie matérielle et morale se renouvelle sans cesse.
Si une armée de 200 000 hommes fût descendue en Crimée et eût investi la ville de tous côtés , le siège devenait régulier et la base des opérations changeait entièrement.
Telle n'était pas la position. — Ces 200 000 hommes , dans quelques jours ils seront en Crimée. « — Et avec cette armée-là, me disait un général , on doit pouvoir remuer le ciel et la terre. »
On reproche au général Canrobert d'avoir manqué d'initiative, d'audace. — Nul n'est plus audacieux de sa personne; mais cette responsabilité de sang qui pesait sur lui l'épouvantait et l'arrêtait à son propre insu.
« — Oui, m'a-t-il répété souvent; — j'aurais pu essayer d'entrer dans Sébastopol, mais un insuccès eût été un désastre dont les suites sont incalculables; nos retranchements étaient loin d'être ce qu'ils sont maintenant; nous n'avions aucune ligne en arrière, ni défense, ni retraite dans Kamiesh. »
Et puis encore un point sur lequel l'attention ne s'est pas assez fixée, ce sont les difficultés qui surgissaient de cette position double de deux commandants en chef. — Deux pensées ; — deux volontés.
Que de fois le général Canrobert le disait avec amertume.
Je me rappelle à ce sujet ce qu'un jour me racontait le général Bosquet.
Nous parlions d'Inkermann ; car vous devez penser si j'étais avide de recueillir des renseignements sur cette bataille , de la bouche du chef qui y avait pris une si glorieuse part.
Lord Raglan venait de retrouver le général Bosquet à l'issue de cette sanglante journée.
« — Général , lui dit-il tout à coup , vous n'avez pas l'air satisfait ; et cependant nul plus que vous aujourd'hui ne devrait être radieux.
« — Milord, répondit le général, je ne suis pas radieux , parce que c'est une bataille heureuse plutôt qu'une victoire. Il y a eu trois heures de perdues par les ordres, les contre-ordres, les appréciations diverses, et il devra toujours en être ainsi,
tant que le commandement en chef sera dans plusieurs mains , et qu'une seule décision ne pèsera pas dans la balance. »
L'attaque contre la place , vous le savez , a été longtemps retardée par le fait de l'armée anglaise dont les travaux n'étaient pas terminés et n'avançaient qu'avec lenteur. — C'est ce qui amena la résolution d'ouvrir ces nouvelles tranchées entreprises par le 2e corps (l'attaque de droite).
Les Anglais , ces soldats inébranlables au combat, ces murs humains que peut trouer la mitraille, mais qu'elle n'abat jamais, ont eu du malheur dans le commencement de cette expédition. — Une défectueuse administration intérieure les décimait plus encore que la guerre ; c'était parmi eux une démoralisation dont je ne pourrai rendre le cruel tableau ; les soldats , couchés devant leurs tentes , avaient ce regard morne de l'abattement. — Les chevaux mouraient par centaines. — Inkermann avait décapité la tête de l'armée ; le vice d'une organisation imprévoyante dévorait le reste.
Je n'en parlerais pas , si nos alliés eux-mêmes ne l'avaient écrit et répété cent fois dans leurs journaux.
Ce qui nous a sauvés, nous, — c'est la guerre d'Afrique, ce sont nos habitudes de campement, nos expéditions dans l'intérieur des terres ; c'est cette nécessité de tout prévoir dans les plus petits détails dont nous apportions en Crimée l'utile enseignement.
Il faut le dire , il y a eu bien des empêchements, bien des causes de retard , bien des obstacles , dont on ne peut que faiblement en France apprécier la portée; il y a eu surtout l'hiver, il y a maintenant l'été.
Que fût-il arrivé? Quelle victoire peut-être eussions-nous eu à enregistrer, si les événements se fussent présentés sous une autre face, si on se fut élancé à l'assaut soit le 6 novembre, soit le 10 avril? — « C'est un secret qui est dans la main de Dieu, » comme disent les Arabes.
Mais aujourd'hui, si le passé avait à déposer son bilan , il pourrait le faire avec orgueil en regardant l'avenir.
Ce bilan , le voici :
L'hiver traversé, — combat terrible avec les éléments , montrant ce que peuvent, dans une armée, la mâle énergie du cœur, l'abnégation la plus absolue; — près de 400 bouches à feu rangées en batteries , 43 kilomètres de tranchées creusées pendant les pluies , les neiges , la glace , et sous le feu cle la mitraille , dans des terrains difficiles et rebelles, sans que toutes ces souffrances, toutes ces luttes, tous ces labeurs aient un seul instant laissé ni trace , ni doute , ni hésitation clans les cœurs. — Nos lignes, d'un côté, à 60 mètres du bastion du Mât; de l'autre à 120 mètres environ du bastion central; — et tout cela s'appuyant,
d'une main sur l'Aima, de l'autre sur Inkermann.
Avec de tels souvenirs, si le présent a parfois des heures de lassitude , ces heures passent comme des éclairs et sillonnent à peine la pensée.
Le général Pélissier a remplacé le général Canrobert dans le commandement en chef de l'armée d'Orient et le général Canrobert , refusant une haute position qui lui était offerte, a repris le commandement de sa division. — Soyez sûr qu'il l'a fait sans regret, sans amertume, avec celte simplicité du vrai dévouement à la chose commune.
Le général Pélissier est bien l'homme de la circonstance actuelle , son visage bruni sous le soleil des camps, son regard étincelant et profond disent l'énergie, ses cheveux blancs disent l'expérience. Il a la confiance en soi qui est une des premières qualités d'un général en chef, il a l'audace, non pas cette audace imprudente qui lance des légions au hasard dans des périls inconnus et joue la vie de tous sur un coup de dé , mais l'audace qui calcule et qui veut , l'audace qui marche droit et ferme dans une résolution prise.
Déjà des succès importants sont signés de son nom : — d'un côté l'expédition de la mer d'Azoff; — de l'autre la place d'armes de la Quarantaine , le
mamelon Vert enlevés à l'ennemi ; résultats sérieux , appréciables.
Ce sont de belles plumes arrachées à cette aile étendue qui protège SébastopoL — Une à une , toutes le seront, et l'aile brisée retombera sans force et sans mouvement.
« Cela sera , s'il plaît à Dieu , » comme l'écrivait lui-même le général il y a quelques jours.
fin.
Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation (ancienne maison Crapelet), rue de Vangirard, 9.